La marâtre: les années d’incarcération (4/5)

Ernest Lapointe. À l’époque où il était ministre de la Justice à Ottawa, il a reçut plusieurs lettres de Marie-Anne Houde, qui l’implorait sans cesse d’être libérée.

Le 7 septembre 1925, le chapelain Wilfrid T. Kingsley du pénitencier de Kingston écrivait au ministre de la Justice Ernest Lapointe afin d’appuyer la demande de Marie-Anne Houde. Il rappelait sa conduite exemplaire et sa dévotion, tout en reprenant le bon vieil argument selon lequel elle n’aurait pas dû être déclarée « normale ». Pourtant, dois-je me répéter, le procès avait conclu au fait qu’elle était parfaitement saine d’esprit alors qu’on continuait à militer en faveur de la folie, une théorie loufoque présentée malhabilement par la défense. Étrangement, ceux et celles qui dénonçaient le verdict n’avaient pas assisté au procès et c’est peut-être là une leçon à retenir, à savoir qu’il est préférable d’éviter de critiquer une chose que l’on ne connaît pas.

Toutefois, remarquons au passage que le chapelain soulignait que le mari de Marie-Anne avait été libéré depuis peu, sans toutefois préciser la date exacte. Évidemment, il se servait de cette libération pour souligner qu’on devrait aussi agir de même pour la marâtre. Encore une fois, on confondait tout. Rappelons que Marie-Anne Houde était accusée de meurtre, c’est-à-dire d’homicide au premier degré, ou si vous préférez avec préméditation. C’est la pire accusation prévue au Code criminel, à savoir qu’une personne qui a prémédité son geste y a réfléchi au préalable. Le crime a été planifié, désiré. Ainsi, ce type de criminel a beaucoup plus de chance de récidiver, d’autant plus s’il n’éprouve aucun regret et dépersonnalise sa victime. Évidemment, nous ne pourrons jamais être certain si toutes les lettres de la marâtre ont été conservées aux archives – ce serait étonnant vu certains sous-entendu – mais jusqu’à maintenant, c’est-à-dire 5 ans après le crime, elle n’a toujours pas mentionné le nom de sa jeune victime et n’a encore moins manifesté de regret.

La lettre du chapelain s’inscrit donc dans une longue série d’illogisme. D’ailleurs, le 9 septembre, le Chef du Remission Branch lui répondait poliment que ce dossier avait été mainte fois examiné et que le ministre n’était pas justifié de recommander la moindre libération pour cette femme, et cela « for a considerable period to come ».

Cet autre refus n’eut pour réponse qu’une autre lettre de Marie-Anne Houde. Le 25 novembre 1925, elle écrivait en anglais. Le contenu de cette missive est tellement redondant. Elle rappelait le temps qu’elle avait passé en prison et à quel point elle était séparée de ses enfants; qu’ils étaient jeunes et avaient encore besoin des soins de leur mère. Évidemment, elle souligna à son tour le fait qu’on avait récemment libéré son mari du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul et qu’il était anxieux de la voir revenir à la maison pour prendre soin de la famille.

Pour appuyer sa demande, elle souligna que son frère, qui habitait à Trois-Rivières, était prêt à l’accueillir dans l’éventualité de sa libération. C’est là qu’elle se disait prête à s’établir et à refaire sa vie. De plus, elle affirma qu’on avait absolument rien à lui reprocher quant à son comportement à l’intérieur des murs de Kingston. Elle signa « Mary Gagnon ».

Le 19 janvier 1926, son fils Georges Gagnon, qui lui aussi avait témoigné contre elle lors du procès, lui écrivit depuis l’hospice St-Joseph de la Délivrance, à Lévis. En fait, il écrit une lettre qu’il adresse au ministère de la justice pour parler de ses parents : « moi je les aimais tant et qui jouissais tant auprès d’eux maintenant je suis privé de voir où ils sont. Je vous promets de leur dire de ne plus recommencer ce qu’ils ont faits. Que c’est triste d’être séparé quand on pourrait en jouir. Oh que je vous supplie d’avoir pitié d’eux rendez-moi [mes parents] s’il vous plaît. De votre suppliant. Georges Gagnon ».

La lettre suivante de Marie-Anne Houde est datée du 5 mai 1926, toujours adressée au ministre de la Justice. En anglais, elle continue de se plaindre de sa situation, demande sa libération et se prétend en mesure de vivre en société. Sans doute le ministre et ses associés l’ont-ils remarqué à l’époque, mais la meurtrière n’avait toujours pas fait mention de sa victime ni du moindre remord. En fait, le seul espoir de réhabilitation, aussi mince soit-il, apparaît lorsqu’elle rédige : « j’ai appris une leçon ici qui me guidera pour le reste de ma vie »[1].

Encore faudrait-il en connaître les détails et les circonstances, de cette leçon. Car si Houde est passée championne dans l’art de la complainte – et je ne parle pas ici de la complainte du phoque en Alaska – elle ne développe jamais ses idées. À croire que cela puisse être une preuve de son manque de profondeur et, surtout, d’auto-analyse.

Évidemment, elle ne manque pas de souligner que « mon mari a été libéré de St-Vincent-de-Paul il y a quelque temps et depuis sa libération il n’a fait aucun effort pour communiquer avec les enfants et je suis très anxieuses [sic] à leur sujet ».

Est-ce la preuve d’une rupture, comme on le verra dans le film de 1952 de Jean-Yves Bigras?

En effet, dans le film noir et blanc qui a marqué plusieurs générations et dont l’intensité n’a pas été estompée par le second film de 2005, les concepteurs ont fait le choix de montrer une rupture du couple. À la toute fin, Télesphore se dissocie complètement de sa femme. Mais fut-ce réellement le cas dans la « vraie vie »?

Quoi qu’il en soit, Houde ajoutait que son frère trifluvien était toujours prêt à l’accueillir, qu’il lui fournirait une maison et l’aide financière nécessaire jusqu’à ce qu’elle obtienne un emploi pour supporter ses enfants. À ce ton, on devine qu’elle se croyait définitivement abandonnée par Télesphore.

Sa plume était toujours aussi malhabile à présenter des arguments convaincants : « J’ai pleinement réalisé le sérieux du crime pour lequel je suis ici et même je suis certaine que je n’étais pas saine d’esprit à l’époque ». Le simple fait qu’elle désigne le meurtre d’Aurore en parlant du « crime pour lequel je suis ici » prouve à quel point elle n’assumait rien du tout.

Est-ce que cela aurait changé quelque chose au cabinet du ministre de la Justice si toutefois elle s’était montrée sincèrement désolée de son crime?

Lettre écrite de la main de Marie-Anne Houde, alias la marâtre (en haut). À titre de comparaison, j’ai ajouté la lettre suivante qui a clairement été écrite par une autre main. J’attire d’ailleurs votre attention sur la phrase dactylographiée en rouge qui le mentionne clairement.

Le 29 juin 1926, un peu plus d’un mois après cette dernière lettre, Hugh Guthrie était nommé ministre de la Justice. Toutefois, il n’occupa cette fonction que temporairement puisque dès le 13 juillet il était remplacé par Esioff-Léon Patenaude, qui occupera le poste jusqu’au 24 septembre 1926. Le lendemain, 25 septembre, Ernest Lapointe revenait comme ministre de la Justice à Ottawa. Il y resterait jusqu’au 6 août 1930.

Ces changements ministériels ont-ils incité la célèbre condamnée à renouveler sa plume?

Quoi qu’il en soit, moins d’un mois après le retour de Lapointe, soit le 20 octobre 1926, Marie-Anne Houde lui écrivait à nouveau. La lettre, en français, se lit comme suit :

Monsieur,

Avec un grand regret de ma faute je viens encore une fois vous demandez [sic] mon pardon non seulement pour moi-même mais aussi pour le bienfait de mes enfants.

J’aie [sic] à présent six ans de fait et après avoir fait mon devoir pendant de si longues années je doit [sic] mériter ma liberté je puis travailler en toutes sortes d’ouvrage et j’aie [sic] la bonne volonté de le faire je puis en plus me supporter moi-même ainsi que mes enfants, j’aie aussi mon frère qui est prête [sic] à me recevoir.

Honorable monsieur, soyez certains que vous ne serez pas en regret de ma liberté je vous ferez connaître que je sais comment appréciate [sic] et vous remercier.

De votre obéissante servante

Marie-Anne Houde

Un papier sans date qui porte le titre « Ste-Sophie », probablement pour Ste-Sophie de Lévrard (le village voisin de Fortierville où la marâtre est née), implore le ministre de la Justice de libérer Marie-Anne Houde. Le message est signé de « Madame Joseph Tousignant de Ste-Sophie-de-Lévrard ».

En février 1927, c’est une lettre de Georges Gagnon, toujours de Ste-Sophie-de-Lévrard, qui demande au ministre de la Justice pour « le pardon de maman ». Il prétendait avoir besoin d’elle.

Au moment de témoigner contre sa mère au procès de 1920, Georges Gagnon avait 9 ans. Au moment d’écrire cette lettre, il avait donc 16 ans. Certes, peut-être avait-il toujours besoin de la présence de sa mère mais on peut imaginer que ce besoin ne devait plus être le même que lorsqu’il avait 9 ou 10 ans. Est-ce que cet argument a effleuré l’esprit du ministre Lapointe?

En fait, Georges se disait âgé de 18 ans et demi et en mesure de supporter sa mère dans l’éventualité de sa libération. En fait, la lettre est signée par les frères Gérard et Georges Gagnon. On reconnait cependant la signature d’un certain Euclide Tousignant. Par qui a-t-elle véritablement été écrite? À l’instigation de qui? De quoi? Et quelle est la motivation réelle qui se cache derrière ces mots?

Tout ceci, bien évidemment, nous devons avoir l’honnêteté de dire que nous l’ignorons. Quoiqu’il en soit, le chef du service des Pardons leur répondit ceci :

Chers enfants,

Je suis chargé d’accuser réception de votre lettre du 1er février à l’Honorable Ministre de la Justice au sujet de votre mère détenue au pénitencier de Kingston.

L’Honorable Solliciteur Général qui est chargé de l’administration de la loi des libérations conditionnelles serait des plus heureux si les circonstances lui permettaient d’accéder à votre prière. Malgré ses bonnes dispositions l’Honorable Lucien Cannon se trouve dans la nécessité de vous dire qu’il ne lui est pas possible pour le moment de recommander la libération de votre mère.

Le 11 avril 1927, Marie-Anne Houde écrivait à nouveau au ministre de la Justice, cette fois en anglais. Outre les demandes redondantes, elle parle cette fois de son frère William Houde de Ste-Sophie-de-Lévrard qui est prêt à s’occuper d’elle. Qu’est devenu son frère de Trois-Rivières?

Elle n’en fera plus jamais mention.

