Octobre 70: La mère des frères Rose (23)

7 novembre 1970

En après-midi, les audiences reprirent, cette fois avec le témoignage du Dr Jean Hould, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  Son apparition fut assez brève car on lui demanda seulement s’il corroborait le témoignage de son collègue, le Dr Valcourt.  Une fois la chose faite, on le remercia et le Dr Hould put retourner à ses occupations.

On appela alors Yvon Prévost, médecin qui avait vu le corps de Laporte dans la nuit du 17 au 18 octobre près du hangar no. 12 de la base militaire de Saint-Hubert.  Étant donné qu’il était présent le matin même pour entendre le témoignage du Dr Valcourt, lui aussi fut en mesure de corroborer ses explications, ce qui permettait à tout le monde de sauver du temps.

Le témoin suivant, Michel Therrien, était lui aussi médecin.  Vers 1h00 dans la nuit du 18 octobre 1970, il avait vu le cadavre.  Point sans doute important pour défaire certaines théories loufoques mises en place par des conspirationnistes, soulignons que les docteurs Prévost et Therrien ne se connaissaient pas.

  • Je l’ai vu [le cadavre] après le docteur Prévost. Quand je l’ai constaté le docteur Prévost était à côté de moi mais je n’étais pas au courant qu’il était médecin à ce moment-là.
  • Vous n’étiez pas au courant qu’il était médecin, répéta Me Jacques Ducros. Vous étiez deux médecins et vous ne vous connaissiez pas?
  • Du tout.
  • Vous avez entendu le témoignage du Dr Valcourt, du Dr Hould et du Dr Prévost. Alors, je vous demande : est-ce que vous avez quelque chose que vous aimeriez ajouter ou retrancher à ces témoignages?
  • Non, monsieur.
  • Vous êtes parfaitement d’accord sur les conclusions qui ont été prononcées par ces trois médecins?
  • Parfaitement d’accord.

Avant de le remercier, le coroner Trahan eut une dernière question pour lui.

  • Juste une question, docteur. Quand vous êtes arrivé sur les lieux, vous, est-ce que vous pouvez nous dire quelle était la rigidité cadavérique?
  • Elle n’était certainement pas tellement avancée puisque j’ai, avant de constater qu’il avait des bandages autour des poignets, j’ai voulu prendre le bras qui était au-dessus de la tête, le bras droit, et j’ai pu le bouger sans effort exagéré. Je ne peux pas apprécier le degré de rigidité à ce moment-là mais il n’était certainement pas rigide très avancé.

Le témoin suivant fut Rosa Rose, la mère des frères Rose.

  • Votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Maîtresse de maison, mais je travaille le soir.
  • Votre adresse?
  • 1360 Beauchamp.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger.  Le public pourrait-il apprendre des détails croustillants de la bouche de la mère des principaux suspects?

  • Madame Rose, est-ce que vous êtes mariée?
  • Oui, monsieur.

Le coroner lui donna la protection de la Cour tout en lui expliquant que, pour pouvoir en bénéficier, elle devait dire la vérité.

  • Alors, madame Rose, reprit Me Fortier, depuis combien de temps êtes-vous mariée?
  • 28 ans, je crois, 29.
  • Est-ce que votre mari vit encore?
  • Oui.
  • Quel est son nom?
  • Paul Rose, Jean-Paul Rose.
  • Jean-Paul Rose. Est-ce que vous avez eu des enfants, madame Rose?
  • Oui, cinq, sept.
  • Vous avez eu sept enfants. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît les nommer et donner leur âge au coroner?
  • Paul, Lise … Voulez-vous que je donne l’âge à mesure?
  • S’il vous plaît, puis?
  • Paul, 27 ans; Lise, 24 ou 25, je pense, 25; Jacques, 23; Suzanne, 17; Claire, 11.

Sur la photo cotée 9 elle identifia son fils Paul et sur la photo no. 11 elle y reconnut facilement Jacques.  C’est ensuite que Me Fortier lui montra une photo de Bernard Lortie.

