Freddy Pellerin, non coupable (2/3)


Autre cliché de l’intérieur du logement d’Arthur Boulanger, dont le meurtre n’a jamais été résolu.

Après que le Dr Rosario Fontaine eut livré les résultats de son autopsie, le coroner Adélard Tétreault appela le témoin suivant. Cécile Castonguay, une jeune fille de 19 ans, habitait à Yamachiche et travaillait comme servante chez Charles Édouard Girardin.

  • Le soir du 16 septembre, lui demanda le Dr Tétreault, est-ce que vous avez vu un homme, est-ce que quelqu’un s’est présenté chez monsieur Girardin?
  • Bien, il y en a pas rien qu’un, mais plusieurs se sont présentés.
  • Voulez-vous dire qui?
  • Il y avait un monsieur Samson, et deux messieurs Milette, leurs noms je ne les connais pas. Je les connais par leur nom de famille. Et puis monsieur Milot, après ils sont revenus, il y avait à ma connaissance monsieur Vaillancourt et monsieur Pellerin.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance de leur conversation?
  • Oui.
  • Ils sont venus pour voir monsieur Girardin?
  • Monsieur Pellerin a demandé si monsieur Charles Denis Girardin était présent. Il était pas revenu encore.
  • Alors, est-ce qu’il est reparti après?
  • Oui, il a pas été bien, bien longtemps. Il a été 20 minutes. Ils sont revenus.
  • Monsieur Pellerin, comment était-il habillé?
  • Il avait un habit foncé, rayé. Je ne peux pas dire au juste si c’était bleu ou gris foncé. Je ne peux pas dire la couleur au juste, je sais qu’il était rayé, des petites barres fines.
  • Est-ce qu’il avait un chapeau?
  • Oui, gris.
  • Alors, ensuite, vous avez plus revu ces gens-là, ou plutôt sont-ils retournés, à votre connaissance?
  • Ils sont revenus, ils sont pas revenus à ma connaissance, parce que je me suis couchée, mais on m’a dit …

Le coroner Tétreault connaissait bien son métier, car il s’arrêta sur cette réponse. Il savait trop bien que si Cécile continuait de raconter ce qu’on lui avait dit cela aurait été du ouï-dire. Néanmoins, on lui laissa préciser l’heure de cette visite : 20h00.

Peu après, ce fut à Me Philippe Bigué d’interroger la jeune fille.

  • Au cours de la conversation que vous avez entendue, avez-vous remarqué quelque chose de particulier dans la conversation de Pellerin?
  • Bien non, j’ai pas remarqué grand-chose.
  • A-t-il demandé quelque chose à ceux qui l’accompagnaient?
  • Ils parlaient comme ça. Pour dire que j’ai porté bien, bien attention à sa conversation à lui, je sais qu’il a parlé un peu. C’était le soir de la convention[1] et ils parlaient de ça eux autres.
  • A-t-il parlé du lendemain, qu’est-ce qu’il y avait le lendemain?
  • Je le sais pas, il en a pas parlé.
  • A-t-il parlé de l’exposition de Saint-Barnabé qui avait lieu le lendemain?
  • Entre eux autres, j’en ai pas eu connaissance.
  • A-t-il été question d’argent?
  • Pour moi, je ne peux pas dire. À [ma] connaissance, non.

Freddy Pellerin, qui assistait malgré lui aux témoignages rendus devant le coroner, était défendu par Me Léopold Pinsonneault. Ce fut à ce dernier de soumettre quelques questions à Cécile.

  • À quelle heure est arrivé Pellerin chez vous?
  • Huit heures [20h00].
  • À quelle heure est-il parti?
  • Vers huit heures et vingt. Je ne peux pas dire au juste, à peu près.
  • Qu’est-ce qui vous a porté à remarquer l’heure de son arrivée et départ?
  • Parce que je me suis couchée à 20h30 et ça faisait à peu près 10 minutes qu’il était parti, moi je me suis couchée à 20h30.

