Octobre 70: Le Technicien (4)


16 septembre 1966.

Ce matin-là, l’enquête du coroner Laurin Lapointe sur les circonstances entourant la mort violente de Thérèse Morin, 64 ans, put reprendre après que Lapointe eut averti les journalistes de ne pas publier les noms de certaines personnes puisque des témoins attendus n’avaient pas encore 18 ans.

Serge Demers, qui déclina son adresse comme le 105550 Place L’Acadie, appartement 2, demanda immédiatement la protection de la Cour.

  • Vous savez ce que c’est la protection de la Cour, lui expliqua le coroner. Ça veut dire que le témoignage que vous allez rendre ici aujourd’hui ne pourra pas servir contre vous dans une autre Cour.  Cependant, c’est conditionnel, vous devez dire toute la vérité et si vous ne dites pas la vérité on peut vous rechercher pour parjure.  Vous comprenez ça?
  • Oui, monsieur.

Interrogé par Me Jean-Guy Boilard, Demers confirma qu’à la maison de sa mère de St-Philippe de Laprairie, au cours de la fin de semaine de Pâques, c’est-à-dire les 9 et 10 avril, se trouvaient Pierre Vallières et Charles Gagnon.  C’est là qu’il s’est tenu une première réunion.

  • Voulez-vous nous dire qui participait à cette réunion?
  • Pierre Vallières, Charles Gagnon, un monsieur Faulkner, je crois que c’est Marcel, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, un dont le pseudonyme était Gilbert et dont je ne sais pas le nom, et moi-même. Est-ce que ça fait sept?
  • Il y avait sept personnes en tout?
  • Oui.
  • Ces sept personnes qui se sont ainsi réunies chez vous à la date susdite faisaient-elles partie d’une organisation, d’un mouvement?
  • Oui.
  • Quel était le nom de ce mouvement?
  • Front de Libération du Québec.
  • Quel était le but ou la raison de cette réunion qui s’est tenue chez vous tel que vous venez de le dire?
  • Le but … au début, il y avait seulement deux personnes qui dirigeaient le mouvement et ces deux personnes-là voulaient avoir d’autres personnes pour partager les responsabilités avec eux autres.
  • Qui étaient ces deux personnes?
  • Charles Gagnon et Pierre Vallières.
  • Au cours de ce meeting qui a eu lieu, a-t-il été question de la manufacture Lagrenade?
  • Oui.
  • Voulez-vous nous dire ce qui a été dit au cours de cette réunion au sujet de Lagrenade?
  • On discutait des actions à venir dans les prochains mois et puis, parmi les actions suggérées, a été celle de mettre une bombe chez Lagrenade.
  • Pour quelle raison a-t-il été suggéré de déposer une bombe à la manufacture Lagrenade?
  • Il a été dit que la grève durait depuis un an et puis qu’elle était en train de mourir et que si ça finissait comme cela, si ça mourrait, eh bien alors le cas se reproduirait ailleurs et puis ça pourrait devenir comme une coutume quoi!
  • Est-ce qu’il y a une date fixée pour déposer cette bombe à la manufacture Lagrenade lors de cette première réunion?
  • Je ne me souviens pas s’il y a eu une date de fixée.
  • Est-ce que des gens ont été choisis pour faire ce travail, toujours au cours de cette première réunion des 9 et 10 avril 1966?
  • Moi, j’ai été nommé pour m’en occuper et je devais demander à un qui s’appelait Antoine de s’en occuper avec moi.

Au début de mai 1966, la mère de Demers avait vendu sa maison pour s’installer à Montréal avec son fils, sur la 8e avenue à Ville Saint-Michel.  Vallières et Gagnon avaient dû se relocaliser dans un chalet loué à St-Alphonse de Joliette.  Juste avant, fin avril, s’était tenue une autre réunion avec les mêmes membres qui se surnommaient eux-mêmes le Comité Central.

