Octobre 70: Normand Turgeon (30)

         Normand Turgeon, 22 ans, habitait au 6808 Boulevard l’Assomption à Montréal, appartement 410. Il demanda à consulter son avocat, tandis que Me Jacques Ducros s’assurait qu’on lui ait remis une copie de sa déclaration aux policiers.

  • On vous a remis aussi une copie de la déclaration que vous avez faite?, fit Me Ducros.
  • On m’a remis, exactement, une copie de ma déclaration qui a été faite, également, sous menace soit dit en passant, répliqua Turgeon.
  • Est-ce que vous l’avez relue?
  • J’ai relu au complet et dans son intégralité toute la déclaration ici présente.
  • C’est bien votre signature qui est au bas de la déclaration?
  • C’est bien ma signature au bas de la déclaration et c’est également mon écriture.

Tout en expliquant qu’il faisait la grève de la faim depuis six jours, Turgeon demanda à avoir une chaise, ce que Me Fortier lui accorda immédiatement. C’est un policier qui se chargea de répondre à cette demande pour mieux accommoder le témoin. Après avoir consulté son avocat, Normand Turgeon fut disposé à répondre aux questions.

Il fut d’abord question de la demande de protection de la Cour. Étant donné la sensibilité du sujet et le fait que ce point précis risque de soulever des commentaires impertinents, je présente ici l’échange complet.

  • Je crois, Votre Seigneurie, que la loi lui donne la protection sans qu’il le demande, fit Me Mergler.
  • Ça ne fait rien, répondit le coroner. J’aime mieux qu’on le demande. C’est plus normal. C’est comme ça que ça s’est toujours fait. J’aime mieux que ça soit entré dans le témoignage, alors il y a moins de trouble quand tout est écrit que quand ce sont seulement des paroles.  Les paroles s’envolent, les écrits demeurent. Alors de même, les écrits sont là tandis que les paroles on peut les interpréter facilement.  Et comme je n’aime pas que les paroles soient interprétées d’une mauvaise façon on a les écrits et alors il n’y a pas d’interprétation mauvaise.

Une fois que la protection de la Cour fut accordée au jeune témoin, on revint une fois de plus sur sa déclaration et surtout sur le fait qu’il prétendait que celle-ci avait été obtenue sous la contrainte.

  • Est-ce que quelqu’un vous a tenu la main lorsque vous avez …?, demanda Me Fortier.
  • Non, non, j’ai dit des menaces verbales.
  • Est-ce que c’est vous qui avez signé seul cette déclaration?
  • Exactement, comme je l’ai dit, c’est ma signature.

Fortier lui montra ensuite une photo déposée sous la cote 9 et Turgeon y reconnut aussitôt Paul Rose.

  • Depuis combien de temps connaissez-vous Paul Rose?, fit Me Fortier.
  • J’ai connu Paul Rose en juin … pas juin 69, en juillet 69.
  • Où avez-vous connu Paul Rose?
  • À la Maison du Pêcheur à Percé.
  • Est-ce que vous l’avez vu souvent de juin 69 jusqu’à ces derniers mois?
  • Disons que dans la période de septembre à décembre, de septembre à février, fin février, septembre, décembre 69 et de janvier à fin février 70, je n’ai pas vu Paul Rose. J’ai vu Paul Rose peut-être à quatre reprises entre le mois de mars et juin.
  • De cette année?
  • Et à une reprise au début de septembre.
  • Alors, si vous nous indiquiez plus précisément dans quelles circonstances cette année, 1970, vous avez rencontré Paul Rose, où et …?
  • Bien, dans quelles circonstances, je l’ai rencontré peut-être à une reprise à Saint-Hubert ou deux dans des conditions très amicales, en tant qu’individu que je connaissais, que j’avais connu à la Maison du Pêcheur, où il y avait des discussions tout à fait normales, où l’on discutait de la Maison du Pêcheur, où l’on discutait d’un tas d’autres choses. On a pu également voir, j’ai pu également voir Paul Rose à d’autres occasions dont je ne me souviens pas mais je parle entre autres de celle-là, là, à Saint-Hubert.
  • Quand vous parlez de Saint-Hubert, est-ce que vous pourriez être plus précis?
  • Bien, enfin, jusqu’au moment où on m’a mis dans … on m’a appris que c’était sur la rue Armstrong parce que les fois où je suis allé à Saint-Hubert je n’ai jamais remarqué le nom de la rue. Alors, j’ai rencontré monsieur Paul Rose sur la rue Armstrong, au moment où on m’a dit que c’était la rue Armstrong à Saint-Hubert.

