Octobre 70: Charles De Gaule n’a rien inventé (6)

(BAnQ: E6S7SS1P701601 001)

Après les condamnations de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, le FLQ se fit apparemment oublier durant un temps, ce qui pourrait laisser entendre que ces deux-là dirigeaient une cellule importante de l’organisation qui venait d’être paralysée par le travail des autorités.

Le 24 juillet 1967, le général Charles De Gaule traversait la province de Québec pour livrer à Montréal un bref discours qui allait cependant passer à l’Histoire.  Ce héros de la Seconde Guerre Mondiale lancera : « Vive le Québec!  … Vive le Québec libre! ».  Cette phrase fit vibrer une majorité de la population, mais savait-on vraiment le message que De Gaule voulait transmettre?  Et seulement, était-il conscient de l’intention qui se cachait derrière ces quelques mots?

Je n’entrerai pas dans les détails entourant ce discours et sa portée, car des auteurs et historiens débattent encore sur ce sujet.  Toutefois, il est clair que De Gaule n’était pas le premier à lancer le fameux slogan « Vivre le Québec libre! ».  François Schirm, braqueur de banques, tueur et terroriste, l’avait fait en 1965.  (voir chapitre 2).

Selon Gérard Pelletier, le FLQ posa entre 50 et 60 bombes entre 1968 et 1970.  Il faudrait une recherche exhaustive dans les journaux d’époque pour en énumérer soigneusement la liste.  Toutefois, je pense qu’un tel travail n’apporterait rien de plus à la présente série Octobre 70.  En fait, les chapitres précédant et celui-ci suffiront à nous faire comprendre l’ambiance de l’époque avant de nous plonger dans les événements qui ont conduit au meurtre de Pierre Laporte.

Ceci dit, il faut au moins souligner les émeutes survenues lors du défilé de la St-Jean-Baptiste le 24 juin 1968, une célébration qui tourna à l’émeute.   Dans sa biographie de Robert Bourassa publiée en 2012, Georges-Hébert Germain raconte comment se sont déroulés les actes commis sur la rue Sherbrooke à Montréal, où se trouvait le futur premier ministre du Canada Pierre-Elliott Trudeau : « Sur les estrades dressés devant la bibliothèque centrale de Montréal, face au parc La Fontaine, se trouvaient des dignitaires parmi lesquels on reconnaissait Pierre Elliott Trudeau qui, selon tous les sondages récemment réalisés, serait élu le lendemain premier ministre du Canada.  Et puis on entendit des cris, « Trudeau au poteau », « Vive le Québec libre ».  On vit la foule déchaînée, des policiers à cheval, matraque à la main.  Des bouteilles, des pierres furent lancées dans la direction de l’estrade, où les gens affolés se levèrent et s’enfuirent dans le plus grand désordre.  Tous, sauf Trudeau, qui fit un signe d’impatience à un garde du corps qui lui signifiait qu’il devait partir.  Il resta, il fit face à l’agressivité de la foule, brave, déterminé.  Ces images, qui montraient Trudeau s’opposant aux émeutiers, ont eu de spectaculaires répercussions au Canada anglais, où on verra désormais en lui le dirigeant idéal, l’homme solide, capable de contrer la menace du séparatisme québécois »[1].

Est-ce à dire que le FLQ avait contribué à l’élection de Trudeau?

Parmi les 290 personnes arrêtées ce soir-là[2], Jacques Lanctôt, qui avait déjà purgé quelques mois de prison pour avoir lancé un cocktail Molotov, perdit connaissance dans une bagarre qui l’opposa aux policiers.  Il retrouvera ses esprits dans le fourgon cellulaire alors qu’un autre militant du nom de Paul Rose lui épongeait le sang dans la figure.  C’est ainsi que les deux jeunes hommes, plus tard considérés comme les leaders de la Crise d’octobre, se seraient rencontrés pour la première fois[3].

En octobre naissait le Parti québécois.  « La jeunesse, les artistes, l’intelligentsia se sont tout de suite ralliés à lui.  Lévesque, politicien charismatique, était entouré d’une équipe d’hommes et de femmes compétents qui avaient un projet social et national clairement défini »[4].  Malgré son projet clair de faire la souveraineté, le programme du PQ n’était apparemment pas suffisant pour le FLQ, qui continuera d’utiliser la violence.