  • Donc, le travail devait consister en quoi principalement?, demanda Me Boilard.
  • À organiser la vie du mouvement.
  • Lors de cette deuxième réunion qui a été tenue à St-Alphonse, qu’est-ce qui a été dit au sujet de l’action à être faite chez Lagrenade?
  • À la deuxième réunion, ça n’avait pas encore été fait parce que la première fois le Technicien ne s’était pas rendu au rendez-vous pour apporter le matériel nécessaire et puis celui qui devait venir avec moi, c’est-à-dire Antoine, devait passer un médical, devait commencer à travailler à la Northern Électric, alors ç’avait dû être remis. Alors, à ce moment-là, on a dit qu’on ferait appel à Gaétan Desrosiers pour le remplacer.
  • Entre la première réunion et la deuxième réunion, est-ce que vous avez rencontré le Technicien dont vous venez de parler?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Maintenant, quel est son nom véritable?
  • Richard Bouchoux.
  • Combien de temps à peu près après le meeting de St-Philippe de Laprairie avez-vous rencontré Richard Bouchoux?
  • Je crois que c’est la semaine suivante.
  • À quel endroit l’avez-vous rencontré?
  • À Montréal, au restaurant Le Lorraine.
  • Est-ce que vous le connaissiez avant de le rencontrer à ce moment-là?
  • Je l’avais déjà rencontré mais je ne me souvenais plus de sa figure.

Lors de cette rencontre avec Bouchoux, Demers se trouvait en compagnie de Réal Mathieu et de Maurice Montpetit, alias Antoine.

  • Qu’est-ce qui a été discuté lors de cette rencontre que vous avez eue avec Bouchoux?
  • Des diverses actions qui avaient été décidées. Ce qui était nécessaire.  Comment il devait y avoir de matériel selon ce qui devait … selon l’objectif et puis de voir à éviter … à trouver un moyen pour éviter les accidents, tout cela, le [côté] technique.
  • Est-ce qu’il a été question de l’engin dont vous deviez vous servir pour Lagrenade lors de cette rencontre que vous avez eu avec Bouchoux?
  • Oui.
  • De quoi avez-vous parlé au sujet de cet engin-là avec Bouchoux?
  • On a parlé, en fait, du mécanisme. Le genre de mécanisme qui devait être employé et puis quand ça devait être fait, combien il devait y avoir de bâtons dans la chose, ces choses-là.
  • Est-ce que vous avez décidé quel mécanisme employer?
  • Le Technicien nous a parlé de différents mécanismes qui pouvaient exister et qu’il connaissait et puis il nous a dit qu’il y en avait un en particulier qui était assez sécuritaire, qui donnait une marge de temps suffisant pour avertir avant et qu’on pouvait se servir.
  • Et quel était ce mécanisme?
  • C’était avec un cadran et un fil.
  • Et j’imagine des piles électriques?
  • Oui.
  • Maintenant, qui devait s’occuper de monter l’engin?
  • C’est moi qui devais monter l’engin.
  • Est-ce que quelqu’un devait vous remettre les pièces?
  • Le Technicien devait me donner le cadran monté et puis avec un petit croquis pour savoir comment assembler les pièces ensuite.
Réal Mathieu

Le mardi suivant, Demers s’était rendu à un rendez-vous auquel Bouchoux avait brillé par son absence.  C’est alors qu’on avait organisé une deuxième réunion au cours de laquelle il fut décidé que Montpetit serait remplacé par Gaétan Desrosiers, un adolescent de 17 ans.  C’est Réal Mathieu, un felquiste convaincu qui continuera d’ailleurs de faire les manchettes au-delà même du 20e siècle, qui devait contacter Desrosiers pour lui expliquer le plan.  À son tour, Desrosiers avait fait faux bond à un premier rendez-vous et on avait dû en fixer un second.  Pendant ce temps, Bouchoux avait remis le mécanisme à Demers.

Le jour du drame, Demers s’était présenté sur sa moto[1] à l’heure du dîner devant l’auditorium du Plateau, c’est-à-dire l’école de Gaétan Desrosiers.  Demers avait fixé la bombe à sa moto.  Lorsque Desrosiers s’était présenté, les choses s’étaient rapidement bousculées.  Après s’être assuré que le jeune étudiant avait été briefé sur ce qu’il y avait à faire, Demers lui avait dit « on y va tout de suite ».  En jetant un œil à sa montre, il savait qu’il restait 25 minutes avant l’explosion.

