Octobre 70: Nous, on fabrique des bombes! (1)

         Selon toute vraisemblance, et en particulier selon l’auteur et professeur de droit William Tetley, c’est en février 1963 que naît le Front de Libération du Québec (FLQ).  Les trois membres fondateurs en auraient été Georges Scheoters, 33 ans, Gabriel Hudon, 21 ans, et Raymond Villeneuve, 19 ans.  C’est ce dernier qui aurait eu l’idée du célèbre nom de l’organisation.

Selon Gérard Pelletier, les premières actions du FLQ auraient été de se faire voir par de vulgaires graffitis.  Comme on le sait, cependant, le niveau de violence ne tarderait pas à s’amplifier.  En quelques semaines, ces peintures associées au vandalisme se traduisirent en actes de violence.  Entre 1963 et 1967, le FLQ allait poser 35 bombes.

Le 8 mars 1963, des cocktails Molotov furent lancés contre « trois casernes de Montréal, par des commandos-suicides », pouvait-on lire dans La Presse[1].  Ces casernes étaient celles du 22e Régiment, avenue Lacombe, du Victoria Rifles et du Royal Montreal Regiment.  « Ces attentats sont signés par le Front de libération québécois, mouvement qui serait composé exclusivement d’anciens membres de l’OAS[2], récemment arrivés au Québec ».  Selon le même article, les trois cocktails n’ont pas explosés.  « Le major Clément Bouffard, directeur des relations extérieurs [sic] pour les forces armées au Québec, a noté que seul le cocktail au Royal 22e Régiment a fait quelque dégât; dans ce cas, le liquide a entraîné un petit incendie qui a noirci le plancher et les murs ».  L’article soulignait également que l’attentat relevait de l’amateurisme.

À peine venait-il de naître que l’organisation était qualifiée de « mouvement terroriste » par La Presse.  Au grand regret de leurs sympathisants, ce qualificatif allait désormais coller à la peau du FLQ à tout jamais.  Car d’un point de vue objectif et juridique, c’est exactement ce qu’ils étaient : des terroristes.

Les auteurs de cet attentat du 8 mars revendiquèrent leur action sous forme d’un « avis à la population de l’État du Québec ».  Selon cette revendication, ils se définissaient en ces termes : « Le FLQ est un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêts à mourir pour l’indépendance économique du Québec ».  En plus de ce ton radical, ces mystérieux felquistes firent connaître leur souhait de s’en prendre à tous les symboles à caractère fédéraux, en particulier ceux de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et de l’armée, mais aussi aux moyens d’informations en « langue coloniale qui nous méprisent »; à toutes les entreprises ayant un comportement discriminatoire envers les Québécois et qui n’emploient pas le français comme langue première; ainsi qu’aux usines qui discriminent les ouvriers francophones.  On se targuait également de vouloir s’en prendre à tous ceux qui collaboreraient avec « l’occupant ».

Coïncidence ou pas, la naissance médiatique du FLQ correspondait à la campagne électorale fédérale, dont les élections étaient prévues pour le mois suivant.

Le 1er avril 1963 « une bombe, lancée par une bouche d’aération, a fait explosion […] au sous-sol de l’édifice du Revenu national, à Montréal, causant des dommages minimes dans un vestiaire »[3].  Le sergent-détective Léo Plouffe du laboratoire mobile de la police montréalaise se rendit sur les lieux pour constater, d’abord, qu’il n’y avait aucun blessé.  Les terroristes n’avaient pas prévus qu’une plaque de métal situé dans le conduit de ventilation amortirait les effets de l’explosion.  La déflagration a néanmoins « provoqué un trou de six pouces de diamètre dans la porte de la cave ».  Une heure avant l’explosion, un individu avait téléphoné à la Presse canadienne en exigeant de parler au rédacteur francophone, à qui il révéla : « Ici le Front de libération du Québec.  Une bombe puissante fera incessamment explosion à l’édifice de l’impôt fédéral, à l’angle du boulevard Dorchester et de la rue Bleury.  Il serait plus prudent de faire évacuer les lieux.  […]  Alors que les policiers enquêtaient, un autre appel anonyme fut reçu par la police de Montréal l’avisant qu’une autre bombe allait exploser, cette fois, dans l’édifice des douanes, Place d’Youville.  Des fouilles entreprises à ce dernier endroit n’ont donné aucun résultat »[4].

