Octobre 70: Fallait-il annuler le voyage pour New York? (9)

Le premier ministre du Québec, Robert Bourassa.

Mercredi, 7 octobre 1970

À la chambre des Communes, « en réponse à des questions de M. John Diefenbaker, M. Trudeau a souligné que tous les espoirs de retrouver M. Cross vivant n’était [sic] pas disparus »[1].  Diefenbaker s’en prit ensuite à lui en parlant d’une rumeur selon laquelle des hommes d’affaires de Toronto auraient offert une rançon de 50 000$ pour obtenir la libération de James Richard Cross.  Mais le plus étonnant, sans doute, fut de lire dans La Presse que certaines personnes à Ottawa suggéraient déjà qu’on ramène la peine de mort pour « les meurtres perpétrés lors d’enlèvement ».  WTF?

« Le mercredi 7 octobre, pendant que Bourassa et son équipe s’envolaient vers New York à bord d’un F-27 du gouvernement, les ministres de son cabinet se réunissaient à Québec sous la présidence de Pierre Laporte, leader parlementaire.  On parla bien sûr de l’épineux problème de la grève des médecins, qui demandait une solution urgente.  Mais ce qui préoccupait surtout les esprits était évidemment l’enlèvement de James Richard Cross.  Laporte disait, comme Choquette, qui était resté à Montréal pour négocier avec les ravisseurs, qu’il fallait avoir la poigne dure.  Que si l’on donnait un pouce aux ravisseurs de Cross, ils voudraient bientôt un pied.  […] Laporte et les ministres en conseil acceptèrent tout de même, avec l’appui de Mitchell Sharp, de permettre la lecture du manifeste sur les ondes de Radio-Canada, le lendemain soir.  Dès qu’il apprit la nouvelle, le directeur de l’information de CKAC, Raymond Saint-Pierre, en fit faire la lecture sur ses ondes, plusieurs heures avant que Radio-Canada ne le fasse »[2].

Vers 13h00, Mme Cross était conduite au quartier général de la police de Montréal pour aller observer une dizaine de détenus, peut-être pour tenter de les reconnaître.  Selon La Presse, c’est en catimini, par la porte arrière de sa propre maison, qu’elle s’est rendu sur place.  La police resta silencieuse, mais selon La Presse « Mme Cross n’a pu relier aucun des détenus à l’enlèvement de son mari ».  Parmi ces suspects, on aurait compté trois femmes et aussi « quatre membres du Comité ouvrier de Saint-Henri, un membre du FLP, un membre du SOS Saint-Henri, un ex-journaliste et le fils d’un ambassadeur du Canada.  Aucun des détenus n’a été autorisé à entrer en contact avec un avocat, et, Me Robert Lemieux, qui était mandaté pour représenter neuf des détenus, s’est vu refuser l’autorisation de s’entretenir avec eux et même de se faire confirmer officiellement leur présence dans les cellules du quartier général ».

Selon La Presse, c’est vers 13h30 qu’un quatrième communiqué a été expédié à Pierre Pascau de CKLM tout en indiquant qu’on accordait un délai de 24 heures pour permettre aux autorités de réviser leur position et de diffuser le manifeste, en plus de leurs autres exigences.  Ce communiqué implorait le gouvernement de répondre aux exigences du FLQ.

Lorsque le manifeste a été lu à la radio, Robert Bourassa se trouvait toujours à New York et c’est de là qu’il l’entendit.  L’un de ses biographes décrivit le texte en ces termes : « étrange, salmigondis sentimental et mélodramatique, troublant mélange d’idées indépendantistes et d’utopies socialistes.  Il [Bourassa] comprit cependant que les auteurs de ce manifeste avaient, tout comme lui, le désir et la volonté d’améliorer le sort des petites gens.  C’était pour cela d’abord et avant tout qu’il était entré en politique.  Et il était très troublé de voir que d’autres prenaient, pour arriver aux mêmes fins que lui, des chemins extrêmement dangereux, qui ne pouvaient mener qu’à une tragédie.  Il a été profondément déconcerté et meurtri par cette lecture »[3].