  • Oui, c’est Ben, dit-elle.
  • Pardon?
  • C’est Ben. Il est venu manger chez nous déjà.
  • Ben, ça c’est … Est-ce que vous savez son nom?
  • Je ne le savais pas son deuxième nom. Maintenant ils l’ont dit sur les journaux, c’est Bob…
  • Ben Lortie?
  • … Ben, Ben Lortie.
  • Bernard Lortie?
  • Oui.
  • Vous le connaissez ce monsieur-là?
  • Je l’ai vu parce qu’il est venu manger déjà chez nous avec mon fils.

Cette dernière photo fut déposée sous la cote 17.  Sur une autre photo, elle reconnut facilement Francis Simard.

  • Maintenant, monsieur Simard, Francis Simard, et puis Ben Lortie il y a combien de temps que vous les avez rencontrés?
  • Ben ça fait longtemps mais Francis j’ai été faire un voyage avec eux autres il n’y a pas longtemps, avec mes deux fils et puis Francis.
  • Ce voyage-là que vous avez fait avec Paul, Jacques et Francis Simard quand est-ce qu’il a pris place?
  • Là, je ne peux pas dire la date exacte. Je crois que c’est … en tout vas c’est un jeudi.
  • Oui, mais est-ce que c’est récemment?
  • Oui, avant, j’ai été quinze jours partie en tout cas.
  • Est-ce que c’est au mois de septembre 1970?
  • En tous les cas, oui, oui, oui.
  • Est-ce que ce pourrait être le 23 septembre 1970, environ?
  • C’est un jeudi, ça?
  • Oui.
  • Oui, bien, c’est ça.
  • Je vais vous montrer ici un calendrier.
  • C’est parce que les dates, je ne suis pas très, très bonne. Je sais que c’est un jeudi soir.  On est parti vers 18h30, alentour de ça.

Le coroner les corrigea en disant que si c’était réellement un jeudi soir, ce ne pouvait être un 23 mais plutôt un 24.

  • Ça serait le 24, oui, confirma Me Fortier. Alors, je vais rappeler à madame Rose que le 21, vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année vous avez signé une déclaration, n’est-ce pas?
  • Oui.

Me Fortier lui présenta alors le document en question et Mme Rose confirma qu’il s’agissait bien de la déclaration qu’elle avait faite à la police.  Elle y reconnut également sa signature.

