Octobre 70: Les aveux de Bernard Lortie (22)

Bernard Lortie , le jour de sa comparution devant le coroner Trahan.

Samedi, 7 novembre 1970

Les procureurs du ministère public appelèrent à la barre Bernard Lortie, 19 ans.  Lorsque Me Jacques Ducros lui demanda s’il souhaitait obtenir les services d’un avocat, Lortie refusa.  Le coroner lui posa à nouveau la question pour être bien certain mais Lortie n’avait pas changé d’idée.

On se souviendra que Lortie avait participé à l’enlèvement de Pierre Laporte en compagnie des frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Francis Simard.  Est-ce que le public allait en apprendre davantage sur cette affaire à travers la bouche d’un des ravisseurs?

  • Quelle est votre occupation?, questionna le greffier.
  • Qu’est-ce que vous faites dans la vie?, se reprit-il en espérant cette fois obtenir une réponse.
  • On va dire étudiant. J’étais étudiant.
  • Quelle est votre adresse?
  • La plus récente, je ne le sais pas. C’est en face du Musée de Cire, je ne le sais pas l’adresse.

Après ces quelques questions d’usage, Me Jacques Ducros commença son interrogatoire en espérant pouvoir tirer quelque chose de valable de ce jeune homme.

  • Monsieur Lortie, je comprends que vous avez été arrêté hier soir?
  • Oui, monsieur.
  • Et que vous avez donné une déclaration aux policiers sur les circonstances ayant entouré l’enlèvement de monsieur Pierre Laporte?
  • C’est ça.
  • Vous avez une copie de votre déclaration. Est-ce que vous voudriez dire à la Cour, à l’aide de votre déclaration ou autrement, ce que vous savez sur l’enlèvement et la mort de Pierre Laporte?  … Monsieur Lortie, je vais vous demander de parler fort et de parler dans le micro.

Le coroner intervint alors pour offrir au jeune homme s’il voulait demander la protection de la Cour, mais il est clairement écrit entre parenthèses dans les transcriptions sténographiques de l’enquête : « ici M. Bernard Lortie fait un signe négatif de la tête ».  Il s’apprêtait donc, apparemment, à jouer franc jeu.  Me Ducros put donc reprendre son interrogatoire, permettant à Lortie de lire sa déclaration.

  • Monsieur Lortie, voulez-vous raconter, relater à la Cour ce que vous savez? Je vais vous donner l’original.
  • Depuis environ deux heures que je parle avec le capitaine Bellemare et le sergent Ste-Marie de la Sûreté Provinciale [sic], que je raconte tout ce que je sais en rapport avec l’enlèvement de monsieur Laporte, et que maintenant je veux faire une synthèse écrite des faits. Je déclare donc librement, volontairement tout ce qui suit concernant l’enlève … l’enlèvement de monsieur Laporte.  J’ai connu Paul Rose, la personne que je vous identifie sur la présente photo à la Maison du Pêcheur en 69.  C’est le même que … que vous me montrez sur la photo portant le numéro D-102646.

Pour une question de précision et de clarté, Me Ducros demanda au greffier que l’on indique que l’on parlait de la photo déposée en preuve sous la cote P-9[1].

