L’affaire Boudreau (partie 1)

Dans mon dernier texte sur l’affaire Coffin, je terminais avec cette étrange histoire de meurtre survenue dans la Baie des chaleurs la même journée où furent découverts les deux autres corps des chasseurs américains.

Le 23 juillet 1953, vers 23h30, un père de famille et son fils de 11 ans dormaient dans le hangar adjacent à la Coopérative agricole et alimentaire de New Richmond.  Edgar Audet dormait au travail parce qu’il résidait à Escuminac et cette semaine-là, c’est François qui accompagnait papa.  Le petit a été réveillé par un sac qu’on lui brassait au visage.  L’assaillant lui a dit qu’il compterait jusqu’à 10 et que s’il ne lui sortait pas l’argent de la petite caisse dans le délai, il allait le tuer et que c’était à prendre au sérieux puisqu’il se disait l’auteur du triple meurtre des chasseurs américains.  François a obtempéré et durant ce temps, l’homme a battu son père à coups de bâton.  Les journaux de l’époque relataient que selon le témoignage du petit, ils étaient deux voleurs.  Pendant que le plus grand battait son père, un plus court et trapu se tenait à la porte.  Il y aurait eu échange entre les deux hommes à savoir s’ils laisseraient le petit en vie.  Finalement, ils l’auraient épargné et se seraient enfuis dans une voiture ressemblant à une Ford 1949.  Des témoins auraient vu ce type de véhicule plus tôt dans la soirée et il semblerait qu’il était immatriculé de l’Ontario.  Quand François est retourné au chevet de son père, il a remarqué qu’il saignait abondamment et qu’il râlait.  Il est allé chercher de l’aide chez le voisin d’en face et il a tout de suite appelé le Docteur du village, M. Adrien Gauvreau.  Ce dernier est le premier qui est arrivé sur les lieux.  Il n’a pu que constater la gravité de ses blessures et a appelé le curé car il savait qu’Edgar Audet n’allait pas survivre au moindre déplacement.  Il est mort vers 1h40 du matin.

C’est le 2 août qu’un individu se livrait lui-même à la police, après un long voyage jusqu’en Ontario en passant par Montréal, périple qu’il aurait entamé tout de suite après son crime.  Il avait vu la une des journaux et savait qu’il n’avait plus le choix.  Tracy Boudreau, 18 ans, fut accusé du meurtre d’Edgar Audet et le procès eut lieu en octobre de la même année.  Il a été condamné à 30 ans de prison pour meurtre involontaire.  Plus tard, en 1978, il a été accusé du meurtre d’Yvette Saint-Onge à Sept-Îles.

Ce qui avait attiré mon attention était d’abord l’étrange mystère entourant ce meurtrier qui s’était vanté à l’enfant de la victime avoir tué les hommes à Gaspé alors que le lendemain du meurtre, le capitaine Matte avait dit aux journaux qu’aucun lien ne pouvait être possible entre les deux affaires.  Par-dessus cela, s’ajoute un article durant le procès où on apprend que l’enfant a changé sa version des faits.  En contre-interrogatoire, on rapporte qu’il ne se rappelait pas avoir dit qu’il y avait eu deux hommes puisqu’il y en aurait eu qu’un seul.

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La Presse, 25 juillet 1953

J’ai trouvé cette histoire troublante et j’ai eu envie d’en connaitre les détails.  J’ai contacté les archives de Gaspé et j’ai demandé si je pouvais avoir l’enquête coroner de ce décès.  Non seulement on me l’a rapidement trouvée, mais on m’a aussi proposé le dossier de son procès.   Et aussi un autre procès pour un vol de bières en 1952.  Rendu là, je voulais tout.  J’ai donc pris le soin de repasser plusieurs fois chacune des 325 pages que j’avais la chance de parcourir, moi qui pensais que ce ne serait pas possible.  C’est avec l’enquête coroner que j’ai eu le plus de détails.  Mon père m’a aidé en l’étudiant lui aussi de son côté et juste avec ces 37 pages, on a noté plus d’une dizaine d’irrégularités.