Le témoin suivant était Roland Milette, 16 ans. Lui aussi habitait à Yamachiche. Milette confirma s’être rendu à Trois-Rivières le 16 septembre, jour de la convention du parti Libéral, en compagnie de Freddy Pellerin et de Josephat Milette. Les trois amis étaient partis de Grande Rivières avec un camion appartenant à Edgar Vaillancourt. Roland jura que Pellerin avait passé l’après-midi avec eux dans la ville de Laviolette. Ils étaient revenus à Yamachiche vers 18h00 alors qu’il faisait encore clair.

  • En arrivant à Yamachiche, qu’est-ce que vous avez fait?
  • On a débarqué à l’hôtel Paquin.
  • Vous étiez toujours avec les deux mêmes compagnons?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai été chez Eugène Maillette, au garage, là. De là, on a parti pour aller chez monsieur Charles Girardin.
  • Là, pourquoi êtes-vous allé là?
  • Moi, j’ai pas rentré là, rien que Josephat Milette et Pellerin qui sont rentrés.
  • Vous ont-ils dit pourquoi ils entraient?
  • Non, ils n’ont rien dit.
  • Quand ils sont sortis non plus?
  • Non.
  • Pendant que vous étiez là, avez-vous attendu à la porte?
  • Oui, j’ai attendu aura le porteau [?].
  • Vous aviez votre cheval dans le temps?
  • Non.
  • Vous, vous êtes resté dehors, et il vous a rien dit, il a dit : « je vais arrêter ici »?
  • Oui.
  • Il est ressorti?
  • Oui, moi et Josephat on a parti, on a été atteler, lui a resté là.
  • Avec monsieur Girardin?
  • J’ai pas rentré, moi.
  • Il vous a pas dit pourquoi il avait été chez Girardin?
  • Non.
  • Ensuite, vous êtes allé atteler le cheval et quand vous êtes revenu vous avez pris Pellerin où?
  • Là, chez monsieur Girardin.
  • Vous êtes allé où ensuite?
  • On s’est en allé droit chez Arthur Milette.
  • Vous êtes resté ensemble?
  • Oui.
  • Tout le temps?
  • Je restais à coucher là, moi.
  • Les trois?
  • Non, moi.
  • Les autres?
  • Freddy a resté au village une secousse.
  • Vous vous êtes couché à quelle heure, vous?
  • À 22h30 j’étais couché. On était couché.
  • Monsieur Pellerin couchait chez vous?
  • Non, moi j’ai été couché chez Arthur Milette.
  • Lui, est-ce qu’il est allé coucher avec vous, Pellerin, ce soir-là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Est-ce qu’il faisait clair quand il est arrivé?
  • J’ai pas regardé.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Vous êtes-vous ouvert les yeux quand il s’est couché avec vous?
  • Non.
  • Vous en avez pas eu connaissance du tout?
  • Non.
  • Vous avez pas été éveillé par lui quand il s’est couché?
  • Du tout.
  • Il vous a pas éveillé du tout?
  • Non.
  • Le lendemain, vous lui avez parlé?
  • Oui.
  • Il est parti de bonne heure?
  • J’ai parti vers les 6h00 de là.
  • Lui?
  • Quand j’ai parti, il était couché.
  • Vous vous êtes couché à 22h30 et il était pas rentré?
  • Non.
  • À 22h30 d’Yamachiche?
  • Oui.
  • Et vous avez pas eu connaissance du tout quand il est entré, rien de ça?
  • Non.

Les questions du procureur Philippe Bigué permirent ensuite de comprendre que Roland n’avait pas l’habitude de dormir à Grande Rivières chez Arthur Milette, mais que Pellerin oui. Le jeune Roland dira être arrivé à cet endroit vers 21h00 ou 21h15.