  • Écoutez, reprit Me Duclos, vous pouvez relater tous les faits de la façon dont vous l’entendez. Ce n’est pas nécessaire de lire votre déclaration pour relater les faits.
  • C’est ce que j’ai déclaré et d’ailleurs je ne pourrais pas me rappeler, eeeh…
  • Alors, intervint le coroner, vous préférez vous servir de la déclaration que vous avez faite pour rendre témoignage ce matin?
  • Oui.
  • Alors, continuez?
  • C’est pas mal trop long, Votre Honneur. « … sur la présente photo dont j’inscris la date et l’heure que je l’ai identifiée ».  De plus, j’ai connu, j’ai reconnu Francis Simard sur une photo que j’initiale avec la date et l’heure.
  • Pourriez-vous me dire si vous la voyez la photo, si c’est bien celle-là?, reprit Me Ducros.
  • J’ai également connu d’autres personnes concernées dont Jacques Rose, la personne que vous montrez sur la présente photo dont j’inscris la date et l’heure que je l’ai identifié.  C’est celle-là. (P-11).  Je vais donc raconter tout ce que je sais à présent que je veux … même si je m’embarque je dis tout.  Moi, Jacques Rose, Paul Rose et Francis Simard nous avions pensé et discuté depuis longtemps d’enlever quelqu’un.  Pis après l’enlèvement de monsieur Cross quand je les ai rencontrés à la maison, au 5630 rue Armstrong, à cause des événements, vu que monsieur Cross ne faisait pas assez bouger les autorités en place on s’est préparé à enlever monsieur Laporte.  Je suis arrivé sur la rue Armstrong vers les 14h00 de l’après-midi.  Jacques était venu me chercher au centre d’achat sur le chemin Chambly.
  • Jacques, c’est Jacques Rose?
  • Jacques Rose. Il m’avait téléphoné chez moi sur – bien, chez moi, sur le boulevard Therrien, je ne sais pas quelle adresse, mais c’est à Longueuil ou Jacques-Cartier.
  • C’est quel jour, ça, que ça se passe?
  • C’est le vendredi, la journée, la même journée que l’enlèvement.
  • La journée de l’enlèvement? Le samedi, c’est ça?
  • Je restais aux Productions 18-25 où demeuraient également Jean-Luc Arène, Lise Balcer, Normand Turgeon, un gars qu’on dénommait l’Indien, Denis, Clément Roy, puis un dénommé Albert, ça c’est …
  • Qui c’est Albert?
  • … son nom.
  • Albert, savez-vous son nom?
  • Son nom de famille. Et aussi Pierre-Marc Beauchamp.  Je les avais connus à cet endroit sur le Boulevard Therrien.  Donc je vous disais que Jacques Rose est venu me chercher avec le Chevrolet 67 de couleur bleue dans le bas et le toit en vinyle.  Il portait la licence 9J2420.  Il était enregistré, je crois, au nom de Paul Fournier.
  • Paul Fournier, c’est qui ça?
  • C’est un nom fictif.
  • Nom fictif de qui?
  • De monsieur Rose.
  • Lequel?
  • Paul.
  • Paul Rose?
  • Jacques Rose m’a conduit sur la rue Armstrong au 5630. Là, il y avait son frère, Paul, Francis Simard.  Jacques et Francis sont allés spoter la maison de monsieur Laporte sur la rue Robitaille.  Ils sont revenus pour nous dire que monsieur Laporte était bel et bien là.  Une heure ou deux après, je suis retourné sur la rue Robitaille avec Jacques pour savoir si monsieur Laporte était encore là et, son auto étant là, nous avons convenu qu’il était là.  Par la suite nous sommes revenus à la maison pour écouter la conférence de monsieur Choquette[2].  Nous sommes partis de la maison sur la rue Armstrong en compagnie de Francis Simard, Jacques Rose, Paul Rose et moi-même.  Nous avons voyagé dans la Chevrolet 67, licence 9J2420.  C’est Jacques Rose qui conduisait.  Nous avions en notre possession deux fusils M-1 dont vous me montrez présentement.  C’est bien ça.

Les deux M-1, l’une munie d’une corde blanche et l’autre d’une courroie de cuir noir furent déposées en preuve.

