Octobre 70: introduction

         Dès l’instant où mes mains se sont introduites dans le dossier judiciaire concernant l’affaire Paul Rose, dans les locaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal, j’ai compris que je ne pourrais en faire un livre.

Pourquoi?  La raison est simple.

Les transcriptions du procès ne s’y trouvent pas.  En fait, une restriction de 100 ans plane toujours au-dessus de ce dossier, ainsi que sur plusieurs boîtes relatives à l’enquête faite par la Sûreté du Québec en lien avec les enlèvements de James Richard Cross, Pierre Laporte et autres crimes commis par le Front de Libération du Québec (FLQ).  Oui, vous avez bien lu : 100 ans.

Malgré le fait que je sois né après la crise d’octobre 1970, il me sera impossible de consulter tous les documents relatifs à cette cause judiciaire.  Plusieurs d’entre eux, semble-t-il, sont toujours sous le coup d’une restriction.  J’aurai près de 100 ans moi-même au moment de la levée du scellé et n’aurai sans doute plus la concentration nécessaire pour en faire une bonne synthèse.  Voilà qui est très malheureux.  Nous devrons laisser le soin de ces découvertes aux prochaines générations, qui elles auront une approche toute différente face à cette affaire.

Pourquoi une telle restriction?  C’est l’une des questions auxquelles nous tenterons de répondre au cours de cette série d’articles.  Car si un livre représenterait un projet fort incomplet en raison de cette inaccessibilité, je crois sincèrement qu’une série hebdomadaire s’avérera fort intéressante.  Car si le procès – ainsi que d’autres documents dont nous ignorons la nature – ne seront disponibles que pour nos petits-enfants, il n’en reste pas moins qu’il m’a été possible de consulter l’enquête du coroner relative au meurtre de Pierre Laporte.  Et puisque celle-ci compte environ 1 500 pages, nous pourrons en tirer quelque chose de potable et peut-être même des faits permettant de corriger certaines idées reçues.

Ces transcriptions sténographiques de l’enquête menée par le coroner Jacques Trahan nous permettront de dépeindre le contexte de l’époque, de nous imprégner des témoignages de plusieurs personnages, en plus de rectifier quelques faits.

Au cours des prochaines semaines, Historiquement Logique présentera donc une série d’article intitulé Octobre 70.  À raison d’une publication chaque dimanche à 20h00 à compter de la semaine prochaine.

Depuis que j’ai fondé le blogue Historiquement Logique en 2010, je crois avoir suffisamment démontré mon recul total face à toute allégeance politique.  Je suis d’avis que pour pouvoir être objectif il faut être neutre ou complètement détaché des histoires politiques et religieuses.  L’auteur mécréant peut se permettre de parler des bons ou des mauvais coups de l’une ou l’autre des religions lorsque l’occasion se présente.  Mais cette position à elle seule ne suffit pas.  Il faut également un travail sérieux de réflexion et d’analyse tout en demeurant détaché du point de vue politique.

La politique est un sujet dynamique.  Elle est en constante transformation.  C’est aussi un milieu où les opinions changent constamment.  Peu importe l’allégeance, on trouvera des arguments pour faire valoir ses points.  C’est un milieu de perceptions.  Pour moi, il est illogique de croire que l’on puisse voter de façon éclairée en se fiant uniquement sur des impressions qui nous parviennent à travers des reportages télé ou des commentaires captés sur des réseaux sociaux.  Bref, c’est un milieu en constante mouvance que le citoyen moyen n’a pas le loisir d’approfondir; tout le contraire de ce que je fais et de ce qui m’attire dans l’étude des archives judiciaires.  Et j’ai nommé ici l’exhaustivité et le respect des documents légaux.

Sincèrement, je pense que cela me place dans une position neutre.  D’un point de vue philosophique, on pourrait certainement débattre longtemps à savoir si l’objectivité parfaite existe réellement.  Je crois qu’elle est possible sans être innée.  Il s’agit d’un effort de tous les instants.  Et malgré cela, je sais que certaines personnes mal intentionnées m’accuseront d’entretenir un parti pris.  Peu importe.  Si on s’arrêtait constamment à ces commentaires insipides les recherches historiques n’avanceraient pas d’un seul centimètre alors qu’elles ont encore tant de choses à nous apprendre.