Sur la photo cotée 11, Turgeon reconnut Jacques Rose et dira l’avoir connu dans les mêmes circonstances qu’avec Paul Rose.

  • Est-ce que vous avez déjà rencontré Jacques Rose à la maison de la rue Armstrong à Saint-Hubert?
  • J’ai déjà rencontré effectivement cet individu au même endroit.

Me Fortier lui montra la photo 10, que Turgeon identifia comme Francis Simard, qu’il dira avoir connu un peu après Paul Rose. Il l’avait vu à une seule reprise au repaire de la rue Armstrong en 1970. Quant à la personne apparaissant sur la photo 17, il le reconnaîtra comme étant Bernard Lortie.

  • C’est Bernard Lortie, que j’ai connu à Gaspé qui travaillait je ne sais pas trop où, là, dans un restaurant de Percé, il demeurait à Gaspé. Enfin, de là à dire que je le connaissais, disons, je le connaissais de vue et non pas de nom, que j’ai vu par après, disons, à une ou deux reprises avec Paul Rose tout simplement.
  • Est-ce que vous avez déjà vu monsieur Lortie sur la rue Armstrong à Saint-Hubert?
  • À une ou deux reprises j’ai vu monsieur Bernard Lortie à Saint-Hubert, exactement.
  • Quand vous n’étiez pas à Percé, monsieur Turgeon, et que vous étiez dans les environs de Montréal, est-ce qu’il vous est déjà arrivé de demeurer sur le boulevard Rolland-Therrien, au 1148 Boulevard Rolland-Therrien?
  • Il m’est arrivé de demeurer sur le boulevard Rolland-Therrien à quelques reprises.
  • Qui habitait à cet endroit sur le boulevard Rolland-Therrien?
  • Il y avait Jean-Luc Arène, il y avait Lise Balcer, il y avait entre autres au moment … pendant un certain temps, moi, mais disons pas en permanence, il y avait Pierre-Marc Beauchamp qui venait coucher une ou deux fois mais très rarement, et dans les derniers mois c’est-à-dire au mois de septembre il y avait une dénommée Christiane Sauvé.
  • Monsieur Turgeon, vers le 16 août, vers le milieu du mois d’août de cette année, est-ce que vous avez rencontré à Montréal monsieur Jacques Rose?
  • Effectivement, j’ai rencontré monsieur Jacques Rose.
  • Pouvez-vous s’il vous plaît dire à la Cour dans quelles circonstances vous l’avez rencontré?
  • Dans les circonstances suivantes, exactement c’est que monsieur Jacques Rose a téléphoné à la maison et je lui ai fait remarquer que les pneus sur l’auto étaient finis, enfin.
  • Excusez-moi, de quelle auto parlez-vous, là?
  • De la Chevrolet bleue.
  • La Chevrolet bleue?
  • Avec toit de vinyle noir.

Me Fortier lui montra alors les photos 25J et 25K qui représentaient toutes deux la voiture immatriculée 9J2420, c’est-à-dire celle qui avait servi à l’enlèvement de Pierre Laporte et aussi dans laquelle son cadavre a été retrouvé dans la soirée du 17 octobre. Après que le témoin l’eut identifié, Me Fortier lui demanda de continuer de raconter où il en était rendu.