  • Quelle était la dernière maison où vous étiez entré avant de partir pour la Grande Rivière, à Yamachiche, la dernière place que vous aviez été?, questionna Me Bigué.
  • Chez Charles Girardin, on a arrêté là en passant.
  • C’est le maire, ça?
  • Oui.
  • Étiez-vous tous les trois, Josephat Milette, Freddy Pellerin et vous?
  • On l’a pris là quand on a monté.
  • Est-ce que c’était lui qui vous a dit de le prendre là?
  • Oui.
  • Vous étiez tous les trois en voiture, dans un buggy?
  • Un chariot.
  • À quelle occasion Freddy Pellerin vous a-t-il laissé pour aller chez Girardin? Qui conduisait le cheval?
  • C’était Josephat Milette.
  • Alors, je comprends qu’on a dû lui dire d’arrêter, quelque chose comme ça, pour arrêter, qu’il voulait arrêter chez Girardin?
  • Oui.
  • Pourquoi a-t-il dit d’arrêter chez Girardin?
  • Il a dit de le prendre là, qu’il entrait là.
  • Vous l’avez arrêté là, mais est-ce qu’il ne vous a pas dit pourquoi, quelle affaire il avait chez Girardin?
  • Non.
  • Vous l’avez laissé là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure?
  • On l’a laissé à peu près cinq minutes.

Il semble que ce que le procureur souhaitait entendre de la bouche du témoin était une heure précise et surtout le motif de cet arrêt chez Girardin. Me Bigué devait déjà en avoir une bonne idée, à savoir que Pellerin avait demandé à emprunter de l’argent ce soir-là parce qu’il n’avait plus un sou en poche. Qu’à cela ne tienne, il finirait par obtenir ce détail de la part d’un autre témoin.

  • Quand il est remonté avec vous autres êtes-vous parti directement par la Grande Rivière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez dit en embarquant?
  • J’ai pas compris ce qu’il a parlé en embarquant.
  • Il ne vous a pas dit ce qu’il était allé faire?
  • Non.
  • Êtes-vous débarqué, vous?
  • Non.
  • Lui, ensuite, a-t-il débarqué?
  • Quand on a eu un bout de fait il a débarqué.
  • Pour venir au village?
  • Oui.
  • Où étiez-vous quand Freddy Pellerin a débarqué?
  • Sur la grande route.
  • Sur la route nationale?
  • Oui.
  • Comment est-ce venu ça? Il a dû encore demandé pour débarquer, il a pas sauté en bas quand le cheval marchait?
  • Non, il a fait arrêter.
  • Qu’est-ce qu’il a dit?
  • Je le sais pas.
  • Étiez-vous tous les trois sur le même siège?
  • Non, j’étais en arrière.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Josephat et Pellerin. Moi, j’étais debout en arrière.
  • Appuyé sur les deux d’en avant?
  • Oui.
  • Quand il a débarqué lui, il a dû dire quelque chose?
  • S’il a dit quelque chose il a rien dit à moi.
  • Vous étiez collés tous les trois ensembles, si vous étiez debout en arrière?
  • J’étais debout, comme je suis ici, moi.
  • Le siège était en avant?
  • Oui.
  • Vous étiez pris après le siège pour pas tomber?
  • Oui.
  • Comment ça se fait qu’il y avait rien qu’un siège?
  • Oui.
  • Pellerin était en avant, qu’est-ce qu’il a dit?
  • Il a dit d’arrêter.
  • Pourquoi?
  • Il a pas dit pourquoi.
  • Est-ce que ça se trouvait bien loin du village?
  • Aura [près de] l’hôtel Bellevue.
  • Dans le village?
  • Oui.
  • L’avez-vous attendu là?
  • Non, on a continué.
  • Ça se trouvait devant la maison de qui?
  • L’hôtel Lesieur.
  • Vous l’avez arrêté, vous l’avez laissé là et vous êtes partis?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit : « je retournerai coucher chez vous »?, demanda le coroner Tétreault.
  • Oui, il a dit qu’il était pour venir coucher.
  • Vous a-t-il dit : « attendez-moi pas je vais rentrer tard »?
  • Non.
  • Quand il est arrivé, vous l’avez pas entendu arriver du tout?
  • Non.