Je vais commencer par le témoignage du Dr Gauvreau au tout début de l’enquête.  Il avait reçu le fameux coup de téléphone peu avant minuit cette nuit-là.  Un enfant essoufflé l’implorait de venir le plus vite possible aider son père.  Il s’était rendu sur place et l’enfant l’attendait dans une noirceur totale.  Le docteur lui a demandé de faire de la lumière mais le petit lui a dit que les voleurs avaient cassé l’ampoule.  Ils ont ensuite été au chevet de M. Audet.  Le docteur a constaté que la victime était agonisante.  Il a demandé au garçon ce qui s’était passé et c’est là qu’il lui a raconté ce que les journaux ont rapporté dès le lendemain.  Le docteur lui a demandé s’ils lui ont fait mal, ce à quoi il a répondu avoir été effleuré par le bâton en réussissant à l’esquiver quand il avait imploré  l’assaillant d’arrêter de battre son père.  Le plus petit des deux hommes aurait dit « we have to kill the child ».  Mais le plus grand aurait répondu « Penses-y bien Fred!  C’est un enfant! ».  Ce témoignage avait été recueilli au terme de l’enquête, alors que Boudreau n’avait pas encore été arrêté.  À l’enquête préliminaire, en août, le Dr Gauvreau n’a eu le droit de parler que pour décrire les soins exacts qu’il a prodigués à la victime, se faisant rappeler brusquement qu’il n’a pas le droit de parler de l’enfant chaque fois qu’il évoque le petit François. Quant à François, pourtant alerte et vif dans un premier temps, il devient hésitant et mystérieux lors de l’interrogatoire.  Les réponses qui découlent d’un procès, dans un village en 1953, alors qu’il n’est pas pris à la légère de jurer sur la Bible à la Cour du banc de la Reine parlent beaucoup.  Surtout pour un enfant de 11 ans.  À la question « Ils étaient combien? », il répond « y en a toujours eu rien qu’un ».  Pourquoi toujours?  Quand on n’a jamais dit le contraire, nul besoin de spécifier toujours.  À la question « y avait pas une autre personne à la porte? », il répond « j’en ai toujours vu rien qu’une ».  Encore le toujours, qui me rappelle la candeur d’un enfant à qui on demande de dire ça et qui doit se rappeler constamment qu’il faut dire ça parce que mentir n’est pas naturel chez lui.  L’enfant aurait-il fabulé?  A-t-il pu mentir les minutes après un tel drame pendant qu’il aidait le Docteur à apporter les derniers soins à son père?  J’ai 225 pages de témoignages mais se peut-il qu’il en manque au dossier?  On parle quand même de l’an 1953.  J’ai mon opinion à ce niveau, mais je ne peux rien affirmer objectivement.

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Extrait d’un interrogatoire entre le Coroner J.R Boileau et François Audet, BanQ Gaspé

 

On lui répète souvent « Allez petit, fait comme si tu étais avec tes petits amis, parle-nous.. ».  Pourtant, j’ai l’impression qu’on avait affaire à un petit gars débrouillard avec beaucoup de sang-froid.  Ce soir-là, il a été capable d’aller demander de l’aide, d’appeler le Docteur, d’aller chercher une ampoule dès qu’on lui a mis une lampe de poche entre les mains, de décrire la voiture des assaillants, d’appeler le curé, d’éclairer les manoeuvres sur son père et de faire état des blessures de ce dernier au Coroner.

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Plan illustrant la distance entre l’endroit où Boudreau aurait débarqué de la voiture (rouge) et la Coopérative.  Le carré vert illustre l’endroit où la voiture se serait déplacée pour attendre l’accusé.  Pourtant, le jeune François a décrit le véhicule qui serait reparti en trombe du Rang 2 (maintenant Chemin Pardiac), juste en face du magasin.  (Plan de Maurice Hébert, technicien de la Sûreté Provinciale, BanQ Gaspé)
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Le Soleil, 5 août 1953

Or, le seul endroit où j’apprends une quelconque précision à savoir pourquoi l’enfant aurait cru voir deux personnes, ce n’est pas dans l’enquête du coroner mais plutôt dans Le Soleil, le 5 août 1953.  Un article de journal, je précise, donc difficile à vérifier.  On dit que ce qui aurait porté à confusion est qu’un des comparses de Tracy aurait sorti de la voiture pour errer un tant soit peu dans la rue.  L’enfant serait donc supposé avoir perçu cette présence et avoir pris pour acquis qu’il était bien là, dans le cadre de porte de la Coopérative.  Et si tel serait le cas, quelqu’un a-t-il oublié que la voiture était supposée attendre Boudreau 3 acres plus loin (voir le plan qui est fait à l’échelle de 40 pieds par pouce), et non juste en face?  Ils ont dit avoir débarqué Tracy chez un Pardiac pour aller chercher de l’argent dû par un certain Fournier.  C’était d’ailleurs le filon principal de ce qui devait les innocenter de toute complicité.

 

Le jour de ce meurtre était le même que l’arrivée des Capitaines Matte et Sirois (Raoul Sirois, frère de l’agent Eustache Sirois dans l’affaire Boudreau) en Gaspésie pour prendre le relais sur les meurtres des chasseurs.  Ces mêmes personnes qui ont dit aux journaux le lendemain de leur arrivée que ce meurtre ne pouvait pas être relié aux autres.  Or, ce lendemain, la nouvelle de la découverte des chasseurs était aux côtés de celle d’Edgar Audet sur La Presse.

Si vous êtes intrigués par cette histoire, prenez bien note qu’il y aura une suite.

 

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