Au passage, elle soulignait que ses deux fils travaillaient et que, par conséquent, ils étaient autonomes. Par ailleurs, elle ne souffla mot à propos de Télesphore. À cette époque, c’est comme s’il n’existait plus.

Dans un autre document daté du début de 1928, on constate que William Houde était toujours prêt à s’occuper d’elle dès sa sortie, ainsi qu’un certain Gérald Gagnon de l’Île Perreault dans le comté de Vaudreuil, à Montréal.

Le 4 septembre 1928, c’est en français que la marâtre tente à nouveau sa chance auprès du ministre Lapointe.

Cher Monsieur,

Avec la dernière [sic] espoir je viens encore une fois avec confiance à vous tous demandé mon pardon où du moins une réduction de sentence.

Après les huit grande années qui sera bientôt écoulée avec peine et grand regret et avec résolution de suivre le règlement qui me sera demandé de faire j’espère que vous me donnerez une chance d’aller auprès de mes enfants qui me sont si chères et qui sont prêtes à tous faire pour mon support et en plus je puis avoir de l’ouvrage ici à Kingston je n’ai aucune idée de retourné dans le district de Québec à moins d’aller voir mon vieux père qui me desire [sic] pour très longtemps.

Le plus vieux de mes fils est agée [sic] de vingt ans et l’autre agée de seize ans tous les deux bien peinées et demande mon secours tous les jours.

Je crois avoir fait mon devoir ici dans cette institution pendant les huit ans je n’ai pas eut aucun rapport contre ma conduite.

Bien avec esperance [sic] je vous demande encore une fois s’il vous plaît ma liberté.

Votre humble servante

Marie Anne Houde

Le 9 mars 1929, le directeur de la prison de Kingston, John C. Ponsford, écrivit à Gallagher pour lui stipuler qu’une religieuse de l’hôpital Hôtel-Dieu était prête à offrir un emploi à Marie-Anne Houde si toutefois on acceptait de la libérer. Selon lui, Marie-Anne manifestait le souhait de ne pas retourner dans la région de Fortierville.

Le 30 octobre 1929, le ministre de la Justice reçut une autre missive de la meurtrière. Sans grande surprise, elle demandait encore à être pardonnée, en plus de mentionner qu’elle connaissait deux ou trois endroits à Kingston où elle pourrait travailler dès sa sortie. « Cher monsieur avec la bonne recommandation de Mlle Robinson et aussi de notre warden [directeur de pénitencier] et considérant ma bonne conduite pendant de si longues années que je serai pardonner [sic] et avec un grand merci encore une fois je saurai l’apprécié [sic]. Je suis votre humble servante. M. A. Houde ».

C’est avec la lettre du 16 septembre 1930 qu’apparaît un changement flagrant. Dans la partie supérieure du document, on a clairement inscrit à la dactylo que cette missive n’a pas été écrite de la main de Marie-Anne Houde. Bien que signée de son nom, un simple coup d’œil suffit à le constater. La question qu’on se pose toujours est de savoir si elle l’a fait écrire par quelqu’un ou si cette lettre est simplement fausse. Il nous est impossible de le savoir précisément, quoique si ce document a été conservé au dossier on peut imaginer que la première option soit la bonne. Dans ce cas, pourquoi Marie-Anne aurait-elle eu besoin d’une tierce personne pour rédiger ses lettres? Parce qu’elle avait enfin compris son manque de talent pour traduire le fond de sa pensée? Pour améliorer ses chances de libération? Ou tout simplement parce qu’une incapacité physique l’empêchait de manier la plume?

Les informations contenues dans cette lettre laissent croire que l’auteur ou l’auteure connaissait très bien le dossier, ou alors retranscrivait seulement ce que Houde lui dictait. Par exemple, on y répétait le faux argument selon lequel Télesphore avait été libéré pour le même crime. Rappelons-le, l’accusation n’était pas la même pour les deux. Elle a été condamnée pour meurtre, lui pour homicide involontaire.

Ce qui rend unique cette lettre c’est que, pour la toute première fois depuis l’arrestation, elle parlait de sa jeune victime. Voici la traduction intégrale :

Cher Monsieur,

Étant donné que j’aurai fait 10 ans le 30 septembre je désire vous soumettre humblement, monsieur, mon application pour une libération conditionnelle. Mon cas, qui a soulevé l’opinion publique contre moi et dont vous avez les détails en votre possession, en est un qui m’a causé une tristesse atroce. Mon cœur, en plus d’un sentiment d’impuissance, est rempli de désespoir. Il m’arrive de croire, monsieur, que, même si on a rien à reprocher ici à mon comportement, le cœur des hommes sera à jamais fermé à mes supplications. Mon mari a été condamné à partager la même peine d’emprisonnement que la mienne et il a été relâché après 5 ans. Il n’est jamais entré en contact avec moi et n’a jamais apporté une contribution pour les enfants. Ceux-ci ont été les vraies victimes dans cette affaire. Au moment de mon arrestation, j’étais sur le point de donner naissance. J’ai ensuite perdu mes deux petits, nés dans des circonstances si tragiques. Si l’enfant qui a été tué par ma main pouvait parler, elle vous dirait que j’ai pris plus soin d’elle que d’aucun autre de nos enfants. Je ne peux dire monsieur ce qui m’a poussée ou m’a possédée à faire ce que le monde a prouvé que j’ai fait. Je donnerais ma vie pour que cela ne soit jamais arrivé. Pendant dix longues années j’ai prié et j’ai sacrifié même les petites choses que j’aurais pu avoir ici qui auraient pu me rendre heureuse. Je l’ai fait afin de réparer. Mais, cette petite vie ne peut être rappelée. Monsieur, je ne pourrai jamais en faire plus afin de réparer ce que j’ai fait. Mon cœur sera brisé tant que je vivrai. Si vous avez de la pitié pour moi et si vous me donnez la chance que les miens m’ont retirée, je croirai les paroles de Dieu « un cœur brisé et repentant ne sera pas méprisé ». Je ne veux pas demander plus que ce que je mérite et pour lequel j’ai travaillé fort. Je place ma confiance et mon avenir entre vos mains, cher monsieur.

Si on sent une certaine évolution dans sa réflexion, nous sommes encore bien loin de l’expression d’un regret profond et sincère. Il est clair que la prisonnière H-600 n’assumait toujours pas son crime, en particulier par le fait qu’elle n’osait pas utiliser le nom de sa victime. Était-ce si difficile?

Travailler fort? Mais comment? Où sont les preuves et les arguments démontrant qu’elle a fait un travail de conscience?

Quant à cette « chance que les miens m’ont retirée », doit-on en déduire que sa famille l’avait finalement reniée? Si oui, que s’était-il produit au cours des dernières années? Selon le ton retrouvé dans ses premières lettres on imaginait plutôt le contraire. Les Tousignant de Ste-Sophie de Lévrard, entre autres, parlaient en sa faveur. Est-ce un revirement de situation qui expliquerait pourquoi Trefflé Houde, le père de la marâtre, avait fini par s’installer à Québec?

On sait que, plus tard, Télesphore a réintégré sa vie à Fortierville et qu’en 1951, lorsqu’il a tenté de bloquer la sortie du film Aurore l’enfant martyre, il avait l’appui de certains de ses enfants, sans qu’on sache toutefois lesquels. Si Télesphore a été « accepté » dans sa communauté, pourquoi pas Marie-Anne Houde? Y avait-il eu la rupture définitive tant attendue?

Quoi qu’il en soit, ses deux fils ne l’ont, semble-t-il, jamais laissé tomber. Quoique …  Nous y reviendrons.

En décembre 1930, ceux-ci se rendirent auprès de Joseph-Napoléon Francoeur, l’avocat qui avait défendu leur mère en 1920 et qui était maintenant devenu ministre du Travail à Québec, afin de faire une autre tentative de libération. Malheureusement pour eux, cette démarche ne fut d’aucun secours.

Le 28 janvier 1931, une autre lettre plutôt insignifiante ne nous apprend pas grand-chose. Puis le 19 mars 1931, un court mémo de l’Armée du Salut recommande sa libération.

Le 9 juin 1931, Me Francoeur écrivait à M. F. Gallagher du Service des Pardons pour lui signaler que « certaines personnes désirent obtenir sa libération ». Il semble tâter le terrain « avant d’apprendre les démarches à cette fin, nous désirons savoir si elles peuvent être couronnées de succès ». Le 17 juin, Gallagher lui répond que « cette cause va être remise à l’étude, sur réception des nouveaux rapports que nous avons demandés. Vos représentations sont soigneusement notées et recevront toute la meilleure considération possible. Dès qu’une décision sera prise, vous en serez dûment informé ».

Le 12 juin 1931, l’évaluation pénitentiaire permet d’établir que la conduite de Marie-Anne était considérée comme « very good ». Une certaine Mme Burleigh, qui habitait au 27 Livingtson Avenue à Kingston, lui promettait du travail dans l’éventualité de sa libération. On nota aussi que sa santé était bonne et le directeur Ponsford fut dans l’obligation d’écrire que l’emprisonnement ne nuisait pas à sa santé, un critère important pour considérer sa libération. Il ira jusqu’à souligner que son comportement était exemplaire depuis le début de son incarcération et qu’il la recommandait personnellement pour la clémence.

Tout ceci porta M. F. Gallagher à écrire, le 24 juin 1931, au cabinet d’avocats Francoeur, Larue et Lanctôt, que « pour faire suite à ma lettre du 17 juin au sujet de Madame Télesphore Gagnon, détenue au pénitencier de Kingston, je dois vous dire qu’après une étude approfondie de cette cause, il n’y a malheureusement aucune possibilité d’en arriver à une conclusion favorable. Les faits et circonstances de la cause, de même que les rapports reçus, ne permettent aucunement de recommander l’exercice de la clémence ».

Dès le lendemain, le bureau de Francoeur, Larue et Lanctôt accusait réception de la réponse tout en soulignant au passage que « nous notons ce que vous voulez bien nous dire ».

Le 22 octobre 1931, Marie-Anne Houde écrivit – encore par l’intermédiaire de la main d’une tierce personne – à Gallagher. Encore une fois, elle demandait à être libérée. Notons cependant qu’elle revenait pour l’une des rares fois sur son crime : « je ne veut [sic] pas dire que je ne suis pas coupable mais ce qui est arrivé je puis l’affirmer que pour moi était comme un rêve je voudrais pouvoir vous l’expliqué [sic] moi-même mais je ne le peut pas car seulement qu’une femme dans la position que j’était moi-même dans ce temps pour sait vous le dire ».

Elle était consciente de l’image que la population lui attribuait car « il me semble et je suis certaine que si j’avait [sic] été ce qu’ils m’ont peint que je n’aurait [sic] pas les rapports qu’ils peuvent vous donné [sic] ici et en plus j’appartiens aussi à une bonne famille et j’aie été élevée par une bonne mère comme vous-même et un bon père qui m’attend pour se fermer les yeux âgé de 86 ans et des enfants qu’ils ont certainement besoin de mon aide dans un temps si dûr [sic] ».