Que ce soit attribuable aux réponses du témoin ou à l’imprécision du sténographe, ce témoignage nous laisse sur notre appétit. Vraisemblablement, on perçoit un possible manque de fiabilité de la part du témoin lorsque Me Pinsonneault, défenseur de Pellerin, lui demande à nouveau combien de temps Freddy était demeuré chez Girardin. La réponse sera immédiatement suivie d’une dernière question de Me Bigué qui suscitera une réponse que nous devons retenir.

  • À votre connaissance, fit Me Pinsonneault, combien de temps Pellerin est-il resté chez Girardin quand vous l’avez attendu?
  • Quand on l’a attendu là, ça je le sais pas.
  • Vous avez pas dit cinq minutes?, lui rappela Me Bigué.
  • Oui, à peu près.

Roland Milette affirmait ne pas savoir avant d’admettre une période de 5 minutes. Cécile avait plutôt parlé d’une vingtaine de minutes. Que doit-on tirer de cette contradiction?

Mare de sang autour de laquelle on aperçoit les gouttelettes mentionnées par le Dr Rosario Fontaine, expert légiste.

Il semble que Roland Milette soit devenu militaire peu de temps après les événements de Yamachiche. On le retrouve en 1945 lorsqu’il a épousé Lucia Côté dans la région de Rimouski.

Le témoin suivant fut Charles Denis Girardin, un contracteur de Yamachiche âgé de 26 ans. Le coroner espérait obtenir une version plus explicite des faits.

  • Le lundi le 16 septembre dans l’après-midi, est-ce que vous étiez à Yamachiche?, l’interrogea le Dr Tétreault.
  • Dans l’après-midi, je suis allé à Trois-Rivières.
  • À la convention?
  • Oui, monsieur.
  • Vous êtes allé là comment?
  • En machine.
  • Avec?
  • Un ami.
  • Un monsieur?
  • Une jeune fille[2].
  • Et vous êtes revenu à quelle heure, à l’heure de Yamachiche?
  • Environ 20h30, je crois.
  • Vous êtes allé chez vous?
  • Je suis rentré chez nous.
  • En rentrant, est-ce que votre mère vous a dit que quelqu’un était venu pour vous voir?
  • Non, je ne me rappelle pas du tout.
  • Vous êtes rentré chez vous?
  • Oui, j’ai pris mon journal pour commencer à lire.
  • Votre mère ne vous a pas dit que quelqu’un était allé pour vous voir?
  • Je ne me rappelle pas.
  • Comme ça, il a pas été question que personne était allée vous voir?
  • Quand je suis arrivé à la maison, quelque temps après, monsieur Freddy Pellerin est arrivé chez nous, me demandant de lui prêter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé, le lendemain matin. Il était environ 21h00 du soir, ça fait que j’ai dit, vu qu’il ne travaillait pas pour moi, j’ai dit que j’avais pas d’argent à lui prêter, plus ou moins pour me débarrasser de lui. J’ai dit : « mon père va arriver dans une heure ou deux heures d’ici, attends, peut-être qu’il t’en prêtera, lui. Maintenant, quand il est entré à la maison il était seul, il a été environ cinq minutes. Il était en boisson. Il était pas saoul. Maintenant, j’ai rien remarqué d’autre chose.
  • Évidemment, on vous demande ce que vous savez, pas plus. Il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui, en disant qu’il me remettrait ça quand il travaillerait pour moi, qu’il me remettrait ça sur son salaire.

Questionné par Me Bigué, Girardin croyait avoir reconnu l’un des compagnons de Pellerin comme étant Josephat Milette, resté dans la voiture. Il spécifia cependant ne pas en être absolument certain.

  • Quand il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à Saint-Barnabé, vous a-t-il dit autre chose au sujet de ses moyens, s’il avait ou n’avait pas d’argent, ou s’il était cassé?
  • Il m’a dit qu’il avait pas d’argent, et qu’il venait emprunter 5$ pour aller à l’exposition. J’ai dit que je ne tenais pas à lui prêter.