Le FLQ n’était-il pas en train de donner un coup d’épée dans l’eau, puisque ce premier ministre qu’ils détestaient tant avait choisi le même combat qu’eux?  Pourquoi alors mettre des bâtons dans les roues de Bourassa si, au fond, on cherchait la même chose?

Selon Germain, Bourassa considérait que « la façon de faire des felquistes n’était pas très créatrice, pas du tout constructive, pas originale, ni raisonnable, ni intelligente.  Croyaient-ils pouvoir enrichir le Québec avec leurs bombes et leurs enlèvements?  Ils ne faisaient qu’imiter, que singer les guérilleros latino-américains et les Black Panthers américains, qui avaient des causes drôlement plus sérieuses à défendre »[4].

Francis Simard

Dans le livre qu’il publiera en 1982, Francis Simard, qui s’apprêtait à devenir l’une des figures dominantes de la Crise d’octobre, affirma avoir entendu la lecture du manifeste au cours de la soirée du 7 octobre.  À ce sujet, il précise que « c’était le 7 octobre 1970.  Nous étions sur le chemin du retour, passé New York, dans les environs de Burlington.  Nous revenions au Québec.  J’étais avec Paul et Jacques Rose.  Mme Rose et sa fille Claire nous accompagnaient.  Ça faisait une dizaine de jours que nous étions partis du Québec.  Nous avions traversé les États-Unis pratiquement d’une traite.  Deux jours plus tôt, James Richard Cross, attaché commercial de Grande-Bretagne à Montréal, avait été enlevé par le Front de Libération du Québec.  En apprenant la nouvelle à la radio, nous avions été surpris et déçus.  Membres du FLQ, nous savions qu’un enlèvement se préparait.  Tout l’été nous avions participé à sa planification, mais jamais il n’avait été question d’enlever uniquement J. R. Cross.  Pour nous, c’était risquer que toute la lutte soit identifiée à un conflit entre francophone et anglophones, un conflit de langue, alors que le problème était beaucoup plus profond.  Il était assez tard dans la soirée.  Tout à coup, à la radio, on a commencé la lecture du manifeste.  En diffusant ce texte, on répondait ainsi à l’une des conditions imposées par le FLQ pour la remise en liberté de J. R. Cross.  Nous avons stationné en bordure de la route … »[5].

Simard affirme avoir participé à la rédaction du manifeste.  Doit-on le croire quand il parlait de sa crainte que le conflit soit perçu uniquement comme une guerre entre anglophones et francophones?  Si Simard a été sincère, c’était là oublier tous les incidents qui se produisaient et se répétaient depuis 1963.  Qui furent les cibles de leurs bombes?  Qui furent les victimes?  De plus, les bombes posées durant toutes ces années visaient presque exclusivement des symboles fédéraux.  Difficile de ne pas y voir une haine envers les anglophones!

C’est vers 23h00 que le ministre de la Justice Jérôme Choquette révéla l’existence d’une lettre que le FLQ avait envoyé à Mme Cross le mardi 6 octobre.  « La lettre semblait reculer l’heure limite à midi le même jour, mais cette heure est passée sans que les ravisseurs ou les gouvernements n’aient changé leurs positions ou établi un contact.  C’est dans le courant de l’après-midi que la station CKLM devait recevoir la dernière lettre des ravisseurs accordant un nouveau délai aux responsables fédéraux et provinciaux, jusqu’à midi aujourd’hui.  Dans cette lettre, le FLQ demandait que son manifeste politique soit diffusé par le réseau français de Radio-Canada hier soir [7 octobre] et que la police mette fin à toutes ses opérations de recherche.  Les ravisseurs ajoutaient qu’ils accordaient un nouveau délai pour donner aux autorités la chance de prouver « leur bonne foi ».

