Octobre 70: République de bananes (7)


Lundi, 5 octobre 1970

Vers 8h15, au matin du 5 octobre 1970, une voiture transportant cinq individus armés s’immobilisa devant le 1297 rue Redpath Crescent, à Montréal.  Machinalement, la femme de ménage alla ouvrir.  Sous ses yeux, tout allait ensuite se dérouler très rapidement.  Des ravisseurs pénétrèrent dans la demeure et l’instant d’après ils ressortaient avec James Richard Cross, représentant des affaires britanniques basé à Montréal.  Dans la minute, leur véhicule disparut en trombe.

Le tout premier enlèvement politique de l’histoire du Canada venait d’être perpétré.

Selon William Tetley, c’est Louise Cossette-Trudel qui avait été chargée de faire le guet en face de la résidence de Cross[1].  Les autres ravisseurs étaient apparemment Louise Lanctôt, son mari Jacques Cossette-Trudel, Marc Carbonneau, Jacques Lanctôt et Pierre Séguin.

Pour l’occasion, le célèbre journaliste et chroniqueur judiciaire Michel Auger écrivit que l’enquête policière se déroula en vase clos.  Les policiers de Montréal, ceux de la Sûreté du Québec et de la GRC collaborèrent pour augmenter les effectifs de la section antiterroriste.  On recherchait une voiture taxi aperçue en même temps que celle des ravisseurs, rue Crescent.

Charles Denis, qui a travaillé avec Bourassa à l’époque de la Crise d’octobre, aura une anecdote intéressante pour ce matin fatidique : « comme chaque lundi matin, ce 5 octobre 1970, je suis dans mon bureau du 17e étage d’Hydro-Québec où se trouve alors le bureau du premier ministre à Montréal, et je parcours les journaux.  Robert Bourassa entre, l’air préoccupé, et s’installe devant la fenêtre d’où l’on a une vue magnifique sur la ville.  « Quelque chose qui ne va pas? » lui dis-je au bout de quelques secondes.  Et je l’entends me dire : « Ils viennent d’enlever l’attaché commercial britannique à Montréal, un dénommé Cross ».  Il reste là, pensif, songeant sans doute aux implications d’un tel événement et probablement déjà à quelque stratégie.  Avant de quitter la pièce, il ne peut retenir un soupir : « Je ne peux pas croire qu’on devient une véritable république de bananes! »[2].

Denis ajoutera que, très probablement, le FLQ s’était inspiré de plusieurs enlèvements politiques survenus dans des pays étrangers.  Puisque plusieurs de ces événements avaient été retranscris dans des journaux québécois, il devenait évident que les felquistes s’en étaient inspirés.  William Tetley laissera entendre la même chose dans son propre livre.  De plus, Denis souligna qu’un manuel du guérillero écrit par Carlos Marighela avait circulé clandestinement au tournant de 1969 et 1970.

Le jour même où les journaux annonçaient la mort de la chanteuse américaine Janis Joplin, le nom du haut-commissaire britannique James Richard Cross faisait toutes les manchettes.  Le lendemain, La Presse soulignait que Bourassa, Trudeau et Drapeau étaient également visés par le FLQ.  Les trois hommes « pourraient donc être les cibles de la théorie de « l’assassinat sélectif », prônée récemment par des membres du Front de libération du Québec », écrivait Marcel Dupré[3].

Le FLQ posa également un ultimatum dans son enlèvement de Cross, qui devait se terminer à 8h30 au matin du 7 octobre.  Le FLQ fit six requêtes en échange de Cross, « dont la libération des prisonniers politiques et le paiement de $500,000 […] ».  Pendant ce temps, les policiers cherchaient dans tous les coins en multipliant les descentes.  Des recherches policières de cette ampleur ne s’étaient encore jamais vues dans l’histoire de la province.

Nous reviendrons dans un chapitre ultérieur sur la question des prisonniers politiques, un terme qui serait, selon Tetley, inapproprié pour désigner les criminels que le FLQ voulait extirper des pénitenciers.  Quant aux six conditions, c’est Le Devoir qui sera le plus précis dès le lendemain :

  1. La libération de 13 prisonniers politiques;
  2. Un avion pour assurer le transport de ces prisonniers politiques vers Cuba ou l’Algérie;
  3. La garantie que le ministre fédéral des postes reprendra à son emploi les employés de Lapalme;
  4. Une rançon de 500 000$ en lingots d’or, mis à bord de l’avion qui assurera le transport des prisonniers;
  5. La dénonciation (nom et photographie) du délateur qui a révélé l’existence de la dernière cellule du FLQ;
  6. La publication dans les journaux du manifeste politique du FLQ (le ministre n’a pas précisé de quel document il s’agit).

Ces conditions se trouvaient dans une lettre que l’on retrouva au Pavillon Lafontaine de l’université du Québec, une heure environ après l’enlèvement de Cross.  « Sans cette lettre, les terroristes donnent aux autorités un délai de 48 heures pour répondre à leurs exigences », précisera Le Devoir.

Aujourd’hui, on pourrait se demander jusqu’à quel point ces exigences étaient naïves, voire même irréalistes.

Selon le biographe Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa se trouvait dans son bureau de l’édifice Hydro-Québec à Montréal lorsque son ministre de la Justice, Jérôme Choquette, vint lui annoncer la nouvelle de l’enlèvement de Cross.  « L’impulsif  Choquette pensait tout de suite à agir, à découvrir qui avait commis ce crime, pour les arrêter, les juger, les punir comme ils le méritaient; Bourassa, lui, s’inquiétait de ce qu’on dirait du Québec à l’étranger, à Paris, à New York, où, justement, il devait partir en tournée de promotion deux jours plus tard.  Il voulait rencontrer là-bas des gens d’affaires et de la haute finance et les convaincre d’investir dans un faramineux projet au Québec, terre de paix »[4].

Bourassa décida de ne pas annuler son voyage à New York et de déléguer plutôt cette affaire d’enlèvement à Choquette, mais aussi au ministre fédéral des Affaires extérieures, Mitchell Sharp, et Me Michel Côté, chef du contentieux de la Ville de Montréal que l’auteur Germain qualifie d’homme « fort compétent ».


[1] William Tetley, p. 319 : « Une autre femme l’accompagne vraisemblablement parce qu’il s’avère que Louise Cossette-Trudel ne sait pas conduire.  Le FLQ n’a jamais révélé l’identité de cette femme.  Carole de Vault a émis l’hypothèse qu’il s’agissait probablement de Suzanne Lanctôt ».

[2] Charles Denis, Robert Bourassa la passion de la politique, 2006, p. 99.

[3] Marcel Dupré, « Bourassa, Trudeau et Drapeau sont sur la liste des personnes visées par le FLQ », La Presse, 6 octobre 1970.

[4] Germain, op. cit., p. 146.

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