  • Et qu’est-ce que vous faites, là?
  • À ce moment-là je lui ai expliqué qu’il y avait deux fils et que ces deux fils-là avaient été posés là volontairement et que ça devait servir si jamais il était pris sur la rue ou … qu’il y avait beaucoup de monde ou quelque chose du genre. Dans le but d’éviter les accidents, il devait tout simplement défaire les fils et automatiquement la bombe était désamorcée.
  • Ces fils-là où se trouvaient-ils, à l’intérieur ou à l’extérieur de la boîte?
  • Les deux fils dépassaient la boîte.
  • Et qui les avait raccordés?
  • Je les ai raccordés et j’ai mis un scotch tape [ruban adhésif] par-dessus pour que ça tienne et ensuite il est parti.
  • Quand il est parti est-ce que vous lui avez donné des indications ou des conseils avant qu’il ne parte avec le colis?
  • Je lui ai dit qu’il restait encore 20 minutes et que ça devait prendre 5 minutes à pied et qu’ensuite je l’attendrais au coin de Moreau et Sherbrooke.
  • Est-ce que vous lui avez parlé de l’endroit où il devait aller?
  • Il le savait. Il avait été mis au courant lorsqu’il avait été contacté.
  • Est-ce que de fait il est parti avec le colis?
  • Oui.

Tandis que Desrosiers marchait vers la fabrique à chaussures, Demers s’était déplacé pour attendre sur sa moto, au coin des rues Moreau et Sherbrooke.  Peu après, Desrosiers était revenu en courant et s’était réinstallé derrière lui avant de filer.  Plus loin, les deux jeunes terroristes s’étaient arrêtés devant une cabine téléphonique, que Demers utilisa pour téléphoner à la fabrique Lagrenade, apparemment pour les avertir qu’une bombe était sur le point d’exploser.  Selon lui, il restait encore 9 minutes au moment de cet appel.

  • Et qu’est-ce que vous avez dit au téléphone?
  • J’ai dit : « il reste cinq minutes, une bombe a été déposée chez vous, vous devez évacuer », et j’ai fermé la ligne.
  • Et après avoir fait ce téléphone-là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai conduit Gaétan Desrosiers au coin de Calixa Lavallée et Rachel et moi je me suis en allé chez Eaton et j’ai passé l’après-midi là.

Évidemment, ce n’était pas exactement la même version que celle d’André Lagrenade, qui n’avait parlé d’aucun appel lui permettant de savoir qu’une bombe venait d’être déposée sur son lieu de travail.

Après avoir acheté un exemplaire de La Presse, Demers s’était rendu dans une taverne pour confier à Gérard Laquerre qu’un « accident » venait de se produire.  Le lendemain, il s’était rendu à Saint-Alphonse-de-Joliette pour rendre son rapport au Comité Central.

  • Et là, qu’avez-vous fait?
  • Là, on a discuté de ce qui s’était passé à Montréal et puis j’ai dit qu’on devait peut-être cesser pour un bout de temps, que ce n’était pas le temps de faire cela et puis là la discussion … on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore et là-dessus on s’est quitté.
  • Est-ce qu’au cours de d’autres meetings il a été question encore une fois de l’incident qui s’était déroulé chez Lagrenade, à la suite, n’est-ce pas, de ce meeting qui a eu lieu un jour ou deux après l’incident en question?
  • Peut-être dans la conversation mais je ne m’en souviens pas.
  • Maintenant, combien de bâtons de dynamite avez-vous utilisé pour fabriquer l’engin?
  • Un et demi.
  • Vous rappelez-vous de la force de ces bâtons de dynamite?
  • Dessus, c’était écrit 50%.
  • Vous-même, monsieur Demers, savez-vous d’où venait cette dynamite?
  • Oui.
  • D’où venait-elle?
  • De South Stukely.

Demers reconnut donc avoir volé la dynamite en mars 1966 en compagnie de Robert Lévesque et Réal Mathieu.  La Volkswagon blanche utilisée pour ce vol appartenait à Charles Gagnon, précisera-t-il.  Ce fut ensuite qu’on fit entrer dans la salle d’audiences ses complices pour permettre à Demers de les identifier officiellement.  Ainsi défilèrent Réal Mathieu, alias Pierre, 19 ans; Claude Simard, alias René, 19 ans; Marcel Faulkner, alias André, 21 ans; Gérard Laquerre, alias Alain, 24 ans; Robert Lévesque, alias Michel, 26 ans; Maurice Montpetit, 19 ans; Richard Bouchoux, alias Tek ou Le Technicien; et Gaétan Desrosiers, 17 ans.

Ensuite, Me Boilard voulut savoir si, lors de la réunion tenue après l’attentat, Demers avait fait un rapport au Comité Central.  Or, c’est à Pierre Vallières et Charles Gagnon que Demers avait expliqué que Montpetit ne pouvait pas se présenter puisqu’il avait commencé à travailler.