Il est intéressant de la voir se servir de la soi-disant bonne réputation de sa famille, alors qu’au procès son avocat avait justement tenté l’inverse. En effet, Me Francoeur avait essayé de faire une preuve de mauvaise réputation à certains membres de sa famille, comme s’il avait voulu démontrer les difficultés familiales entourant l’accusée et ainsi, peut-être, attirer la sympathie du jury. Cette stratégie n’avait cependant connu aucun succès.

Houde démontre son art pour la manipulation lorsqu’elle ajoute : « n’est-ce pas Mr Gallagher que si vous êtes père de famille qu’il est terriblement dûr [sic] pour une mère d’apprendre cette nouvelle et être incapable de leur venir en aide[?] ». Elle faisait ici allusion au fait que ses enfants étaient sans emploi. Est-ce à dire qu’ils avaient soudainement perdu tout revenu alors que dans une lettre antérieure on les décrivait comme autonomes financièrement?

Il est intéressant de la voir commenter l’opinion que le public entretenait à son égard, peut-être en raison de la pièce de théâtre qui se jouait sur les planches depuis 1921. À propos de ce qu’on pensait d’elle en dehors des murs, elle écrivait : « le publique [sic] a été bien sévère pour moi dans tous les manières mais peut être que Dieu leur demanderas plus que moi tous cela me fait souffrir davantage car ce que j’aie souffert depuis que je suis ici c’est-à-dire les épreuves du dehors je suis certaines qu’ils valent 20 ans de purgatoire et je ne puis pas dire autrement je ne me sens pas capable de faire beaucoup plus long et il me semble que si vous le vouliez mon temps pourrait être bien court ».

Quand elle parle de ce qu’elle a enduré et souffert en faisant référence aux nouvelles qu’elle recevait de l’extérieur, il se trouvera plusieurs lecteurs pour dire que, justement, c’est là l’un des buts de l’incarcération, c’est-à-dire de priver le ou la condamnée de sa liberté, de ce qu’elle pourrait jouir en temps normal. Tout cela dans le but de forcer la réflexion et, éventuellement, la réhabilitation. Certes, on peut remettre en doute ces méthodes carcérales et pénales, les débats se poursuivent à ce sujet, mais n’empêche que Marie-Anne prouvait encore une fois qu’elle ne comprenait rien au système. Plutôt que d’aider sa cause, elle s’enfonçait.

Bref, près de 12 ans après le crime, elle n’avait toujours rien compris. Rien à rien.

Le 7 décembre 1931, puisque les résultats s’étaient avérés négatifs pour sa libération, l’aumônier catholique de Kingston, W. J. Kingsley, écrivit une autre lettre en faveur de celle qu’il considérait comme sa « protégée »[2]. Encore une fois, les mêmes arguments : il souligne la libération du mari le 8 juillet 1925 pour sa complicité dans le même crime (j’ai déjà expliqué pourquoi cet argument est vide de sens), qu’elle ne gardait aucun souvenir du crime, qu’elle était enceinte à l’époque, et qu’elle avait eu un comportement exemplaire en prison. Bref!

Le 16 décembre, c’est un dénommé Maurice Dupré qui lui répondit, également en anglais, à l’effet qu’il ne croyait pas que ses arguments méritaient d’être soumis au Bureau des Pardons ou au gouverneur général. « Il en est que je suis très familier avec les détails de cette tragédie atroce qui, je peux vous l’assurer, reste très vive dans l’esprit de la vaste majorité des gens de la province de Québec. Les détails émanant des preuves au procès étaient simplement consternantes et, peu importe la sympathie que cette femme peut maintenant inspirer, les autorités ne doivent pas oublier elles-mêmes que la commutation de la sentence de mort de cette femme a suscité de violentes protestations […] ».

Si les « amis » de Marie-Anne Houde n’avaient pas encore compris pourquoi le ministère refusait de lui accorder la moindre attention, c’était le moment ou jamais de comprendre. Et Dupré de terminer sa lettre par cette phrase assassine : « en bref, je souhaite franchement vous assurer que je ne proposerai d’aucune façon de m’associer, sous les présentes conditions, avec aucun exercice de clémence à propos de cette femme ».

Dans un document daté de mars ou avril 1932, on note au sujet de son dossier : « a very bad case. No doubt ».

La prisonnière H-600 n’avait donc plus beaucoup d’espoir de revivre un jour en liberté, à moins que …

… à moins que la nature vienne jouer en sa faveur, ou en sa défaveur. Cela dépend du point de vu. Car, comme plusieurs le savent déjà, la marâtre n’a pas fini ses jours derrière les barreaux. Elle a réussi à retrouver sa liberté, mais à quel prix!


[1] I have learned a lesson here what will guide me throughout the rest of my life.

[2] « […] my protege, Madame Houde […] ».

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La marâtre: les années d’incarcération (3/5)

John C. Ponsford était directeur du pénitencier de Kingston durant la période où la marâtre y fut incarcérée. Il signa des rapports d’évaluation qu’on retrouve aujourd’hui dans le dossier judiciaire préservé à BAC. Entre autres choses, c’est grâce à ses rapports que nous savons que Marie-Anne Houde avait un comportement « very good » à l’intérieur des murs et qu’elle portait le numéro de détention H-600.

Une fois sa sentence commuée en emprisonnement à vie, Marie-Anne Houde devait quitter la prison de Québec afin de purger sa peine dans un pénitencier fédéral. Ainsi, le 13 janvier 1921, on la transférait au pénitencier de Kingston, en Ontario. C’est là qu’elle passerait ses quatorze prochaines années. Elle y deviendra également la détenue H-600.

« Moins d’un mois plus tard, soit le 3 février, Marie-Jeanne d’Arc Gagnon, l’une des jumeaux, s’éteignait à la crèche St-Vincent-de-Paul de Québec. L’enfant aura donc vécu un peu plus de six mois. Son corps fut inhumé au cimetière Belmont. Le 8 février, c’était au tour du juge Louis-Philippe Pelletier. La cause de Marie-Anne Houde fut donc le dernier procès qu’il présida. La dépouille de l’honorable juge fut inhumée dans le magnifique cimetière St-Charles à Québec »[1].

Dans le dossier judiciaire qui est la source primaire de la présente série d’articles, le document suivant, en respectant la chronologie des événements, est daté du 27 décembre1921. Cette lettre, écrite à Lévis et adressée à la prisonnière H-600, n’est pas clairement signée mais semble provenir de l’un ou de ses deux fils :

Bien cher maman

Je vous écrit pour vous dire que je suis heureux à l’occasion de la nouvelle année de vous offrir mes meilleur[s] souhait[s] de bonne et heureux[sic] année que le [illisible] enfant de la Crèche vous comble de ses plus abondantes bénédictions pour le nouvel an […] puisque je prie cet enfant Dieu qu’il vous fasse voir l’accomplissement de vos désir[s] les plus cher[s].

De votre filleul affectueux et reconnaissant.

C’est le petit Georges et le petit Gérard […] et aussi je vous écrit [sic] pour vous remercier de mes paire[s] de gant[s] que j’ai reçu lundi pour mes [illisible]

Au revoir, au revoir cher maman qui a le cœur d’or

On ignore quel effet ce mot déchirant eut sur elle. Devant l’horreur de son crime qui a coûté la vie à Aurore Gagnon, la fillette de son deuxième mari, on pourrait se demander qu’elle était sa réelle personnalité profonde. Était-elle capable de sentiments sincères envers ses autres enfants ou était-elle une simple psychopathe? Bref, comment ses enfants pouvaient encore la qualifier de « maman qui a le cœur d’or »?

La plus ancienne lettre écrite de la main de Marie-Anne Houde nous provient du 16 avril 1923. Depuis sa cellule de Kingston, c’est en utilisant la langue de Shakespeare qu’elle s’adresse au ministre de la Justice :

Cher monsieur,

Je vous écris pour vous demander une faveur concernant mon pardon.

Je n’étais pas responsable pour ce que je faisais et j’étais malade et j’ai donné naissance à des jumeaux peu de temps après le procès.  J’ai 8 enfants qui vivent là âgés de 3 à 15 ans et 2 ressentent le besoin d’une mère et 2 espèrent et ont confiance que vous me libérerez.  J’ai complété trois ans [de prison] et j’ai toujours essayé de faire ce que la matrone me disait et je n’ai aucun commentaire contre moi.  C’est vraiment difficile d’être séparée de mes enfants ils écrivent et me demandent quand je viendrai les voir à la maison.  Mon père est un très vieil homme et il n’est pas capable de prendre soin des plus petits.  Si je suis libérée je pourrai m’occuper de moi-même et de la famille. Je n’ai jamais eu de problème auparavant et j’espère vraiment que vous n’oublierai pas de me libérer.

Respectueusement vôtre

Marie-Anne Houde[2]

Ce sera là le début d’une longue complainte car ses lettres ultérieures allaient se ressembler à s’y méprendre. La célèbre condamnée utiliserait la plume pour demande constamment sa libération et son pardon, deux choses qu’elle confondait.

Ce qui frappe également c’est que 3 ans après le procès elle s’obstinait à plaider la folie. Pour ceux et celles qui entretiennent des doutes sur ce point, je vous invite à lire ou relire le procès dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde (2016). Contrairement à ce que certains concepteurs ont prétendus, le procès ne comporte aucune irrégularité permettant de remettre le verdict en question. La théorie de la défense – je le répète – s’est avérée plutôt ridicule. Aux yeux de la justice, Marie-Anne ne souffrait d’aucune anomalie mentale puisqu’on a prouvé la préméditation de son geste. Quant à savoir si elle était folle du point de vue médical, je vous laisse répondre à cette question?

On a vu précédemment les quelques arguments utilisés pour militer en faveur de la commutation de peine, mais à présent qu’elle avait évité l’échafaud et les mains du bourreau Ellis, ce serait la course aux arguments destinés à militer en faveur de sa libération. Il y a toutefois une marge entre ces deux étapes. Ce n’est pas parce que la justice avait décidé qu’elle ne méritait pas de mourir qu’en revanche elle méritait de retourner tout de suite chez elle, comme si de rien n’était.

Qu’on la juge légitime ou sans profondeur, cette demande de la prisonnière se devait d’être étudiée. Dans un document préparé le 21 avril 1923 à la prison de Kingston par son directeur John C. Ponsford, on rapporte au chef de la Remission Branch, J. D. Clarke, que l’attitude de Houde à l’intérieur des murs était : « conduct, very good ». On y mentionnait aussi qu’elle était en bonne santé et que le prolongement de son internement ne risquait pas de nuire à sa santé. Quant à l’effet de l’incarcération sur elle et à savoir si elle était en mesure de reprendre une vie normale, le directeur du Ponsford écrivit que « I am unable to say ».

