Au nom de tous les miens

GRAY, Martin.  Au nom de tous les miens. Robert Laffont, Paris, 1971, 401 p.

J’en étais au début de mon adolescence lorsque j’ai eu la chance de voir la télésérie Au nom de tous les miens.  C’est ainsi que j’ai découvert Martin Gray, un homme, un personnage que jamais je n’oublierai.  Cette histoire est unique, dramatique, percutante et aussi pleine d’espoir.

L’homme a perdu tous les siens durant la Seconde Guerre Mondiale.  Pour tenter d’oublier, de revivre, il a fondé sa propre famille.  Malheureusement, le drame frappait à nouveau le 3 octobre 1970.  Cette fois, ce n’étaient pas les Allemands mais un feu de forêt.  À nouveau, Martin Gray perdait les siens, sa femme et ses quatre enfants.  Il voulut s’enlever la vie.  Devant autant de souffrances, comment ne pas y penser!?  Et pourtant, ce maître de la survie trouva le courage de s’accrocher, à la fois en mettant sur pied une fondation d’aide mais aussi en acceptant d’écrire ce livre qui, il ne s’en doutait pas encore, changerait des milliers de vies à travers le monde.

Quelques années plus tard, l’ado que j’étais devenu, qui se croyait solide avec son torse bombé, tomba par pur hasard sur un exemplaire du livre de Martin Gray, dans un coin perdu d’un marché aux puces.  J’ai eu l’impression que la couverture me fixait, m’attendait.  Je n’ai pas hésité.  Je l’ai acheté.  Peu importe le prix qu’on m’aurait offert, il était hors de question de le laisser là.  Ainsi, en lisant l’œuvre qui avait inspiré la télésérie, j’ai redécouvert l’histoire.  Mon torse s’est dégonflé et je me suis laissé heurter.

Lorsque les Allemands Nazis débarquent en Pologne le 1er septembre 1939, à l’aube d’une guerre terriblement sanglante et haineuse, Martin Gray n’avait que 14 ans.  « Je suis né avec la guerre », dira-t-il dès les premières lignes.  Les bombardements et l’envahisseur qui hante les rues de Varsovie dépeint le début de cette histoire.  Son père parti pour la guerre, Martin s’improvise rapidement le pilier central pour sa famille, c’est-à-dire sa mère et ses deux petits frères.  C’est lui qui arpente les rues et affronte les horreurs pour ramener un peu de nourriture vers les siens.  Déjà la haine s’installe autour de lui.  Il sera témoin de scènes atroces.  Les Allemands, qui se donnent d’abord le beau rôle en distribuant de la nourriture, humilient également les juifs.  Déjà, les opprimés sont ciblés, écartés, ridiculisés.

Malheureusement, Martin n’est pas un justicier comme dans les films d’action pour ados.  Il doit survivre et les siens dépendent de lui.  Il construit sa carapace, continue sa quête de nourriture et de survie.

Un jour, son père lui donnera un conseil qu’il n’oubliera jamais : « ne te laisse jamais prendre.  S’ils te tiennent, n’oublie jamais qu’il faut n’avoir qu’une pensée, leur échapper.  Même si tu as très peur.  Leur échapper.  Avec eux, il n’y a aucune chance.  Si tu leur échappes il y a toujours l’espoir.  N’attends jamais.  La première occasion est toujours la meilleure ».

Martin mettra ce conseil en pratique rapidement.  Arrêté par les Allemands, il fuira dès la première occasion, évitant peut-être une mort certaine.  Peu après, il sera reprit, cette fois pour balayer de la neige avec d’autres jeunes hommes.  C’est là que survient l’un des premiers moments touchants et horribles du livre.  On fait sortir des rangs dix jeunes hommes parce que quelqu’un a osé voler du hareng.  Martin Gray est l’un des dix.  Il était sur le point d’être exécuté lorsqu’un jeune homme aux cheveux roux sortit des rangs pour se dénoncer.  « L’officier aux yeux blancs a hésité, puis il a lancé son pied dans le ventre du jeune homme aux cheveux roux qui s’est plié en deux sans un cri.  L’officier a pris une pelle et il a commencé à frapper sur tout le corps et mon camarade dont je ne sais même pas le nom s’est écrasé dans la neige, les mains sur sa tête, sans un cri.  L’officier a sorti son revolver et a tiré.  Nous sommes retournés au travail sous les injures, nous étions des porcs et des salauds, criaient les soldats.  Un peu après midi, ils nous ont ramenés à Varsovie, non loin de la rue Zamenhofa, les camions se sont arrêtés et nous nous sommes tous dispersés en courant.  Ma mère et mes frères m’attendaient.  Je n’ai rien raconté, la vie était comme ça, elle tenait à un mot, elle valait moins que quelques harengs.  Nous le savions.  À quoi bon raconter? ».

Martin sera arrêté de nouveau, et de nouveau il s’évadera.  Mais cette fois il réagit vite en emmenant sa mère et ses frères ailleurs, car les Allemands veulent son père, qui se bat avec la résistance.  C’est à cette époque que naîtra en lui une idée qui allait le suivre pour le reste de sa vie.  Il précise lui-même que « j’ai pensé, ces nuits-là, qu’un jour je reconstruirais un monde à moi, une famille ».

Pour survivre, Martin compte sur sa jeunesse et son instinct.  Il comprend rapidement qu’il peut franchir les murs du ghetto en tramway, avec un peu d’audace et en soudoyant quelques gardes et soldats.  Mais l’autre côté du mur, des voyous mieux organisés le battent pour lui voler ses gains.  Martin comprend alors qu’il doit prendre le taureau par les cornes et il les affronte sur leur propre terrain, gagne leur confiance et devient leur chef.  À la tête de cette bande, il contrôle maintenant un réseau de contrebande efficace.  Il survit.  Il le fait pour les siens, pour toutes ces personnes aussi qui meurent dans les rues.

