Octobre 70: Le point de non retour (20)

Photo judiciaire de la voiture dans laquelle le corps du ministre Laporte a été retrouvé. La poudre blanche sur le véhicule a servi à relever les empreintes.

Dimanche, 18 octobre 1970

Au lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, alors que s’activait les enquêteurs pour récolter des indices et retrouver les ravisseurs, Robert Bourassa s’adressait aux Québécois via la radio :

Mes chers compatriotes.

         Le Québec traverse aujourd’hui l’un des moments les plus dramatiques de son histoire.  Nous sommes tous profondément affligés par le crime inqualifiable qui a été commis hier contre un homme dont le plus grand tort, aux yeux de ses assassins, était d’avoir été élu démocratiquement et de servir son peuple dans une tâche difficile et importante.

         Pierre Laporte a été une victime de la haine, une haine criminelle que n’avaient pas encore connue le Québec et les Canadiens.  Il a payé de sa vie la défense des libertés fondamentales.

         Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être Québécois, indignes d’être des Canadiens français.

         Ce meurtre ignoble d’un homme innocent est un témoignage du genre de société que voudraient établir ces mouvements.  Mais quelques individus ne peuvent écraser la volonté de tout un peuple, quelles que soient leur cruauté et l’ignominie de leur chantage.  La foi dans le régime démocratique est trop profonde et trop authentique au Québec pour qu’elle se laisse détruire ainsi.  Je demande à tous les Québécois de rester calmes et de garder confiance dans leurs institutions.  Le coup qui nous est porté aujourd’hui, comme peuple, est terrible, mais c’est là un test pour notre sang-froid et notre ferme détermination à faire triompher la justice et la liberté.

         Le gouvernement que je dirige ne se laissera pas abattre par une telle épreuve.  Il y fera face de la façon la plus ferme.

         C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous allons surmonter cette crise.  J’ai confiance que nous le pouvons parce que nous sommes des Québécois.

Selon William Tetley et plusieurs autres observateurs, le meurtre de Laporte fit chuter le capital de sympathie que plusieurs personnes, en particulier des jeunes, avaient pour le FLQ.  Le mouvement indépendantiste aux méthodes de guerre venait de dépasser les bornes.  La question est toutefois de savoir si ces bornes n’avaient pas déjà été dépassées.

Il est triste de constater qu’il ait fallu le meurtre d’un ministre pour qu’enfin le FLQ soit vu sous son vrai jour.  Il semble que, malheureusement, les morts de O’Neil, de Morin, de Corbo et de quelques autres n’aient pas suffit à ouvrir les yeux.  Un scénario semblable allait se produire lors de la guerre des motards criminalisés au tournant du 21e siècle lorsque la tentative de meurtre à l’endroit du journaliste Michel Auger finit par réveiller les consciences alors que d’autres innocentes victimes en avaient payé de leur vie au cours des années précédentes.

Le 28 octobre 1970, « le Parti Québécois imprimait en particulier 500 000 exemplaires d’une brochure de huit pages intitulée C’est notre drame, à nous d’en sortir qui passait sous silence la position adoptée par le PQ et ses têtes dirigeantes (René Lévesque, Camille Laurin et Jacques Parizeau) pendant les journées fatidiques du 5 au 17 octobre 1970.  La brochure passait aussi sous silence le manque de pondérations du PQ durant la Crise et le fait qu’il n’avait pas cru bon, avant le 16 octobre, de condamner sans équivoque le FLQ.  La brochure du PQ s’en prenait plutôt au gouvernement fédéral qu’elle blâmait pour la perte des libertés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et pour son intrusion dans ce qu’elle considérait être une affaire québécoise »[1].

Rappelons que William Tetley a spécifié que l’argument selon lequel tous les droits d’expression et de liberté auraient été brimés avec cette Loi ne tient plus la route.  En effet, personne n’a muselé qui que ce soit dans les médias – René Lévesque continuait d’écrire dans Le Journal de Montréal par exemple – ni empêché la tenue de rassemblements, de manifestations et autres.  En somme, on était encore très loin du régime nazisme.

Pendant tout ce temps, chose qui nous concerne davantage pour les prochains chapitres, les policiers réalisaient un travail remarquable.  Si les frères Rose et Francis Simard demeuraient toujours insaisissables, certains sympathisants furent identifiés et arrêtés.  Bien sûr, il est impossible de reconstituer les événements policiers qui ont conduits à ces premières arrestations puisque les dossiers de police sont toujours inaccessibles pour le grand public, et nous verrons pourquoi dans la conclusion.  Toutefois, ces premiers gains allaient permettre l’ouverture de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.  Comme dans les cas que nous avons étudiés lors des premiers chapitres de la série, certains complices allaient se mettre à table.


[1] Tetley, p. 19.

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