Le 25 avril 1923, Gallagher écrivit à Clarke pour lui stipuler que le ministre de la Justice ne voyait pas la nécessité qu’une autre demande de libération soit faite avait qu’elle ait purgé un minimum de 15 ans. Malgré cette précision, Marie-Anne Houde passerait les prochaines années à se plaindre. Croire qu’elle purgerait ces quinze années en silence c’était bien mal connaître.

Dès le 11 octobre 1923, elle récidivait auprès du ministre de la Justice, cette fois en Français :

Messieur [sic],

Je viens pour la seconde fois m’adresser à vous avec une grande confiance au sujet de ma cause.

Comme je vous ai déjà dit et que je puis le répéter et le jurer je ne suis pas responsable de ce l’on m’accuse.  Voilà déjà trois ans et demi que je souffre de tous mes enfants cette séparation est si grande pour moi que cela m’affecte le cœur et je sais que vous comprendrai [sic] ce qu’une mère peut souffrir d’une si cruel[le] séparation et surtout d’attendre [sic] ces pauvres enfant[s] demandé [sic] quand il[s] reverront leur mère n’est-ce pas que cette demande prouve combien je leur était [sic] chère [?]

Et d’un autre coté je puis prouver encore plus certains par le petit jumeaux qui est idiot lui-même et que vous pouvez en avoir les preuves en vous adressant à l’hospice de la Baie St Paul.

Je suis prête à tous faire mon possible pour gagner ma vie et je puis avec l’argent qui nous reste vivre avec mes petits pour quelques années.

J’espère que ma demande se réalisera et soyez certains que je serai prête à remercier de grand cœur celui qui aura eut [sic] pitié d’une personne qui est prête à jurer qu’elle n’est pas coupable.

De votre obéissante

Mde Gagnon

Si elle souhaitait qu’on puisse la voir autrement qu’une meurtrière, les propos qu’elle utilisait étaient loin d’être convaincants. Comment libérer une femme qui ne reconnaissait pas ses torts, qui n’osait parler de sa victime et qui n’avait pas eu un seul mot pour cette petite jumelle perdue deux ans plus tôt? Doit-on lui attribuer une facilité innée pour oublier les morts?

Un mot adressé au directeur de la prison de Kingston en date du 17 octobre 1923, et qui s’est probablement rendu jusqu’à la cellule de Marie-Anne Houde, fut envoyé par J. D. Clarke pour confirmer ce que le ministre de la Justice avait déjà mentionné quelques mois plus tôt.  Bref, on ne voulait rien entendre de la marâtre.

Le 16 janvier 1924, Marie-Anne récidivait, en anglais. Après avoir mentionné sa condamnation à vie, elle disait au ministre de la Justice que « je ne sais pas ce que j’ai fait à l’époque et que je n’ai pas fait pour mériter une chose terrible. Je ne me rappelle rien à propos de ça. J’étais insensé. »  Dans cette lettre qu’elle signait seulement de son prénom « Marie Anne »[3], elle soulignait la présence de ses 7 enfants et de son vieux père qui l’attendaient à la maison. Remarquons au passage qu’elle passait de 8 enfants dans sa lettre du 16 avril 1923 à 7 enfants en janvier 1924. Que s’était-il produit entre ces deux dates? Avait-elle mal compté? Avait-elle perdu un enfant qu’elle oubliait de nommer?

Le 24 janvier 1924, comme on peut s’y attendre, Clarke annonça que la demande de libération était refusée. Le 4 mai 1924, elle reprenait sa plume pour écrire en français au ministre de la Justice. La réception de cette lettre fut estampillée seulement le 12 mai :

Messieur [sic]

Permettez[-]moi encore une fois de venir me recommander à vous et je vous supplie s.v.p. de venir à mon aide et laissez[-]moi vous expliquer le sujet de mon affaire.

Comme je vous ai déjà dit et que je puis vous le redire et le jurer que je ne suis pas responsable de ce que l’on m’accuse pour moi cela est tous [sic] un rêve.  J’aie [sic] été arrêté[e] le 13 février l’an 1920 et 4 mois après j’aie [sic] mis au monde deux enfants donc un des deux est mort et l’autre est à la maison des idiots à Hospice St Anne Baie St Paul Co. Charlevoix avec l’adresse vous pouvez vous informer si vous le désirer[.]

Monsieur

Je vous demande de prendre en considération ce [que j’ai] souffert depuis ces quatre années écoulés [sic] vous pouvez le considérer en pensant combien il était dûr [sic] pour une mère de vois ses deux pauvres petit[s] étendu[s] sur ce petit lit et que dans quelques jours j’allait [sic] les quittés [sic] pour la vie et 6 autres petits orphelins qui demande[nt] sur tous les lettres quand il[s] reverront leur mère[.]  C’est la première fois que je manque et personne ne peut rien dire de mon caractère j’aie toujours reçu honnêtement et fait tous mon possible comme d’autre mère pour élever mes enfants.

À présent cher monsieur je veut [sic] vous demandez [sic] si vous voulez être assez bon de venir à mon aide si il est impossible de me pardonnez [sic] je vous demande du moins d’abolir ma sentence.

Je suis prête à tous accepter je puis travailler et j’aurait [sic] une place tout de suite ici à Kingston et je serait [sic] très satisfaite de la prendre et je puis vous promettre et vous pouvez prendre ma parole que je ferai mon devoir.

J’espère que vous ferez tous votre possible pour m’aider[.] Je suis prête à pardonner à tous ceux qui m’ont causé ce trouble et je vous demande pour l’amour de mes enfants de m’obstenir [sic] le même pardon.

Votre sincère

Mde Gagnon

Laissons un instant notre attention être attirée par l’une des phrases qui laisse clairement entendre que ses enfants lui écrivaient en prison. Malheureusement, ces documents ne semblent pas avoir survécus à l’épreuve du temps. L’explication la plus probable est que le dossier judiciaire contiendrait uniquement les documents ayant été adressés au bureau du ministre de la Justice à Ottawa.

Évidemment, la requête de Houde fut refusée le 19 mai 1924.

Qu’à cela ne tienne! S’il nous est possible de la qualifier de femme insensible et sans doute dépourvue d’humanisme, elle était drôlement tenace lorsqu’il s’agissait de plaider sa propre cause. Le 1er décembre 1924, elle récidiva dans une lettre en français qu’elle adressait cette fois au solliciteur général :

Honorable Soliciteur Général

Honorable monsieur,

Je suis très enchanté[e] de pouvoir vous écrir[e], et je regret[te] beaucoup de ne pas avoir apprise que vous parliez français à votre visite du 22 novembre, car j’aurait été capable de mieux m’expliquer que sur le papier, mais je vais faire tous mon possible et j’espère que vous apprécierez mes paroles et que vous m’accorderez ma demande.

Monsieur,

Vous me paraissez à croire que je n’ai pas d’amour pour les enfants je puis vous dire que je ne croit [sic] pas qu’il est une femme dans cette institution qui peut aimer les enfants plus que moi.  Pour preuve c’est que je demande mon pardon pour l’amour de mes enfants c’est mon plus grand désir et ma plus grande occupation.

Malgré que je n’ai pas grande avantage ici de les protégés [sic].  Mais tous ce que je fait est pour leur service presque tous les ans depuis que je suis ici il y en a un qui change de place et c’est moi qui s’en occupe si je leur manquait d’amour je pourrait laisser quelqu’un d’autre pour s’en occuper mais j’aime à savoir où ils sont et s’ils ont de bon soin[s].  Pensez bien qu’une mère qui à [sic] sept enfants en dehors et qui veut s’en occuper ne dort pas toujours tranquille.

Quand j’était [sic] en dehors je travaillait [sic] non-seulement comme une femme mais comme trois femmes le jour en dehors de la maison et le soir je travaillait [sic] à l’entretient [sic] de la maison et des enfants et c’était de bonne volonté et aujourd’hui c’est encore mon plus grand désir de sortir et travailler pour l’aide de leur éducation car j’aie un petit garçon de 13 ans et c’est sa dernière année qu’il peut rester au couvent sans payez [sic] et il est d’un grand talent[.] il apprend l’Anglais et le Français et je désirerait [sic] sortir afin de lui aider à son cours et voir au soin de mes autres enfants. Et pour prouver encore plus l’amour que j’avait [sic] envers eux je vous envoit des lettres qu’il vous le prouveras et je regrette beaucoup de ne pas avoir été capable de vous les faire lire pendant que vous étiez ici peut-être que vos paroles m’aurait [sic] été plus consolante[s] car ce que vous m’avez dit m’a beaucoup blessé le cœur en sachant que je ne le mentait pas car cette cause est bien terrible aux yeux des hommes mais elle est bien douce au[x] yeux de Dieu car si le secret de la confession pouvait se dire le peuple changerait bientôt leur idée car si j’avait été comme l’on m’accuse voilà au-delà de 4 ans que je suis enfermé[e] et je suis certaine qu’il n’a pas une matronne qu’ils peuvent m’accuser d’aucune manière quand une personne est si méchante elle ne peut retenir sa colère pendant si longtemps et en plus l’on puis vous dire ici que si quelques filles sont changées c’est moi qui leur a montrer [sic] le droit chemin de leur religion.

Honorable monsieur, j’espère que ses [sic] paroles seront étudiées et que vous m’accorderez je vous en supplie cette faveur et je vous promet[s] et je pourrai vous le prouver que vous ne serez pas en regret.

Votre très obéissante

Mde Gagnon

C’est sans doute parce qu’elle a envoyé au ministère certaines lettres qu’elle a elle-même reçus que nous pouvons aujourd’hui les consulter. En effet, il semble que le dossier judiciaire préservé à BAC, hormis les transcriptions du procès, contienne les documents reçus au ministère. Par exemple, nous ignorons si elle a écrit aux membres de sa famille ou à des amis. Quant aux lettres qu’elle a reçues à sa cellule de Kingston, nous présumons que seules celles qu’elle a retransmises au ministre ont été conservées. Que sont devenus les autres? En a-t-elle reçu plusieurs? Ses enfants lui écrivaient-ils régulièrement?

Nous l’ignorons. Et même si quelqu’un sortait de l’ombre pour soudainement prétendre être en possession de lettres reçues ou écrites par la marâtre, il faudrait les faire authentifier. Voilà qui, encore une fois, démontre l’importance du contenu des dossiers judiciaires.

Marie-Jeanne Gagnon (St-Martin), photo de sa nécrologie parue en 1986.
Photo de Marie-Jeanne Gagnon à l’époque du procès, en 1920.

En revanche, nous savons, justement parce que cette lettre a fait partie des documents que la prisonnière a envoyé au gouvernement, que Marie-Anne Houde a reçu au moins une communication de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore. Lors du procès, Marie-Jeanne était âgée de 12 ans et avait fortement contribué à la condamnation de sa belle-mère en décrivant plusieurs sévices insupportables infligés à sa sœur. Voilà pourquoi il est d’autant plus étonnant qu’on retrouve le ton suivant dans cette lettre qu’elle lui adressait en date du 28 avril 1923 :

Québec, 28 avril, 1923.