Pour cela, il sera pris, souvent.  Il sera capturé, battu et torturé, mais toujours il s’en sortira.  Puis, comme il fallait s’y attendre, la contrebande n’est plus possible.  Le tramway disparait et le ghetto se vide.  C’est l’arrivée des brigades d’extermination.  Les Juifs ne sont plus des humains.  On les considère comme des proies qui ne méritent plus de vivre, que l’on doit exterminer au même titre que la vermine.  C’est horrible.  C’est épouvantable.  Et pourtant, on ne peut s’arrêter de lire.  C’est la troisième fois que je plonge dans ces pages et à chaque fois c’est la même chose : la vie de Martin Gray, quoique triste et criante d’atrocité, nous oblige à faire comme lui, à continuer, page après page.

Comme on devait s’y attendre, aussi, le ghetto de Varsovie finit par être vidé de ses habitants.  Lorsqu’il voit sa mère et ses jeunes frères emmenés vers l’embarquement des chemins de fer, Martin n’a d’autre choix que de sortir de sa cachette et de les suivre.  Il fait de son mieux.  Avec eux, la famille Gray vivra ses derniers moments ensemble, entassés dans les trains parmi des centaines d’autres condamnés, dans les cris et la puanteur.  Lorsqu’ils descendent à Treblinka, c’est la séparation.  Les femmes et les enfants d’un côté, et les hommes de l’autre.  Martin le sait, il voit sa mère et ses frères pour la toute dernière fois alors qu’on les dirige vers les chambres à gaz.

Martin verra pratiquement tous les recoins de Treblinka, ce camp d’extermination qui le marquera au fer rouge et au sein duquel il passera à deux doigts d’y rester.  Par miracle, il parvient pourtant à s’en évader après quelques semaines.  En revenant à la civilisation, les Juifs refusent de le croire.  L’histoire paraît si énorme qu’elle est incroyable.

Après quelques péripéties supplémentaires à la campagne, il réussit à acquérir une certaine expérience militaire en se mêlant à des résistants avant de comprendre, finalement, que sa place est à Varsovie, là où il est convaincu que son père est encore vivant.  Il retourne donc dans sa ville et, contre toute attente, retrouve son père.  Ils auront la chance de se retrouver avec émotion, d’échanger, de plaisanter et de s’apprécier en tant qu’hommes.  Puis, après ce bref réconfort, son père est tué sous ses yeux pendant les combats finaux contre les Allemands.

À nouveau, Martin quitte Varsovie, comprenant cette fois que pour assouvir sa vengeance il doit rejoindre l’armée rouge.  Avec les russes, il se bat, il assouvit sa vengeance.  Mais cette même vengeance devient vite amer lorsqu’il revoit les regards des mourants et nécessiteux dans les yeux de ses ennemis.  Il aura cependant le courage de payer sa dette aux russes en se rendant jusqu’à Berlin, mais la vengeance lui parait toujours aussi amer.  Il rejoint donc un bureau américain et traverse l’Atlantique pour aller rejoindre le seul membre de sa famille encore en vie, sa grand-mère, qui habite New-York.

L’Amérique s’ouvre à lui.  Mais aussi un nouveau combat.  Il doit faire de l’argent rapidement.  Il veut vivre, vivre.  Il veut bâtir sa propre famille afin de faire revivre les siens.  Il s’égare ensuite dans le travail et les femmes, mais il progresse sans trop le savoir.  Alors qu’il est devenu riche grâce à son audace et le milieu des antiquités, il tombe enfin sur la femme de sa vie, Dina.  Avec elle, il vivra un bonheur qu’il n’a encore jamais connu.  C’est le paradis.  Après tout ce qu’il a traversé, cette récompense est drôlement méritée.

Avec Dina, il s’installera en France et avec elle fondera une famille resplendissante.  Mais, comme on le sait, le drame frappa à nouveau en 1970.  Un feu de forêt lui enlevait tout ce qu’il avait, encore une fois.

Il est de ces hommes qu’on aurait voulu rencontrer.  Non pas pour les bombarder de questions indiscrètes ou stupides, mais simplement pour leur serrer la main et croiser leur regard.  Rien de plus.  Et si une larme devait s’échapper, et bien, il faudrait la laisser cheminer.  Elle n’aurait pas été un signe de faiblesse mais de gratitude, de compréhension.

Martin Gray a reconstruis une fois de plus sa forteresse après la publication de ce livre et il s’est éteint en 2016.  Souhaitons seulement que son histoire ne soit jamais oubliée.

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3 commentaires sur “Au nom de tous les miens

  1. Une œuvre magistrale qui entraîne indubitablement le lecteur dans un tourbillon d’émotions. Malgré la controverse concernant la véracité de certaines parties du récit autobiographique de Martin Gray, notamment de sa détention à Treblinka, ces pages témoignent de l’horreur vécue par les victimes de la Shoah et de l’ensemble des persécutions perpétrées par l’Allemagne nazie. À l’instar du Journal d’Anne Frank, Au nom de tous les miens est un livre incontournable qui décrit implacablement une ère plongée dans un véritable enfer.

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  2. En plus d’avoir lu ce livre, j’ai eu la chance de le rencontrer il y a une dizaine d’années à Shawinigan. C’était un grand homme. Lire ce livre, n’est pas comme se le faire raconter par l’auteur. On l’écoute religieusement, on boit ses paroles. Je possède un signet avec sa dédicace. Sa disponibilité était remarquable. Cette rencontre est gravée à vie dans mon coeur.

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