  • Ça c’est une déclaration que vous avez fait librement et volontairement aux officiers de police qui vous ont interrogé?
  • Oui, oui.
  • Alors, est-ce que vous … Je lis ici que le 23 septembre 1970 vous seriez partie en voyage avec Paul …
  • Jacques.
  • … Jacques et puis Francis Simard?
  • C’est ça.
  • Alors, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît, nous expliquer les circonstances de ce voyage-là? Comment est-ce que vous en êtes venue à aller faire un voyage avec vos fils?
  • Mes fils sont venus chez nous, ils m’ont demandé si je voulais aller … avant ils avaient reçu, Jacques avait reçu un chèque de 600$ de, vous savez, comment qu’ils appellent ça, du CN. En tout cas, qu’est-ce qu’il a payé durant tant d’années qu’il avait travaillé, là.  C’est comme …
  • Il avait reçu un chèque de 600$?
  • Oui, de 600$, et puis c’est moi qui a été l’échanger à la Caisse Populaire puis ils m’ont demandé si je voulais aller avec eux autres. Ils voulaient s’en aller aux États-Unis tous les deux.  Ils ne m’ont pas parlé de Francis Simard pour le moment.
  • Alors, qui est-ce qui devait être du voyage?
  • Paul, Jacques, et puis Francis ils ne m’en ont pas parlé. Après j’ai vu Francis quand on a été se rencontrer pour s’en aller.
  • Alors, quand vous vous êtes rencontrés pour partir, là, où est-ce que cette réunion…?
  • Chez ma fille.
  • Excusez-moi. Laissez-moi finir ma question.  Où est-ce que cette réunion-là a eu lieu?
  • Pas une réunion.
  • Où est-ce que la rencontre a eu lieu?
  • Bien, ils m’ont attendue chez ma fille et puis moi j’ai monté…
  • Ça c’est quelle fille, ça, madame?
  • C’est Lise.
  • C’est votre fille, Lise Rose?
  • Oui.
  • Alors, vous vous êtes rendue chez votre fille?
  • Oui, et puis ils m’attendaient. Moi j’ai monté chez ma fille pour lui dire … parce que ma fille elle mange chez nous tous les soirs, hein, elle vient souper chez nous.
  • Où demeure-t-elle votre fille Lise?
  • Sur la rue Dorion dans Longueuil.
  • Est-ce que vous vous rappelez de l’adresse exacte sur la rue Dorion?
  • Non, je ne sais pas son numéro mais c’est 11, je ne sais pas quoi, là. En tout cas c’est sur la rue Dorion.
  • Alors là, vous vous êtes rendue là chez votre fille Lise. Est-ce que vous étiez seule quand vous y êtes allée ou si vous étiez accompagnée?
  • J’étais avec Lise, j’étais avec Suzanne et j’étais avec Claire.
  • Alors, c’était donc toutes les filles de la famille Rose?
  • Oui, qui s’en allaient chez Lise. Lise soupe chez nous, vous savez.  Elle revient de son ouvrage puis après son ouvrage elle vient souper chez nous tous les soirs, parce qu’elle me donne 25$ par semaine, elle ne reste pas chez nous mais elle vient souper chez nous, ensuite je vais la mener chez elle tous les soirs.  Là j’ai été la mener comme d’habitude parce qu’après je ne voulais pas partir de chez nous parce qu’on ne voulait pas le dire à mon mari tout de suite, il n’aurait peut-être pas aimé…
  • L’idée du voyage?
  • Oui, c’était ça.
  • Alors vous vous êtes rendue chez Lise avec elle?
  • Je me suis rendue chez Lise. Nous autres on est parti avec … il y avait Francis, là, et puis mon garçon a dit « on va emmener Francis mais parles-en pas ».
  • Parlez-en pas?
  • Pour le moment.
  • Ça c’est Francis Simard, hein?
  • Oui.
  • Vos fils Paul et Jacques ont dit « Parlez-en pas qu’on emmène Francis », mais « parlez-en pas » à qui?
  • À personne. Ils ont dit « parles-en pas à personne, on va l’emmener, dis-le pas à papa non plus, ce n’est pas nécessaire qu’il le sache ».
  • Est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de …?
  • Pourquoi qu’ils voulaient, qu’ils s’en allaient? Ils m’ont dit qu’ils s’en allaient…
  • Non, est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de ne pas dévoiler que Francis Simard allait être du voyage?
  • Non, non, j’ai pensé peut-être parce qu’il voulait se sauver de chez eux, je ne sais pas.
  • Aviez-vous raison de croire qu’il voulait se sauver?
  • Ah, peut-être, je ne sais pas. Je sais que c’est un type qui voyageait souvent.
  • Alors là, vous êtes donc rendue chez votre fille Lise et puis le voyage …?
  • Là on a parti.
  • …se prépare?
  • Oui.