Le même soir, le ministre des affaires extérieures Mitchell Sharp se montra ému, au point de prendre de longues secondes avant de pouvoir parler aux journalistes et de demander aux ravisseurs de « nommer un négociateur avec lequel le gouvernement fédéral pourrait traiter […]. Au cours d’une émission spéciale de télévision, sur les ondes de Radio-Canada, M. Sharp a précisé qu’il s’agirait là d’une première étape en vue de « mettre au point un mode approprié de communication avec les auteurs de l’enlèvement »[6].  Le lendemain de cette apparition, La Presse publia l’intégrale de la déclaration du ministre :

« J’ai lu le dernier communiqué émis par les responsables de l’enlèvement de M. Cross; j’ai aussi pris connaissance d’une lettre de M. Cross.  Le communiqué, tout comme la lettre, attache une importance particulière à la diffusion par Radio-Canada, à la radio et à la télévision, d’un certain manifeste ou communiqué.  Nous sommes disposés à faire les arrangements requis pour sa diffusion bien que nous ne sachions pas précisément de quel document il s’agit.

Mais il nous faut des assurances que M. Cross sera libéré sain et sauf sans qu’on nous impose de conditions inacceptables.

J’ai déjà indiqué que l’ensemble des sept conditions mises de l’avant au départ par les auteurs de l’enlèvement est tout à fait déraisonnable.  Ce qu’il faut maintenant au gouvernement, c’est une base précise sur laquelle l’élargissement de M. Cross puisse être garanti, y compris les circonstances de lieu et de temps.

Pierre Laporte en compagnie de sa femme (BanQ: 03Q_P428S3SS1D44P359)

Il ne saurait autrement y avoir de discussions dignes de foi, car les responsables de l’enlèvement pourraient détenir M. Cross indéfiniment.  Afin d’en venir à une telle garantie et de discuter des autres questions qui pourraient se poser, il faudrait mettre au point un mode approprié de communication avec les auteurs de l’enlèvement.  Il y aurait divers moyens d’y pourvoir.  Néanmoins, en une première étape, j’invite ceux qui détiennent M. Cross à nommer une personne avec qui les autorités ou toute personne qui pourrait représenter celles-ci pourraient traiter en toute confiance des arrangements visant à la mise en liberté de M. Cross. »

Selon La Presse, la police auraient procédé à l’arrestation de douze personnes au cours de la journée du 7 octobre, sans toutefois préciser leurs identités.

Le FLQ et leurs partisans ont toujours reproché à Bourassa de ne pas avoir annulé son voyage d’affaires à New York, laissant par-là entendre qu’il fuyait ses responsabilités ou qu’il se montrait indifférent à l’enlèvement de Cross.  Si on en croit ses biographes, ce n’est pas de cette façon qu’il faut interpréter son voyage new-yorkais.  À ce sujet, Charles Denis, qui travaillait étroitement avec Bourassa à cette époque, est clair : « le premier ministre a déjà annulé son voyage sur la côte ouest américaine à cause de la crise créée par les médecins spécialistes.  Il ne peut être question d’annuler le voyage du 7 octobre à New York; des rencontres importantes avec de grandes institutions financières y sont organisées par Roland Giroux, le président d’Hydro-Québec.  Sont en jeu des financements colossaux nécessaires au projet hydro-électrique de la Baie James.  Bourassa veut également montrer aux milieux financiers, entre autres, que la stabilité politique du Québec n’est pas ébranlée au point de l’empêcher de se déplacer »[7].

Autrement dit, les felquistes n’étaient pas conséquents avec leurs idéaux car en critiquant Bourassa pour cette décision de se rendre à New York, un geste important en faveur du développement économique du Québec, ils se tiraient eux-mêmes dans le pied.  Ce n’était pas la première fois ni la dernière que le FLQ faisait preuve d’un illogisme flagrant.

Le lendemain soir, 8 octobre, c’est le lecteur de nouvelles Gaétan Montreuil qui lira le fameux manifeste sur les ondes de Radio-Canada.  L’article de la semaine prochaine nous présentera la version intégrale du manifeste.


[1] La Presse, 8 octobre 1970.

[2] Germain, op. cit., p. 147.

[3] Germain, op. cit., p. 147.

[4] Germain, p. 148.

[5] Francis Simard, Pour en finir avec Octobre, p. 19.

[6] La Presse, 8 octobre 1970

[7] Denis, op. cit., p. 100.

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