  • Vous avez vous-même participé à la fabrication de cette bombe?
  • Oui.
  • Et vous êtes certain d’avoir téléphoné chez monsieur Lagrenade au moins cinq minutes avant l’incident?
  • Je suis certain qu’à ma montre qui était fixée selon le cadran il restait huit minutes, j’ai dit cinq pour être plus certain.
  • Et est-ce que c’est une voix d’homme ou une voix de femme qui vous a répondu?
  • Une voix d’homme.
  • Est-ce que cette personne-là s’est identifiée?
  • Non, elle a dit simplement : « H. M. Lagrenade Ltée », ou quelque chose comme ça.
  • Et on vous a répondu, on n’a pas fermé la ligne?
  • Non, on n’a pas fermé la ligne. C’est moi qui ai fermé la ligne.
  • Et vous êtes certain qu’il restait à ce moment-là huit minutes?
  • Oui, j’ai vérifié avant d’entrer dans la cabine.

Le témoin suivant fut Gaétan Desrosiers, ce jeune homme de 17 ans qui s’était chargé d’aller livrer la bombe meurtrière à la fabrique Lagrenade.  À son tour, il demanda la protection de la Cour avant de dire à Me Boilard qu’il avait connu Serge Demers sous le pseudonyme de Jean.  Si l’enquête du coroner ne permet pas de clarifier ce point, peut-être pourrions-nous nous demander si ce jeu des surnoms n’était pas destiné à prévenir les dénonciations entre membres du FLQ.  Si tel fut le cas, cependant, force est d’admettre que la stratégie ne fut pas un grand succès.

Me Jean-Guy Boilard est plus tard devenu juge. Il rédige aujourd’hui des ouvrages sur le droit.

Tout comme Demers, Desrosiers répondra honnêtement à toutes les questions, corroborant d’abord le fait qu’il avait fait son entrée dans le mouvement en novembre 1965 et que Demers était venu le chercher à son école entre 12h00 et 12h15 le jour même de l’attentat.

  • Quel genre de petit service vous avait-il demandé de rendre?
  • En premier, il ne m’en avait pas parlé et après il m’avait dit : « c’est seulement aller porter une petite bombe de fabrication domestique ». Il m’a dit : « il n’y a aucun danger ».  Et puis il m’a dit : « l’endroit où tu vas aller la porter, on va avertir les gens de quitter les lieux après pour avoir encore plus de sécurité ».
  • Est-ce que l’endroit a été mentionné?
  • Oui.
  • Quel était l’endroit?
  • L’édifice Lagrenade.

Puisque Desrosiers était l’un des seuls à savoir ce qui s’était réellement produit dans les minutes précédant l’explosion, laissons-lui la parole :

  • Il [Demers] m’a dit de m’en aller à l’édifice, d’entrer, d’aller voir … il m’a dit qu’il était supposé y avoir soit un homme ou une femme dans le bureau en haut. Là, il m’a dit : « tu lui donnes le paquet et tu as rien qu’à dire que c’est un retour de Bentley Shoe Store et que ton patron va le rappeler dans l’heure du dîner ».  Ça fait que j’ai fait cela.

En partant du parc, Desrosiers s’était donc dirigé en solitaire vers la fabrique à chaussures de la famille Lagrenade, pendant que Demers l’attendait sur sa moto au coin des rues Fullum et Sherbrooke.

  • Est-ce que vous êtes entré à l’intérieur de l’édifice?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai donné la bombe à monsieur Lagrenade. Je lui ai dit que c’était un retour de Bentley Shoe Store et que mon patron était supposé l’appeler dans l’heure du dîner.
  • Après avoir remis le paquet est-ce que vous êtes resté là ou si vous êtes sorti?
  • Je suis sorti.
  • Et où êtes-vous allé?
  • Rejoindre monsieur Demers sur le coin de Fullum et Sherbrooke.

Desrosiers corrobora aussi l’appel téléphonique passé par Demers dans une cabine.  Peu après, il le reconduisait à son école.  Desrosiers est retourné en classe comme si de rien n’était.

  • Pour quelle raison alliez-vous mettre une bombe chez Lagrenade?
  • Bien, ils m’avaient dit, Demers et Mathieu, ils m’avaient dit qu’il y avait une grève depuis un an et puis que … il dit : « on doit faire quelque chose. C’est rien que pour faire une peur ».

Gérard Laquerre, 24 ans, corrobora principalement les témoignages de Demers et Desrosiers à propos des hommes impliqués dans l’affaire.  Afin d’éclaircir les circonstances de la mort de Thérèse Morin, Me Jean-Guy Boilard chercha évidemment à connaître les détails à propos des réunions du Comité Central, et en particulier à savoir qui avait dit quoi.

