Octobre 70: Quand les fils se touchent! (5)


Le corps de Jean Corbo, 16 ans, tué par la bombe qu’il s’apprêtait à poser au soir du 14 juillet 1966.

Avant que la police puisse mettre la main aux collets de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, une deuxième enquête de coroner s’ouvrit afin d’éclaircir les circonstances entourant la mort d’une autre victime.

Dans la soirée du 14 juillet 1966, c’est à 21h51 qu’une explosion retentit au fond de la ruelle St-Zoé séparant les usines de la Dominion Textiles Company et The Steel Company dans le quartier Saint-Henri.  « À leur arrivée sur les lieux de l’explosion, les policiers ont eu la pénible vision du cadavre de la victime, un adolescent qui gisait sur le dos, sans bras ni jambes, dans la poussière »[1].  Des parties de son corps furent retrouvés jusqu’à une distance de 30 pieds.  Un détective déduisit que les mains et les pieds avaient pu être projetés sur le toit de la Steel Company, tandis que le lieutenant Léo Plouffe examinait la voiture, qui avait subis de lourds dommages.

Rapidement, la victime fut identifiée comme étant Jean Corbo, un adolescent de 16 ans qui militait pour le FLQ depuis quelques mois.  Corbo est né le 24 juillet 1949[2].  En fait, il avait trouvé la mort en essayant de poser une bombe destinée à causer des dommages à la Dominion Textiles.

Le 21 septembre 1966, après que certains avocats eurent brièvement manifesté leur désir de jeter le blâme de la mort de Thérèse Morin sur les dirigeants de la compagnie (voir chapitre précédent), le coroner Laurin Lapointe mena son enquête sur la mort de ce jeune homme.  On retrouvera pratiquement les mêmes acteurs, dont Me Jean-Guy Boilard pour la Couronne, ainsi que Me Gérard Beaudry et Me André Deslongchamps pour les jeunes terroristes.

Le Dr Jean-Paul Valcourt attribuait le décès à « un état de choc consécutif à une hémorragie thoracique et externe par plusieurs lacérations pulmonaires, hépatiques et des membres amputés par le traumatisme, avec fracture du crâne, du cou et du larynx.  Le tout vraisemblablement dû à une force explosive venant de l’avant et de près ».

Le premier témoin appelé fut Pierre Desrosiers, sergent-détective de la Ville de Montréal.  Le 14 juillet, il s’était rendu à l’arrière du 3970 rue Saint-Ambroise, plus précisément dans la ruelle Saint-Zoé qui reliait la rue Saint-Ambroise au canal Lachine.  Du côté ouest, on retrouvait la compagnie Steel et à l’est la Dominion Textiles.  Il était arrivé sur les lieux à 23h00.  Sur place, il avait principalement constaté la présence de plusieurs curieux, une voiture abandonnée et le corps de Corbo gisant toujours sur le pavé.

L’enquête prit ensuite un air de déjà vu lorsqu’on appela dans la boîte des témoins le jeune Serge Demers, 21 ans, qui avait accepté de raconter tout ce qu’il savait quelques jours plus tôt dans l’affaire Thérèse Morin.  Encore une fois, afin de rendre les choses officielles, il répéta son adhésion au FLQ ainsi que les noms de ceux qu’il avait rencontré dans ce mouvement, à savoir Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, André Lavoie, et Marcel Faulkner.

Évidemment, certaines questions et réponses eurent une saveur de déjà-vu.  Par exemple, il fut question d’une réunion tenue en juin, donc après la mort de Thérèse Morin, pendant laquelle on avait planifié l’attentat contre la Dominion Textiles.  Encore une fois, cependant, Demers fut incapable de préciser qui avait été le premier à proposer ce projet funeste.  En dépit de sa collaboration avec les autorités, cherchait-il encore à protéger quelqu’un?

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.
  • Est-ce qu’il y a eu des gens qui ont dit « non », qui ont protesté?
  • À la réunion même, non, mais par la suite Gérard Laquerre a semblé surpris à peu près deux jours avant, il ne se souvenait pas …
  • Deux jours avant quoi?
  • Avant que l’action même se produise, il ne se souvenait pas que l’action avait été décidée. Il trouvait cela un peu fort, il n’était pas tellement d’accord avec cela.
  • À la suite de cette première réunion, est-ce qu’il a été décidé de quelle façon l’on devait procéder pour déposer une bombe à l’une ou l’autre des usines de la Dominion Textiles?
  • La façon exacte, non, mais on avait … on m’avait suggéré Jean Corbo et l’on avait demandé à ce qu’il y ait une reconnaissance de faite dans le but de trouver un endroit où il n’y aurait pas d’accident, soit à l’arrière de l’usine ou … à une heure où les employés ne circulaient pas à l’extérieur.
  • De fait, à ce moment-là, monsieur Demers, connaissiez-vous Jean Corbo?
  • Je l’avais rencontré, oui.
  • Pourriez-vous nous dire ce dont il a été question entre vous et Jean Corbo lors de cette rencontre?
  • Je lui ai demandé s’il était d’accord en vue de l’action, parce que c’était à une réunion qu’il y avait eue à la campagne, où il y avait douze personnes présentes et il m’a dit que oui. Ça fait longtemps qu’il était prêt.  Il était prêt à commencer l’action, alors son groupe était en état de fonctionner comme il disait.  Alors, je lui ai dit quelle action était projetée et il m’a dit qu’il ferait une reconnaissance de retour à Montréal.

