Le meurtre gratuit de Cynthia Crichlow


(Photo: La Presse)

Le 15 avril 1997, Cynthia Crichlow, 24 ans, était passagère dans un véhicule qui roulait à Montréal sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du Palais des Congrès, lorsqu’une pierre de 4 kilos traversa le pare-brise pour venir l’atteindre à l’abdomen.  Selon La Presse, il s’agirait plutôt de deux roches de 4 kilos lancées depuis le viaduc surplombant l’autoroute Ville-Marie.  Toutefois, l’enquête du coroner ne parle que d’une seule pierre.

Le drame s’est produit vers 22h30.  Cynthia venait de terminer son travail et rentrait chez elle, à Côte-Saint-Paul.  Elle travaillait au Centre de traitements des documents de la Banque Nationale.  « La roche n’a même pas touché au tableau de bord et a frappé directement Mme Crichlow en plein ventre ».  Sa collègue, qui se trouvait au volant, ne prit même la peine de s’arrêter et roula jusqu’à l’urgence du centre hospitalier Angrignon.  À 23h40, elle entrait en salle d’opération mais à 3h00 son décès était constaté.  L’impact avait causé l’éclatement du foie et de graves dommages internes.

Dans La Presse du 19 avril 1997, son père, Denis Crichlow, parlait ainsi de la ou des personnes responsables de la mort de sa fille : « s’ils ne sont pas punis par la loi, qu’ils le soient au moins par la culpabilité.  […] M. Crichlow, chauffeur d’autobus à la STCUM, a indiqué que tous tentaient toujours tant bien que mal de se remettre de la soudaine disparition de la jeune femme, qui devait se marier le 19 juillet avec Réjean Lecours, 27 ans, avec qui elle vivait depuis plusieurs années ».

Bien sûr, M. Crichlow profita de l’occasion pour lancer un cri du cœur afin de demander aux autorités de tout faire en leur possible pour retrouver le ou les coupables.  Résiliant et sage, il ajoutait : « il existe certains passages piétonniers au-dessus des autoroutes qui sont munis de clôtures pour éviter justement ces attaques.  Je ne vois pas de raison valable pour que cette mesure préventive ne soit pas généralisée, notamment au niveau du passage où Cynthia a été tuée ».

Si La Presse commettait l’erreur de placer Cynthia au volant, on y rapporta cependant les impressions du ministre des Transports, Jacques Brassard : « On a envisagé un certain nombre de mesures qui pourraient empêcher ce genre d’acte criminel ».  Brassard souhaitait discuter avec la Ville de Montréal avant d’entamer quoi que ce soit.  S’il admit que des actions pouvaient être prises « assez rapidement », il souligna aussi « la difficulté de rendre parfaitement sécuritaires les quelques 6 000 structures semblables au Québec ».

On s’en doute, l’enquête menée par le sergent-détective Raymond Poirier manquait dangereusement d’indices.  En fait, on manquait tellement d’éléments pour explorer une première piste qu’on demanda à la Sûreté du Québec (SQ) une liste des événements similaires commis sur le territoire provincial.

Le 10 mai 1997, toujours dans La Presse, on apprenant que la police était sur « une piste intéressante », ce qui poussa le journaliste Marc Thibodeau à écrire : « le policier, avare de commentaires, s’est contenté de préciser que les enquêteurs avaient obtenu des informations prometteuses la semaine dernière au sujet de ce drame, qui a suscité bien des réactions au cours du dernier mois ».  Pour sa part, le porte-parole du Service des travaux publics pour la Ville de Montréal, Philippe Briand, soulignait le fait qu’aucune mesure n’était envisagée pour corriger la situation, ajoutant au passage que « nous n’avons reçu aucune demande politique à ce sujet », comme s’il fallait absolument un ordre gouvernemental pour agir.  Pour expliquer cette inaction, il ajouta : « c’est la première fois qu’un tel incident se produit à cet endroit, malgré toutes ces années.  Une telle mesure ne risquerait-elle pas d’être excessive? ».

Le 3 juin 1997, trois autres victimes vinrent s’ajouter à la liste.  Selon le compte rendu de Georges Lamon dans La Presse, il semble que ces trois personnes ait été victimes de la même pierre, qui pesait apparemment 5 kilos.  Elle aurait d’abord fendu le réservoir d’un premier véhicule, dont le conducteur s’est aperçu seulement plus tard de l’incident.  Puis une Toyota Tercel 1996 conduite par Denis Lefebvre fut atteinte à une roue.  « Quand je me suis engagé dans le tunnel, une dizaine d’autos y circulaient et je n’en ai vu aucune éviter la pierre […].  Je n’ai vu non plus de camions en avant.  Je n’ai pu l’éviter et je l’ai frappé avec ma roue.  J’ai été obligé de m’arrêter et de changer de roue.  Ça me coûte 295$.  J’ai été vraiment chanceux car si la pierre est tombé d’en haut … c’était une question de secondes ».

Denis Lefebvre, avec la pierre qui a endommagé son véhicule quelques semaines après le meurtre de Cynthia Crichlow (photo: La Presse).