  • Au cours de cette réunion, monsieur Laquerre, voulez-vous nous dire de ce dont on a parlé?
  • On a parlé entre autre de poser une bombe à l’édifice de Lagrenade Shoes.
  • Est-ce qu’il y a une époque qui a été décidée pour poser cette bombe à cet endroit?
  • Vous voulez dire une date?
  • Une date ou une époque plus ou moins précise, comme disons dans une semaine, dans trois jours?
  • C’est très suggestif, s’objecta Me Gérard Beaudry.
  • Ça devait se faire mais il n’y a pas eu de date de fixée, répondit tout de même Laquerre.
  • Est-ce que cette entreprise avait été confiée à quelqu’un en particulier?, reprit Me Boilard.
  • À ma connaissance, à personne en particulier.
  • Est-ce que ç’avait été confié à un comité?
  • Pour répondre à votre question, à un réseau.
  • Ce réseau-là, sous quel nom le connaissait-on?
  • Le Réseau de l’action.
  • Est-ce que le Réseau de l’action faisait partie du mouvement général du Front de Libération du Québec?
  • Oui.

Laquerre ne se rappelait pas qui avait été le premier à proposer l’idée de l’attentat chez Lagrenade.

  • Sûrement que quelqu’un l’a proposé, dit Laquerre.  Je ne sais pas qui l’a proposé en premier, si ç’a été discuté par l’ensemble de ceux qui étaient présents et puis il y a eu consensus, je pense.
  • Tout le monde était en faveur?
  • Il y avait consensus.
  • Après cette réunion qui eut lieu à Saint-Philippe, réunion de ce Comité Central, est-ce que quelqu’un a fait rapport de l’incident Lagrenade à une réunion subséquente du Comité Central?
  • Il n’y a pas eu de rapport présenté comme tel officiellement au Comité Central.
  • Est-ce qu’il y eut un rapport officieux, disons?
  • Officieusement, oui.
  • De qui?
  • De Serge Demers.
  • À quelle occasion?
  • À une réunion du Comité.
  • Qu’est-ce qu’il a dit, monsieur Demers?
  • Il a raconté qu’en fait … le déroulement de l’opération.

Finalement, Laquerre reconnut que le FLQ possédait encore des explosifs, sans toutefois pouvoir dire où.

  • Me Boilard, fit le coroner, j’aimerais à éclaircir un point. On nous a amené tout à l’heure une personne pour identification du nom de Bouchoux, alors … il n’avait pas l’air trop en point, est-ce que vous pourriez nous donner une explication, qu’est-ce qui est arrivé?

Pour répondre à la question du coroner, on appela le témoin Marcel Allard, sergent-détective pour le Sûreté municipale de Montréal.

  • Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’état physique où il se trouve présentement et nous dire ce que vous avez fait relativement à son état?, demanda Me Boilard.
  • Monsieur Bouchoux a été appréhendé le 14 septembre alors que nous étions en possession d’un mandat du coroner à cet effet. C’est alors qu’il fut conduit au quartier général de la police.  À son arrivée, au quartier général de la police, le sergent-détective Julien Giguère lui a lu la mise en garde et lui a dit qu’il était détenu dans la cause de la mort de Mlle Thérèse Morin, survenue à la maison Lagrenade le 5 mai 1966.  Après avoir entendu ces paroles de monsieur Giguère, monsieur Bouchoux s’est mis à rire aux éclats et il n’a pas dit un mot, il est resté assis sur une chaise en compagnie de deux policiers qui en assuraient la garde.  Alors que nous étions occupés à autre chose.  À un certain moment donné, le constable est venu nous voir pour nous dire que monsieur Bouchoux, là, n’avait pas l’air à se sentir bien et que peut-être il n’avait pas mangé.  Alors, nous sommes allés voir monsieur Bouchoux, qui était assez pâle et puis il a demandé à boire.  Nous l’avons conduit à l’abreuvoir et en cours de route monsieur Bouchoux a perdu connaissance.  Quand il est revenu à lui nous l’avons conduit à la garde-malade du quartier de détention, qui nous a raconté que monsieur Bouchoux semblait être sous l’effet d’un choc nerveux.  Alors il fut conduit à l’hôpital Saint-Luc où il fut vu par un médecin de l’institution.  Après l’avoir ausculté et avoir pris sa pression, le médecin a mentionné que l’individu était dans un état très dépressif et qu’il avait besoin de soins psychiatriques.  Il lui a donné une injection de Lybrium et puis il nous a demandé si on avait à le garder, nous avons dit que oui.  Si c’était possible de le garder hors de l’hôpital.
  • Est-ce qu’il a été vu par un médecin depuis le 14?, demanda le coroner.
  • Oui, il est entré de nouveau à l’hôpital hier à la suite d’une autre crise et la deuxième fois encore il a été sorti de l’hôpital, le médecin constatant qu’il n’y avait pas nécessité de le garder dans l’institution.