C’est seulement à la suite d’un petit séjour à Québec que Corbo avait revu Demers.

  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • La reconnaissance a eu lieu et puis c’était prêt pour … je crois que c’était un … je ne me souviens pas, un vendredi je crois. Ça devait être prêt pour ce vendredi-là.
  • Est-ce que l’on avait décidé quelle usine?
  • Oui, c’était à Saint-Henri.
  • Est-ce que lors de rendez-vous antérieurs Corbo devait être accompagné d’une autre personne pour faire cette action?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissiez cette autre personne-là?
  • Ça devait être une demoiselle du nom de Nicole Bellemare.

Demers avait mentionné à Corbo qu’il était « impossible » de réaliser cet attentat en solitaire, ce qui avait reporté la chose à une semaine plus tard.  Ensuite, Demers avait expliqué cela au Comité qui a finalement admis que ce projet pouvait se faire par une seule personne.  On demanda alors à Demers de faire le message à Corbo et de lui demander s’il se sentait prêt à recommencer au cours de la semaine suivante.  Rapidement, l’adolescent avait accepté.  Demers lui avait donc donné rendez-vous le 14 juillet 1966 en face du Forum de Montréal.

  • À ce moment-là, je lui ai demandé si ça allait bien, dit Demers. Il m’a dit que oui et puis je lui ai expliqué que c’était un système d’horlogerie comme je lui en avais déjà parlé auparavant.  Je l’ai conduit à peu près deux rues et puis je lui ai demandé … je lui ai dit de placer de façon à ce qu’il y ait 55 minutes entre le moment où il quitterait et le moment où devait avoir lieu l’explosion.  Alors c’était d’accord, je lui ai donné la main et je lui ai donné rendez-vous au coin de Atwater et Notre-Dame dans un restaurant.

C’est au volant de sa propre camionnette, une Volkswagen verte et blanche, que Demers s’était rendu sur place.  Corbo devait transporter la bombe dans un sac de voyage à l’effigie d’Air Canada.

  • Et après avoir quitté Corbo, qu’avez-vous fait?
  • Je suis allé au restaurant l’attendre au coin de Atwater et Notre-Dame, j’ai commandé un café et tout de suite après j’ai entendu passer les pompiers et la police. Alors, je suis sorti dehors.  J’ai vu qu’ils se dirigeaient dans cette direction-là, alors je me suis dit : « il est arrivé un accident ».  Je suis embarqué dans mon camion et je me suis en allé chez moi immédiatement.
  • À quel endroit chez vous?
  • Sur la rue Plessis et puis j’ai écouté la radio et j’ai entendu dire qu’il y avait un mort.

Vers 23h30, Laquerre était passé chez lui, après quoi Demers s’était rendu avec lui à St-Alphonse.  Ainsi, il put expliquer au Comité « qu’il y avait eu un accident » qui avait causé la mort de Corbo.  Il semble que ce soit à ce moment-là que Demers ait eu son premier véritable remord.

  • J’ai discuté et puis j’ai suggéré qu’on arrête pour un bout de temps l’action parce que c’était des choses qui ne devaient pas arriver normalement, qu’il y avait un manque quelque part et puis, moi, je considérais que des jeunes de cet âge-là que ce n’était pas avec cela qu’on pouvait faire quelque chose.

Une semaine plus tard, le camp de Saint-Alphonse se vidait de ses membres.  Le nom de Pierre Vallières étant paru dans les journaux, les membres du Comité se dispersèrent aux quatre vents.  Certains d’entre eux avaient pris la fuite vers Kapuskasing, en Ontario.

Avant de remercier le témoin, Me Gérard Beaudry lui réserva quelques questions.

  • Pouvez-vous dire, monsieur Demers, si Jean Corbo était au courant ou avez-vous dit à Jean Corbo que tous les membres, les sept savaient que c’est lui qui devait aller poser la bombe?
  • Spécifiquement dire les sept savent, peut-être non, je ne crois pas, non.
  • Maintenant, il savait que vous faisiez partie du Comité central?
  • Oui.
  • Il savait que la décision avait été prise au Comité central?
  • Oui.
  • Corbo?
  • Oui.
  • Il ne croyait pas que c’était une décision venant de vous seul?
  • Non, absolument pas.

Le coroner entendit ensuite Marcel Faulkner, 21 ans, qui expliquera à son tour que le mobile de l’attentat, quoique très discutable, visait à « appuyer les grévistes qui étaient en grève dans cette compagnie ».