  • Vous avez dit que vous étiez en possession de deux M-1?
  • Oui.
  • Qu’on vous a montrés?
  • Je les reconnais, une à une corde blanche, c’est moi qui ai fait le nœud…
  • Vous avez fait le nœud, oui?
  • … puis l’autre il y a une strap de cuir noir que j’ai mis après. C’est une strap de boîtier de longue-vue.  Je dois dire que j’ai même réparé une poignée loose, je l’avais défait pour la resserrer.  Je continue donc à vous dire que Jacques Rose conduisait le char.  Nous avons quitté la rue Armstrong après la conférence de presse du ministre Choquette.  Moi j’étais assis en avant à droite, Paul Rose était assis à droite en arrière de moi, Francis Simard en arrière à gauche.  Les armes étaient dans l’auto.  On avait un douze automatique tronçonné ou chopé en-dessous du siège avant; il y avait deux M-1, ceux que j’identifie.  Ils étaient par terre pour que l’on puisse les prendre par en arrière.  Nous sommes arrêtés sur la route 9 devant un restaurant, on a téléphoné chez monsieur Laporte.  C’est Jacques qui a appelé.  Il nous a dit que madame Laporte avait répondu que monsieur Laporte venait de sortir dehors.  Immédiatement après on s’est rendu sur la rue Robitaille.  Monsieur Laporte traversait la rue pour attraper le ballon, il jouait avec un jeune.  On s’est arrêté.  Paul est sorti avec le M-1.  En même temps je suis sorti, je l’ai attrapé par le bras – je parle de monsieur Laporte.  Il n’a pas offert de résistance et je l’ai attiré vers l’auto où je l’ai poussé.  Après ça, on est rembarqué et puis on est parti.  Je crois que nous avons pris la rue Tiffin, on a débouché sur le boulevard Taschereau.  Monsieur Laporte était couché dans le fond entre les deux sièges.  Il y avait un coat par terre et nous en avions mis un par-dessus.  Il s’agissait d’un trench, il y en avait deux blancs et deux foncés.  En arrivant sur le boulevard Taschereau on a fait descendre Francis Simard pour aller porter le communiqué.  Nous avons continué toujours sur le boulevard Taschereau pour rejoindre la route 9 et se rendre au rond-point – c’est à Saint-Hubert.  En traversant la voie ferrée nous avons croisé une auto-patrouille de la police de Saint-Hubert.  Nous avons traversé la base pour arriver sur la rue Armstrong.  C’est moi qui a ouvert la porte du garage, nous sommes entrés dans le garage et nous avons fait passer monsieur Laporte du garage dans la maison.  Je dois vous dire que nous avions pratiqué une ouverture dans la maison du garage à une chambre.  Nous avions enlevé une feuille de donnacona [?] noire.  Avant de faire entrer monsieur Laporte dans la maison nous avions bandé ses yeux avec des Kleenex et du tape vert par-dessus.  C’était un tape environ deux pouces de large.  D’ailleurs, vous avez dû en trouver dans les poubelles sur la rue Armstrong.  Là, on l’a fait coucher sur un lit dans la chambre de droite au fond en entrant.  C’était proche de la toilette.  Nous l’avons menotté de deux paires de menottes, menottes raboutées, dont un bout au poignet et l’autre bout à la base du lit.  Nous avons fait une surveillance sur trois chiffres [shift] changeant de surveillant.  Toute la nuit il avait les yeux bandés vu que l’on ne savait pas comment il réagirait.  Monsieur Laporte a déjeuné le matin.  Il a mangé une [sic] sandwich au jambon et un thé.  Le midi, le dimanche, le 11 octobre, il n’y avait plus rien à manger, seulement du pain et du beurre.  Je lui ai fait une beurrée de beurre puis il restait aussi une tranche de fromage.  De temps en temps, il demandait du thé.  Il semblait aimer le thé, il n’aimait pas le café.  Je ne me rappelle pas du tout ce qui s’est passé au point de vue communiqués ces jours-là car Paul Rose voyageait souvent en taxi.  Il téléphonait et d’autres fois il partait en taxi.  Francis Simard a dû revenir le mardi ou le mercredi tandis que Paul Rose qui était parti le mercredi le 14 octobre n’est pas revenu car il nous a dit qu’il avait été suivi deux jours de temps.  Francis ou Paul écrivaient à la main pour ensuite être écrit au type.  C’était surtout Paul quand il y était là ou encore Francis ou Jacques.  Dans la maison nous avions deux clavigraphes sur la table de la cuisine, un gros et un petit.  Quant à Paul Rose, depuis qu’il s’était senti suivi, il n’est pas … il n’est pas revenu.  Vendredi ou plutôt mercredi ou jeudi il y a eu une descente près de la maison.  C’était … c’était la police.  Monsieur Laporte commençait à être nerveux, il avait vu ce qui s’était passé ou plutôt s’était aperçu.  Nous autres aussi on était nerveux.  Le vendredi, le 16 octobre 70, la fameuse journée arrive.  Vers 16h30 on écoutait les nouvelles.  