La troisième victime fut Eric Sardano, qui roulait à environ 75 mètres derrière le véhicule de Lefebvre.  Dans son cas, sa Pontiac Sunfire 96 a subi des dommages évalués à 1 500$.

L’enquête du coroner nous apprend quelques détails supplémentaires.  D’abord, Cynthia est née le 4 décembre 1972.  Les causes de sa mort sont décrites en trois étapes : « traumatisme abdominal, lacération du foie, choc hémorragique ».  Si on ne précise pas l’identité de la conductrice, on mentionne toutefois que Cynthia était bien assise du côté passager et que le véhicule circulait « sur l’autoroute Ville-Marie direction Ouest, lorsqu’elle fut atteinte à la partie inférieure droite du thorax, par une pierre qui venait de traverser le pare-brise. La conductrice du véhicule se dirigea alors instantanément vers le Centre Hospitalier Angrignon, où madame Crichlow arriva en état de choc. On diagnostica [sic] une hémorragie abdominale pour laquelle madame Crichlow fut opérée d’urgence, mais sans succès ».  Comme on l’a vu par les journaux, son décès fut constaté à 3h00 dans la nuit du 16 avril 1997.

Quant à l’arme du crime, le coroner José-Luis Labarias décrit la pierre comme ayant une dimension de 20X4 cm et pesant 4 kilos.  Il souligna : « L’accident s’est produit au moment où le véhicule circulait sous la Palais des Congrès de Montréal, au niveau des panneaux de signalisation indiquant la sortie rue Université. Ces panneaux de signalisation sont attachés au muret de contention d’une des passerelles qui surplombent l’autoroute Ville-Marie. À cet endroit, au niveau de la troisième voie et à droite, il y a une séparation de 30 cm entre deux panneaux de signalisation et c’est à travers cet espace que la pierre a été jetée.  Cet endroit a été identifié formellement par la conductrice du véhicule. Une autre pierre, de taille semblable à celle trouvée non loin du lieu de l’accident, fut également trouvée. Ces pierres proviennent de l’espace vert du métro Place d’Armes, lequel donne sur le Palais des Congrès. Une distance de dix mètres sépare la porte de ce métro de l’endroit où la pierre a été lancée. Une quarantaine d’incidents ont été rapportés dernièrement sur les passerelles surplombant les autoroutes du territoire de l’île de Montréal. Dans la majorité des cas, des enquêtes n’ont pas été menées du fait que ces incidents n’ont pas porté de conséquence, si ce n’est dans un unique cas où l’on a enregistré des lésions corporelles graves. Dans les autres cas, on rapporte surtout des dommages causés aux véhicules circulant sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du centre-ville ».

Parmi ses recommandations, le coroner Labarias soulignait : « je recommende [sic] à la Ville de Montréal et au Ministère des Transports, de conclure un accord très rapidement dans le but d’installer une protection efficace des passerelles qui enjambent l’autoroute au niveau du métro Place d’Armes, afin d’éviter que tout projectile puisse être jeté du haut de celles-ci et porte atteinte à la sécurité des automobilistes. Je recommende [sic] à la Ville de Montréal, de retirer la pierre concassée de l’espace vert se trouvant devant la porte de Métro Place d’Armes, et de la remplacer par un revêtement fixe. Ces fragments de pierre peuvent servir de projectiles et provoquer des réflexes dangereux pour les automobilistes circulant sur l’autoroute, nuire à leur visibilité ou même endommager leur pare-brise ».

Si le coroner parlait d’une quarantaine d’incidents, les journaux n’en mentionnèrent que trois ou quatre.  Est-ce là la preuve d’un jeu morbide auquel s’adonnaient quelques joyeux lutins?

Le 4 avril 1998, La Presse apprenait à ses lecteurs l’annonce selon laquelle le ministère des Transports, la Ville de Montréal et la police de la CUM (maintenant SPVM) procéderaient bientôt à l’installation de clôtures sur le site.  On estimait les coûts à 150 000$.  Les travaux furent amorcés seulement en novembre 1998.

Malheureusement, il semble que l’enquête policière n’ait donné aucun résultat par la suite.  Vingt ans plus tard, est-il encore possible de recueillir des témoignages ou des indices suffisamment importants pour permettre de faire avancer le dossier?


Médiagraphie :

Marc Thibodeau, « Ça prend un drame pour faire bouger le gouvernement », La Presse, 19 avril 1997.

Marc Thibodeau, « Mort de Cynthia Crichlow : la police suit une piste intéressante », La Presse, 10 mai 1997.

Georges Lamon, « Trois autres automobilistes victimes d’une pierre sur la chaussée du tunnel Ville-Marie », La Presse, 3 juin 1997.

Martin Pelchat, « Des travaux pour éviter un autre drame sur l’autoroute Ville-Marie », La Presse, 4 avril 1998.

Sophie Brouillet, « Autoroute derrière les barreaux », La Presse, 21 novembre 1998.

Enquête du coroner José Luis Labarias, 1997.

 

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