On pense souvent à tort que tout a été dit à propos d’une affaire criminelle.  Si telle est votre pensée, mettez-vous tout de suite un doigt dans l’œil.  Jusqu’à maintenant, mes études ont démontrées que rien n’est plus faux.  Tous les dossiers étudiés rigoureusement, qu’ils aient été médiatisés ou non, ont beaucoup de choses à nous apprendre.  Il en va de même pour les dossiers étudiés par Me Clément Fortin au cours des dernières années.

Quoi qu’il en soit, la série Octobre 70 se voudra tout à fait neutre sur le plan politique.  Elle s’attardera plutôt aux faits.  Car c’est là le rôle d’un dossier judiciaire.  Pour la justice, on ne devait pas tenir compte des opinions politiques de tout un chacun, mais plutôt de juger un homme sur le meurtre commis à l’endroit d’un autre homme.  Il ne sera donc pas question de tergiverser sur les raisons idéologiques qui ont menées un groupe de jeunes gens à procéder à l’enlèvement du ministre Pierre Laporte avant de causer sa mort, mais plutôt des faits qui entourent ce crime.  Car si on écarte le FLQ, le débat politique, le projet d’indépendance et tout le reste, nous parlons ici de la mort d’un homme sur laquelle plane toujours un mystère.  Il s’agit d’un meurtre, d’une affaire judiciaire.

Malgré cela, il faudra présenter quelques chapitres introductifs qui passeront en revue les événements des années 1960, cette période largement surnommée Révolution tranquille et qui a pourtant été témoin de la montée du mouvement du FLQ.  Pour les plus jeunes, remettre les faits dans un ordre chronologique aidera très certainement à apprécier la valeur historique de ce dossier et de mieux comprendre la séquence, qu’elle soit logique ou non, des événements.

Pour la suite, nous étudierons les événements au jour le jour, en particulier à partir de l’enlèvement de James Richard Cross le 5 octobre 1970, jusqu’à l’arrestation des frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Francis Simard, à la fin de décembre.  Certes, la frustration de ne pas avoir accès au procès m’amènera à voir ce qu’en ont dit les journaux.  Malgré cet exercice, je vous mets en garde que cela ne vaudra jamais le pouvoir réel d’étudier les transcriptions du procès dans ses moindres détails.  Car si on veut remettre en cause la décision d’un jury il faut avoir l’honnêteté d’étudier ce qui a été admis en preuve devant eux puisque ce sont sur ces éléments que leur décision s’est forgée.  Il faut donc retenir tout de suite que, pour être honnête, nous resterons limité dans nos conclusions jusqu’en 2070.  À moins de faire comme certains auteurs et risquer des hypothèses parfois loufoques!

Hormis les transcriptions de l’enquête du coroner, nous utiliserons quelques ouvrages à titre comparatif, puisqu’il est toujours fascinant de relever les contradictions entre les auteurs.  Pour ce faire, nous étudierons donc l’ouvrage de Pierre Vallières, lui-même membre du FLQ et auteur militant pour la cause indépendantiste.  Son livre intitulé L’exécution de Pierre Laporte, publié en 1977 peu après l’entrée au pouvoir du Parti Québécois, présente une impressionnante théorie du complot.  À le croire, les frères Rose n’auraient même pas été impliqués dans l’enlèvement ni le meurtre de Laporte.  Ses théories tiennent-elles toujours la route?  Certaines de ses réflexions valent-elles la peine qu’on s’y attarde?  Le FLQ devrait-il être adulé plutôt que réprimé pour ses actes de violence?

À cette étude nous ajouterons La crise d’octobre de Gérard Pelletier, paru dès 1971.  Dans son avant-propos, il assurait le lecteur qu’il ne fallait pas voir ses écrits comme une version officielle des faits.  « Je ne parle qu’en mon nom et n’engage que moi-même », écrivait-il.  Parmi ses motivations, il écrivait ce livre « parce que la crise d’octobre a creusé le fossé qui séparait déjà, dans notre pays, ceux que des options politiques contraires et des situations différentes éloignent graduellement les uns des autres ».  Depuis la conquête britannique deux mentalités s’opposaient avec une vigueur croissante quant à savoir comment devait survivre le peuple québécois.  D’un côté il y avait donc les conservateurs, contrôlés par un clergé puissant qui s’efforçait d’entretenir les valeurs du terroir et de vanter les mérites de vivre à la campagne.  De l’autre, le libéralisme qui prônait une liberté de choix, de l’individualisme et de prendre ses distances de la religion, à l’image de ce qui s’était déjà produit en France.  Rappelons que Pelletier, ancien journaliste, était un homme politique libéral de niveau fédéral au moment des événements[1].