  • Dans quelle voiture est-ce que vous êtes partis?
  • Dans mon char.
  • Votre automobile à vous?
  • Oui, oui.
  • Pouvez-vous décrire cette automobile-là?
  • C’est une … c’est jaune, la licence je ne m’en souviens pas.
  • Quelle sorte de voiture est-ce?
  • Valiant
  • Vous êtes partie en voyage le ou vers le 23, 24 septembre 1970?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelque chose sur le toit de la voiture?
  • Non, sur ma voiture à moi?
  • Oui?
  • Non, pas du tout.
  • Est-ce que vous saviez, madame Rose, quel était le but de ce voyage que vos fils entreprenaient aux États-Unis?
  • Mes fils ont dit qu’ils voulaient s’installer là, qu’ils avaient un montant d’argent … parce qu’ils doivent beaucoup vous savez, dans les finances, ces affaires-là, ils voulaient s’en aller.
  • Ils voulaient s’en aller?
  • C’est ce qu’ils m’ont dit. J’étais bien contente qu’ils s’en aillent parce que ça faisait deux ans qu’on était bien inquiète pour eux autres.
  • Alors vous avez accepté d’aller avec eux?
  • Oui, j’étais fière qu’ils se débarrassent de cette vie-là.
  • Alors jusqu’où êtes-vous allés?
  • On a été jusqu’au Texas.
  • Jusqu’au Texas?
  • Oui.
  • Et en cours de route, avant d’arriver au Texas, est-ce qu’ils vous disaient toujours qu’ils voulaient s’en aller pour ne pas revenir?
  • Ils avaient toujours cette idée-là mais seulement … c’est assez dur à dire. Ils ont arrêté à plusieurs places pour s’acheter des revolvers.  Ils voulaient s’acheter chacun un revolver, je leur ai demandé pourquoi.  Ils m’ont dit que là dans cette place-là tous les Américains avaient des revolvers.
  • Alors durant le voyage ils se sont …
  • Non, ils n’en n’ont pas acheté. Personne n’a voulu leur en vendre, j’étais bien contente.  Ils ont arrêté à bien des places pour en acheter.
  • Ils n’ont pas eu de succès?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’est qui est arrivé, madame Rose, qui a causé le retour à un moment donné?
  • Hélas, le retour, s’ils étaient restés là probablement … En tout cas, c’est que quand on était au Texas on a entendu dans la radio qu’il y avait un type qui s’était fait enlever, monsieur Cross.
  • Monsieur Cross … ça, vous avez entendu cela à la radio?
  • Oui, je crois que c’était dans la nuit et là ils ont résolu de s’en venir à toute vitesse et puis là, mon fils Paul a dit : « c’est-tu pas épouvantable, c’est-tu pas fou, des beaux niaiseux… ». Une chose comme cela, ils savent bien que le gouvernement ne pliera pas pour un homme comme cela, voyons donc.  Ça, c’est ça qu’ils ont … ils sont retournés, maintenant ils ont résolu de s’en venir.
  • Durant le voyage, madame Rose, le retour, est-ce qu’en aucun temps ils ont devant vous, soit Francis, Jacques ou Paul, émis des opinions à savoir qui aurait pu enlever monsieur Cross?
  • Ils ont dit que c’était peut-être, mais oubliez pas là je ne veux pas accuser personne, eux autres aussi ont fait des hypothèses comme moi je peux en faire. Ils ont dit que ça pouvait être probablement Jacques, Pierre et Alain, c’est probablement eux autres.
  • Jacques, Pierre et Alain?
  • Peut-être, c’était simplement des hypothèses.
  • Ils n’en ont pas dit plus que cela?
  • Non, ils n’ont pas dit que c’était eux autres mais ils ont dit que ça doit être …
  • Alors vous êtes donc revenus au Québec?
  • Oui, en peu de temps je vous le jure.
  • Est-ce que vous conduisiez presque …
  • Non.
  • Est-ce que vos fils conduisaient …
  • Oui, chacun leur tour.
  • Est-ce que vous étiez en voiture presque 24 heures par jour?
  • Oui, presque toujours, oui.
  • Et quand vous êtes revenus au Québec, quand vous êtes revenus dans la province de Québec qu’est-ce que vous avez fait?
  • On est arrivé à Woolco[1], chez Woolco vers le matin, au petit jour, j’ai été déjeuner avec eux autres, on est allé déjeuner tous les quatre.
  • Vous rappelez-vous de la date à laquelle vous êtes revenus, vous êtes arrivés?
  • Un jeudi aussi.
  • C’était le jeudi après l’enlèvement…?
  • Quinze jours après.
  • Alors, le jeudi après l’enlèvement de monsieur Cross?
  • Oui.
  • Alors, on serait le jeudi 8 octobre 1970?
  • Ça doit. Je n’avais pas regardé…
