L’affaire Boudreau: les éléments manquants (partie 4)

Tracy Soleil 23 oct.
Le Soleil, 23 octobre 1953

J’ai constaté récemment que malgré l’épaisseur du dossier qui devait contenir le procès de la cause du meurtre d’Edgar Audet, il manquait plusieurs éléments.  Des éléments très importants.  Il manque les témoignages du procès ayant débuté le 20 octobre 1953.  Le dossier contient donc principalement l’enquête préliminaire et ses témoignages et plusieurs éléments du procès dont les subpoenas, les photos déposées en preuve et les documents officiels du verdict en date du 24 octobre 1953.  Avant 1980, il n’y avait pas de loi qui protégeait nos archives.  Il y a donc des dossiers qui ont disparu pour faire de la place.  Est-ce que c’est normal qu’une cause de cette envergure ait été jetée?  Je ne le sais pas.  J’ai donc contacté plusieurs centres d’archives.  Le dossier n’y est pas.  J’ai vérifié s’il se pouvait que des archives existent en lien avec les juges, sténographes ou autres personnes mêlées à cette cause, mais en vain.  Il me reste une demande en attente avec le Palais de Justice de New Carlisle mais je doute fort que je puisse goûter à cette chance.  En général, après 30 ans, les Palais de Justice transfèrent leurs dossiers aux archives nationales.  Pour rectifier le tir et apporter le plus d’exactitude possible à l’histoire, j’ai fait une recherche sur tous les articles de journaux ou autres publications ayant rapport avec le procès qui a eu lieu du 20 au 24 octobre 1953 à New Carlisle.  Ce sont des articles de journaux mais on va faire avec ça puisque c’est tout ce qu’il me reste pour le moment.

willett
La Presse, 4 août 1953

Avant d’embarquer dans le procès, j’aimerais revenir sur la semaine de l’arrestation de Tracy.  Un article paru dans La Presse du 4 août 1953 mérite une attention très spéciale.  On sait que l’histoire de la cavale est marquée d’irrégularités selon les informations des médias, des différents témoignages et surtout des rumeurs de la région.  Il y a une autre version.  Dans cet article, on dit que John Willett, cet ami de Tracy ayant voyagé avec lui jusqu’à Montréal après le meurtre, aurait raconté à un de ses proches parents ce que Tracy avait fait à New Richmond.  Ce « parent » étant justement un policier du Port de Montréal aurait alors immédiatement alerté le détective Arthur Normandeau.  On relate même que Willett aurait dit qu’Audet avait été attaqué afin de le terroriser pour l’empêcher de témoigner à un procès ultérieur.  Si on fait le lien avec l’arrestation à Montréal du soir du 25 juillet, on se rappelle que les policiers cherchaient un véhicule précis, de couleur verte, modèle de l’an 1953.  À qui donc appartenait cette voiture?  Ces jours-là, les journaux ne cessaient de clamer que l’affaire de New Richmond était en train de se résoudre, avec des détails au compte-goutte.  Certains articles du mois d’août ont même été jusqu’à affirmer que Tracy Boudreau avait été suivi à partir de Montréal.  Pourquoi donc l’arrêter à New Richmond?  Il voyageait apparemment sur le pouce, ce qui le rend donc facile à arrêter, d’autant plus qu’il était forcément considéré dangereux.  Il y a donc une zone très floue sur ce qui s’est passé à Montréal.  Dans son témoignage, John Willett a dit qu’il a quitté Boudreau à Montréal car il s’en allait à Petawawa en Ontario, où il aurait été ensuite appelé à se rendre à la police pour livrer sa version des faits.  Il aurait donc rapporté Boudreau à la police et celle-ci l’aurait gentiment laissé aller en Ontario?  En interrogatoire, on lui demande quand a-t-il vu Boudreau pour la dernière fois.  Il répond alors « À Québec, ensuite je ne l’ai plus revu ».  On passe ensuite à une autre question sans broncher.  Pourquoi Québec?  C’est quand même là qu’avait été détenu la première personne arrêtée sur Sainte-Catherine et aussi là qu’avait été emmené Tracy lors de son arrestation à New Richmond.  Willett était-il là aussi?  Et qui serait ce parent policier?  Les bottins Lovell des années 50 ne contenaient pas de numéros de téléphones, mais plutôt le nom, l’adresse et l’emploi qu’occupait le résident.  Drôle d’époque.  J’ai donc trouvé un Willett résidant sur la rue Chambord qui était à l’emploi de la Police.  Avec les mots-clés, je l’ai retracé dans les archives de journaux.  C’était un sergent-détective à Montréal qui fut d’abord dans les années 40 dans l’escouade Radio-Police.  C’était à l’époque le nouveau système moderne de transfert d’informations via les émissions radio entre le poste de police et les patrouilleurs.  Je l’ai trouvé aussi capitaine de la patrouille nocturne au début des années 60.  Toutefois, je ne m’étendrai pas plus longtemps sur cette piste puisque je n’ai pas réussi à établir de lien généalogique entre les deux, ce qui fait que cette information est très subjective.