Dans La Presse, on apprit que « le sabotage a fait hier son apparition sur la scène politique du Canada … sous le sigle F.L.Q.  Si les craintes des autorités du Canadien Pacifique s’étaient avérées justifiées, M. John Diefenbaker en aurait été la première victime »[5].

Dans le train qui transportait le premier ministre, de Québec jusqu’à Trois-Rivières, on décida de ne courir aucun risque en immobilisant le convoi composé de seize wagons à 19h01, à Sainte-Anne-de-la-Pérade.  Les responsables du Canadien Pacifique avaient donc pris la menace très au sérieux.  La voie ferrée aurait été sabotée, mais un peu avant 20h00 le train reprit sa route à une vitesse anormalement lente.  « Le premier ministre n’a pas voulu faire de commentaires sur l’incident devant les journalistes.  Un de ses porte-parole a cependant rapporté que le premier ministre n’a dit qu’une seule phrase : cela me laisse tout-à-fait indifférent »[6].  Sur la page Wikipédia consacrée au FLQ, on peut lire qu’une bombe aurait été trouvée sur la voie ferrée.  Gérard Pelletier ira même jusqu’à parler d’une explosion, ce qui contredit les détails qu’on peut aujourd’hui retrouver dans les journaux de l’époque.

Une semaine plus tard, le 8 avril 1963, se tenaient les 26e élections fédérales canadiennes.  Le parti Libéral de Lester B. Pearson fut élu minoritairement, tandis que le gouvernement progressiste-conservateur de John Diefenbaker essuya la défaite.

Selon William Tetley, c’est le 16 avril 1963 que fut rédigé le tout premier manifeste du FLQ.  Il ne sera jamais diffusé dans les médias, mais il jetait néanmoins les bases de ce qu’allait devenir ce regroupement terroriste.  Le voici intégralement :

Patriotes,

Depuis la Seconde Guerre mondiale les divers peuples dominés du monde brisent leurs chaînes afin d’acquérir la liberté à laquelle ils ont droit. L’immense majorité de ces peuples a vaincu l’oppresseur et aujourd’hui vit librement. Après tant d’autres, le peuple québécois en a assez de subir la domination arrogante du colonialisme anglo-saxon. Au Québec comme dans tous les pays colonisés, l’oppresseur nie férocement son impérialisme et est appuyé en cela par notre soi-disant élite nationale, plus intéressée à protéger ses intérêts économiques personnels qu’à servir les intérêts vitaux de la nation québécoise. Elle persiste à nier l’évidence et s’emploie à créer de multiples faux problèmes, voulant détourner le peuple assujetti du seul qui soit essentiel : L’INDÉPENDANCE.

Malgré cela, les yeux des travailleurs s’ouvrent chaque jour un peu plus à la réalité : le Québec est une colonie ! Colonisés, nous le sommes politiquement, socialement et économiquement. Politiquement, parce que nous ne possédons pas les leviers politiques vitaux à notre survie. Le gouvernement colonialiste d’Ottawa possède en effet toute juridiction dans les domaines suivants : économie, commerce extérieur, défense, crédit bancaire, immigration, droit criminel, etc. De plus, toute loi provinciale peut être refusée si Ottawa le juge bon. Le gouvernement fédéral étant complètement acquis aux intérêts des impérialistes anglo-saxons, qui y détiennent une majorité constitutionnelle et pratique écrasante, sert constamment à maintenir et à accentuer l’infériorité des Québécois. Chaque fois que les intérêts anglo-saxons et québécois entrent en conflit, les intérêts du Québec sont infailliblement défavorisés. Que ce fut militairement avec la conscription, démographiquement avec le favoritisme d’assimilation aux anglo-saxons, internationalement par la suprématie totale des anglophones dans les divers domaines diplomatiques, toujours, sans exception, le gouvernement d’Ottawa a imposé les intérêts des Anglais au détriment des Québécois.