Me Léopold Pinsonneault se réserva quelques questions.

  • Est-ce qu’il ne devait pas commencer à travailler pour vous?
  • Il était supposé, j’attendais des contrats, il était supposé. Si j’avais eu le contrat, il aurait eu commencé à travailler pour moi. Ils sont venus le chercher …
  • Comme question de fait, le mercredi, le surlendemain, il a commencé pour vous?
  • J’ai été le chercher chez eux le mercredi pour venir travailler là-bas. Il était couché dans le temps. Il s’est montré en haut par le châssis, il a répondu que oui. Il s’est habillé, ça lui a pris cinq minutes. Il s’est habillé et je l’ai embarqué avec moi.

C’est l’intervention du coroner qui permit ensuite de comprendre qu’après les événements, Girardin avait amené Pellerin pour travailler à sa mine située à Almaville, près de Shawinigan. C’est là que les enquêteurs étaient venus cueillir Pellerin.

  • Vous passez par Trois-Rivières pour aller à la mine?
  • Oui, c’est-à-dire, moi j’avais affaire chez J. B. Loranger pour aller chercher des creens [?]. Ils sont partis deux pour aller à la taverne, quand j’ai eu fini j’ai remarqué qu’il manquait des hommes. J’ai pensé qu’il pouvait être rendu à la taverne, je me suis rendu là.
  • À quelle taverne?
  • Commercial, au coin près du marché.
  • À l’Hôtel Saint-Maurice?
  • Oui.
  • Vous êtes entré dans la taverne?
  • J’ai envoyé Philippe Vaillancourt pour les chercher. J’avais peur qu’ils prennent trop de temps, et j’y suis allé moi-même.
  • Il était assis?
  • Quand j’ai rentré dans la taverne, il sortait.
  • Est-ce qu’il avait pris quelque chose?
  • C’est évident qu’il allait là pour ça, j’ai pas vu, mais c’est évident qu’il allait là pour en boire.

Le témoin suivant fut Ludovic Milot, un journalier de 29 ans qui habitait à Yamachiche. Lui aussi avait vu Pellerin chez Girardin dans la soirée du 16 septembre vers 20h00. Ce soir-là, tout ce que Pellerin lui aurait demandé c’est de savoir quand il prévoyait retourner dans le bois.

Le jour de l’exposition, il l’avait revu au cours de la matinée, où Pellerin lui avait offert à boire. D’ailleurs, c’est Pellerin qui avait payé les deux bières. En plus de dire à Milot qu’il avait remboursé 1$ à un nommé Bourassa, il avait aussi acheté une bouteille de whiskey à 1$.

  • Il était habillé comment cette journée-là?, lui demanda Me Bigué.
  • Je ne peux pas dire l’habit, je sais qu’il avait un chapeau gris, il était habillé en bleu marin, un bleu rayé.
  • Là, vous avez été trois quarts d’heures avec lui?
  • Environ ça.
  • Après avoir été acheté cette bouteille de boisson-là, l’avez-vous laissé?
  • J’ai jasé quelques minutes avec et j’ai retourné faire le tour de l’exposition.
  • Vous l’avez vu quand?
  • Le soir. Pour le soir, il a pas été question de rien. Ensuite, je l’ai revu mercredi quand on est monté travailler ensemble, le 18.
  • Le jeudi?
  • On a travaillé ensemble là-bas.
  • Le jeudi, il vous a jamais donné d’argent?
  • J’ai changé de casque avec, il m’a donné 15¢ de retour.
  • C’est quand ça?
  • Jeudi.
  • Ensuite, c’est tout ce que vous savez?
  • Oui.
  • Il vous a pas parlé de rien à part ça?
  • Non.
  • Une fois rendu à la mine, là, qui est-ce qu’il y avait le soir que vous êtes arrivé, le soir de votre arrivée?
  • Moi, lui Freddy, Berthiaume.
  • Vous êtes-vous entretenu sur le meurtre qu’il [y] avait eu à Yamachiche?
  • Quand on l’a su, le jeudi soir là-bas.
  • Vous en avez parlé?
  • Oui, tous ensembles. Quand il arrive quelque chose dans notre place on en parle.
  • Freddy Pellerin qu’est-ce qu’il a dit à ce sujet-là?
  • On l’a pas remarqué, je peux pas dire s’il a parlé ou non.
  • Était-il bien ou pas bien ce soir-là?
  • On m’a dit qu’il était malade, il a pris une ponce, il a dit qu’il avait le rhume, qu’il avait la grippe.
  • À quel moment a-t-il demandé ça une ponce, est-ce une ponce de boisson?
  • Non, une ponce de gingembre, parce que de la boisson on en avait pas là-bas.
  • Étiez-vous à parler de ça quand il a demandé sa ponce?
  • On en a parlé durant la veillée, on a parlé de ça.

