Louis-Georges Dupont: l’enquête de coroner

L’enquête de coroner sur la mort du policier Dupont, telle qu’on la retrouve encore de nos jours dans les archives de BAnQ.

Il y a 49 ans cet automne se déroulait l’enquête du coroner sur la mort tragique du policier Louis-Georges Dupont. Son corps, transpercé d’un projectile d’arme à feu, a été retrouvé dans sa voiture de service le 10 novembre 1969, à Trois-Rivières. Depuis cette date, on a eu droit à de nombreuses rumeurs, dont la plupart penchaient en faveur de la théorie du complot et de l’assassinat. Soulignons cependant que le verdict officiel, confirmé en 1996 par une commission d’enquête publique, reste le suicide.

Le 2 décembre 1969, c’est d’ailleurs ce verdict qu’établissait le coroner Marcel Chartier d’après les preuves présentées devant lui. Dans un article publié en 2014, Historiquement Logique revenait sur la question de l’aliénation mentale, dont faisait mention Chartier[1].

Depuis plusieurs années, Historiquement Logique redonne la parole aux archives judiciaires. Est-il encore possible d’apprendre des choses sur cette affaire en revisitant simplement les documents légaux?

Tout d’abord, l’enquête originale du coroner Chartier sur cette affaire se trouve toujours dans les contenants préservés dans la voûte de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Voyons maintenant de plus près certaines affirmations qui ont fait leur apparition au cours des années et qui, pour la plupart, tendaient à appuyer la version selon laquelle Dupont aurait été assassiné.

Les notes sténographiques : absentes ou jamais produites?

Parmi les questions soulevées, on a mentionné l’absence des transcriptions sténographiques, alors que des témoins se sont exprimés devant le coroner Chartier. Cette absence est-elle étrange ou non?

En fait, quand on effectue une recherche dans la boîte contenant les dossiers du coroner Chartier pour l’année 1969, on constate, par exemple, la présence de 49 pages de notes sténographiques dans une affaire concernant la mort de Mme Wilfrid Moreau. Celle-ci avait été tuée durant un accident de la route survenu à Batiscan le 8 février 1969.

Dans l’enquête concernant la mort de Manon Bordeleau, une fillette de 4 ans décédée alors qu’on l’avait laissé sans surveillance près d’une voie ferrée, on retrouve 36 pages de notes sténographiques. Le verdict du coroner : mort accidentelle.

Comme troisième exemple, Léo Arvisais est décédé lui aussi accidentellement le 5 décembre 1969. Encore aujourd’hui, on retrouve 49 pages de transcriptions à propos de l’enquête menée par le coroner sur les circonstances de son décès.

La question est de savoir s’il est normal ou non que la partie du dossier du coroner Chartier sur la mort de Dupont ne contiennent aucune note sténographique? D’abord, la question demeure, y a-t-il seulement eu un sténographe ce soir-là pour prendre en note les quelques témoignages entendus?

Comment expliquer cette absence de transcriptions? Parce que la mort de Dupont ne soulevait alors aucun soupçon? Que ses collègues se doutaient déjà, en raison de son comportement au cours de la dernière année, que Dupont était dépressif et que le suicide ne surprenait personne?

En effet, il semble plutôt rare qu’on retrouve des transcriptions sténographiques dans des enquêtes qui se sont soldées par des suicides. Il n’y aurait donc pas lieu de s’alarmer.

L’absence de ces notes est difficilement interprétable en faveur d’un quelconque complot puisque d’autres cas, qui n’ont suscité aucune controverse, ne contiennent plus aucune transcription. À titre d’exemple, il suffit de penser à l’incendie de 1966 qui a causé la mort de Mme Robert Alarie et de ses sept enfants[2]. Or, bien que Le Nouvelliste mentionnait à l’époque qu’il y avait bel et bien eu une enquête de coroner avec des témoignages (des photos de Roland Lemire du Le Nouvelliste en témoignent), et cela devant Marcel Chartier, le dossier ne contient aujourd’hui aucune transcription. On peut seulement y lire un verdict.

Comment doit-on interpréter ce constat?

En fait, faut-il interpréter les absences de documents par une hypothèse qui ne peut s’appuyer sur aucune preuve tangible ou argument solide? Évidemment, ce ne serait pas professionnel.