32752121_10157405349588662_6429874326274572288_n
Extrait du témoignange de John Willett, BanQ Gaspé

Revenons maintenant au procès.  J’ai trouvé 19 article de journaux sur le sujet.  Dans le Soleil du 13 octobre 1953, on nous informe que Tracy a quitté la prison de Québec en compagnie de l’agent Martin Healey (le même qui a questionné à l’enquête coroner).  Dans le même petit encart, on dit que durant ce temps, Wilbert Coffin est également détenu dans la même institution.

Dans La Presse du 22 octobre, on apprend que le médecin légiste Dr Roussel ainsi que le Dr Gauvreau avaient été du même avis quant aux résultats de leurs observations.  Il est aussi écrit que Me Lucien Grenier s’était opposé aux photos de la dépouille de M. Audet mais que le juge Edge les auraient toutefois acceptées.  La Couronne aurait aussi laissé entendre vouloir questionner une trentaine de témoins.  C’est aussi dans cet article qu’on apprend que François, lorsqu’il a longuement été interrogé sur sa déclaration de départ concernant les deux hommes ayant commis le crime, aurait longuement hésité pour ensuite dire qu’il ne se rappelait pas avoir affirmé avoir vu deux personnes.

Toujours dans La Presse, cette fois le 24 octobre, on dit que Lionel Landry, le voisin chez qui François avait été demandé de l’aide, avait témoigné pour raconter que le petit s’était rendu chez lui en criant et en l’implorant de venir aider son père qui venait de se faire assommer par deux hommes à coups de barre.  Il aurait aussi rappelé la menace qu’ils auraient fait à l’endroit de François concernant les meurtres des chasseurs dans l’affaire Coffin.  On parle aussi des témoignages de Gertrude, la femme d’Edgar Audet et d’Ernest Cormier, celui qui avait donné des chèques pour des achats à la Coopérative.  Les deux auraient admis reconnaître les signatures des papiers mis en preuve.  Jacques Pardiac aurait dit n’avoir eu aucune visite qui « pensionnait » chez lui, en plus d’avoir été absent de la maison le soir du meurtre (Boudreau avait dit vouloir récupérer de l’argent d’un Fournier chez Pardiac).  Quant à Romuald Fournier et ses frères, il n’aurait jamais été question d’argent en rapport avec Tracy Boudreau.  Ils n’auraient jamais séjourné chez Jacques Pardiac non plus.

Dans le journal Le Soleil de Québec, on dit que la défense (Me Lucien Grenier) cherchait à contredire la version de François sur ses propos le soir du meurtre.

Dans le journal La Patrie du 24 octobre, on dit que Pearl MacKenzie avait affirmé avoir attendu une vingtaine de minutes sur la route nationale avant que Tracy lui demande de déguerpir au plus vite.  L’agent Eustache Sirois aurait aussi expliqué au début de l’audience que François avait identifié Boudreau parmi plusieurs individus.

Tracy photo préliminaire
Quebec Telegraph Chronicle, 18 août 1953

Le quotidien ayant le plus commenté l’affaire était le Quebec Chronicle Telegraph.  Le 22 octobre, ils rapportaient que François avait maintenu avoir vu un véhicule quitter la Coopérative.  Lorsqu’interrogé sur le soir du 23 juillet, il aurait balayé nerveusement la salle du regard avant de répondre ne pas se rappeler avoir dit à la Police Provinciale que deux hommes s’étaient présentés au magasin.  Le 24 octobre, un autre article relate qu’un témoin répondant au nom de Paul Cyr aurait dit avoir vendu une caisse de bière à Willett le soir du crime et Raymond Mercier avait dit avoir vu l’accusé en compagnie de Pearl MacKenzie entre 19h00 et 19h30 à l’hôtel New Richmond.  Le 26 octobre, on nous informe alors que selon l’agent Eustache Sirois, François aurait été nerveux lorsqu’il aurait témoigné la première fois.  Il aurait dit que François aurait mentionné soudainement y avoir vu qu’un seul assaillant la fois où il avait identifié Boudreau parmi d’autres hommes.

Finalement, on apprend dans le Allo Police du 1er novembre 1953 que les 12 jurés ont déclaré Tracy non-coupable de meurtre mais bien de « manslaughter » (meurtre sans intention de tuer).  Cet article informe aussi que Tracy aurait été appréhendé à Montréal et ensuite conduit à New Carlisle.  Erreur par manque d’informations?  Difficile de le savoir mais je note toutes les hypothèses.

Je vous reviens dans très peu de temps avec mes corrélations avec l’affaire Coffin, sur lesquelles je travaille déjà depuis un bon moment.

Publicités

2 commentaires sur “L’affaire Boudreau: les éléments manquants (partie 4)

  1. Merci des infos c est captivant de lire cela et si on se met a la place de proces des années 1950 comparativement au proces des années 2020 c est des proces pour meurtre mais avec une tounure différente merci pour votre bon travail

    J'aime

    1. Merci beaucoup! C’est vrai, la différence est notable… J’apprends beaucoup d’ailleurs en étudaint ce genre de procès!

      J'aime

Postez votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.