Les mémoires de Me Jean Cournoyer, publiées en 2012 sous le titre Dans le feu de l’action, nous accompagneront également en quelques occasions.  La même année, l’ancien policier Claude Léveillée publiait un livre intéressant dans lequel il révélait certaines informations récoltées lors d’enquêtes menées sur le FLQ.  Là encore, nous aurons droit à quelques surprises et peut-être même quelques secrets que les restrictions archivistiques nous empêchent d’exploiter.

Parmi les autres monographies qui nous serviront de base pour reconstruire le contexte, on retrouve l’ouvrage de William Tetley, Octobre 1970, Dans les coulisses de la Crise, publié d’abord en anglais en 2007 et en français trois ans plus tard.  Quoique partial, l’auteur, qui a connu Robert Bourassa en plus d’être un contemporain de la Crise d’octobre (Tetley est né en 1927), il présente un livre bien documenté.

Question de survoler le point de vue du premier ministre, j’ai partiellement consulté trois ouvrages sur le personnage de Robert Bourassa.  Le premier est l’œuvre de Georges-Hébert Germain, célèbre biographe qui s’est intéressé à plusieurs de nos personnages québécois, dont Céline Dion et Monica La Mitraille.  Le deuxième est de Julien Brault publié en 2010 aux éditions Les Malins, et le troisième Robert Bourassa la passion de la politique, de Charles Denis, paru en 2006.  Soulignons tout de suite que Denis était un proche collaborateur de Bourassa à l’époque des événements qui nous intéressent.

Finalement, j’ai ajouté à mes sources Le petit tricheur Robert Bourassa derrière le masque, de Jean-François Lisée, publié en 2012.  Bien qu’il n’accorde que quelques pages à la période pourtant tumultueuse de la Crise d’octobre, il sera intéressant d’avoir l’avis de celui qui est actuellement le chef du Parti québécois.

Pour finir, il reste l’ouvrage de l’historien spécialiste en histoire politique Jean-Charles Panneton qui nous a donné en 2012 Pierre Laporte, chez Septentrion.  On a beaucoup parlé de Laporte comme victime mais Panneton a eu le courage d’offrir au lectorat l’opportunité de découvrir qui était réellement Laporte.  En ce sens, si vous souhaitez mieux vous préparer aux articles de la série Octobre 70, l’ouvrage de Panneton est le seul que je vous suggère de lire avant les prochaines semaines.  Trop de Québécois voient encore Laporte comme une vulgaire victime sans rien savoir à son sujet.

Je l’ai dit, et je le répète, le but de cette série d’articles n’est pas de faire de la politique.  Ces biographies nous aiderons simplement à dresser le portrait de la situation avant de nous plonger plus sérieusement dans les détails de l’enquête du coroner.

En cours de route, nous tenterons de répondre à plusieurs questions, alors que pour d’autres il faudra attendre la conclusion.  Laporte a-t-il été victime d’un accident ou d’un meurtre prémédité?  Était-il encore vivant au moment d’être déposé dans le coffre de la Chevrolet retrouvée au soir du 17 octobre 1970?  Aurait-on pu le sauver grâce à une intervention plus rapide?  Le complot politique est-il toujours réaliste?  Laporte était-il un politicien corrompu?  Si oui, est-ce que cela minimise les conséquences du geste commis par les assassins?  Comment s’est déroulée sa détention?  Quant à ses ravisseurs, étaient-ils des révolutionnaires, des idéologues ou de vulgaires terroristes?

Voilà autant de questions auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses en étudiant de près les témoignages rendus à l’enquête du coroner Trahan.  Est-ce que le dévoilement public de cette partie du dossier judiciaire fera en sorte de faire avancer un peu plus l’Histoire?

Espérons-le!

[1] Né en 1919 à Victoriaville, Pelletier s’est éteint le 22 juin 1997.

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