La force même ne fut pas dédaignée en certaines occasions. Le sang de notre peuple coula alors au bénéfice de la finance coloniale. Colonisé, le peuple québécois l’est donc politiquement. Il l’est aussi économiquement. Une seule phrase suffit à le prouver : plus de 80% de notre économie est contrôlée par des intérêts étrangers. Nous fournissons la main-d’œuvre, ils encaissent les profits. Même socialement, le Québec est un pays colonisé. Nous sommes 80% de la population et pourtant la langue anglaise domine les domaines les plus divers. Peu à peu le français est relégué au rang du folklorisme alors que l’anglais devient la langue de travail. Le mépris des Anglo-saxons envers notre peuple demeure constant. Les  » SPEAK WHITE « , stupid French canadians, et autres épithètes du même genre sont très fréquentes. Dans le Québec même, des milliers de cas d’unilinguisme anglais sont arrogamment affichés. Les colonialistes nous considèrent comme des êtres inférieurs et nous le font savoir sans aucune gêne.

Historique du problème : Quand le 8 septembre 1760, Monsieur de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, signe l’acte de capitulation de Montréal, le sort en est jeté. Quelque temps plus tard, l’Angleterre prendra officiellement possession de la colonie française ainsi que des 60,000 Français qui s’y trouvent. Et alors commence l’histoire de la domination anglo-saxonne au Québec. Notre pays était riche et les financiers londoniens lorgnaient déjà sur les profits futurs. Pour que la suprématie anglo-saxonne sur le Québec soit incontestée, il fallait à tout prix assimiler ces quelque 60,000 colons, d’une façon comme d’une autre. Cela leur sembla alors plus facile. En effet, qu’est-ce que cette poignée d’hommes devant l’écrasante puissance que représentait alors l’Angleterre ? Soudain la révolution américaine se produisit. Il fallut donc pour un certain temps se ménager les Canadiens-français. L’on abandonna pas pour autant le processus assimilatoire.

Un jour les anglo-canadiens dépassèrent les bornes : ce fut la révolte de 1837. Ils la réprimèrent dans le sang, puis vint le rapport Durham. Comme il s’avère impossible, disait celui-ci s’assimiler les Québécois par la force prenons-nous-y autrement ; l’élimination progressive demande plus de temps mais demeure tout aussi efficace. L’Acte d’union s’étant avéré un échec, l’on créa la Confédération, moyen parfait d’assimilation, dont même le nom était mensonger. Depuis l’avènement de celle-ci, tous les efforts du peuple québécois pour obtenir ses droits fondamentaux ont été arrêtés par le colonialisme. En 1963, nous avons beau être plus de cinq millions, l’assimilation n’en pousse pas moins sa progression insidieuse. Alors que nous étions près de 40% de la population canadienne, nous n’en sommes plus que 28%. Seul cela les intéresse. Le temps joue en leur faveur et ils le savent. Les colonialistes ont pourtant oublié une chose, essentielle pourtant. Elle se produit actuellement. Des patriotes se sont rendus compte qu’ils étaient colonisés, dominés, exploités. Ils se sont aussi aperçu que seule une action immédiate et totale pouvait briser leurs chaînes. Une action où les profits personnels mesquins, la mentalité véreuse du compromis utopique à tout prix, les complexes d’infériorité nationaux étaient jetés par-dessus bord.

Les patriotes québécois en ont assez de lutter depuis près d’un siècle pour des futilités, de dépenser leurs énergies vitales dans l’obtention de profits illusoires toujours remis en question. Il suffit de penser aux centaines de milliers de chômeurs, à la misère noire des pêcheurs de la Gaspésie, aux milliers de cultivateurs à travers le Québec dont le revenu dépasse à peine 1,000$ par an, aux milliers de jeunes qui ne peuvent poursuivre leurs études par manque d’argent, aux milliers de personnes qui ne peuvent avoir recours aux soins médicaux les plus élémentaires, à la misère de nos mineurs, à l’insécurité générale de tous ceux qui occupent un emploi : voilà ce que nous a donné le colonialisme. Au Québec prévaut également cette situation injuste et paradoxale qui trouve un bon exemple dans la comparaison entre le quartier de St-Henri et celui ce Westmount. D’un côté, nous trouvons une masse typiquement québécoise, pauvre et misérable, tandis que de l’autre, une minorité anglaise étale le luxe le plus honteux. Notre écrasement économique progressif, la domination étrangère de plus en plus totale, ne demandent pas des solutions provisoires et à courte vue. Les patriotes disent NON AU COLONIALISME, NON À L’EXPLOITATION.

