Freddy Pellerin, non coupable (1/3)

Le corps d’Arthur Boulanger tel qu’il a été retrouvé dans son logement de Yamachiche, en septembre 1935.

En 2015, Historiquement Logique! a publié un article pour rendre public une affaire criminelle qui reste à la fois méconnue et non résolue. À cette époque, le dossier judiciaire paraissait introuvable[1].

Une découverte réalisée en janvier 2018, grâce à l’indexation des dossiers en lien avec le projet PMAJC, une partie du mystère archivistique a été éclairci. En fait, le dossier retrouvé n’est pas tout à fait celui du procès, mais il contient néanmoins plusieurs éléments. Entre autres, on y retrouve les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner, les photos judiciaires de la scène de crime, un plan des lieux, et même un mystérieux échantillon. Tous ces documents contribueront à présenter les faits suivants, à savoir l’histoire la plus complète jamais publiée sur cette affaire.

Revoyons d’abord les grandes lignes.

Arthur Boulanger, 51 ans[2], habitait au-dessus de son restaurant qu’il tenait en face de la gare de Yamachiche. Il était marié mais depuis des années sa femme vivait séparément à Montréal. Au cours de l’après-midi du 16 septembre 1935, il s’est rendu à Trois-Rivières avec un ami pour assister à une convention du parti Libéral. Selon certains, il avait 300$ dans ses poches. Selon les médias, on l’aurait vu ce soir-là revenir chez lui en compagnie de deux hommes. Ceux-ci auraient pris quelques verres en sa compagnie avant de quitter. Toutefois, cette hypothèse ne trouve aucun appui dans ce qui reste aujourd’hui du dossier.

Le 18 septembre 1935, le neveu de Boulanger tenta de rendre visite à son oncle mais toutes les portes étaient verrouillées et les toiles aux fenêtres baissées. Le même jour, on découvrit son corps étendu sur le plancher de son logement. Selon toute vraisemblance il avait été sauvagement battu à la tête par un objet contondant. Aucune trace de lutte n’était apparente, tandis que l’arme du crime ne fut jamais retrouvée.

Dès la médiatisation du crime, le journal montréalais La Patrie croyait connaître le mobile en spécifiant que la victime portait 300$ dans ses poches. Selon les rumeurs de l’époque, Boulanger ne se préoccupait pas beaucoup de son restaurant.

Avant de sombrer dans les détails issus du ouï-dire, profitons plutôt de ce que l’enquête du coroner peut maintenant nous apprendre.

Le Dr Langis, le premier témoin entendu lors de l’enquête conduite par le Dr Adélard Tétreault de Trois-Rivières, a été demandé sur les lieux par Joseph Gendron à 12h30. Celui-ci tenait à ce qu’il l’accompagne chez Arthur Boulanger, son beau-frère, « parce qu’il était inquiet »[3]. Ainsi, les deux hommes se sont rendus à la demeure de Boulanger, sur la rue Saint-Pierre à Yamachiche. Tout était « fermé excepté une porte en arrière de la maison. En pénétrant dans la maison, nous avons trouvé M. Boulanger couché face contre terre baignant dans une mare de sang. Il était mort déjà depuis plusieurs heures. Il portait à la tête plusieurs plaies contuses. J’ai immédiatement communiqué le cas au coroner ».

Selon Joseph Gendron, 52 ans, son beau-frère Boulanger habitait seul à Yamachiche depuis un an et demi. Il visitait son beau-frère à tous les 8 ou 15 jours. La dernière fois remontait à la semaine précédant le crime.  Gendron ajoutera que « ce matin vers midi le 18 septembre Robert Lacerte est venu à la maison me dire que mon beau-frère était couché sur le plancher de la cuisine. Il avait été envoyé par un monsieur Millette ».

À partir du moment où il est allé chercher le Dr Langis, le récit de Gendron corrobore celui du jeune docteur, non sans préciser que la porte arrière était fermée mais non verrouillée. « Les rideaux étaient baissés de partout. […] Nous ne lui avons pas touché ». Une fois le coroner Tétreault contacté, les deux hommes étaient revenus pour verrouiller la porte et ainsi protéger les lieux, comme Tétreault leur avait demandé.