Le 25 septembre 1968 décédait Daniel Johnson, qui fut remplacé par Jean-Jacques Bertrand.  Ce dernier se rendra peu populaire en votant la Loi 63 permettant aux immigrants d’inscrire leurs enfants dans les écoles anglophones.  Avec le départ, l’année suivante, de Jean Lesage, le père de la Révolution tranquille, il fallait que le Parti libéral fasse peau neuve.  Le candidat tout désigné s’appelait Robert Bourassa.  « On savait que Pierre Laporte et Claude Wagner voulaient se présenter.  D’autres pouvaient se manifester.  Mais il était peu probable qu’ils apportent des idées nouvelles.  « Il faut que le Québec ait une vue davantage orientée vers l’économie, le développement, la création d’emplois », répétait Bourassa »[5].

Dans son livre de 2012, l’avocat Jean Cournoyer écrira que « le 7 octobre 1969, l’avant-veille de l’élection, les 3 700 policiers et les 2 400 pompiers de Montréal s’étaient réunis au Centre Paul-Sauvé et avaient abandonné la ville à elle-même.  La foule en délire ayant saccagé et pillé plusieurs commerces du centre-ville, la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale et l’armée canadienne furent mandées à Montréal pour y assurer la paix.  Un agent de la Sûreté fut abattu en face des entrepôts de la compagnie d’autobus Murray Hill, particulièrement visée par le Mouvement de libération du taxi dont faisaient partie Jacques Lanctôt et Marc Carbonneau, membres du Front de libération du Québec (FLQ) »[6].

Le 17 octobre 1969, Robert Bourassa annonçait officiellement sa candidature à la chefferie du Parti libéral.  Dans les coulisses, il était déjà le chouchou de Lesage[7].  Georges-Hébert Germain parle aussi de cette rumeur selon laquelle Laporte frayait avec le monde interlope, ce qui aurait miné ses chances lors de cette course à la chefferie.  Quant à Claude Wagner, qui s’était forgé une réputation de justicier, il ne connaissait pas un grand succès auprès des jeunes.  Puis Bourassa entama une tournée à travers le Québec.  « Bourassa livrait de bons discours, essentiellement économiques, jamais vraiment partisans, toujours très simples : c’est en créant des emplois et de la richesse qu’on peut hausser le niveau de vie et réaliser le bien-être de la société.  Il ne parlait pas des rapports du Québec avec le Canada, ni de séparatisme, ni des programmes des partis adverses »[8].

Selon Germain, si Bourassa a accepté de donner son vote à la loi 63 c’était pour rester fidèle à la ligne du parti car dans le privé il ne se cachait pas du dégoût qu’il avait pour cette loi qui divisait les Québécois face aux immigrants et anglophones.  « Mais cette question de la langue le taraudait, il en parlait souvent à Jean-Claude Rivet, à sa femme.  Son père avait travaillé toute sa vie pour des patrons anglophones qui n’avaient pour lui aucune considération.  Lui-même, péagiste au pont Jacques-Cartier, avait vécu ces humiliations.  Et ça n’avait pas beaucoup changé.  Selon le rapport de la commission Laurendeau-Dunton, dont les membres avaient sillonné le Canada au cours des six années précédentes, de 1963 à 1969, 83% des administrateurs et des cadres du Québec étaient des anglophones »[9].

Mais cette course opposait Bourassa à un vieux routier : « Pierre Laporte, quarante-huit ans, journaliste, était le plus expérimenté des trois candidats.  Il connaissait bien la vie sur la colline parlementaire, où il avait été correspondant du Devoir pendant seize ans.  Il s’était fait connaître du grand public en 1958 en révélant le scandale du gaz naturel, dur coup qui avait miné considérablement la crédibilité de l’Union nationale »[10].  Le troisième candidat était Claude Wagner, ambitieux avocat devenu juge.  Il avait plaidé quelques causes pour la Couronne, dont celle du célèbre braqueur de banques Georges Marcotte et avait aussi aidé à résoudre le meurtre de Denise Therrien, survenu dans la région de Shawinigan, la région natale de Wagner.  Il prônait surtout la répression en ces temps de soi-disant désordre causé par le FLQ.