Madame Télesphore Gagnon, Kingston.

Bien aimée maman,

Vous me pardonnerez bien mon long silence, sans doute il doit vous avoir peiné, mais veuillez bien user de votre indulgence à mon égard; ce n’est ni paresse ni oubli, mais bien la grande préoccupation des concours de fin d’année qui m’absorbe de ce temps. J’ai répondu à la lettre de ma tante Rachel j’aimerais bien cela aller passer les vacances avec elle. Vous me demandiez si j’avais mes passages non, je ne les ai point et puis je voudrais que ma tante me donne des renseignements pour le trajet, voulez-vous avoir la bonté de lui écrire et de lui dire tout cela donc chère maman je vais compter sur vous pour tout. J’ai vu Pauline il n’y a pas très longtemps. Elle n’était pas de belle humeur, elle était malade cette chère petite malgré tout elle était contente de me voir. Georges est en bonne santé il vous envoie mille baisers. Ne trouvez-vous pas que les vacances arrivent à grands pas pour moi toujours les mois se passent bien vite encore deux mois, et la clé des champs sera à nous. Que j’aimerais vous voir au milieu de nous ce serait encore plus joyeux mais ne perdons pas espérance rien n’est impossible à celui à qui on s’adresse. J’avais oublié de vous dire de ne pas vous occuper de mon linge pour sortir je l’ai tout ici; celui des vacances est chez grand’père à Fortierville, je n’aurai qu’à aller le chercher rendu chez mon oncle Welly.

Bonne maman ce n’est qu’à regret que je vous quitte; j’ai hâte de vous lire par l’entremise de ma tante.

De votre enfant aimante

Marie-Jeanne Gagnon

Encore aujourd’hui, on peut apporter bien des explications quant au ton mielleux de cette communication. Après avoir livré un témoignage si accablant en 1920, comment expliquer cette soudaine compassion?

Ce qui ajoute au mystère, c’est qu’il s’agit de la seule lettre provenant de la main de Marie-Jeanne Gagnon. Et c’est justement ce qui nous laisse perplexe.

Si elle éprouvait autant de compassion pour sa belle-mère, pourquoi ne retrouve-t-on plus de trace d’elle par la suite? Cette lettre a-t-elle réellement été écrite de sa main ou est-ce une falsification? Marie-Jeanne défendait-elle vraiment sa belle-mère?

Pierre tombale de Marie-Jeanne Gagnon, la soeur d’Aurore, dans le cimetière St-Joseph de Shawinigan.
Avec le nom qu’elle utilisait au cours de ses dernières années son lieu d’inhumation n’est pas facile à retrouver.

Or, on sait que Marie-Jeanne s’est mariée à un dénommé St-Martin en 1932 à Montréal. Vers 1937 ou 1938, leur couple s’est installé à Shawinigan. C’est là que Marie-Jeanne s’est éteinte le 30 octobre 1986. Son mari irait la rejoindre en 2003. Selon une rumeur à laquelle il m’est impossible d’accorder une valeur sûre, Marie-Jeanne aurait voulu se faire oublier, ce qui serait tout à fait compréhensible. Non seulement il s’est installé une popularité grandissante autour du nom de sa défunte sœur tout au long du 20e siècle, mais craignait-elle aussi qu’on découvre sa participation aux sévices, comme nous l’a appris l’étude du procès?

Ce qui est sûr, c’est que le nom qui apparaît sur sa pierre tombale ne permet pas de l’identifier clairement. Lorsque je l’ai retracé au cimetière St-Joseph-de-Shawinigan, en 2015, le gardien du cimetière n’était pas au courant qu’il passait chaque jour près de la tombe de la sœur d’Aurore Gagnon.


[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde, 2016, p. 366.

[2] Traduction libre.

[3] Elle ne mettait aucun trait d’union.

La marâtre: les années d’incarcération (2/5)

Victor Cavendish, duc du Devonshire, était Gouverneur Général du Canada au moment où il fallut décider du sort de Marie-Anne Houde. C’est à lui que la marâtre doit la vie, puisque sa sentence de mort a été commuée en emprisonnement à vie 48 heures avant sa pendaison.
Cavendish s’est éteint en 1938, soit deux ans après la marâtre.

Le 17 septembre 1920, moins de deux semaines avant la date prévue pour l’exécution de la marâtre, Robert Bickerdike, grand défenseur de l’abolition de la peine de mort et président de la Canadian Prisoners Welfare Association (ci-après la CPWA), réécrivait au ministre de la Justice, Charles Doherty. La lettre était accompagnée d’une pétition contenant des signatures provenant de toutes les classes de la société. Les signataires étaient d’avis que Marie-Anne Houde n’était peut-être pas saine d’esprit. Décidément, les auteurs de ce commentaire n’avaient pas assisté au procès. Ils auraient sans doute vu à quel point la théorie de la défense ne tenait pas la route.

Cette pétition, qui s’échelonne sur 28 pages, englobe des signataires de Longueuil, de Saint-Lambert, de Montréal, d’Outremont, de Westmount, et même d’Edmonton (Alberta). Pour la majorité, on l’aura deviné, ce sont des canadiens anglophones. Pourquoi les anglophones se sont-ils sentis aussi interpelés par la cause de la marâtre si ce n’est, peut-être, à cause de leur militantisme plus avancé que les Québécois en matière d’abolition de la peine de mort?

Le 22 septembre, Robert Bickerdike réécrivit au ministre Doherty pour lui envoyer une autre partie de la pétition, à croire que les membres de la CPWA s’étaient investis à récolter des signatures tout au long du mois de septembre.  On prit la peine de souligner que le révérend Henderson, principal représentant de l’Église méthodiste au Canada, avait pris la responsabilité de ces pétitions.  Bickerdike soulignait que « dont you think, sir, it would be something awful to hang this woman while she is still nursing those twins? ».

On a vu dans le premier article de cette série à quel point on se servait de l’argument selon lequel Marie-Anne Houde avait deux jeunes bouches à nourrir. Rapidement, cet argument s’est retrouvé dans la bouche de tous ceux et celles qui se prononcerait en faveur de la commutation de peine. La marâtre elle-même finirait par l’englober à son propre discours, comme nous le verrons bientôt.

Le 24 septembre 1920, c’est Madame J. A. Beaubien, une résidente du 51 Claire-Fontaine à Québec, qui s’identifiait elle-même comme « une mère de famille de Québec », qui se permit d’écrire au ministre. Cette lettre dactylographiée, je la reproduis ici dans son intégralité avec ses erreurs :

Dans huit jours Québec aura à enregistrer dans ses annales de 1920, la pendaison d’une femme, une mère de famille, la femme Gagnon.

N’est-ce pas quelque chose qui porte à la répulsion et qui fait passer dans tous les membres de chaque individu ce frisson glacial dont on se désempare difficilement. Cette pauvre misérable meurt déjà à chaque lever du jour, lorsque le soleil lui annonce une journée de moins à vivre par la pensée de la date finale de son existence.

Son crime a été odieux vous allez me dire, en faisant mourir à petit feu la petite martyre que l’on ne pourra jamais oublier.  J’en conviens, et c’est en mémoire de cette enfant que j’admets que toute âme bien née doit vouloir à son ou plutôt ses bourreaux, un châtiment bien mérité, sans pour cela rendre le mal pour le mal en enlevant la vie.

Nous vivons dans une province essentiellement catholique, et du haut des chaires de vérité, l’on entend sans cesse ceux qui nous dirigent développer les paroles de Dieu : « Tu rendras le bien pour le mal; Tu donneras si tu veux être pardonné ». Dieu a dit aussi; « Tu ne tueras point ». Il n’a pas dit : « Tu tueras celui qui aura tué ».

Enfin, dans notre pays comme dans bien d’autres que l’on dit civilisés, la loi veut la peine de mort, alors je m’incline devant elle tout en demeurant réfractaires de conviction. Seulement, il m’est bien permis de crier contre l’injustice apparemment commise, lorsque le compagnon de vie de la condamnée jouit de l’esistence [sic] au pénitencier, et qui, après avoir juré à l’autel de la protéger contre le mal, non seulement pour servir ses intérêts personnels, mais pour la sauvegarder elle-même, n’a pas su crier vengeance en présence de semblables cruautés infligées à son enfant propre, avant même qu’ellesf[1] fussent poussées jusqu’au crime.

On lui laisse la vie à cette brute de haute stature en face d’une femme de taille plutôt dérisoire (on a prétexté crainte pour la sauver) et n’était-ce pas lui qui devait la ramener à la raison et lui faire reconnaître son erreur lorsqu’en revenant de son travail, il trouvait la chair de sa chair couverte de plaies hideuses?

N’était-ce pas lui qui devait compren– sain de santé, n’ignorait pas dans quelle situation était sa femme? N’était-ce pas lui qui devait comprendre que par l’œuvre de Dieu les nerfs de cette femme étaient plus que jamais surrexcités [sic], alors qu’il aurait dû lui enlever sa proie et la placer en lieu sûr à l’abri de toute attaque? Il a cessé de frapper lui-même parce qu’il constatait que l’enfant devait en recevoir assez de sa belle-mère.

Je n’ai pas à refaire le procès du père à qui l’on a donné la liberté de vivre, j’admire plutôt son avocat, digne défenseur, dont l’éloquence aurait dû tout aussi bien toucher les jurés dans le cas de sa cliente; mais, s’il doit y avoir justice faite, que ce soit justice égale, et si le père de la victime a le droit de vivre, qu’il en soit ainsi de la pauvre désiquilibrée [sic].

Pouvons-nous compter bien des familles qui n’ont pas eu à souffrir de la non-responsabilité de la mère en temps importuns, que ce fut causé par l’excès de travail, l’absence de force physique, ou l’abattement complet du moral par la venue trop rapprochée d’un grand nombre d’enfants?

Que de mères sous l’œuvre de la création, ont eu à déplorer par la suite, la souvenance d’impatiences sans nombre parfois poussées à l’excès par plusieurs d’entre elles à l’égard de leur propres enfants.  Elles avaient peine à se reconnaître elles-mêmes tant leur nature était transformée; de même cette pauvre malheureuse a agi sous l’effet d’une dépression mentale.  Heureuses sont les familles pour qui ces moments regrettables n’ont été que passagers, tandis que bien d’autres se sont vues forcées de confier aux asiles ces pauvres mères qui ne devaient plus compter au foyer.

Il n’y a certainement pas de rapprochement à faire avec les monstruosités dont la femme Gagnon s’est rendu coupable, mais si l’on considère combien souventes fois ces humeurs massacrantes se sont faires sentir chez des personnes bien douées au point de vue du sens moral, on peut s’expliquer cette espèce de barbarie chez celle dont l’esprit est demeuré inculte; de son état normal à la folie, il n’y avait qu’un pas à faire, et c’est ainsi que cette femme, avec un sang-froid qui ne se rencontre que chez des dépourvus de toute lucidité d’esprit, a pu voir de ses yeux pendant des mois, les plaies qui résultaient des coups administrés par elle sur cette chair d’enfant qui demandait grâce.

