Octobre 70: Retour précipité du Texas (11)

Jérôme Choquette était ministre de la Justice pendant la Crise d’octobre.

Vendredi, 9 octobre 1970

Si on se fie à la chronologie incertaine du livre de Francis Simard – bien souvent il s’y montre imprécis dans les dates mais utilise des expressions comme « le lendemain » par exemple – c’est au matin du vendredi 9 octobre que Paul Rose lui aurait téléphoné alors qu’il se trouvait dans la maison de la rue Armstrong.  Rassuré que la demeure restait toujours inconnue des autorités, les frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Bernard Lortie, vinrent y rejoindre Simard.

Toujours d’après son livre publié en 1982, Simard dira y être demeuré avec les trois autres jusqu’au 10 octobre.  À ce point précis de l’histoire, son livre verse dans une certaine complainte à propos de ses états d’âme.  Cela lui permet ensuite d’affirmer qu’il n’a pas dormi cette nuit-là, ce qui lui aurait causé des blancs de mémoire bien commodes.

Simard justifie le geste de son quatuor par des arguments qui, aujourd’hui, nous paraissent bien minces.  Par exemple, il reprochait à Bourassa de ne pas avoir remis son voyage à New York et à Jérôme Choquette de vouloir gagner du temps.  « On qualifiait les demandes du FLQ d’inutiles, de loufoques.  Le manifeste n’était qu’un ramassis d’idioties.  Bien sûr, 40 pour cent de tous les chômeurs du Canada se trouvent au Québec, mais ça, tout le monde le sait.  Bien sûr, des gens vivent ou essaient de vivre dans les taudis de l’est de Montréal, face à la richesse de Westmount, mais que pouvons-nous y faire?  […]  Des demandes initiales formulées par la cellule Libération pour que soit libéré James R. Cross il ne restait que la libération des prisonniers politiques.  On avait laissé tomber le réengagement des gars de Lapalme.  Au niveau du gouvernement c’est la ligne dure.  On refuse.  On ne veut rien négocier, ni rien accepter.  Et si on a permis la diffusion du manifeste, c’est en pensant qu’il était tellement simplet qu’il discréditerait le FLQ.  Tout se présente comme si le gouvernement avait pris la gageure, le pari que tout cela n’était pas sérieux.  Que jamais le FLQ n’irait au bout des gestes qu’il avait posés »[1].

Retenons ici que Simard écrivait ces phrases plus de 10 ans après les faits.  Selon lui, c’est seulement à partir de cet instant que son groupe sentit le besoin de réagir et que, pour ce faire, ils avaient improvisé un second enlèvement.  « Ce qui se présente le plus naturellement, parce que c’est un enlèvement qui a déclenché toute la crise, c’est d’en faire un autre », écrira-t-il.  Toute une logique!

« Le vendredi 9 octobre est également une journée bien remplie pour Bourassa.  Il donne une conférence de presse en fin de matinée à la Maison du Québec située au Rockefeller Center.  Après un après-midi consacré à de nouvelles rencontres avec des financiers, il préside dans la soirée une réception à la Maison du Québec en l’honneur des amis du Québec à New York.  Pendant ce temps, à Montréal, la cellule Libération fait savoir qu’elle suspend temporairement l’exécution de Cross, le manifeste ayant été diffusé.  Elle insiste cependant pour que les « prisonniers politiques » soient libérés au plus tard le lendemain 10 octobre à 18 heures »[2].

Notons au passage que Charles Denis utilise les guillemets pour parler des prisonniers dont le FLQ exigeait la libération.  Nous verrons plus loin pourquoi.

C’est aussi ce vendredi que Jérôme Choquette téléphonait à Bourassa pour lui apprendre « que la cellule Libération, responsable de l’enlèvement du diplomate britannique, avait décidé de surseoir à l’exécution de Cross, mais qu’elle exigeait toujours la libération des prisonniers dits politiques »[3].

Le 9 octobre, c’est dans Le Soleil qu’apparut une déclaration qui nous paraît aujourd’hui tout à fait ridicule.  Cette fois, elle était de Pierre Bourgault, l’un des fondateurs du RIN et auteur qui sera plus tard adulé par plusieurs personnes.  Pourtant, ce jour-là, il encourageait les méthodes terroristes : « le gouvernement doit accepter le pouvoir parallèle que s’est donné le FLQ en enlevant le diplomate anglais.  Le gouvernement doit en outre arrêter l’action de son appareil policier, il doit offrir l’impunité aux auteurs de l’enlèvement; il doit trouver un moyen d’entrer en contact, sans danger, avec cette « faction » du FLQ; il doit s’engager immédiatement à accepter la plus importante proposition du FLQ »[4].

Toute cette animosité médiatique allait conduire, le lendemain, à une autre journée haute en couleur.  Le 10 octobre 1970, la crise serait propulsée à un niveau encore jamais vu.


[1] Simard, p. 23-24.

[2] Denis, op. cit., p. 102.

[3] Germain, op. cit., p. 149.

[4] Cité par Tetley, op. cit., p. 73.

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