Mais, il ne suffit pas de refuser une situation, il faut encore y remédier. Notre situation en est une d’urgence nationale. C’est maintenant qu’il faut y remédier. Acquérons les leviers politiques vitaux, prenons le contrôle de notre économie, assainissons radicalement nos cadres sociaux ! Arrachons le carcan colonialiste, mettons à la porte les impérialistes qui vivent par l’exploitation des travailleurs du Québec. Les immenses richesses naturelles du Québec doivent appartenir aux Québécois ! Pour ce faire, une solution, une seule : la révolution nationale pour l’INDÉPENDANCE. Autrement, le peuple du Québec ne peut espérer vivre libre. Mais il ne suffit plus de vouloir l’indépendance, de militer au sein des partis politiques indépendantistes existants. Les colonialistes ne lâcheront pas si facilement un tel morceau de choix. Les partis politiques indépendantistes ne pourront jamais avoir la puissance nécessaire pour vaincre la puissance politique et économique coloniale. De plus, l’indépendance seule ne résoudrait rien. Elle doit à tout prix être complétée par la révolution sociale. Les Patriotes québécois ne se battent pas pour un titre mais des faits. La Révolution ne s’accomplit pas dans les salons. Seule une révolution totale peut avoir la puissance nécessaire pour opérer les changements vitaux qui s’imposeront dans un Québec indépendant. La révolution nationale, dans son essence, ne souffre aucun compromis. Il existe une seule façon de vaincre le colonialisme, c’est d’être plus fort que lui ! Seul l’angélisme le plus aberrant peut faire croire le contraire. Le temps de l’esclavage est terminé.

Patriotes du Québec, aux armes !

L’heure de la révolution nationale est arrivée !

L’indépendance ou la mort !

Que certains intellectuels s’amusent encore ou non à vanter les mérites d’un tel texte, il n’en reste pas moins que celui-ci se terminait sur un ton radical, violent.  Non seulement on appelait les citoyens à prendre les armes – ce qui ne se produira jamais – on laissait entrevoir deux seules options possibles : l’indépendance ou la mort.  Rien de moins!

         Rappelons que, un demi-siècle plus tard, l’indépendance n’a toujours pas été faite et les anciens felquistes ne se sont pas enlevé la vie pour autant!

Le 17 avril 1963, des rafles de la GRC permirent de procéder aux arrestations de Raoul Roy, Édouard Cloutier, et Jacques Lucques.  Les indépendantistes surnommeront cet événement « la razzia du Vendredi Saint », comme s’il fallait déjà trouver une connotation romantique à chaque revers de fortune.  Deux jours plus tard, le RIN[7] et l’Action sociale manifestèrent contre ces arrestations devant le quartier général de la GRC à Westmount.  Selon Le Devoir, les manifestants auraient été au nombre de 125 et « un carreau de l’immeuble du RCMP [GRC] a été brisé, faisant sortir les agents fédéraux, un des manifestants a été matraqué et saignait abondamment et deux autres ont été arrêtés, alors que les policiers de Westmount en sont venus aux coups avec les manifestants, sous le regard impassible des agents de la Gendarmerie.  […] Les manifestants interrogés ont dit qu’ils protestaient contre l’attitude des policiers au cours d’arrestations et de détentions qui ont eu lieu le Vendredi saint, manœuvres au cours desquelles il se serait commis de nombreuses irrégularités »[8].

