Octobre 70: Mon cher Robert … (13)

Dimanche, 11 octobre 1970

C’est à la radio que Robert Bourassa aurait entendu la lecture d’une lettre que Pierre Laporte lui adressait du fond de sa captivité.  Selon Georges-Hébert Germain, Bourassa en ferait lui-même la lecture un peu plus tard aux membres de son cabinet :

Mon cher Robert,

         J’ai la conviction d’écrire la lettre la plus importante de toute ma vie.  Pour le moment, je suis en parfaite santé.  Je suis bien traité, même avec courtoisie.  J’insiste pour que la police cesse toutes les recherches pour me retrouver.  Si elle y parvenait, cela se traduirait par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.  Cela est absolument capital.  Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.  S’il ne s’agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons résultats, on pourrait y penser.  Mais nous sommes en présence d’une escalade bien organisée, qui ne se terminera qu’avec la libération des « prisonniers politiques ».  Après moi, ce sera un troisième, puis un quatrième et un vingtième.  Si tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans d’autres classes de la société.  Autant agir tout de suite et éviter ainsi un bain de sang et une panique bien inutiles.  Tu connais mon cas personnel, qui mérite de retenir l’attention.  J’avais deux frères; ils sont morts tous les deux.  Je reste seul comme chef d’une grande famille qui comprend ma mère, mes sœurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland dont je suis tuteur.  Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu connais les liens qui unissent les membres de ma famille.  Ce n’est plus moi seul qui suis en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de jeunes enfants.  Je crois que tu comprends!  Si le départ des « prisonniers politiques » est organisé et mené à bonne fin, j’ai la certitude que ma sécurité personnelle sera absolue.  La mienne … et celle des autres qui suivraient.  Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas pourquoi en mettant plus de temps on continuerait à me faire mourir à petit feu dans l’endroit où je suis détenu.

         Décide … de ma vie ou de ma mort…  Je compte sur toi et t’en remercie.

         Amitiés, Pierre Laporte

P.S. Je te répète, fais cesser les recherches.  Et que la police ne s’avise pas de continuer sans que tu le saches.  Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.

Selon Charles Denis, il est évident que cette lettre « a été manifestement dictée, en partie du moins, par ses ravisseurs »[1].

Le 11 octobre, vers 15h00, Bourassa convoqua ses ministres.  Selon Charles Denis, on y discuta évidemment de l’enlèvement de Laporte, en plus de décider de mettre fin à la crise des médecins spécialistes.  Pour ce faire, on convoqua l’Assemblée nationale pour le 15 octobre.  Ensuite, Bourassa s’entretint avec différents leaders, dont le chef de l’opposition Jean-Jacques Bertrand, mais aussi l’ancien ministre de la Justice Rémi Paul, et le chef du Parti Québécois René Lévesque.

Bourassa s’enferma ensuite pour écrire lui-même un discours qu’il prévoyait livrer à la télévision le soir même.  Il avait ressenti, semble-t-il, le besoin de fournir une réponse au FLQ.  Quelques minutes avant l’ultimatum de 22h00, fixé par les ravisseurs, Bourassa s’installa devant la caméra et prononça le discours suivant, que Charles Denis qualifiera plus tard d’un « style sobre et dépouillé » :

         Des événements exceptionnels et sans précédent dans notre province menacent la stabilité de nos institutions politiques.  Ce qu’il y a à la fois de foncièrement injuste et d’extrêmement dangereux, c’est que nous vivons dans un endroit où la liberté d’expression et d’action est l’une des plus grandes de tous les pays du monde.

         Même les partis qui mettent en cause le régime politique lui-même ont toutes les libertés de s’exprimer.  D’ailleurs, cette liberté d’expression, on n’a pas manqué de l’utiliser ces dernières années en semant systématiquement la haine et le mensonge.

         Le gouvernement ne peut, ne doit et ne restera pas passif lorsque le bien-être de l’individu est menacé jusque dans ses racines.  Je suis trop fier d’être Québécois pour ne pas vous dire toute ma résolution et celle du gouvernement que je dirige pour surmonter cette crise très grave.

         Dans ce travail pour sauvegarder les valeurs fondamentales de notre civilisation, je suis convaincu d’avoir l’appui de tous les représentants élus du peuple.  Je demande à toute la population de faire preuve, dans ces circonstances difficiles, de calme et de confiance.

         En effet, la valeur de notre peuple, son exceptionnel esprit de travail, son respect d’autrui, son sens de la liberté ne sont-ils pas les meilleurs gages de la victoire, de la justice et de la paix?

         Cette situation de fond qui, en fin de compte, pourra nous rassurer, ne doit pas nous faire oublier toutefois les problèmes extrêmement pressants et qui ont pour enjeu la vie de deux personnes, soit un homme politique typiquement québécois et combien dévoué au progrès de sa communauté et un distingué diplomate, étranger aux tensions qu’affronte notre société.

         À cet égard, le Front de libération du Québec a fait parvenir un communiqué exigeant l’acceptation intégrale et totale de leurs sept demandes.  Par ailleurs, le ministre du Travail m’a fait parvenir une lettre où il traite de deux questions, soit les fouilles policières et la libération des « prisonniers politiques ».

         Nous tenons tous, est-il besoin de le dire, à la vie de M. Laporte ainsi qu’à celle de M. Cross.  Le sort, dans un rare exemple de sa cruauté, a voulu que ce soit sur eux que repose le maintien de l’ordre public.  Et c’est parce que nous tenons véritablement à la vie de M. Laporte et à celle de M. Cross que nous voulons, avant de discuter de l’application des demandes qui sont faites, établir des mécanismes qui garantiraient, si l’on veut prendre l’exemple dont parle M. Laporte, que la libération des prisonniers politiques ait comme résultat certain la vie sauve aux deux otages.

         Il y a là un préalable que le simple bon sens nous force à demander, et c’est à ce titre que nous demandons aux ravisseurs d’entrer en communication avec nous.

         Comment en effet accéder aux demandes sans avoir la conviction que la contrepartie sera réalisée.  Le gouvernement du Québec croit qu’il serait irresponsable vis-à-vis et de l’État et de MM. Laporte et Cross s’il ne demandait pas cette précaution.

         Nous voulons sauver la vie de MM. Laporte et Cross, et c’est parce que nous le voulons de toutes nos forces que nous posons ce geste.

         Mes chers concitoyens, un grand homme d’État a déjà dit : « Gouverner, c’est choisir ».  Nous avons choisi, nous, la justice individuelle et collective.

         Quant à moi, je me battrai pour cette justice jusqu’à la limite de mes moyens, en assumant tous les risques, quels qu’ils soient, qui sont essentiels à l’avenir de notre peuple.


[1] Denis, op. cit., p. 104.

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Un avis sur “Octobre 70: Mon cher Robert … (13)

  1. Merci pour votre traVAIL sur le FLQ cela ne rajeunie personne mais c est bien de s en rappeler car pour beaucoup de jeunes cela ne leur dis rien alors que les 60 ans et plus se rappelle de cette période dramatique du Québec

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