  • À ce moment-là, monsieur Jacques Rose a appelé à la maison et je lui ai fait remarquer que les pneus sur l’auto étaient terminés, que je devais me rendre à Percé dans la soirée. Et c’est à ce moment-là qu’il m’a offert, disons, de me passer des pneus qui n’étaient pas neufs mais en bon état pour me rendre jusqu’à Percé. J’acquiesçai immédiatement vu que mes moyens financiers étaient assez restreints.
  • Alors, comment cet échange, comment et où cet échange de pneus s’est-il fait?
  • Eh bien, Jacques Rose m’avait dit de me rendre au coin de Mont-Royal et St-André, ce que je fis. Et nous changeâmes les pneus à cet endroit sur cette rue au vue et au su de tout le monde.
  • Maintenant, au début de septembre, monsieur Turgeon, est-ce que vous vous êtes rendu à Saint-Hubert sur la rue Armstrong?
  • Effectivement, on s’est rendu à Saint-Hubert sur la rue Armstrong où il y avait Jean-Luc Arène avec moi mais là je ne pourrais pas affirmer de façon certaine, même si ça a été déclaré dans la déclaration, et où on a parlé du phénomène du feu qu’il y avait eu à la Maison du Pêcheur cet été.
  • Est-ce que vous pourriez nous dire qui était à la maison de la rue Armstrong à ce moment-là, quand vous vous y rendez au début de septembre?
  • À ce moment-là, j’avais vu, si je me souviens bien, monsieur Paul Rose, monsieur Jacques Rose et Francis Simard, probablement Bernard mais je n’en suis pas certain.
  • Et vous étiez accompagné de Jean-Luc Arène, n’est-ce pas?
  • J’ai dit probablement, je ne pourrais pas, disons affirmer, comme c’est écrit dans la déclaration. Il y a certains faits de même qui sont …
  • Au meilleur de votre connaissance?
  • Au meilleur de ma connaissance, exactement.
  • Avez-vous, quelques jours après cette rencontre sur la rue Armstrong, fait un voyage aux États-Unis?
  • Quelques jours après c’est-à-dire … c’est-à-dire, quoi, vers le 4 ou le 3, oui, j’ai fait, j’ai effectivement fait un voyage aux États-Unis au volant d’une Oldsmobile 64 où moi et Pierre-Marc Beauchamp on se rendit à Portland, Boston et Hartford.
  • Vous étiez accompagné de Pierre-Marc Beauchamp?
  • Exactement.
  • Si on passait maintenant au début d’octobre, plus exactement le 2 octobre 1970, est-ce que vous avez rencontré Bernard Lortie et si oui dans quelles circonstances?
  • Dans quelles circonstances? Et bien, voilà, nous avions une Renault qui ne nous appartenait pas à ce moment-là que nous avions besoin comme véhicule.
  • « Nous », ça c’est qui?
  • Pierre-Marc Beauchamp et moi. Et nous avions besoin, étant donné l’été que nous avions passé à Percé, et avant d’aller travailler on voulait se rendre aux États-Unis et il fallait remettre cette Renault en question.  Alors on a dit, je cherchai un peu partout Jean-Luc Arène que je ne trouvai point.  Alors je me suis rendu au Boulevard Rolland-Therrien à Longueuil dans le but de le voir. Il n’y était pas. Alors je fis remarquer aux gens qui étaient présents c’est-à-dire Bernard Lortie et Clément Roy et Steve Albert que je cherchais une auto pour me rendre aux États-Unis dans le but de prendre trois jours de vacances.  Et, évidemment, Bernard Lortie m’offrit la Chevrolet noire, eeeuh, bleue avec toit de vinyle.
  • Que vous avez identifiée tout à l’heure?
  • C’est bien ça. Alors nous allâmes, j’ai été avec Bernard Lortie chercher la Chevrolet à Saint-Hubert et de là Bernard est rentré à l’intérieur de la maison chercher la clé.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné à l’intérieur?
  • Je suis rentré et nous sommes sortis immédiatement par après et de là nous nous rendîmes jusqu’à la maison à Longueuil où Pierre-Marc était resté. Et de là nous avons pris l’auto pour nous rendre immédiatement à Saint-Jérôme dans le but évidemment de chercher une autre auto parce que j’avais dit à Bernard Lortie que je lui remettrais son auto le lendemain.