Avant la Loi sur les archives, apparue en 1983, la conservation des documents des organismes publics reste pratiquement impossible à interpréter. S’y risquer, c’est aussi s’y casser les dents. Par conséquent, l’absence des transcriptions dans le dossier Dupont ne prouve strictement rien.

L’absence de numéro de dossier

Chez les défenseurs de la thèse de l’assassinat, on a accusé le coroner Marcel Chartier d’incompétence parce qu’il n’avait pas rempli un espace situé dans le coin supérieur droit de son procès-verbal. Encore une fois, comment interpréter ce vide? Et, surtout, faut-il se risquer à l’interpréter?

Or, il suffit de repasser rapidement les autres enquêtes signées par Chartier contenues dans la boîte préservée à BAnQ pour constater qu’il n’a rempli cet espace que par un numéro séquentiel, de sorte que les documents se suivent dans un ordre croissant, suivant, semble-t-il, un agencement chronologique. De plus, on constate que cette habitude était aussi celle des coroners Cossette et Grégoire.

Pour être encore plus précis, on ignore qui a ajouté ce numéro séquentiel. Il est le résultat d’un crayon couleur qui ne correspond pas avec l’encre utilisé par Chartier pour signer le document. Ce numéro a donc pu être ajouté beaucoup plus tard.

Les délais entre l’incident et le rapport du coroner

La page couverture des transcriptions de l’enquête de coroner menée sur les circonstances entourant le décès d’André Ayotte prouve qu’il y a bien eu deux enquêtes le soir du 2 décembre 1969.

Est-il étrange de constater que l’enquête du coroner Chartier dans l’affaire Dupont ait été entendue le 2 décembre 1969, près d’un mois après la découverte du corps.

Encore une fois, il suffit de consulter d’autres enquêtes de l’époque pour constater la présence régulière d’un délai entre l’incident tragique et la tenue de l’enquête ou le dépôt du rapport. Par exemple, Mme John Asselin, 67 ans, est décédée d’une crise cardiaque le 11 septembre 1969. Or, le document d’enquête de Chartier a été signé le 10 octobre 1969.

Les exemples du genre pullulent.

Enquête sur la mort d’André Ayotte

Un dernier point controversé, celui de la possibilité qu’il y ait eu deux enquêtes de coroner au soir du 2 décembre 1969, l’une à la suite de l’autre. On a même parlé du fait que la personne décédée se nommait André Ayotte.

Lors de la Commission d’enquête publique accordée à la famille Dupont en 1996, le remorqueur Majoric Binette est venu témoigner à l’effet qu’au soir du 2 décembre 1969 il avait témoigné dans deux enquêtes, au point de dire qu’il avait passé « une bonne partie de la veillée » sur place. Or, les fils de Dupont prétendaient, jusque-là, ne jamais avoir vu Binette sur place. Ils niaient également la présence de deux enquêtes tenues le même soir. Bref, ils affirmaient avoir assisté à une seule enquête, celle de leur père.

Ce que les archives nous apprennent, c’est que Binette avait probablement raison. En effet, l’enquête de coroner sur la mort d’André Ayotte existe toujours et elle sommeille dans les boîtes du fonds des enquêtes de coroner préservé à BAnQ. On y retrouve d’ailleurs le témoignage de Binette enregistré en notes sténographiques. De plus, soulignons que les documents contenus dans cette boîte ont été versés à BAnQ en 1983.

Conclusion :

Quoiqu’on en dise, les archives judiciaires permettent de rectifier des faits ou de diminuer l’effet de certaines affirmations, même si celles-ci peuvent être répétées durant plusieurs années. En fait, plutôt que de reprocher au défunt coroner Chartier d’avoir été incompétent, on pourrait même affirmer qu’il présentait des rapports plus raffinés pour son époque. Contrairement à l’un de ses collègues comme le coroner Michel Lupien, qui a rempli sa part de documents à la main, ceux de Chartier sont tous écrit à la machine.

Il est toujours préférable de bien étudier les archives – évidemment lorsqu’elles sont disponibles – avant de se prononcer sur un cas particulier. En effet, ces documents ont encore une valeur légale de preuve.


[1] https://historiquementlogique.com/2014/10/25/laffaire-dupont-la-question-de-lalienation-mentale/

[2] https://historiquementlogique.com/2012/07/20/laffaire-alarie-et-le-coroner-marcel-chartier/

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