Moi, Francis et Jacques nous écoutions les nouvelles et monsieur Laporte était attaché avec une chaîne ou une laisse, on peut dire une laisse à chien, et après les deux menottes et le lit. Tout d’un coup on a entendu un bruit de vitres cassées.  Ça venait de la chambre de monsieur Laporte.  Jacques s’est précipité car monsieur Laporte s’était lancé au travers du châssis dans sa chambre de détention.  Il s’était lancé par le châssis en haut, au bas il y avait un mousquetaire, … un[e] moustiquaire.  Monsieur Laporte saignait aux poignets, pour commencer au gauche, une entaille assez profonde, à la base du pouce il était coupé en cercle.  Il avait une coupure sur la poitrine droite.  Il saignait beaucoup du poignet gauche.  Il voulait aller à l’hôpital.  Nous lui avons fait tous les trois des garrots aux poignets c’est-à-dire aux deux pour arrêter le sang.  On lui a dit que ce n’était pas le moment pour aller à l’hôpital vu les patrouilles.  Par la suite on a fait, j’ai fait des pansements.  Il était dans le salon.  J’ai lavé ses blessures dans la toilette.  Nous avons lavé ses blessures dans la toilette.  Nous avons bandé ses blessures.  Ensuite il fallait avertir Paul Rose.  Jacques m’a dit de me rendre dans le bout de Berri et Demontigny où je rencontrerais Paul Rose.  À la noirceur, vers les 18h30, je suis parti.  J’ai pris l’autobus 8 de Chambly Transport à la base de Saint-Hubert jusqu’à la station de métro de Longueuil.  Je prends le métro et je me rends sur la rue en bas de la côte non loin de CJMS.  J’ai rencontré Paul Rose.  Je lui raconte ce qui s’est passé.  Il m’a dit que c’était impossible d’y aller.  Il a téléphoné, il m’a dit : « Va à une adresse à Montréal », chez une famille dont je ne peux vous dévoiler le nom.  Là, j’ai resté environ dix jours.  Je n’ai pas eu de nouvelles mais quelqu’un a téléphoné là pour me dire que la police me cherchait, qu’ils avaient été voir ma sœur qui demeure en concubinage avec Jean Magnee [Magny?] de Longueuil.  Je suis parti de là pour aller rester chez Colette Therrien, non loin du Musée de Cire.  Jacques m’avait donné cette adresse le vendredi que je suis parti.  Il y avait Colette Therrien, Francine Belisle et Richard Therrien.  Ils savaient que la police me recherchait.  Richard a parlé, m’a parlé de l’enlèvement.  Je lui ai raconté que nous avions enlevé monsieur Laporte.  Les deux filles le savaient également.  C’est … c’est … ce sont eux qui payaient la chambre et le manger.  Je demeurais dans la maison.  Je suis demeuré là jusqu’à ce que la police m’arrête.
  • Monsieur Lortie, pouvez-vous nous dire comment monsieur Laporte était vêtu alors qu’il a été enlevé?
  • Il avait une chemise blanche avec des barres vertes dedans, c’était du vert pâle, puis il portait des pantalons foncés, des bas bruns ou … bruns ou noirs puis des souliers, je ne me rappelle pas de la couleur.
  • Je vous montre une paire de pantalons …
  • Je la reconnais.
  • … qui a été cotée 4. C’est bien les pantalons.  Les bas?
  • Les bas, je ne les reconnais pas.
  • Les bas vous ne les reconnaissez pas. Les souliers?
  • Les souliers, non, non.
  • Vous ne les reconnaissez pas?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Je vous montre un chandail?
  • C’est un chandail que je lui ai passé après qu’il ait, qu’il ait enlevé sa chemise. Sa chemise était tachée de sang, alors …
  • Ça, c’est après l’incident de la fenêtre?
  • Oui.
  • Vous lui avez passé, c’est vous-même qui lui avez passé ça?
  • Oui.
  • Vous le reconnaissez?
  • Tout de suite après que j’ai eu nettoyé ses plaies.
  • Où est-ce que vous l’avez pris ce chandail-là?
  • C’est un chandail qui était dans la maison. Je ne sais pas à qui.  Ça peut appartenir à … il est assez grand, à Paul ou à Jacques.  Ça appartenait plutôt à tout le monde.
  • Qu’est-ce qu’il y avait dans ses poches, là?
  • Dans ses poches, il y avait un porte-cartes de crédit avec toute une série de cartes de crédit puis une carte d’identification du gouvernement du Québec.
  • Est-ce qu’il y avait de l’argent?
  • Il avait une soixantaine de dollars environ.
  • Est-ce qu’il avait une montre?
  • Oui, il avait une montre électrique.
  • Est-ce que vous en avez parlé de la montre?
  • Oui, il m’avait dit que la pile elle durait un an, en passant.
  • Comment est-ce que monsieur Laporte était habillé quand il s’est lancé à travers la fenêtre?
  • Il avait sa chemise, il était en semelles de bas, il avait sa chemise, ses pantalons, il était en semelles de bas.
  • Qu’est-ce que vous avez fait à ce moment-là?
  • Bien, Jacques s’est précipité pour le retirer parce qu’il était sorti au moins jusqu’ici.
  • Quand vous dites « jusqu’ici », ça veut dire où?, demanda le coroner pour que les notes sténographiques soient plus précises.
