Octobre 70: Quand on s’attaque à notre démocratie (8)


Mardi, 6 octobre 1970

Le 6 octobre 1970, le FLQ fit parvenir aux médias son fameux manifeste dont il exigeait la diffusion publique.  Comme on le sait aujourd’hui, la lecture publique de ce texte sera la seule condition à laquelle cédera le gouvernement, probablement pour gagner un peu de temps.  Mais cette diffusion allait se faire seulement à partir du 7 octobre.  Nous y reviendrons.

D’un autre côté, l’enlèvement de James Richard Cross posa un problème de conscience : fallait-il négocier avec ces bandits?  On le sait aujourd’hui, les gouvernements, et même les forces policières, peuvent négocier mais certainement pas céder au chantage des criminels, peu importe l’ampleur de la menace.  Si ces enlèvements pouvaient avoir des fins heureuses pour les ravisseurs dans certains pays, il en allait tout autrement en Amérique du Nord[1].

Pour mieux expliquer ce point, laissons la parole à William Tetley, qui exposa parfaitement la situation : « Les pays démocratiques ont beaucoup à perdre en cédant au chantage de ravisseurs.  Même si les otages sont libérés, le terrorisme ne cessera pas parce que les ravisseurs, dès qu’un enlèvement leur réussit, prennent conscience qu’ils tiennent une arme puissante pour défaire le processus démocratique.  Non seulement le gouvernement sera-t-il dès lors contraint de faire face à un nouvel enlèvement et au même dilemme, mais il aura échoué à remplir l’une des principales fonctions pour lesquelles il a été élu : assurer la sauvegarde de l’État de droit et du régime démocratique.  En d’autres mots, un gouvernement démocratiquement élu est un fiduciaire chargé de sauvegarder les droits et libertés de la société qui a choisi de l’élire et, en conséquence, n’a pas le mandat d’abandonner à des terroristes ses responsabilités et son autorité.  Telle a été l’attitude des gouvernements du Canada et du Québec pendant la Crise d’octobre.  Et c’était là, je crois, la bonne réponse aux agissements criminels du FLQ qui défiait les fondements mêmes de la démocratie canadienne »[2].

D’une certaine façon, le FLQ manquait de respect envers ce peuple qu’il prétendait défendre, car c’est cette même population qui avait choisi de porter le gouvernement libéral au pouvoir, quelques mois plus tôt.

En admettant que les désirs du FLQ aient été accordés, ce même peuple se serait vu plongé dans un chaos ou une incertitude incroyable et surtout très imprévisible.  En s’attaquant à la démocratie et à la logique sociale, le FLQ se tirait carrément dans le pied.  Bref, il venait de commettre une terrible erreur en enlevant Cross.  En fait, l’illogisme du FLQ devenait public.

Dans son éditorial publié dans Le Devoir du 6 octobre, Claude Ryan écrivait : « Devant les exigences abusives que les auteurs du rapt viennent d’adresser aux autorités, plusieurs seront tentés de réagir en hochant la tête.  Selon ces personnes, l’autorité qui irait se plier à des demandes aussi déraisonnables signerait elle-même sa propre condamnation.  Autant dire qu’elle renoncerait à exister ».

Ryan terminait son texte en précisant qu’il « est également vrai que la violence engendre à son tour la répression.  Le terrorisme oblige les autorités à une plus grande vigilance.  Il entraîne inévitablement une hausse importante des frais qu’une société doit consacrer à sa défense et à celle de ses membres.  Les sommes accrues qu’on affecte ainsi à des fins de protection sont perdues pour d’autres fins.  Le cercle vicieux de la violence est infernal et terrifiant.  Il ne peut conduire qu’à des déchirements sans nom et à des recommencements ruineux, là où une vigoureuse action démocratique pourrait être génératrice de progrès réels dans la paix et la liberté ».

Bref, lorsque les défenseurs des felquistes affirmeraient par la suite que le groupe jouissait de l’appui de la population, il s’agissait beaucoup plus d’un rêve idéologique immature plutôt qu’une vue sur la réalité.

De plus, Tetley porta à l’attention du lectorat un éditorial « extraordinairement visionnaire » paru dans La Presse du 6 octobre, écrit par la main de Jean-Paul Desbiens, qui s’était rendu célèbre sous le pseudonyme du Frère Untel en publiant en 1960 Les insolences du Frère Untel.  Cette publication avait contribué à la naissance de la Révolution tranquille.

À propos des récents événements, Desbiens écrivit que les gouvernements, autant fédéraux, provinciaux que municipaux, ne devaient pas céder au chantage du FLQ.  Il ira jusqu’à prédire que les terroristes ne seraient pas prêts à mourir pour leur cause.  En voici un extrait :

         On peut imaginer n’importe quelle autre condition : la liste est ouverte.  On peut imaginer aussi n’importe quelle autre victime.  Une fillette ferait très bien l’affaire : ça émouverait [sic] les tripes sensibles.  Voilà bien pourquoi il est clair que ni le gouvernement municipal, ni le gouvernement du Québec, ni le gouvernement fédéral ne doivent céder, de quelque manière que ce soit, à ce chantage.  Je veux bien qu’ils paraissent céder, à condition qu’ils soient assurés de mettre la main sur les auteurs de cet attentat.  Mais ils ne doivent d’aucune façon céder sur le fond à ce chantage.  Nous l’avons déjà écrit à propos des bombes qui ont éclaté dans la nuit du 30 au 31 mai dernier, et nous le répétons : il y a quelque chose de plus vil que de faire du chantage; c’est de céder au chantage.  Si l’on objecte qu’il y a une vie d’homme en cause, il faut répondre que la comptabilité terroriste ne s’embarrasse pas des vies d’homme, et que céder maintenant, c’est s’engager à payer plus tard le prix absolu : des milliers de vies d’homme, et l’existence même de la société où nous vivons.

On pourrait reprocher au gouvernement d’avoir cédé partiellement au chantage en acceptant, le 8 octobre, de diffuser publiquement le manifeste, mais encore là, ce serait manquer de bonne foi.  En effet, comme nous le verrons bientôt, le manifeste a été lu à la radio dès le 7 octobre sans l’accord du gouvernement.  Comment alors reprocher à Radio-Canada d’avoir emboîter le pas le 8 octobre?

Nous verrons aussi que d’autres arguments appuient favorablement la lecture du manifeste à la télévision.  D’autre part, la diffusion du manifeste à la radio, selon certains, aurait motivé la cellule Chénier à enlever Pierre Laporte le 10 octobre.  Or, si on doit en croire cette ineptie, cette responsabilité reviendrait à l’animateur de CKAC Louis Fournier et non au gouvernement, car c’est lui qui, de son propre chef, fut le premier à lire le manifeste à la population.  Dans un documentaire de Radio-Canada maintenant disponible sur la chaîne YouTube, on laisse clairement entendre que Fournier était un ami de certains membres du FLQ[3].  Ce n’est donc pas par hasard qu’une copie du manifeste lui avait été remise.


[1] Évidemment, j’exclus de cette analyse le fiasco survenu dans l’affaire du bébé Lindbergh au cours des années 1930.

[2] Tetley, op. cit., p. 36.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

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