« Dans son éditorial du 14 janvier [1970], trois jours avant le congrès du Colisée, l’austère Claude Ryan avouait clairement sa préférence, décrivant Bourassa comme « un homme supérieur à ses deux rivaux ».  Wagner était trop à droite à ses yeux.  Quant à Laporte, son ex-journaliste, Ryan savait fort probablement qu’il avait entretenu de compromettantes amitiés dans le milieu interlope et qu’il faisait l’objet d’une enquête policière »[11].  Laporte était-il un politicien corrompu qui frayait avec le crime organisé?  Nous verrons plus loin que d’autres auteurs ne sont pas d’accord avec cette rumeur à laquelle nous tenterons de trouver une réponse.

Laporte reprocha tout de même à Bourassa que sa campagne avait coûté 1$ million, et Germain de souligner que la machine du Parti libéral appuyait uniquement Bourassa alors qu’elle aurait dû traiter équitablement les trois candidats.  « Laporte n’avait pas tort quand il disait, ulcéré, que les dés étaient pipés.  Ce favoritisme presque outrancier leva un nuage noir sur la convention.  Bourassa serait longtemps perçu par ses détracteurs comme la créature d’un establishment tout-puissant »[12].

Le 17 janvier 1970, Robert Bourassa était élu à la tête du Parti libéral.  Parmi les trois candidats en lisse, Laporte se classa bon dernier.  « Pierre Laporte, bien qu’il eût publiquement manifesté sa colère et déclaré à qui voulait l’entendre que cette course à la chefferie avait été faite au mépris des valeurs démocratiques et libérales, a accepté de se rallier au nouveau chef, qui l’a nommé leader parlementaire.  Les choses se sont moins bien passées avec Claude Wagner qui, amer et hargneux, ne s’est pas gêné pour répéter haut et fort que la lutte avait été inégale »[13].  Wagner démissionna et un mois plus tard le premier ministre Bertrand le nommait juge à la Cour des sessions de la paix.

Le 26 mars 1970, Bertrand annonça qu’il y aurait des élections provinciales prévues pour le 29 avril.  Dès le début avril, Bourassa lançait sa campagne en promettant 100 000 emplois et son nouveau slogan : « Québec au travail! ».  La machine de Bourassa fit son œuvre.  « La victoire fut totale.  À 20 heures, le 29 avril 1970, Radio-Canada annonçait que, si la tendance se maintenait, Robert Bourassa serait le vingt-deuxième premier ministre du Québec »[14].  À 22h00, c’est en tant que premier ministre qu’il livra son premier discours à la population.  « Il a répété que son parti voulait permettre aux jeunes de travailler au Québec et pour le Québec.  Il a parlé du défi que le Parti libéral allait relever au cours des prochaines années.  […]  Il n’a invoqué le spectre du séparatisme que dans le court laïus qu’il a adressé aux Anglais »[15].

Et avec le nombre de nouveaux visages que le Parti libéral portait au pouvoir, on pouvait croire que les électeurs avaient choisi le changement.

Le changement, la Révolution tranquille en avait amené plusieurs depuis l’élection de Jean Lesage en 1960.  L’État s’était enfin libéré du clergé – il était temps, selon plusieurs – et fait avancer la cause québécoise.  Bourassa voulait publiquement poursuivre ce changement.  Apparemment, cela ne suffisait pas à satisfaire le projet utopique du FLQ.  D’autres militants ayant pris la relève s’apprêtaient à commettre un coup d’éclat, à commettre un crime qui ne s’était encore jamais vu en Amérique du Nord.


 

[1] Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa, 2012, p. 103.

[2] Le 25 juin 1968, en première page, La Presse parlait plutôt de 292 arrestations.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0 [consulté le 9 octobre 2017].

[4] Germain, op. cit., p. 104.

[5] Germain, op. cit., p. 107.

[6] Jean Cournoyer, Dans le feu de l’action, 2012, p. 92.

[7] Germain, op. cit., p. 108.

[8] Ibid., p. 111.

[9] Ibid, p. 112.

[10] Ibid, p. 114.

[11] Ibid, p. 115.

[12] Ibid, p. 115-116.

[13] Ibid, p. 119.

[14] Ibid, p. 127.

[15] Ibid.

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