  • Ça veut dire …
  • En bas des épaules?
  • Il avait la tête puis les épaules sorties. Bien, ça je ne l’ai pas vu mais, d’après sa coupure qu’il avait ici, j’ai convenu qu’il ne pouvait pas aller plus loin.
  • Comment a-t-il fait?, reprit Me Ducros. Il était toujours menotté quand il s’est jeté?
  • C’est-à-dire qu’il a réussi à démancher la chaîne.
  • La laisse?
  • Parce que je l’avais … une chaîne que j’avais mis[e] la veille pour qu’il se sente plus … pour qu’il puisse bouger un peu plus.  Il commençait à … je veux dire, il n’aimait pas bien ça rester sans bouger.  C’est un gars qui bougeait beaucoup.
  • Maintenant, à l’occasion vous deviez le …?
  • Oui, on lui faisait prendre une marche de temps en temps puis quand on le faisait manger on lui enlevait son bandeau.
  • Une marche à l’extérieur ou à l’intérieur?
  • À l’intérieur.
  • Vous enleviez son bandeau juste quand?
  • Pour le faire manger puis quand il demandait, des fois il disait « j’ai mal aux yeux », ça fait que …
  • Comment monsieur Laporte faisait pour préparer ses communiqués?
  • Il les écrivait puis c’est lui qui les a préparés. Les lettres qu’il a envoyées ça ne lui a pas été soufflé, excepté un mot, il était question de … pour le FLQ qu’ils s’attaquent à toutes les … c’était écrit comme ça, s’attaqueront à toutes les autres classes de la société, ce qui n’était pas … ce qui n’était pas exact.
  • Ça, vous lui avez fait enlever ça?
  • Il a barré ce mot-là puis il a écrit « d’autres classes ».
  • Là, monsieur Laporte, si je comprends bien, il est pas mal blessé? Il saigne?
  • Oui, il a perdu au moins une demi-pinte de sang.
  • Qui est-ce qui s’est occupé de le …?
  • C’est moi.
  • C’est vous. Vous ou d’autres?
  • Vous voulez dire …
  • Vous seul ou vous avec d’autres?
  • Avec d’autres, avec d’autres on a fait les garrots puis les pansements et j’ai lavé ses blessures moi-même.
  • Les autres c’était qui ça?
  • Il y avait Francis Simard, puis Jacques Rose.
  • Quand vous avez enlevé, là, monsieur Laporte, vous étiez les quatre que vous avez mentionnés. Vous étiez habillés de quelle façon et déguisés de quelle façon?
  • Il y avait deux trench blancs et deux trench foncés. Puis Jacques, il avait une perruque.
  • Jacques Rose, ça?
  • Il avait une perruque grise, style playboy, un peu par-dessus les oreilles, Francis également mais en plus il avait une moustache, une fausse moustache.  Puis Paul, il avait une perruque blonde, une perruque d’homme avec des cheveux blonds.
  • Puis vous?
  • Moi j’avais une casquette de l’armée avec une toile en arrière puis j’avais fait des trous pour les yeux.
  • Où est-ce que vous avez fait, préparé tout ça, là, où est-ce que vous vous êtes maquillés?
  • À la maison.
  • La maison …?
  • Sur la rue Armstrong.
  • Et les M-1 que vous avez identifiés dont vous vous êtes servi lors de l’enlèvement pouvez-vous dire si vous savez où vous vous êtes procurés ces carabines?
  • Personnellement, je ne les ai pas achetées mais ça a dû être acheté dans le bas de la ville sur la rue Notre-Dame, dans un pawn shop, dans les surplus de l’armée.
  • Mais vous personnellement, vous ne le savez pas?, questionna le coroner.
  • Je ne sais pas quel endroit exactement.
  • Et ça faisait combien de temps que vous les aviez ces deux M-1?, poursuivit Me Ducros.
  • C’était tout récemment, je pense, mais je ne sais pas combien de jours, combien de jours que ça faisait qu’ils étaient là.
  • Et les menottes dont vous vous êtes servi pour monsieur Laporte, pour le menotter à son lit, savez-vous qui les a achetées et où?
  • C’est moi. Je les ai achetées au 900 quelque chose rue Notre-Dame.  J’en avais acheté quatre paires.
  • Ouest ou est?, intervint encore le coroner Trahan.
  • Sur la rue Notre-Dame.
  • Ouest ou est?
  • Je pense que c’est ouest.
  • Monsieur Lortie, reprit Me Ducros, l’argent qui servait à payer la nourriture, entre autres les poulets B-B-Q, où est-ce que vous aviez pris ça cet argent-là?
  • C’était de l’argent de monsieur Laporte, qu’il nous avait offert lui-même parce qu’on n’était pas bien, bien argenté.
  • Monsieur Lortie, monsieur Rose, lui, la dernière fois que … Paul Rose, la dernière fois que vous l’avez vu voulez-vous nous dire s’il était, s’il ressemblait à la photo que vous avez identifié ou s’il y a des changements?
  • Il était rasé puis il était plutôt peigné ou les cheveux plus courts.
  • Vous rappelez-vous si vous avez laissé du linge, vous, quand vous êtes …?
  • Oui.
  • …parti de la rue Armstrong?
  • Une veste de suède brune.
  • Monsieur Laporte est-ce qu’il avait quelque chose dans le cou?
  • Il avait une chaînette avec une médaille de couleur or, une médaille ovale ou ronde.