Le Dr Rosario Fontaine, fidèle successeur du Dr Wilfrid Derome à l’Institut médico-légal de Montréal, et qui s’était chargé de faire l’autopsie, fut le témoin suivant. Les déclarations d’un médecin légiste sont souvent plus laborieuses et techniques, mais selon les circonstances je pense qu’il sera intéressant de les présenter intégralement.[4]

  • Voulez-vous dire à ces messieurs [les jurés du coroner] ce que vous avez constaté lorsque vous êtes arrivé sur les lieux?, questionna le coroner Thétreault.
  • Le 18 septembre, sur l’ordre du Procureur Général je me suis rendu à Yamachiche pour y faire l’examen et l’autopsie d’un nommé Arthur Boulanger, trouvé assassiné à sa maison, située en face de la gare. À mon arrivée sur les lieux, dans la fin de l’après-midi du 18 septembre, le cadavre était étendu face contre terre, la tête dans une mare de sang, dans une pièce de sa maison, je pense qui tenait lieu à la fois de cuisine et de salle à dîner, et de lieu de réunion. C’est la seule grande pièce qui existe dans la maison. Il en existe une autre en avant, une petite pièce, il y a un restaurant, et une autre en arrière de la même pièce, qui tient lieu de chambre à coucher. Le cadavre était donc étendu dans la pièce principale, la tête dans la direction de la porte de la chambre à coucher. Avant de procéder à l’examen du cadavre et d’en faire l’autopsie, j’ai fait quelques perquisitions dans la maison qui m’ont permises de faire des constatations intéressantes. D’abord, je vous ai dit que le cadavre avait la tête dans une mare de sang, face contre terre, et autour de cette mare de sang, j’ai constaté des petites giclures qui allaient jusqu’à la fournaise. La présence de ces giclures ne pouvait s’expliquer que par le fait que la tête de la victime avait frappé contre terre sous les coups de l’assassin. Elles ne pouvaient pas être dues aux hémorragies parce que dans les hémorragies, les artères qui saignent donnent de grosses gouttes de sang. Il s’agissait là de petites gouttelettes très fines. Après avoir fait cette constatation et d’autres moins intéressantes j’ai fait transporter le cadavre dans le restaurant, c’est-à-dire dans la petite pièce de côté en avant et j’ai procédé à l’examen du cadavre. Il s’agissait d’un homme d’une cinquantaine d’années, très bien constitué, de forte corpulence, pouvant peser 200 livres. Sa taille était d’environ cinq pieds sept pouces ou cinq pieds huit pouces. Les habits de la victime ne montraient aucune trace de lutte. Ils consistaient dans un gilet foncé, bleu, moins le veston, moins le coat. À l’examen extérieur, d’abord j’ai constaté qu’il y avait encore de la rigidité cadavérique, ce qui veut dire que la putréfaction n’était pas commencée. À l’examen extérieur j’ai constaté sur le côté gauche de la figure, je dis bien, sur le côté gauche de la figure, à la partie supérieure, un ecchymose considérable, c’est-à-dire une hémorragie en-dessous de la peau. La peau à ce niveau-là, au niveau du front, et à la partie supérieure de la joue, avait été éraflée, ce qui avait pu déterminer une petite hémorragie. J’ai constaté – en outre – je dois dire que cette hématome, ces éraflures étaient dus à un coup porté à ce niveau. J’ai constaté en outre deux blessures, deux grandes plaies contuses au front, à la partie supérieure du front, à la naissance des cheveux. Une de ces blessures mesurait un pouce et demi de longueur et l’autre deux pouces et demi. Au sommet, une autre blessure à peu près du même type. Enfin deux blessures transversales en de la focette ou la nuque[5]. Toutes ces blessures, ces six blessures, celle de la figure et les cinq du crâne avaient été faites au moyen d’un instrument contondant à bord tranchant, un quartier de bois par exemple, ou encore un morceau de fer aurait pu les causer. Ces blessures ne pouvaient pas avoir été faites au moyen d’une hache, parce que les bords étaient très irréguliers, ce qui indiquaient que les instruments ou l’instrument était un instrument contondant et non pas un instrument coupant. À l’autopsie, j’ai constaté que le crâne était broyé à gauche, j’ai vu là neuf fragments que j’ai pu enlever avec mes mains. Ensuite, il existait une fracture à la partie du sommet du crâne et qui descendait en bas là où commence la colonne vertébrale. Le cœur montrait une affection chronique, une maladie chronique, de même que les reins. L’estomac était rempli d’aliments en voie de digestion, mais comme il existait là de l’alcool en quantité, l’estomac dégageait une forte odeur d’alcool, et il nous est impossible d’établir d’une façon précise à quelle heure, et à quel temps la victime avait pris son dernier repas, parce que l’alcool contracte les aliments et retarde la digestion, et peut la retarder d’une façon considérable. En outre, l’alcool peut faire contracter les glandes ou sécrétion de l’estomac. L’analyse du sang a révélé la présence de 4,5 % d’alcool, ce qui indiquait que la victime était en état d’ivresse très avancé au moment de la mort. On peut dire que M. Boulanger était saoul au moment de la mort. En résumé, la mort de Boulanger était due à de multiples fractures du crâne à la suite de coups répétés au moyen d’un instrument contondant sur la tête.
  • Les petites gouttes de sang étaient-elles dues aux coups donnés et qui faisaient rejaillir ce sang-là?, demanda le juré Hélie.
  • Oui, d’ailleurs, les deux coups transversaux, dans cette direction-là, que l’on constatait à la nuque, ne pouvaient pas être frappés autrement qu’alors que la victime était couchée sur le plancher. Ce ne sont pas les coups mêmes qui ont fait rejaillir ce sang-là, ce sont les coups de la tête sur la mare de sang qui existait déjà. C’est la seule façon dont on puisse les expliquer.

