Octobre 70: Clément Roy (32)

24 novembre 1970

En après-midi, on entendit le témoin Clément Roy, un chômeur de 22 ans qui habitait au 3518 Du Havre, appartement 338. Me Ducros lui montra la photo déposée sous la cote 9 tout en lui demandant d’identifier la personne qui apparaissait sur cette photo.

  • Moi, je n’ai rien à voir avec l’objet de cette enquête puis je n’ai rien à dire ici, répliqua Roy.
  • L’objet de cette …?
  • Je n’ai rien à voir avec l’objet de cette enquête présente puis je n’ai rien à dire ici.
  • Monsieur Roy, l’objet de cette enquête c’est de découvrir les circonstances qui ont entouré la mort de l’honorable Pierre Laporte?
  • Moi je vous dis que je ne sais rien par rapport à ça, que je ne peux rien vous dire là-dessus puis que je ne peux rien vous aider à découvrir, enfin ce que vous voulez découvrir au sujet de la mort de Laporte.
  • Alors, monsieur, intervint le coroner, est-ce que vous avez un avocat?
  • Bernard Mergler, mais je ne crois [pas] qu’il soit ici, je ne le vois pas, enfin.
  • Alors, désirez-vous demander la protection de la loi avant de rendre témoignage comme …?
  • Bien, là, je vous ai dit …
  • … la loi me permet de vous le demander?
  • Je vous ai dit que je n’ai rien à dire là-dessus et je m’en tiens à ça.
  • Monsieur Roy, reprit Me Ducros, je vous redemande une autre fois : est-ce que vous connaissez la personne qui apparaît sur la photo qui a été cotée sous le numéro 9?
  • Non, j’ai dit que je n’avais rien à dire ici puis je m’en tiens à ça.
  • Est-ce que vous connaissez monsieur Paul Rose?
  • C’est inutile de me demander cette question.

Tout en gardant son calme, le coroner expliqua au témoin qu’en vertu de l’article 23 de la loi sur les coroners il était obligé de répondre aux questions. Malheureusement, cela fut insuffisant pour que Roy accepte de collaborer.

  • Je voudrais savoir pourquoi mon avocat n’a pas été avisé que je comparaissais.

Me Gaétan Robert se porta alors volontaire pour conseiller le témoin et le coroner accepta cette alternative. En fait, il accepta également de quitter la salle avec les autres pour laisser Me Robert seul avec Roy

Une fois la discussion terminée, les audiences purent reprendre. Me Robert annonça alors avoir avisé Clément Roy de ses droits et de la situation.  Le coroner accorda ensuite la protection de la Cour mais Roy, malgré le fait d’avoir admis que Me Robert l’avait conseillé, continua de maintenir son silence. Il refusait de collaborer pour des raisons qu’on ignore. Cependant, ce manque de bonne foi est un signe non justifié de rébellion envers la procédure de cette enquête de coroner. Tout ce que cette cour cherchait à éclaircir ce sont les détails entourant le décès de Laporte et non de faire le procès du FLQ.

Après plusieurs refus, le coroner lui servit une explication qui aurait normalement raisonné n’importe quelle personne normale.

  • Mais là ce n’est pas à vous de décider si vous n’avez rien à dire. Nous vous demandons purement et simplement de suivre la loi qui existe, qui nous gouverne, vous comme moi, moi comme vous, et je vous demanderais de bien vouloir nous aider pour le plus grand bien de tout le monde. Parce que nous avons tous la liberté mais seulement il ne faut pas oublier une chose, c’est [que] notre liberté elle arrête au moment où on empiète sur la liberté du voisin. Alors là, à ce moment-ci, par votre refus, vous empiétez peut-être sur la liberté du voisin. Alors je vous demande encore une fois de bien vouloir y penser.  Nous sommes ici pour une tâche bien définie et nous espérons que vous comprendrez très bien le rôle que vous avez à jouer. Et encore une fois, je vous le répète, le témoignage que vous pourrez rendre avec la protection de la loi que je vous ai accordée ne peut absolument pas être contre vous.
  • Je ne vois pas exactement de quelle façon je pourrais empiéter sur la liberté de quelqu’un en refusant de répondre, répliqua Roy.

Décidément, Clément Roy ne comprenait rien à rien, en plus de faire preuve d’un manque de respect envers la société. Cette même société avait le droit de savoir ce qui s’était passé dans une affaire de crime public, qui de surcroît avait coûté la vie à un homme public.

  • Peut-être que par les déclarations que vous faites vous allez aider à faire reconnaître l’innocence d’une autre personne et par le fait que vous ne répondrez pas peut-être qu’une personne qui devrait être libérée ne pourra pas l’être. Alors, c’est dans ce sens-là que je vous explique que votre liberté, en ne voulant pas rendre témoignage, que vous pouvez empiéter sur la liberté du voisin. C’est dans ce sens-là que je dis ça. Parce que la société est composée de diverses cellules. Je comprends que si la société n’était composée de votre cellule, très bien, vous ne pourriez pas causer de tort à d’autre que vous-même mais comme la société est composée de diverses cellules et que vous êtes une des parties de ces cellules, alors il me semble qu’en honnête homme vous devriez vous soumettre aux lois et aider à ce que justice soit rendue. Autrement, moi, je vous avertis, je serai obligé de me servir de la loi qui existe dans pareil cas, ce que je n’aime pas à faire. Il me semble qu’entre gens qui pouvons comprendre il est plus facile de suivre, de vouloir suivre la loi que de vouloir être contre la loi.
  • Je m’en tiens à ce que j’ai déclaré tantôt, s’obstina Roy.
  • Est-ce que vous avez des motifs sérieux de ne pas vouloir répondre ou de refuser à témoigner, pas des motifs futiles mais des motifs sérieux?
  • J’ai la nette impression que le témoignage que je pourrais faire ou que d’autres gens ont fait peut servir de prétexte pour porter d’autres accusations contre les individus qui ont témoigné, même si ce témoignage à l’enquête du coroner ne peut pas servir de preuve, ne peut pas servir pour incriminer le gars. Je crois quand même qu’il est possible que d’autres accusations soient portées avec ces témoignages-là.
  • Alors, c’est la seule et unique raison pourquoi vous ne voulez pas répondre?
  • Exactement!
  • Alors, moi je vous déclare qu’au point de vue légal votre raison ne tient pas. Et encore une fois, je vous demande si vous avez un motif sérieux, à part celui-là, pour refuser de témoigner?
  • Je vous dirai que je ne suis pas d’accord, disons, avec vous, je ne suis pas de votre opinion sur la question légale.

Voilà que le témoin se pensait plus connaissant des lois que le coroner Trahan.  Ce dernier, d’ailleurs, n’eut d’autre choix que de déclarer qu’il venait de se rendre coupable de mépris de Cour. Quant à la sentence, il promit de la rendre plus tard.

La Cour s’ajourna.

 

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