Me Ducros lui présenta alors la chaînette et après que Lortie l’eut identifié, on la déposa en preuve sous la cote 2.

  • Les M-1, lors de l’enlèvement, est-ce qu’elles étaient chargées?
  • Oui, il y avait deux magazines [chargeurs] de trente balles dans les M-1 puis il y avait, il y en avait cinq ou six de réserve, des gros de trente balles également, puis il y en avait deux autres de quinze balles dont il y en avait un qui était vide.
  • Quand monsieur Laporte s’est précipité et a brisé la vitre de la chambre où il était détenu …?
  • Oui.
  • … est-ce que quelqu’un a ramassé les débris de vitre ou a lavé la vitre brisée?
  • Tout ce que je sais c’est que Francis il a fait le tour de la maison pour aller ramasser l’oreiller. Après ça …
  • Pour aller ramasser…?
  • L’oreiller. Il a lancé l’oreiller.
  • Alors, monsieur Laporte vous avez dit qu’il avait perdu pas mal de sang?
  • Au moins une demi-pinte de sang.
  • À part la Chevrolet, là, que vous avez mentionnée, là, est-ce que vous vous êtes servi d’autres voitures sur la rue Armstrong à l’occasion de ces agissements-là?
  • Il y avait une Chevelle ou Chevy II 62, sur un nom fictif dont je ne me rappelle pas du tout.
  • De quelle couleur?
  • Il était blanc, licence du Québec, puis l’auto Jacques s’en est servie une fois pour aller chercher de la nourriture.
  • Est-ce que vous êtes membre du Front de Libération du Québec?
  • Oui.
  • Est-ce que les autres l’étaient à votre connaissance?
  • Est-ce que Paul Rose était un membre du Front de Libération du Québec?
  • Il l’est devenu.
  • Jacques Rose?
  • Oui, également.
  • Francis Simard?
  • Également.
  • Vous faisiez partie de quelle cellule?
  • La cellule Chénier.
  • Qu’est-ce que voulait faire la cellule Chénier en enlevant Laporte?
  • Appuyer la cellule de Libération pour faire libérer les 24 prisonniers politiques.
  • Appuyer l’autre cellule?
  • Oui.
  • La cellule de monsieur Cross?
  • Oui.
  • Les tourniquets, les garrots c’est vous qui les avez faits?
  • On l’a fait à trois.
  • Vous l’avez fait à trois. De quelle façon avez-vous fait ça?  Pouvez-vous nous donner les détails, la position, combien de temps?
  • On les a serrés assez, même que … qu’on ne voulait pas le serrer trop, trop, mais il disait qu’il fallait qu’on le serre parce qu’il saignait, il disait : « envoie, serre, ça ne fait pas mal. Je vais te le dire si ça fait mal ».
  • C’est monsieur Laporte qui disait ça?
  • Oui.
  • Tous les trois vous les avez serrés. Vous avez serré ça pendant combien de temps?
  • Bien, le temps qu’il a fallu pour que le sang se coagule et puis après ça, moi, je suis parti aux environs de 18h30.
  • Vous, vous êtes parti pour aller voir Paul Rose?
  • Ça fait que je ne suis pas au courant de ce qui s’est passé après.
  • Est-ce que vous connaissez un monsieur Marc Carbonneau?
  • J’en ai bien entendu parler mais je ne l’ai pas vu personnellement.
  • Vous ne l’avez jamais vu personnellement?
  • Non.
  • Est-ce que vous lui avez parlé personnellement au téléphone pendant cette période-là?
  • Carbonneau, non. Il n’est pas … à ma connaissance … s’il y a eu communication avec lui ce n’est pas moi qui l’ai fait.
  • Est-ce que les autres membres qui étaient avec vous, là, Rose, Jacques, Paul, Paul et Jacques Rose et Simard vous ont fait rapport qu’ils parlaient à Marc Carbonneau?
  • Qu’ils quoi…?
  • Qu’ils avaient communiqué avec Marc …?
  • Non.
  • Vous avez dit que vous en aviez discuté de cet enlèvement-là dans les jours précédents. C’est ça?
  • Hum, hum.
  • Et ces discussions c’était quoi exactement?
  • Bien, vous voulez dire …
  • Que vous aviez décidé d’enlever monsieur Laporte?
  • Pas nécessairement, je veux dire, on savait où il demeurait, on était déjà passé par là, on avait remarqué que c’était écrit « Pierre Laporte – Avocat » sur la devanture de la maison.
  • Avez-vous pensé d’enlever d’autres personnes?
  • Il n’avait pas été convenu, je veux dire, il n’y avait pas de noms qui étaient sortis.
  • Monsieur Lortie, ce matin je comprends que vous vous êtes promené. Voulez-vous dire ce que vous avez fait ce matin?
  • On a refait le trajet de l’enlèvement.
  • Vous avez … avec les policiers?
  • Hum, hum.
  • Vous êtes allé, vous avez tout refait le trajet de l’enlèvement, vous avez indiqué aux policiers tous les lieux dont vous avez parlé?
  • Oui.
  • Le trajet que vous avez fait ce matin c’est après votre déclaration, ça?
  • Oui.
  • Quels policiers vous accompagnaient?
  • Un dénommé Bellemare ici présent, puis le sergent Ste-Marie.
  • Le voyez-vous quelque part?
  • Oui.
  • Vous êtes allé avec eux leur indiquer ce matin après votre déclaration tout le trajet dont vous avez parlé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes entré dans la maison?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez indiqué où monsieur Laporte était détenu, la vitre?
  • Oui.