Le témoin suivant fut Lucien Ricard, un cultivateur de 19 ans. Encore une fois, le coroner fut le premier à l’interroger.

  • Mardi, êtes-vous allé à l’Exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui.
  • Vous avez rencontré beaucoup de monde?
  • Oui, plusieurs.
  • Avez-vous rencontré monsieur Pellerin?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Quand ça, dans l’avant-midi?
  • Vers 11h30, à peu près, je le sais pas.
  • Est-ce qu’il vous a remis de l’argent?
  • Non, cette fois-là il m’a rien donné du tout.
  • L’après-midi, l’avez-vous revu?
  • Je l’ai vu vers 12h30 ou 13h00, je le sais pas trop.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il voulait avoir du fort.
  • Et puis?
  • On a été en chercher.
  • Vous étiez allé avec lui?
  • Oui.
  • Qui a payé ça?
  • Lui.
  • Ensuite, êtes-vous retourné par après encore?
  • Non, ça été la seule fois.
  • Là, il en a acheté pour combien?
  • Pour 2.00$ devant moi.
  • Il a payé devant vous?, questionna Me Bigué.
  • Oui.
  • D’une seule fois?
  • C’est lui qui a payé les deux fois.
  • 1.00$ chaque fois?
  • Oui.

Ce fut alors qu’on rappela Cécile Castonguay pour apporter une précision.

  • Mademoiselle Castonguay, fit Me Bigué, vous nous avez dit tout à l’heure que d’après vous Freddy Pellerin, le soir qu’il est allé chez Girardin, quand vous l’avez vu avait un habit foncé et rayé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez pu l’identifier dans cette salle?
  • Oui, rien que les pantalons qu’il avait pas sur lui.
  • L’habit, était-ce le même habit?
  • Oui.
  • Vous dites que c’était pas les mêmes pantalons?
  • Non, pas qu’il avait sur lui.

Mme Eugène Maillette, 47 ans, dira avoir vu Pellerin au soir du 16 septembre entre 20h et 21h.

  • Est-ce qu’il vous a parlé à vous?, questionna le coroner Tétreault.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il m’a demandé si j’avais pas d’argent à lui prêter?
  • Pour emprunter de l’argent?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a spécifié un montant?
  • Il m’a demandé 5.00$ à emprunter.
  • Vous a-t-il dit pourquoi?
  • C’était pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé.
  • Lui en avez-vous prêté?
  • Non.
  • Vous avez pas voulu lui en prêter?
  • Non.
  • Est-ce qu’il vous a dit quelque chose là-dessus?
  • Non, il a pas insisté.
  • Il est reparti?
  • Oui.
  • Vous l’avez pas revu de la soirée?
  • Non.

On appela ensuite le témoin Joseph Milot, 37 ans, qui se disait de Grennanville dans le Massachusetts.  Le Dr Tétreault avait quelques questions pour lui. Il était cependant natif de la région mauricienne et connaissait Pellerin depuis longtemps. Toutefois, Milot dira ne jamais avoir travaillé avec lui.