  • La Chevrolet?
  • La Chevrolet en question.
  • Alors, vous êtes monté à Saint-Jérôme avec monsieur Beauchamp?
  • Eaxcetement.
  • Dans la Chevrolet?
  • Exactement.
  • Et là est-ce que vous avez fait marche arrière pour revenir à Longueuil?
  • C’est-à-dire, nous avons pris l’auto pour nous rendre et le lendemain c’est-à-dire à peu près vers une heure ou deux, je suis allé mener la Chevrolet à Saint-Hubert où j’ai mis les clés, les enregistrements dans le coffre à gants.
  • Alors, à ce moment-là, là, si je comprends bien, vous revenez sur la rue Armstrong?
  • Oui, j’y suis allé mener l’auto.
  • Et ça c’est vers le 3 ou le 4 octobre?
  • Peut-être le 2 ou le 3, disons au meilleur de ma connaissance, le ou vers le 2 octobre.
  • Et il n’y a personne à la maison de la rue Armstrong?
  • Il n’y avait personne à la maison à ce moment-là, même pas Bernard Lortie à ce moment-là.
  • Et est-ce que vous laissez la voiture Chevrolet devant la maison ou dans l’entrée du garage?
  • Dans l’entrée du garage, exactement, j’ai laissé l’auto là avec les clés à l’intérieur, tout ça.
  • Et est-ce que lorsque vous ouvrez le coffre à gants est-ce que vous prenez connaissance d’un document qui s’y trouve?
  • J’ai pris connaissance à la dernière minute que c’était Paul Fournier mais je n’ai pas porté attention plus que ça.
  • Vous avez pris connaissance que … excusez-moi?
  • Que le nom de Paul Fournier sur les enregistrements. Je n’ai pas porté attention plus que ça aux papiers, aux clés, parce que je devais partir immédiatement. Alors j’ai laissé l’auto là comme je l’avais dit.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de demander à Bernard Lortie qui était Paul Fournier?
  • Non, je n’ai nullement eu l’occasion de lui demander parce que, étant donné qu’il m’avait passé l’auto à ce moment-là et le lendemain je suis allé la mener, j’ai laissé les enregistrements tout simplement là à l’intérieur et je n’ai pas revu Bernard Lortie par la suite.
  • Est-ce que vous saviez à ce moment-là, monsieur Turgeon, où se trouvaient Paul et Jacques Rose et de même que Francis Simard?
  • Je ne savais pas nullement où se trouvaient ces individus-là.
  • De quelle façon êtes-vous parti de la rue Armstrong après avoir laissé l’automobile?, intervint le coroner Trahan.
  • J’ai pris l’autobus en question, là, qui passe, je ne sais pas, à toutes les demi-heures ou les heures, sur le parcours de Saint-Hubert.
  • Maintenant, poursuivit Me Fortier, lors de cette visite du début octobre sur la rue Armstrong où vous y laissez la Chevrolet est-ce que vous …?
  • Un instant, je m’excuse. J’avais pris à ce moment-là, on avait la Oldsmobile, je m’excuse. On avait mené la Chevrolet en question avec Pierre-Marc.
  • Alors, vous conduisiez chacun une automobile?
  • Oui, exactement.
  • Et vous avez laissé la Chevrolet là et vous vous êtes introduit dans la Oldsmobile pour continuer votre voyage?
  • C’est ça.
  • Bon! Cette journée-là, monsieur Turgeon, quand vous laissez la Chevrolet dans l’entrée du garage de la rue Armstrong après être sorti de la Chevrolet est-ce que vous avez fait quelque chose, est-ce que vous avez regardé à travers une fenêtre?
  • J’ai jeté un coup d’œil effectivement dans le garage où je remarquai je ne sais pas si c’est une Acadian ou une Chevy 64 ou 65, au meilleur de ma connaissance, qui était blanche.
  • Ça, vous l’avez vue dans le garage de la maison de la rue Armstrong?
  • Par le petit carreau de la vitre.

 

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