Au lendemain de cette manifestation, le samedi 20 avril 1963, peu avant minuit, une explosion fut entendue au cœur de Montréal, à environ un demi-mille de la Ronde.  En arrivant sur les lieux, la police découvrit un début d’incendie en face de l’Université McGill.  Le journaliste de La Presse Gilles Daoust arriva sur les lieux au moment où « les policiers découvraient au milieu d’une ruelle encore enfumée le corps d’un homme déchiqueté, tué par une bombe ».  Daoust n’hésitera d’ailleurs pas à titrer son article, publié le lundi suivant : « FLQ : premier assassinat ».

Idéologique ou non, la cause du FLQ n’était plus inoffensive.  Ce n’était plus une simple série d’actes immatures de vandalisme.  Ces illuminés venaient de faire leur toute première victime innocente.  Daoust écrira que « l’engin, dont la police n’a pas encore révélé la nature, avait été placé dans un hangar à poubelles, derrière le Canadian Army Recruiting Station, au 772 ouest de la rue Sherbrooke, et a éclaté alors que le préposé au chauffage de l’édifice prenait l’air dans la ruelle, le dos appuyé contre une porte voisine.  M. William Victor O’Neil, âgé de 65 ans, qui devait prendre sa retraite le mois prochain, a été tué sur le coup.  Des morceaux de son corps ont été retrouvés à 100 pieds du centre de l’explosion.  Ancien combattant des deux guerres mondiales, il laisse sa femme ».

L’intérieur de l’immeuble n’aurait subi aucun dommage.  Encore une fois, le sergent-détective Léo Plouffe accourut sur les lieux pour mener son enquête.  Aux journalistes, il révéla seulement qu’il était possible que la bombe ait été munie d’un dispositif à retardement.  « Aucun indice non plus n’a été retrouvé sur les lieux permettant de relier directement l’attentat au Front de libération du Québec, mouvement clandestin qui s’adonne au terrorisme depuis quelque temps.  Hier toutefois, à Québec, le procureur général adjoint, M. Charles-Édouard Cantin, a déclaré que l’attentat à la bombe de samedi constituait définitivement un meurtre »[9].  Gérard Pelletier n’hésitera cependant pas à attribuer ce crime odieux au FLQ.

Tout comme ce sera le cas quelques décennies plus tard au cours de la guerre des motards, une victime innocente aux événements change bien des choses.  En principe du moins, on devrait condamner un tel geste, peu importe la cause qui puisse se cacher derrière.  Que ce soit un groupe qui cherche à faire des profits dans la drogue, la prostitution ou le chantage social, il n’en reste pas moins que le résultat reste le même : la mort d’une personne.  D’ailleurs, le procureur général adjoint Cantin déclara avec justesse que « si certains individus ont trouvé jusqu’ici amusant de jouer avec de la dynamite, nous ne pouvons plus parler maintenant que de criminels et de meurtriers »[10].

Le maire Jean Drapeau se contenta de déclarer qu’il restait étroitement en contact avec les autorités policières « depuis le début des actes de terrorisme »[11].  Me Guy Pouliot, président du RIN, se dissociait de ces actes de violence.  Quant à Marcel Chaput, chef du parti républicain du Québec, il déclara que « son parti se dissociait entièrement des actes de terrorisme du FLQ.  « Le coup de samedi soir, a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse à l’hôtel Reine Elizabeth, constitue un meurtre et le PRQ, qui veut faire l’indépendance par les voies pacifiques de la politique, se doit de juger sévèrement ceux qui en sont les auteurs » »[12].  Malgré ces quelques mots, Chaput fit ensuite preuve d’un manque de jugement qui ne passerait plus aujourd’hui dans les médias sans qu’on en fasse un scandale en disant : « Quand une bombe explose dans la cave de l’immeuble du Revenu, ne faisant aucune victime, quand une bombe fixée à la superstructure d’une antenne de télévision est découverte à temps, quand le monument de Wolfe est abattu, il s’agit là de mélodrames pour salles paroissiales »[13].