Tout comme son défenseur, je plaide folie momentanée, et au nom de toutes celles qui ont eu à subir plus d’une fois les angoisses de la maternité, j’implore pour l’existence de la condamnée.  À l’exemple de Dieu qui lui pardonne il y a déjà longtemps, qu’on lui laisse ce qu’Il a laissé à l’humanité condamnée à mourir; l’incertitude de l’heure et [du] jour, qui une fois connus, fait de l’attente de la mort, la pire torture morale.

On dit que Québec ne s’est pas montrée favorable à la requête en faveur de la commutation de la peine de mort, à en juger par la feuille qui est restée presque blanche.  Si ceux ou celles chargés de la produire ont brillé partout par leur absence, comme il en a été fait auprès de moi et de mon entourage, il n’y a rien d’étonnant que l’on n’en ait retiré que de l’insuccès.

J’aurais été heureuse ainsi que bien d’autres de signer une requête aussi humanitaire.

J’espère encore, et je crois être l’interprète de la majorité des femmes de Québec en implorant pour celle qui aurait pendant toute sa vie au pénitencier, le remords d’avoir fait d’un de ces anges que Dieu nous envoie, la petite martyre que fût Aurore Gagnon.

Pitié pour ceux à qui elle a donné le jour sous les murs d’une géole.  Que le souffle de vie qu’elle leur a inculqué lui soit transmis et qu’elle vive!

Une mère de famille de Québec.

Extrait du bottin Marcotte pour la Ville de Québec, 1920.

Difficile de rester sans commentaire devant cette lettre d’une autre époque. Tout d’abord, en vérifiant l’annuaire Marcotte de la ville de Québec, on constate que l’auteure de cette missive disait la vérité quant à son identité. Selon l’annuaire, à l’adresse 51 de la Claire-Fontaine, on retrouvait « Beaubien J. A., Lt-Col. 9e Regt. ».  La « mère de famille » était donc une épouse de militaire.

Selon le Guide des sources pour les unités du Corps expéditionnaire canadien, produit par Bibliothèque et Archives Canada (BAC), le Lieutenant-Colonel J. A. Beaubien a commandé le 5e Bataillon de la garnison Canadienne. Ce régiment a été créé en avril 1918 dans le District Militaire 5 avant d’être démantelé le 30 septembre 1919.  Beaubien était certes un militaire de carrière puisqu’on croise son nom en 1904 alors qu’il donnait sa démission avec plusieurs autres comparses pour des raisons que, toutefois, nous ignorons[2].

On aura aussi compris qu’il faut être prudent envers le discours religieux. Il est toujours risqué d’appuyer ses propos en citant la Bible, ce recueil de 72 livres différents qui sont loin d’être des documents de référence en Histoire. Certains de ses arguments prouvent aussi qu’elle n’a pas assisté au procès. D’autre part, son opinion contre la peine de mort reste respectable en comparaison aux autres lettres contenues dans le dossier judiciaire.

C’est aussi le 24 septembre qu’une lettre inusitée fut adressée au ministère de la Justice. Elle portait cet en-tête peu banal: « Professor Wm. H. Maccabee, Occult Investigator of Crime, Missing Persons Located, Mysteries Solved ». La lettre provenait de Brooklyn.  Ce personnage voulait obtenir les détails à propos des naissances des jumeaux pour un besoin astrologique, afin de savoir ce que le futur allait leur réserver.  Il prétendait que ces informations seraient d’une aide précieuse pour des professeurs qui enseignaient les sciences occultes.  Bref!

Le 25 septembre, le Dr R. Fortier informa le ministre qu’il avait examiné les deux enfants de Houde et que le fait de supprimer l’allaitement maternel par un allaitement artificiel « serait de nature à compromettre leur santé parce qu’un allaitement artificiel est toujours préjudiciable à l’enfant avant le sixième mois.  De plus, parce que les soins donnés par la mère valent toujours mieux que ceux donnés par n’importe quelle mercenaire ».

Le 27 septembre, c’est une lettre de la St.Mary’s Rectory de Montréal qui arrivait sur le bureau du ministre Doherty. En anglais, on demandait la clémence sans toutefois minimiser l’horreur du crime commis. R. Y. Overing, recteur de la St.Mary Church, se permettait d’écrire : « j’ai été convaincu depuis que j’ai lu les rapports du procès que la femme n’est pas normale. En ma capacité de membre du clergé je suis venu en contact avec la nature humaine dans des manifestations variées et j’ai vu le bon côté de l’existence ».

De quels « rapports » parlait-il?  Des comptes rendus des journaux? Avait-il lu uniquement les rapports des experts de la défense?

Évidemment, il est facile mais inexacte de déclarer quelqu’un anormal simplement en lisant des articles de presse. Il en va de même en se fiant uniquement sur des rapports préparés pour la défense. Ce n’est là qu’étudier une seule facette du problème. Pour obtenir un point de vu éclairé et surtout honnête, il faut assister au procès et en étudier toutes les subtilités.

Le 27 septembre, à 23h10, un certain Thomas Vien envoya un télégramme au ministre Doherty pour lui demander s’il serait à Ottawa le lendemain afin de lui parler de l’affaire Marie-Anne Houde.

Le 28 septembre, c’est une lettre signée par Mary Hunt Johnson de l’Ontario qui partageait au ministre son opinion selon laquelle la justice devrait plutôt suivre son cours, car ce serait la meilleure façon de prévenir d’autres actes horribles que pourrait commettre la marâtre.

Le 29 septembre, M. F. Gallagher, chef du Services des Pardons, envoya un memo au ministre de la Justice pour lui signaler qu’il se sentait enclin à recommander la commutation de la sentence. Pour en arriver à cette décision, il utilisait le fait qie Marie-Anne Houde avait enfanté en juillet et que ces poupons n’avaient pas encore atteint l’âge de 3 mois. Selon une note manuscrite apparaissant dans la marge, cette première opinion venant d’un officiel fut transmise au Gouverneur Général à 19h00 au soir du 29 septembre. L’urgence commençait à se faire sentir puisque la pendaison de la marâtre était prévue pour le 1er octobre.

Toujours le 29 septembre, Thomas Mulvey, sous-secrétaire d’État, envoya un télégramme au Shérif du district de Québec pour l’informer que « Son Excellence le Gouverneur Général s’est montré en faveur pour commuer en emprisonnement à vie la sentence de mort passée par M. le Juge Pelletier sur Marie-Anne Houde ou Gagnon. » Le tout annonçait qu’il y aurait confirmation par lettre le lendemain. Malheureusement, l’heure de transmission du télégramme, effectuée par la Great North Telegraph Company of Canada, n’est pas indiquée. Mais en sachant que le Gouverneur Général a reçu l’avis de Gallagher à 19h00, on peut imaginer que ce télégramme a été envoyé d’urgence dans les quelques heures qui ont suivis. À tout le moins avant minuit.

Simultanément, Mulvey envoya aussi un télégramme au Juge Pelletier pour l’informer de la commutation de peine. On imagine, en regard de ce qu’il avait exprimé dans une lettre, sa déception. Marie-Anne Houde, reconnue coupable du meurtre d’Aurore Gagnon, évitait donc la pendaison.

Le 30 septembre, Robert Bickerdike envoya une pétition au ministère de la Justice. Bel effort, mais son souhait avait déjà été réalisé la veille au soir. Peu après, le Shérif Cléophas Blouin renvoya un télégramme à Mulvey pour confirmer avoir reçu la décision du Gouverneur. À cette époque, le Gouverneur Général du Canada était Victor Cavendish, duc du Devonshire. Il occuperait cette fonction jusqu’au 19 juillet 1921. C’est donc à lui que Marie-Anne Houde devait la vie.

Télégramme annonçant la décision du Gouverneur Général Cavendish sur la question de la commutation de la peine de Marie-Anne Houde.

Le lendemain, Thomas Mulvey écrivit une confirmation selon laquelle on pouvait annoncer publiquement que la marâtre évitait la corde.

Le 30 septembre, le public pouvait lire la nouvelle à la dernière page de L’Action catholique. On y soulignait que le bourreau Arthur Ellis se trouvait déjà à Québec dans le but de préparer l’exécution. Selon cet article, on apprend que c’est Me Francoeur, dans la soirée du 29 septembre, qui s’était rendu à la prison pour annoncer la nouvelle à sa cliente. Et ainsi « la femme Gagnon éclata en sanglots et au milieu de ses larmes elle disait : « je suis heureuse pour mes enfants ».  Depuis quelques semaines la femme Gagnon réalisait  très bien sa pénible position mais elle ne se plaignit jamais elle-même. L’avenir de ses enfants la préoccupait continuellement et à plusieurs occasions elle dit à ceux qui lui rendaient visite : Si mes enfants sont placés dans des familles privées, je mourrai heureuse ».

Le fait qu’on précise qu’elle ne se plaignait pas est un fait qui allait changer avec les années, comme on le verra dans les lettres qu’elle nous a laissées.

C’est Thomas Vien, membre du bureau légal Francoeur, qui se trouvait à Ottawa pour intercéder en faveur de Houde, qui a appris la bonne nouvelle.  « Questionné ce matin au sujet de cet événement, M. Francoeur dit que ce qui a aidé fortement à obtenir la commutation de sentence c’est le fait que dix sur les douze jurés, qui avaient rendu un verdict de coupable contre la femme Gagnon, ont signé une requête demandant au Gouvernement de changer la sentence ».

On rapportait d’Ottawa que le cabinet des ministres s’était réunis pour en venir à décider qu’il était préférable de commuer la sentence.  L’article prévoyait, avec une exactitude surprenante, que Houde passerait encore quelques mois en prison avant d’être transférée dans un pénitencier fédéral à Kingston et que : « une famille de Québec s’est offerte à adopter les deux enfants et il semble certain que le désir de la femme Gagnon sera accompli ».

Dès qu’il a appris la nouvelle, c’est-à-dire le 30 septembre, le juge Pelletier envoya une petite note à Thomas Mulvey pour lui signaler qu’il avait bien été mis au courant, tout en se permettant, en anglais, le commentaire suivant : « je suppose que la seule chose logique à faire maintenant serait d’amender le statut pour exempter les femmes de la peine capitale ».

On serait tenté d’imaginer le stress éprouvé par Marie-Anne Houde dans l’attente de son exécution. Malheureusement, dans les lettres écrites de sa main conservées dans les archives, elle n’en fait aucune allusion. Ces lettres, que nous verrons de plus près à partir de la semaine prochaine, nous dévoileront une autre partie de sa personnalité.

La marâtre était-elle une manipulatrice meurtrière ou finirait-elle par regretter réellement son geste?