  • Qu’est-ce qui a été décidé que l’on faisait au sujet d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Poser une bombe, c’était tout ce que l’on était en mesure de faire mais cette bombe devait être posée sans risque pour les personnes qui étaient autour et pour tous les gens qui avaient affaire à y travailler.
  • Est-ce que quelqu’un avait été chargé de s’occuper de cette action à l’égard d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Ordinairement, ça revenait au chef du Réseau d’action.
  • Et qui était le chef du Réseau d’action?
  • Serge Demers.
  • À une réunion précédente à celle dont vous venez de nous parler est-ce que quelqu’un avait manifesté l’intention de faire une action quelconque?
  • À une réunion précédente qui n’était pas une réunion du Comité Central mais où les membres du Comité Central se trouvaient, Jean Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose, et probablement la Dominion Textiles puisque c’était le conflit le plus aigu à cette période-là.
  • De quelle façon la décision a été prise lors de cette réunion du Comité central de poser des gestes à l’égard d’une des usines de Dominion Textiles?
  • La première bombe qui a été placée contre la Dominion Textiles c’était à la compagnie à Drummondville. Là, c’était … la bombe visait deux buts, deux objectifs, d’appuyer les grévistes premièrement et de montrer en fin de compte à la compagnie que les travaillants n’entendaient pas se laisser battre encore une fois par cette compagnie-là.

Après l’attentat de Drummondville, quelqu’un avait proposé le coup contre la Dominion de Montréal mais Faulkner, tout comme Demers, prétendit ignorer de qui il s’agissait.

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris à la suite de cette idée?
  • Il n’y avait jamais de vote pris au Comité Central ou par main levée ou par vote écrit, mais ça se faisait dans une discussion assez libre.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont refusé, qui ont protesté lors de la réunion?
  • Pas à ma connaissance.
  • Lorsque le nom de Corbo avait été proposé pour placer la bombe à la Dominion Textiles, est-ce que l’on avait décidé ce que devait faire Corbo avant d’aller placer la bombe?
  • Là, je vous préviens que je ne suis pas particulièrement qualifié pour répondre à cela parce que tout ce qui regardait la préparation des coups dans le Réseau de l’action ce n’était pas mon domaine. Ce n’était pas là-dedans que je travaillais mais parce que justement le jeune Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose et qu’on le considérait comme quelqu’un qui savait très bien ce qu’il faisait, alors on avait suggéré à ce moment-là que peut-être le jeune Corbo pourrait lui-même préparer le coup en question, entre autre chose ça veut dire faire la reconnaissance des lieux, aller voir à la compagnie, trouver un endroit où la bombe peut être posée sans trop grand risque.
L’une des photos judiciaires accompagnant le dossier de l’enquête du coroner (BAnQ Montréal).

Peu après, le jury du coroner se retira afin de délibérer.  À leur retour, ils déclarèrent Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, Marcel Faulkner et Claude Simard « criminellement responsables » de la mort de Jean Corbo.

Peu après la fin de cette enquête, Pierre Vallières et Charles Gagnon finirent par être appréhendés par la police.  Ils furent condamnés pour homicide involontaire, ce qui les força à purger un peu plus de deux ans de prison, environ.

Vallières, mais aussi tous les auteurs qui prendraient ensuite la défense du FLQ et de leurs membres, passeraient sous silence les détails concernant les meurtres de Thérèse Morin et de Jean Corbo, sans oublier les autres victimes mentionnées dans les chapitres précédents.  Toutefois, si on prend le temps de s’arrêter un instant, il y a un constat qu’il ne faut certainement pas prendre à la légère.  Gaétan Desrosiers avait 17 ans et Jean Corbo en avait 16.  Les deux poseurs de bombes de 1966 étaient des mineurs, des adolescents manipulés par un Comité Central dirigé par des adultes comme Vallières et Gagnon.  Pourquoi le FLQ risquait-il la vie des jeunes pour mettre de l’avant leurs idéaux?


[1] Henry et Bastien, Ibid.

[2] Jean Corbo était le fils de Nicolas Corbo, un Italien d’origine, et de Mignonne Côté.  Selon le registre de l’état civil, Nicolas Corbo a épousé Mignonne Côté le 18 juillet 1942 à Montréal.  On décrivait alors Nicolas comme notaire, habitant au 7218 Henri-Julien à Montréal.  Son épouse était originaire de Nicolet.  Nicolas Leopold Corbo s’est éteint le 7 juillet 1986.

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Un avis sur “Octobre 70: Quand les fils se touchent! (5)

  1. merci de nous rappeler cette triste épisode MAIS j ai vu le film CORBO c était pathétique de constater la mort d un jeune de 16 ans du a une explosion MAIS MAIS MAIS moi de ce film et avec des gens qui étaient avec moi je me suis dis ,,,,,,,,,,,,,, en langage CLAIR CORBO est moi dune facon qu il pouvait s y attendre MAIS la Dame Thérese Morin ELLE sa vie a été perdu de facon horrible a caUSE DE CES PERSONNES LA elle ne devait pas mourir comme Corbo sauf que elle elle était innocente alors que Corbo vivant avec des risques semblables il devait s y attendre ?? Merci de ces infos

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