  • Vous l’avez rencontré ici quand?
  • Le jour de l’exposition.
  • Ça se trouvait mardi le 17 septembre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • C’était la première fois qu’on se voyait, on s’est donné la main, on a parlé de différentes affaires, des États-Unis. Il m’a demandé pour aller prendre un coup.
  • Il a payé combien?
  • Il avait une bouteille sur lui.
  • À part de ça, il a pas été question d’argent, de rien de ça?
  • Oui, il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ de monsieur Charles Girardin, et qu’il avait un autre 5.00$ sur lui, et que ce 5.00$ qu’il se l’était fait voler.
  • Il a dit qu’il avait retiré 18.00$ de Girardin?
  • Oui, monsieur.
  • Il vous a payé la traite?
  • Oui, deux coups.
  • Il vous a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il s’était fait voler 5.00$?
  • Oui.
  • Vous a-t-il dit quand il avait eu cet argent-là?
  • Non.

Comme cette réponse entrait en contradiction avec le témoignage de Girardin et qu’on venait très probablement de démontrer que Pellerin avait menti pour expliquer la présence de cet argent dans ses poches, Me Bigué tenait à en savoir un peu plus. Ainsi, le témoin lui répéta que Pellerin avait dit avoir « retiré » cet argent. Par exemple, il n’avait pas utilisé le mot « prêter » ou « donner ».

Me Pinsonneault sentit alors le besoin de venir soumettre quelques questions.

  • A-t-il dit qu’il avait 23.00$?
  • Il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il avait 5.00$ à part de ça, et que le 5.00$ il se l’était fait voler.
  • À propos de quoi est venue cette question d’argent?
  • On parlait des États-Unis, il disait que ça prenait plus de temps à gagner 18.00$ ici que chez nous.
  • Vous a-t-il demandé à emprunter de l’argent?
  • Non.

Donat Marcotte, un journalier de Yamachiche âgé de 48 ans, connaissait Pellerin seulement de vue. Il dira avoir vu Boulanger à Trois-Rivières le jour de la convention du parti Libéral.

  • On est descendu ensemble de l’autobus.
  • Qui y avait-il dans l’autobus?
  • Moi et lui, on était assis en arrière, j’ai pas remarqué les autres.
  • Vous avez passé l’après-midi avec lui?
  • Pas tout l’après-midi.
  • Jusqu’à vers quelle heure?
  • Quand on a débarqué de l’autobus on a été prendre une bouteille de bière. Je l’ai laissé, et on s’est revu avant de partir.
  • Êtes-vous revenu avec lui?
  • Non, il m’a dit qu’il prenait le train pour Louiseville.
  • Est-ce qu’il vous a dit le but de son voyage?
  • On descendait à la convention, et il a dit qu’il retournait à Louiseville après.
  • Est-ce qu’il avait de l’argent?
  • Oui, il avait un peu d’argent.
  • Il en avait sur lui?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas combien?
  • Non.
  • Monsieur Pellerin, l’avez-vous vu cette journée-là?
  • Oui, à Trois-Rivières.
  • L’après-midi?
  • Oui.

Les questions de Me Bigué permirent ensuite de comprendre que cette bière dégustée en compagnie de Boulanger avait été consommée à l’hôtel St-Maurice et que c’est Boulanger qui avait payé. La Couronne essayait-elle déjà de démontrer que Pellerin aurait pu croiser Boulanger à Trois-Rivières et voir que celui-ci avait beaucoup d’argent en poche?

  • Lui avez-vous vu sortir de l’argent?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Par rapport à l’argent qu’il avait, combien pouvait-il avoir?
  • Suivant moi, je prétendais qu’il avait une soixantaine de piastres, il avait des 1$, des 2$, des 5$, des 100$, que j’ai pu voir. Je les ai pas comptées, il a sorti un rouleau d’argent de sa poche en arrière.
  • De sa poche de fesse comme on dit?
  • Oui.
  • À gauche?
  • Non, à droite.