Afin de mieux comprendre les circonstances entourant la mort tragique de ce monsieur O’Neil, Historiquement Logique a fait une demande pour obtenir l’enquête de coroner.  Le 15 août 2017, une réponse de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) du Vieux-Montréal nous apprenait que ce dossier était « manquant ».  Voilà qui est malheureux, car ce dossier aurait certainement pu nous en apprendre davantage quant aux circonstances du drame.  L’absence de ce dossier, combinée à la loi du 100 ans qui restreint toujours la consultation du procès de Paul Rose, pourrait susciter des soupçons digne du conspirationisme, mais nous y reviendrons.

En revanche, le registre de l’état civil nous apprend que Wilfrid (et non William) Vincent O’Neill est né le 18 décembre 1897 et que sa mère était une Duguay.  D’ailleurs, La Presse apporta quelques précisions intéressantes à propos de cette première victime.  Tout en soulignant que O’Neil aurait droit à des funérailles paramilitaires organisés par la Légion canadienne, de laquelle il faisait partie, on prévoyait le mettre en terre à Pointe-Claire.  « Triste ironie du sort, M. O’Neil, assassiné comme symbole du colonialisme britannique, est au fait plus Canadien français qu’Irlandais.  Si son père était d’ascendance irlandaise, comme beaucoup d’O’Neil établis en Gaspésie, sa mère, née Duguay, était une authentique Canadienne française.  Et M. O’Neil avait épousé une Canadienne française, née Hélène Lévesque, de New Richmond, en Gaspésie.  Les trois sœurs O’Neil ont, elles aussi, épousé des Canadiens français.  M. et Mme O’Neil n’avaient pas d’enfants »[14].

Le conseil municipal de Montréal observa une minute de silence à sa mémoire.  Selon Le Devoir, O’Neil prévoyait prendre sa retraite le mois suivant.  André Laurendeau qualifia ce drame de « crime sans courage ».

Dans Le Devoir du 22 avril, Chaput déclara que « le FLQ est fait d’Anglais et de communistes ».  Dans La Presse du 23 avril 1963, le premier ministre du Québec, Jean Lesage, critiqua l’attitude des médias envers le traitement réservé à cette nouvelle vague de terrorisme en déclarant que « ce qui m’inquiète c’est la publicité faite par les journaux autour des déclarations comme celles de Chaput, qui constituent véritablement un encouragement au terrorisme. […]  Je n’ai pas de leçon à vous donner, mais il me semble que la presse en général devrait s’abstenir de répéter des bêtises.  J’ai mentionné la presse, mais je veux aussi parler de Radio-Canada qui a diffusé des interviews de Chaput et de ce jeune écervelé de Pouliot.  Tout cela est très mauvais pour la réputation de la province »[15].

Le soir même, devant une foule d’environ 400 personnes, Pierre Bourgault, alors rédacteur en chef du journal l’Indépendance (organe du RIN) « a déclaré que les partis séparatistes officiels sont une garantie contre le terrorisme et les membres du RIN qui acceptent la violence, qui trouvent ça le « fun » n’ont qu’à démissionner, nous n’avons pas besoin d’eux »[16].


[1] « Des séparatistes bombardent 3 casernes », La Presse, 9 mars 1963.

[2] Organisation armée secrète.

[3] « Le FLQ lance une bombe dans l’édifice du Revenu national », La Presse, 2 avril 1963.

[4] Ibid.

[5] Jacques Pigeon, « Crainte de sabotage : le train de Dief avance à 8 milles à l’heure », La Presse, 2 avril 1962.

[6] Ibid.

[7] Rassemblement pour l’Indépendance Nationale.

[8] Le Devoir, 20 avril 1963.

[9] Gilles Daoust, La Presse, 22 avril 1963.

[10] Ibid.

[11] La Presse, 22 avril 1963.

[12] Luc Beauregard, La Presse, 22 avril 1963.

[13] Ibid.

[14] « Des funérailles paramilitaires à la victime du FLQ », La Presse, 23 avril 1963.

[15] « M. Jean Lesage critique l’attitude de la presse de la radio et de la TV », La Presse, 23 avril 1963.

[16] « Le RIN expulsera quiconque favorise le terrorisme », La Presse, 24 avril 1963.

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