  • Qu’est-ce que vous avez fait quand vous êtes arrivée?
  • J’avais hâte de retourner chez nous. J’ai été déjeuner … je ne voulais pas déjeuner mais eux autres voulaient déjeuner et puis ensuite eux autres m’ont demandé si je voulais leur passer le char pour qu’ils aillent se chercher une chambre.  On est resté en dedans moi et ma petite fille, ils sont partis avec le char, je ne sais pas s’ils s’en sont trouvé une, en tous les cas Jacques est revenu et il m’a donné 20$ américain, il m’a dit : « Maman, vos springs sont pas mal à terre, vous ferrez réparer vos springs » et puis il m’a fait, il m’a dit ses adieux, bonjour et il est parti.
  • Ça, c’est Jacques?
  • Oui, ça c’est Jacques.
  • Est-ce que vous l’avez revu depuis le 8 octobre, Jacques Rose, votre fils?
  • Ils sont venus un mercredi, un mercredi ils sont venus tous les deux.
  • Est-ce que ce serait …?
  • Ils n’ont pas été longtemps par exemple et puis ils n’avaient pas l’air énervés du tout, rien. Ça n’avait pas l’air qu’ils avaient eu quelque chose de grave.  En tous les cas, ils sont venus, ils se sont pris chacun un coat, un windbreaker [coupe-vent] et puis ils se sont en allés, ils m’ont dit bonjour, ils ont été je pense … ils étaient arrivés dans l’après-midi vers 14h00, 14h30, peut-être 15h00.  Je ne peux pas vous dire au juste mais ils n’ont pas soupé chez nous, ils sont partis.
  • Ils étaient seuls, Paul et Jacques?
  • Oui, seuls.
  • Et ça, c’est le mercredi dans la semaine qui a suivi votre retour des États-Unis?
  • Oui, je le crois, la semaine d’ensuite, je le crois.
  • Mercredi le 14 octobre?
  • Oui, ça doit être cela, je ne peux pas certifier par exemple si c’était mercredi ou jeudi, je ne m’en souviens pas bien, bien, mais dans ces jours-là.
  • Est-ce qu’ils sont arrivés à pied ou en voiture?, demanda le coroner.
  • À pied. Des voitures, je pense qu’ils ne pouvaient plus en avoir parce qu’ils étaient tous les deux … ils ne pouvaient plus avoir de char, ils avaient eu des accidents je pense, quelque chose comme cela.
  • Est-ce que c’est la seule fois, madame Rose, que vous avez vu vos fils?
  • Oui, c’est la dernière fois.
  • Est-ce que vous leur avez parlé au téléphone?
  • Oui, une fois, Paul m’a appelé une fois. Il était chez Mme Venne.
  • Est-ce que vous vous rappelez de la date de cet appel?
  • Non, je ne m’en souviens pas mais je sais qu’il m’a appelée une soirée, il m’a dit : « maman, bonjour, comme[nt] ça va. Il dit « je suis chez Mme Venne ».  Je lui ai dit : « pourquoi tu ne viens pas me voir? ». Il m’a dit : « pas tout de suite, j’irai, ne soyez pas inquiète, ne parlez pas à personne que j’ai appelé ».  C’est cela qu’il m’a dit.
  • Ne parlez pas à personne…?
  • Ne dites pas à personne que j’ai appelé.
  • Est-ce qu’il vous a demandé quelque chose durant cette conversation-là?
  • Non, il m’a dit bonjour, simplement. Il m’a demandé si ça allait bien, c’est tout.
  • Est-ce qu’il vous a donné des nouvelles de Jacques?
  • Non, aucune nouvelle de Jacques, il ne m’a pas donné de nouvelles du tout et Jacques je ne l’ai pas revu, rien depuis le mercredi.
  • Madame Rose, je vous montre ici un gilet qui a été coté plus tôt ce matin comme pièce numéro 3, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît en prendre connaissance et dire au coroner si vous avez déjà vu ce gilet-là?
  • C’est à un de mes fils, c’est-à-dire que les deux portent presque toujours … c’est-à-dire qu’ils changent de linge, ils vivent en gang ça fait qu’ils se prêtent leur linge mais c’est à un de mes fils.
  • Pourquoi dites-vous qu’il appartient à un de vos fils?
  • Parce que je le reconnais, il y a de petites affaires de déchirures quelque part, je ne sais pas où.
  • Prenez votre temps. Regardez le gilet.
  • Bien, vous savez, je pense qu’ils en avaient deux, trois semblables comme cela mais c’est à un de mes fils.
  • Vous êtes certaine que c’est à un de vos fils?
  • Ah! Oui.
  • Est-ce que vous vous rappelez quand vous … est-ce que vous vous rappelez quand ce gilet-là aurait été remis à un de vos fils? Est-ce que c’est durant la période qui a précédé votre voyage au Texas?
  • Non, je crois … c’est que je leur voyais sur le dos des fois … sur eux autres.