[1] Les mots ou les lettres raturés sont retranscris tel que vu dans le document original.

[2] Cette information est tirée du journal des débats de la Chambre des communes du Canada, 1904, Vol. 38, no. 6, documents de la session 12-16.

La marâtre: les années d’incarcération (1/5)

Seule photo connue de Marie-Anne Houde

Lorsque le mot marâtre est prononcé quelque part, on l’associe, la plupart du temps, aux sévices corporels. En effet, c’est de maltraitance qu’est morte sa belle-fille, Aurore Gagnon, vers 19h00, dans la soirée du 12 février 1920. Toutefois, dans la présente série d’articles, il sera question des années que Marie-Anne Houde a passé à l’ombre, c’est-à-dire de 1920 à 1935.

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en février 2016, le jour même du 96e anniversaire de la mort de cette pauvre enfant de 10 ans, je ne me suis pas particulièrement attardé à cette période d’incarcération, quoique l’épilogue fournissait de nombreux détails. Le but du livre était plutôt de donner la parole au procès et ainsi permettre au lectorat de tirer ses propres conclusions d’après les témoignages entendus devant le juge Louis-Philippe Pelletier. Malgré le fait que mon livre ait permis de rétablir plusieurs faits, j’entends ou je lis toujours certaines fausses idées reçues.

Puisqu’il y a dans le dossier judiciaire, préservé à Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC) à Ottawa, de nombreux documents concernant la période d’emprisonnement de la marâtre, j’ai cru bon d’en partager avec vous les grandes lignes, pour ne pas dire la quasi-totalité. Loin de moi l’intention mercantile, mais je tiens à souligner que ceux et celles qui auront d’abord lu mon livre sur l’affaire pourront mieux comprendre certaines situations. Car, je le répète, pour juger d’un verdict et d’une sentence, il faut avoir l’honnêteté de lire d’abord le procès car c’est lors de ce dernier que les jurés ont forgé leur décision.

Nous verrons que cette étude soulèvera un questionnement, sinon un dilemme, à propos de sujets qui resteront d’actualité pour encore longtemps. Ainsi, j’ai nommé la peine de mort et la réhabilitation. Devons-nous pardonner pour des actes qui ont bouleversé toute une population? Les « monstres » de notre société – je parle ici de ceux et celles qui commettent les crimes les plus graves et révoltants – sont-ils réhabilitables? Est-il possible et même raisonnable de penser que nous pouvons réintroduire dans nos vies des gens qui ont commis le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien?

D’un autre côté, même si l’étude du procès a déjà répondu à cette question, il sera possible de revenir sur l’état d’esprit de Marie-Anne Houde. Était-elle folle ou non? Et, justement, comment interprétons-nous cette folie?

Tout d’abord, revenons brièvement sur les événements. Sans refaire la généalogie familiale, soulignons qu’une semaine après avoir perdu sa première femme – Marie-Anne Caron, la mère biologique d’Aurore – Télesphore Gagnon, un cultivateur de Fortierville, épousait Marie-Anne Houde. Celle-ci avait aussi perdu un mari qui portait le nom de Gagnon. Elle vivait déjà sous le toit de Télesphore, apparemment pour l’aider dans ses tâches ménagères et peut-être aussi pour lui offrir quelques « extras », pour reprendre un langage moderne.

Né à Trois-Pistoles le 2 février 1857, Louis-Philippe Pelletier fait ses études classiques au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et son droit à l’Université Laval. Il est admis au Barreau le 13 juillet 1880. À l’époque de l’affaire Louis-Riel, il se montre nationaliste et contribue à l’élection de Mercier. Élu en 1888 dans le comté de Dorchester, il restera en poste jusqu’en 1908. Il sera procureur général en 1896 et 1897. Réélu en 1911, il entre dans le cabinet Borden comme ministre des Postes. Le 18 novembre 1914, il est nommé juge à la Cour supérieure et le 20 août 1915 à la Cour du Banc du Roi. Il s’éteint à Québec le 8 février 1921, moins d’un an après avoir présidé le célèbre procès de Marie-Anne Houde.

Sans qu’on sache pourquoi, Marie-Anne Houde finira par développer une aversion morbide envers Aurore Gagnon, la fillette de son nouveau mari, qui n’est âgée que de 10 ans. Les sévices auraient commencé au cours de l’été 1919, peut-être même avant. Après un séjour à l’Hôtel-Dieu de Québec au cours de l’automne 1919, pour une blessure à un pied qui ne guérissait pas, Aurore revient à la maison. À partir de cet instant, ce sera pour elle un véritable calvaire. Elle rend l’âme le 12 février 1920, alors que le matin même sa belle-mère la traitait encore de « vache » parce qu’elle la trouvait trop paresseuse. L’autopsie ne détectera aucune blessure dite morelle. La cause de la mort sera établie par l’infection des plaies. Le Dr Albert Marois, qui a pratiqué l’autopsie à l’intérieur même de l’église de Fortierville, dira lors de son témoignage avoir dénombré 54 plaies sur le corps de l’enfant.

Le 14 février, Télesphore et Marie-Anne sont arrêtés et conduits à la prison de Québec. La famille est déchirée. Au cours de l’enquête du coroner, Marie-Jeanne Gagnon, la sœur naturelle d’Aurore qui a 12 ans, refuse d’incriminer sa belle-mère. Toutefois, les autorités ont déjà compris que la plus coupable dans ce couple maudit est celle qu’on surnomme déjà la marâtre. Elle sera d’ailleurs accusée de meurtre, ce qui veut dire homicide avec préméditation, tandis que son mari sera accusé d’homicide involontaire, ou communément appelé dans le jargon judiciaire manslaughter. La distinction est importante puisqu’elle nous aidera à mieux interpréter plus tard certaines lettres écrites par la meurtrière.

Le procès s’ouvre le 13 avril 1920 au palais de justice de Québec, devant le juge Louis-Philippe Pelletier. L’avocat de la défense, Me Joseph-Napoléon Francoeur, réussira à faire dire au Dr Marois que son autopsie avait été incomplète et que la voisine Exilda Lemay avait des antécédents criminels. Malgré ses efforts, les chances de sa cliente s’envolent lorsque Marie-Jeanne Gagnon, 12 ans, apparaît dans la boîte des témoins. Son témoignage, interrompu de sanglots, sera percutant. Les sévices décrits par la jeune fille stigmatiseront à tout jamais cette histoire d’horreur.

Le 16 avril 1920, Georges Gagnon, qui en réalité est né du premier mariage de Marie-Anne Houde, témoigne contre sa mère. Le garçon de 9 ans corrobora en grande partie les sévices décrits par Marie-Jeanne. Pour entendre le témoignage de Gérard Gagnon, 11 ans, la Cour dut se déplacer à l’hôpital Saint-Louis-de-France puisque ce dernier était alité pour des soins.

Les témoignages des enfants s’avérant dévastateurs, Me Francoeur n’eut d’autre choix que de se tourner vers la stratégie des pauvres, c’est-à-dire plaider la folie. Les spécialistes n’eurent qu’une fin de semaine pour examiner l’accusée. Un débat des experts s’ensuivit, au cours duquel la préméditation fut prouvée sur au moins deux points. Le juge livra une adresse au jury qui n’a pas été parfaitement impartiale, mais comme la cause n’a jamais été portée en appel, le verdict a été officiellement accepté. Il n’a donc pas lieu de le remettre en question. Le jury n’a pas cru en la thèse farfelue de la défense; un point c’est tout!

Le 21 avril 1920, le jour même de son 30e anniversaire, Marie-Anne Houde était reconnue coupable de meurtre. Automatiquement, comme le voulait la tradition judiciaire, le juge Pelletier enfila ses gants noirs et se coiffa du tricorne noir afin de prononcer la sentence de mort.  Il fixa son exécution au 1er octobre 1920. Certes, ce délai était généralement plus court, mais le juge expliqua par la suite qu’il avait repoussé la pendaison afin de permettre à la condamnée de poursuivre sa grossesse jusqu’à terme.  En effet, il était apparu au cours du procès qu’elle était enceinte d’au moins six mois.

Comme cela était prévu à l’époque, lorsqu’il y avait condamnation à mort, le juge Louis-Philippe Pelletier prit le temps de s’asseoir le 22 avril afin de rédiger son rapport destiné au département du Secrétaire d’état fédéral.  Le dossier arriva à Ottawa le 24 avril 1920.

Certaines personnes ont prétendu que la sentence avait été commuée en emprisonnement en raison du fait que Marie-Anne Houde était enceinte. Ce qu’il faut préciser, c’est que son état a été dévoilé lors du procès. Sur ce point, le juge Pelletier écrivait que « le jury a trouvé l’accusée coupable de meurtre et elle a été condamnée à être pendue, le vendredi, premier octobre prochain, à 8 heures du matin. La raison pour laquelle l’exécution de la sentence a été fixée à une époque aussi éloignée est que l’accusée est enceinte de six mois et demi à peu près ».

Donc, la date de l’exécution a été fixée pour lui permettre de mener à terme sa grossesse. Quant à savoir si la commutation de sa sentence, qui arriva plus tard, ait un lien avec cette même grossesse, nous en étudierons les détails plus tard.

Le 26 avril 1920, le sous-secrétaire d’État Thomas Mulvay répondait par écrit au juge Pelletier afin de lui confirmer qu’il avait bien reçu son rapport, qui fut aussitôt transféré au ministre de la Justice du gouvernement fédéral.

Parmi les premiers documents du dossier se trouve une lettre dactylographiée de 7 pages rédigée le 18 mai 1920[1] et qui est signée « Welfare Work ». En anglais, on s’adressait au gouvernement fédéral afin de souligner à quel point la peine de mort était une pratique archaïque. Le ou les auteurs de cette missive vont jusqu’à se questionner à savoir si Houde méritait un nouveau procès ou une libération, tout en articulant qu’elle avait plaidé la folie. Ensuite, les propos se perdent dans un discours religieux fort ambigu qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.

Si vous avez encore des doutes sur la question de l’aliénation mentale, je vous invite à lire ou relire le procès. C’est seulement alors qu’on peut se poser des questions quant à la pertinence de ces commentaires, comme c’est toujours le cas de nos jours lorsqu’un procès est médiatisé. Ainsi, on se demande si le ou les auteurs de cette lettre ont assisté au procès. Savaient-ils de quoi ils parlaient?

En fait, il semble que non. La théorie de l’aliénation mentale présentée par Me Francoeur a frôlé le ridicule. Le juge Pelletier l’a même souligné dans son adresse, visant principalement l’attitude du Dr Albert Prévost. Le verdict était pleinement justifié. Et par conséquent, il faut rejeter toute possibilité de folie. Et ici, il faut y voir la « folie » judiciaire et non médicale. Autrement dit, une personne souffrant d’une maladie mentale peut aussi bien être jugée coupable pour avoir prémédité un meurtre en toute connaissance de cause sans que sa maladie ait influencé son geste. Je ne dis pas non plus que Houde souffrait d’une quelconque maladie mentale.