Me Gérard Beaudry eut une dernière question pertinente pour le témoin Allard.

  • Est-ce qu’il a eu des traitements psychiatriques depuis?
  • Non, il a dit : « si vous le gardez quelques jours, je vais vous donner des médicaments et par la suite je suppose que s’il va à Bordeaux il sera conduit à l’hôpital ».

Après avoir entendu tous ces témoins, le jury du coroner put rendre son verdict.  Ainsi, celui-ci déclara que « d’après l’évidence des témoignages entendus la mort de Mlle Thérèse Morin, survenue le 5 mai 1966 à l’hôpital Notre-Dame de Montréal est une mort violente pour laquelle Gaétan Desrosiers, Richard Bouchoux, Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu et Marcel Faulkner doivent être tenus criminellement responsables.

Le 21 septembre 1966, le coroner Laurin Lapointe se réunit une fois de plus au 2145 Cambridge Road à Ville Mont-Royal avec sensiblement les mêmes personnes, mais cette fois pour conduire l’enquête sur une autre victime du FLQ.  En effet, un autre drame s’était produit au cours de l’été.  Mais avant de procéder dans cette autre cause, me Gérard Beaudry demanda à entendre d’autres témoins dans l’affaire Thérèse Morin afin de démontrer, selon lui, que le drame aurait pu être évité par une intervention du personnel de la fabrique Lagrenade.  Pour faire valoir son point, il dira, entre autres, que : « il nous reste quand même à nous l’impression que si monsieur Lagrenade avait agi autrement, la différence qu’il existerait aujourd’hui ce serait que tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée et à ce moment-là la personne … si vous me permettez, ce ne sera pas long, et à ce moment-là il n’y aurait pas eu décès parce que tous les gens auraient évacué ».

Heureusement, le coroner Lapointe refusa de prendre cet avenue et rappela plutôt à l’avocat les raisons pour lesquelles ces audiences avaient eu lieu, c’est-à-dire éclaircir les circonstances de la mort de Thérèse Morin, et qu’il fallait garder à l’esprit la nature de l’acte criminel, à savoir la pose d’une bombe qui avait causé la mort.

  • Je vais vous répondre, fit encore Me Beaudry. Ceci n’enlève pas, je le dis bien, n’enlève pas la responsabilité de ceux qui ont déposé la bombe mais ceux qui ont déposé cette bombe ont pris tous les moyens à ce moment-là, tous les moyens nécessaires, l’ont fait dans un but peut-être utopique, mais ils ont pris tous les moyens nécessaires pour éviter qu’il y ait un décès et le décès est survenu à cause, croyons-nous, d’une négligence qui est celle d’une autre personne.

Si l’intention du FLQ avait réellement été d’éviter de blesser qui que ce soit, ses membres auraient dû ne fabriquer aucune bombe.  En installant ainsi des engins explosifs fonctionnels il y avait nettement de la négligence criminelle, sinon une intention purement criminelle.  Si certains felquistes comme Serge Demers ont fini par démontrer une intention de prendre leurs distances par rapport au mouvement terroriste, on verra que pour d’autres les remords étaient à exclure.  Bref, si le FLQ s’était voulu réellement pacifique, alors il aurait utilisé des moyens pacifiques.  Au lieu de cela, on a posé des bombes qui ont fini par tuer des innocents.  Voilà une intention qui rappelle le classique du braqueur qui se présente à la banque avec une arme chargée mais qui affirme lors de son procès n’avoir jamais eu l’intention de tuer qui que ce soit.  À la base, si on devait suivre sa logique de ne vouloir de mal à personne, il aurait simplement dû rester chez lui ou se rendre sur le marché du travail.

Malheureusement, comme on vient de l’aborder brièvement, avant même la fin de cette enquête, le comportement délinquant du FLQ avait eu le temps de causer la mort d’une autre personne.  Nous en étudierons les détails la semaine prochaine dans le chapitre 5 de notre série documentaire.


[1] Une moto de marque Java de couleur noire.

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