Freddy Pellerin fut ensuite appelé à témoigner. Cependant, le jeune homme se montra assez peu coopératif. Malgré cela, il est préférable de reproduire ici l’intégral de son témoignage.

  • Avez-vous quelque chose à nous dire?, lui demanda le coroner.
  • Non.
  • Voulez-vous mettre la main sur l’Évangile?
  • Non.
  • Vous avez rien à dire?
  • Non.
  • Vous êtes libre, on ne peut pas vous forcer. Vous ne connaissez rien au sujet du meurtre de Boulanger?
  • Non, monsieur.
  • Alors, vous préférez ne pas parler?
  • Non.
  • Voulez-vous rendre témoignage?, lui demanda franchement Me Bigué.
  • Non.
  • C’est par mon conseil que monsieur Pellerin ne rend pas témoignage, finira par déclarer Me Pinsonneault.

Comme dernier témoin, on rappela le Dr Fontaine afin de le questionner sur les résultats de son analyse réalisée sur une paire de pantalons. Il se trouvait à Québec en face du Parlement lorsqu’on lui avait remis le complet bleu rayé de blanc, et il avait ensuite apporté le tout à Montréal afin de réaliser ses analyses.

  • J’ai trouvé en bas des deux jambes du pantalon des petites giclures de sang, très fines. Sur les deux côtés, il y en avait au moins une trentaine de ces petites gouttelettes, très fines, de même nature et de même apparence et dimension que celles que j’avais constatées sur le plancher où la victime était étendue. J’ai fait les examens et j’ai constaté qu’il s’agissait de sang humain. Vous voyez ici aux endroits marqués au savon, tous ces petits trous, qui étaient autant de gouttelettes de sang, j’en ai laissé plusieurs évidemment, et j’en ai pris plusieurs pour faire mon examen. Il y en a encore ici, tous ces petits endroits marquent des gouttelettes de sang.
  • Gouttelettes qui correspondaient quant à la dimension avec les gouttelettes de sang sur le plancher, chaque côté de la tête de la victime?, lui demanda Me Bigué.
  • Certainement.
  • C’était du sang humain?
  • Oui, monsieur.
  • Docteur, intervint Me Pinsonneault, quelle quantité de sang avez-vous recueilli sur le pantalon?
  • C’est difficile à dire, parce que tous ces petits morceaux que j’ai détachés, je les ai mis dans une solution de sérum physiologique, j’ai obtenu une solution d’après, [à] peu près un millième de sérum, qui était plus que suffisant pour faire mon examen.
  • Et avec cette quantité, très petite, vous en avez eu suffisamment pour pouvoir jurer que c’était du sang humain?
  • J’en avais plus que suffisamment, j’aurais pu avec deux ou trois petites gouttes déterminer la nature du sang et j’en avais trente.

C’est ainsi que se termina l’enquête du coroner. Le Dr Tétreault en avait suffisamment entendu pour déclarer Freddy Pellerin criminellement responsable de la mort d’Arthur Boulanger. Le jeune homme devrait donc subir un procès pour meurtre.

Avec le recul, peut-on se demander si, d’après les témoignages entendus, c’était suffisant pour comprendre que Pellerin était responsable de la mort de Boulanger?

Dans un premier temps, il avait demandé à emprunter de l’argent mais on lui avait refusé. Pourtant, le lendemain, il avait plusieurs billets de banque en poche. Il a d’ailleurs menti en disant avoir obtenu 18$ de Girardin, alors que ce dernier a dit sous serment ne pas lui en avoir prêté. Et que dire de ces gouttelettes de sang humain sur le bas de ses pantalons?

Je vous laisse le soin de répondre.

Le troisième et dernier article nous permettra de faire un survol médiatique du procès.

 

[1] Le 16 septembre 1935 une convention du parti Libéral s’était tenue à Trois-Rivières.

[2] Cette jeune fille ne sera jamais nommée.

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