Me Ducros lui fit ensuite identifier la montre de Laporte, qui fut déposée sous la cote 14, puis un étui à lunettes et des lunettes, dont un verre était brisé.  Et aussi un étui pour cartes de crédit.

  • Qu’est-ce que vous avez fait avec les cartes de crédit qui se trouvaient dans ce …?, commença Me Ducros.
  • On s’en est servi pour … en envoyant des communiqués pour …
  • Des communiqués que vous avez envoyés?
  • Oui.
  • Comment alliez-vous les porter ces communiqués-là?
  • Bien, les premiers jours ça s’est fait en taxi.
  • Qui est-ce qui allait les porter?
  • Surtout Paul.
  • Vous, est-ce que vous en avez porté?
  • Non.
  • Les cartes c’est Paul qui les apportait aussi en même temps.  C’est ça?
  • C’est ça.
  • Quand vous appeliez les stations de radio …?
  • Oui.
  • …vous faisiez ça de où? Qui est-ce qui appelait?
  • N’importe où, n’importe quand.
  • Et qui appelait?
  • C’est la personne qui allait porter les communiqués.
  • Vous, personnellement, en avez-vous fait des appels?, demanda le coroner.
  • Non.
  • Vous n’étiez pas… il n’y en a pas eu d’appel qui a été fait de la rue Armstrong?
  • Non.
  • Monsieur Lortie, avez-vous d’autre chose que vous aimeriez ajouter?
  • Je crois que c’est tout.