En lui montrant à nouveau le gilet, le procureur constata la présence d’un trou dans la manche droite.

  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de constater ce trou durant les journées précédentes et … est-ce que ça vous rappelle quelque chose ce trou-là?
  • C’est un petit trou, bien petit mais … c’est parce que … quand c’est à Jacques ça sent le gaz mais lui ne sent pas tellement, mais je crois que c’est à eux autres.

Le procureur offrit ensuite au témoin de s’asseoir, ce qu’elle accepta.  Il lui montra un couvre-pied qu’elle avait confectionné elle-même.

  • C’est un couvre-pied que j’avais mis sur mon char pour aller reconduire un canot qu’ils étaient venus chercher dans ma cour, un de leurs canots. Pour ne pas grafigner le dessus du char j’avais mis ce couvre-pied-là.
  • C’est un couvre-pied que vous avez donné à vos enfants?
  • Oui.
  • Paul et Jacques?
  • Oui.

Le couvre-pied fut déposé sous la cote 18.  Puis il lui en présenta un autre, qu’elle reconnut aussitôt.

  • C’est moi qui l’ai faite mais cela ça fait longtemps qu’ils l’ont, depuis la Maison du Pêcheur, je leur avais donné.
  • C’était un effet que vous avez donné à Paul et à Jacques?
  • Oui.

Ce deuxième couvre-pied fut déposé en preuve sous la cote 19.  Il lui fit reconnaître un rideau qui sera déposé sous la cote 20.  On lui montra ensuite une paire de bottes, qu’elle identifia comme appartenant à ses enfants.

  • C’est à Paul ou à Jacques, parce qu’ils les mettaient tous les deux individuellement. Ils se prêtaient leurs affaires.

Les bottes furent déposées sous la cote 21 avant de lui montrer un couvre-lit.

  • Non, ce n’est pas à moi, ça. Je n’ai jamais fait cela.  Je n’ai pas de métier [à tisser], moi.  C’est fait au métier.
  • Alors, cela vous ne reconnaissez pas cela?
  • Non, ce n’est pas à moi cela.
  • L’avez-vous déjà vu en possession de vos deux fils?, demanda le coroner.
  • Non, jamais.
  • Est-ce que vous reconnaissez ce qui semble être des serviettes, ici?, reprit Me Fortier.
  • Est-ce que vous êtes capable d’identifier cela?
  • Ça, je regrette mais ce n’est pas à moi.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de donner des taies d’oreiller à vos fils Paul ou Jacques?
  • Ah! Peut-être qu’ils en ont pris, ça se peut des fois parce que des fois ils venaient coucher à la maison mais … quand ils faisaient des voyages en machine des fois, ils prenaient un couvre-pied ou un oreiller.
  • Est-ce que vous pouvez identifier cet oreiller comme étant un oreiller qui vous aurait déjà appartenu?
  • Non, je ne le crois pas. Je ne me souviens pas mais…  Non, non.  Je n’en ai pas eu comme cela, de ce genre-là.
  • Madame Rose, je vous montre encore une fois le gilet que vous avez identifié plus tôt sous la cote numéro 3, est-ce que vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année il y a des policiers qui vous ont montré ce gilet-là et que vous l’avez regardé, vous l’avez senti et vous l’avez identifié positivement comme ayant appartenu à Paul ou à Jacques?
  • Oui, mais j’ai dit que … lui sentait le gaz, hein! Ses affaires à Jacques, mais j’ai dit que je ne pouvais pas dire si c’était à Jacques ou à Paul parce qu’ils en avaient …
  • Ah bon! Mais vous l’avez identifié comme …
  • Comme étant à mes enfants.
  • À soit Paul ou à Jacques?
  • Oui.

La mère des frères Rose fut ensuite remerciée. Son apparition devant le coroner n’avait toujours pas permis d’éclaircir les circonstances de ce mystérieux voyage aux États-Unis.


 

[1] Ancien magasin à grande surface.

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