Ce fut ensuite à Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne bien connu dans la région mauricienne pour avoir fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927 et avoir conduit la poursuite contre Andrew Day en 1929, qui interrogea le médecin pathologiste afin de tirer quelques détails supplémentaires.

  • Quand vous l’avez trouvé, avait-il la face tournée contre terre?
  • Oui.
  • À plat ventre?
  • Oui, les deux bras en-dessous de lui.
  • Portait-il son veston, son habit?
  • Il avait son gilet, c’est-à-dire sa veste, mais son veston manquait. Mais au côté du cadavre, c’est-à-dire non loin du cadavre, près de l’évier, il y avait une chaise, et sur cette chaise, un chapeau.
  • Quant à la position, apparemment il se trouvait dans la même position où il avait été laissé?
  • Le cadavre a sûrement pas été remué, on voyait ça par la mare de sang.
  • Avez-vous remarqué quelque chose dans son pantalon, le pantalon qu’il avait sur lui, la victime?
  • J’ai constaté d’abord, j’ai demandé à des gens qui étaient là de regarder dans sa poche, mais auparavant on a constaté, je ne sais pas si c’est moi ou un autre, on a constaté à côté de la poche, sur le plancher, un petit paquet de mousse de même nature que celle que l’on trouve dans les poches d’habits, j’en ai conclus et les autres avec moi qu’on avait fouillé ses poches, parce que la présence de ces petits paquets de mousse ne pouvait pas s’expliquer autrement, et elle se trouvait juste à côté de la poche.
  • Est-ce [que] sa poche était retournée?
  • Sa poche était pas retournée.
  • Dans quelle position était sa poche? Vous avez parlé de mousse, est-ce de la mousse ordinaire qui se ramasse dans les poches?
  • Oui, dans le coin des poches. Je pense que j’en ai dans ma poche ici. … Non, j’en ai pas. Ensuite, sur la mare de sang, j’ai constaté qu’il y avait une petite écorce, ou la partie superficielle d’écorce de bois. Comment expliquer la présence de cette écorce-là à la surface de la mare de sang? Évidemment, j’ai cru que l’instrument qui avait servi au crime était un quartier de bois.
  • Est-ce que la maison était chauffée au bois?
  • Au moyen d’une fournaise qui chauffait au bois.
  • Qu’on appelle une fournaise tortue?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait du bois là?
  • J’ai constaté qu’il y avait du bois, je ne sais pas s’il y avait plus qu’un quartier, je pense qu’il y avait rien qu’un quartier ou deux.
  • Est-ce que quand vous avez observé le cadavre, tourné face contre terre, est-ce que ses poches étaient normales, ou s’il y avait des poches qui étaient retournées?
  • Ses poches n’étaient pas complètement retournées, elles étaient à peu près comme ça …
  • À demi sorties?
  • Pas à demi, non, mais en tout cas, pas à l’état normal.
  • La doublure de la poche était sortie un peu?, intervint encore le juré Hélie.
  • Un peu. Ensuite, une partie de la mare de sang était complètement desséchée, ce qui me permet d’affirmer que la mort remontait déjà à plus de 24 heures. Et la mort pouvait remonter, par l’aspect de cette mare de sang, à la nuit de lundi ou mardi, et sûrement pas à la nuit précédente, par l’épaisseur de la mare de sang.
  • Du 16 au 17 septembre?
  • Oui.

Le témoignage du Dr Fontaine nous permet de comprendre un peu mieux la scène de crime et les circonstances qui l’entourent. Boulanger a été frappé à plusieurs reprises mais une fois qu’il s’est écroulé, son corps n’a pas été déplacé. Seule sa tête aurait rebondi sous quelques coups supplémentaires – sans doute les blessures à l’arrière du crâne – ce qui a créé les gouttelettes autour de la mare de sang.

Intérieur du logement de Boulanger. On constate la présence du chapeau, à gauche, tel que mentionné dans le témoignage du Dr Fontaine.

Quant à son ivresse, que doit-on en retenir? Que cela a fait de lui une victime plus vulnérable?

Les autres témoignages, que nous étudierons la semaine prochaine, permettront de comprendre ce qui a pu pousser les enquêteurs de l’époque à soupçonner Freddy Pellerin, un journalier de 27 ans originaire de Saint-Étienne-des-Grès.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Selon le registre de l’État civil il est né en 1884.

[3] Déclaration du Dr Langis lors de l’enquête du coroner.

[4] Quelques corrections de base ont été apportées aux transcriptions originales afin d’en améliorer la lecture.

[5] Cette phrase est retranscrite telle qu’elle apparaît dans les transcriptions sténographiques, mais je suis incapable d’en expliquer le sens exact.

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