Alors qu’on croyait le témoignage de Lortie terminé, le coroner suggéra à Me Ducros de lui montrer les bandages déposés en preuve sous les cotes P-7 et P-8.  Lortie reconnu en P-8 l’un des bandages ayant servi à panser les blessures de Laporte.  « C’est un drap qu’on a déchiré », dira-t-il.

  • Le bleu, c’est un drap?
  • Oui, il y avait des petites serviettes mais c’est resté là-bas.
  • Le reste, ça se trouve à être dans l’appar … dans la maison rue Armstrong. Puis le contenu de l’enveloppe numéro 7 (P-7) voulez-vous me dire si …?
  • Ça, non.
  • Vous ne savez pas ce que c’est?
  • Non, je ne sais pas.
  • Vous ne reconnaissez pas du tout. Vous pouvez regarder?
  • Je ne m’étais pas servi de ça.
  • Alors, conclut le coroner, vous, vous êtes parti le vendredi soir?
  • Le vendredi aux environs de … à la nuit tombante, aux environs de 18h30.
  • Et vous n’avez pas retourné là?
  • Non.

Ainsi prit fin le témoignage de Bernard Lortie, qui, en quelque sorte, venait de mettre la table quant aux faits réels de cette affaire.  Ce n’était pas encore le procès, évidemment, mais il venait tout de même de témoigner contre ses complices.  Malheureusement, comme il n’était pas présent le jour du meurtre, il ne pouvait apporter aucune précision quant aux événements du 17 octobre 1970.

Quant à savoir s’il disait la vérité sur toute la ligne, valait mieux attendre la suite des choses.  Comme l’avait précisé le coroner Trahan dès l’ouverture de son enquête, il fallait attendre la fin et le dépôt de toutes les preuves avant de juger d’une affaire.

Après le départ de Lortie, le coroner ajourna les audiences jusqu’à 14h00 pour permettre à tout le monde d’aller casser la croûte.


[1] Cette photo est absente du dossier judiciaire consulté à BAnQ Montréal en 2017.

[2] À cet endroit précis des transcriptions sténographiques, on voit la phrase « Immédiatement on est allé l’enlever », mais cette dernière a été biffée au stylo par une personne non identifiée.  Est-ce les correctifs apportés par le sténographe lui-même?  En effet, on constate plusieurs erreurs d’omission dans ces transcriptions ainsi que des notes correctrices apportées à la main.

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