Après la médiatisation de son crime, il semble que Marie-Anne Houde s’était développé – probablement malgré elle – un fan club chez les anglophones. En effet, c’est une autre lettre écrite dans la langue de Shakespeare qui arriva sur le bureau du Gouverneur général du Canada le 14 mai. Malheureusement, sa calligraphie est tellement mauvaise qu’il faudrait un spécialiste pour la décoder. À tout le moins peut-on y voir que l’auteur est une certaine Mme Broville de Brooklyn, dans l’État de New York.

  1. D. Clarke, l’adjoint au ministre de la Justice, Charles Joseph Doherty, prit le temps de lui répondre le 20 mai, simplement pour lui assurer que sa lettre avait été acheminée au ministre de la Justice. Soulignons au passage que Doherty, juge et enseignant en droit, occupait ce poste depuis 1911[2].

Le fait de recevoir une réponse, quoique brève, semble avoir donné des ailes à Mme Broville. Le 27 mai 1920, elle récidiva en s’adressant cette fois directement à J. D. Clarke. Il en accusa poliment réception le 31 mai.

Charles J. Doherty était ministre de la Justice fédéral depuis le 10 octobre 1911. Juge et homme politique, Doherty avait vu le jour à Montréal en 1885. Il a étudié à McGill et enseigné le droit civil et international. Il a été « juge à la Cour supérieure du Québec de 1891 à 1906 ». Il est élu député en 1908. En 1918 et 1919, il avait représenté le Canada à la Conférence de la paix à Versailles. En 1912, il avait également fondé l’Association du Barreau canadien. Doherty sera nommé Conseil privé britannique en 1921 et la même année quitte son poste de ministre de la Justice. Il décédera le 28 juillet 1931, alors que Marie-Anne Houde croupissait toujours derrière les barreaux.

Le 22 juin, c’est depuis sa résidence de Rivière-du-Loup que le juge Pelletier envoya un télégramme au ministre et dans lequel il soulignait à quel point il avait fait son possible pour rassembler tous les documents relatifs à l’affaire « mais le sténographe m’a déçu. J’essaierai que tout soit expédié au cours des premiers jours de juillet ».

Le 28 juin, c’est un télégramme envoyé de Québec par le greffier de la Couronne, Alphonse Pouliot, qui parvenait jusqu’à Thomas Mulvey à Ottawa.  Le greffier lui assurait que « deux coles [colis] expédiés samedi apres[-]midi par compagnie messageries Dominion j’envoie autres documents par malle ». Pouliot faisait allusion au dossier judiciaire, celui qui est aujourd’hui conservé à BAC et que j’ai consulté en 2015.

Le lendemain, 29 juin, c’est par lettre que Mulvey assurait que « j’ai l’honneur de vous informer que deux colis sont parvenus, hier, au Secrétariat d’État concernant la cause capitale de Marie-Anne Houde. Ils ont été immédiatement transmis au Ministre de la Justice ».

Le 30 juin, J. D. Clarke, Chef de la Branche des Pardons (Remission Branch) et assistant du sous-secrétaire d’état, assurait avoir reçu deux colis contenant les transcriptions du procès et autres documents, incluant les pièces à conviction.

Le 8 juillet 1920, comme si cette cause était destinée à la théâtralité, Marie-Anne Houde causa une autre surprise en accouchant de jumeaux. Le jour même, Cléophas Blouin[3], shérif de Québec, écrivait au Secrétaire d’État à Ottawa pour lui signaler que « quoiqu’il n’y ait aucune disposition du Code [criminel] qui m’oblige de le faire, je crois de mon devoir de vous informer que Marie Anne Houde, condamnée à être pendue le 1er octobre prochain et maintenant internée à la prison de Québec, a mis au monde ce matin des jumeaux, un garçon et une fille.  La mère et les enfants se portent très bien, et nous avons pris toutes les précautions que requiert la condition de la dite prisonnière, pour elle-même et pour les nouveaux nés ».

Sur l’extrait des registres de la paroisse Notre-Dame de Québec, qui font partie des documents envoyés un peu plus part au ministre de la Justice Doherty, on peut lire ces précisions : « Le huit juillet mil neuf cent vingt, nous prêtre soussigné dûment autorisé, avons suppléé les cérémonies du baptême de Roch-Jean, né le même jour, et baptisé validement par le Docteur Joseph Gosselin, à cause du danger de mort, fils légitime de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde, de Sainte-Philomène de Lotbinière. Le parrain a été Jean-Baptiste Carbonneau soussigné avec nous, le père étant absent ».

Pour la sœur de Roch-Jean, qui fut baptisée Jeanne d’Arc, on fait face à un texte similaire, à la différence près qu’on n’y retrouve aucune mention du genre « à cause du danger de mort ». Il semblerait qu’il nous soit permis d’en déduire que la santé de Roch-Jean était plus fragile que celle de sa sœur.

Le 20 juillet, toujours depuis ses retranchements de Rivière-du-Loup, le juge Pelletier écrivit cette lettre au ministre Doherty que je retranscris ici dans son intégralité :

La Pointe, Rivière du Loup, 20 juil, [19]20

Honorable C. J. Doherty,

Ministre de la Justice,

Ottawa.

Monsieur le Ministre,

  Re Marie-Anne Houde, épouse de Télesphore Gagnon condamnée par le soussigné à subir la peine capitale le premier octobre prochain.

  Après le verdict de meurtre et la sentence, j’ai fait un bref rapport au Secrétaire d’État. Cette femme lors de son procès et du verdict était enceinte : c’est pour cela qu’en prononçant la sentence de mort j’ai fixé la période éloignée du premier octobre.  Je me réservais pour vous faire un rapport subséquent après son accouchement.

  Le moment est maintenant arrivé pour cela, car l’accouchement a eu lieu le 8 juillet courant.

  Comme vous le constaterez par la lecture de la preuve et par ma charge (contre laquelle aucune objection n’a été faite, le crime commis par cette femme est tellement odieux qu’il dépasse toutes les limites de la méchanceté et de la criminalité[)].

  Elle était mariée en secondes noces avec un veuf qui avait trois enfants de son premier mariage et elle avait elle-même des enfants de son premier mariage.  Le second mari était un cultivateur possédant trois terres et un grand nombre d’animaux.  Elle a demeuré avec lui pendant deux ans – la première femme était folle et internée comme telle.  Cette dernière étant morte le mariage a eu lieu et elle a trouvé moyen de se faire consentir un contrat de mariage en vertu duquel les enfants du premier lit étaient déshérités à son bénéfice.

  Mais sa cupidité ne s’arrêtait pas là. La première épouse était commune en biens avec son mari et comme conséquence du décès de cette dernière les enfants du premier mariage se trouvaient à hériter de leur mère.  Si l’un de ces enfants mourait le père était l’un des bénéficiaires et l’héritage de Marie-Anne Houde se trouvait – vu le contrat de mariage – à devenir d’autant meilleur.

  Après le second mariage un des très jeunes enfants de Télesphore Gagnon est mort : la preuve ne révèle pas comment et je ne tiens aucun compte des rumeurs qui ont circulé à ce sujet.

  Restaient deux enfants du premier mariage, Marie Jeanne et Aurore.  C’est à cette dernière que Marie-Anne Houde a fait subir un long martyre [sic] dont le but – qui a été atteint – était de la faire mourir.  Et c’est pour cela qu’elle a été trouvée coupable de meurtre.

  Je ne vous décrirai pas les raffinements de cruauté et de méchanceté dont elle s’est servie : la preuve vous le révèle et elle a fait frémir d’horreur et d’indignation tous ceux qui la connaissent.

   Elle espérait cependant échapper à la justice et elle croyait avoir organisé assez de faux serments pour cela, mais la Providence est intervenue et les enfants, sur le parjure desquels elle comptait, sont venus dire la vérité : deux de ses propres enfants ont prouvé contre elle des faits révoltants.

  Écrasés sous cette avalanche de preuve[s] son avocat se lève en présence du jury et elle déclare par sa bouche qu’elle n’entend pas essayer la contredire.  Son propre avocat ajoute même que si tout cela est vrai – et la preuve formidable qui l’établit n’est pas contredite – sa cliente est un monstre à figure humaine.

  Et alors l’accusée nous annonce qu’elle va plaider [la] folie – laquelle est si souvent le dernier refuge des criminels dont la retraite est coupée.

  Quant à la preuve de folie, je n’entre pas dans les détails; ma charge vous dit ce que j’en pense et ce que le jury en a pensé; elle constituait même peut-être, tsnt [tant] elle était frivole – une véritable tentative de tromper la justice.

  Il y a cependant deux autres faits sur lesquels je désire attirer votre attention.

  Par deux fois dans ma charge j’ai rappelé aux jurés qu’ils avaient le droit – s’ils le jugeaient opportun – de recommander cette femme à la clémence.  Le jury – écho fidèle du reste de la conscience publique indignée – n’en a rien fait.

  Pourtant le jury ne connaissait pas alors l’autre [fait] important que je désire vous signaler.

  Après le procès de la femme est venu celui du mari – Télesphore Gagnon – pour le même crime. Ce dernier n’a été trouvé coupable que de manslaughter parce que le jury a cru qu’il n’avait été que la victime inconsciente de sa femme.

  Le même avocat qui avait défendu la femme défendait aussi le mari et sa défense a consisté à dire que les tortures abominables que le père avait lui-même infligé à son enfant étaient le résultat des mensonges odieux que sa femme lui faisait.

  Elle a (grâce à ces mensonges) fait battre l’enfant à peau nue par son père jusqu’à ce que le sang rejaillisse sur le plancher et sur la cloison [mur]. Elle lui a fait manger des excréments pris dans son pot de chambre et elle s’est arrangé pour qu’elle en ait encore dans la bouche et sur la figure quand le père arriverait à la maison.

  Voilà quelques[-]uns des faits qui n’avaient pas été prouvés lors du procès de la femme et qui l’ont été lors du procès du mari.

  Il me semble inutile d’en dire davantage et je vous laisse le soin de conclure si – à moins que la peine de mort soit – comme on le demande isolément ici et là – pratiquement déclarée non applicable aux femmes – la clémence royale doit être exercée.

  Pour ma part, je n’ai aucune hésitation pour partager l’avis du jury et pour dire que je suis d’opinion que la loi doit suivre son cours.

  J’ai l’honneur d’être, monsieur le Ministre,

  Votre bien dévoué,

Louis P. Pelletier

J.C.B.R[4].

En dépit de ce que pensait le juge, Marie-Anne Houde pouvait compter sur des supporteurs. Le 6 septembre 1920, une pétition initiée par un prêtre du nom de Joyal, ainsi qu’un collègue, fut présentée au bureau du ministre de la Justice. Le paragraphe de présentation demandait à ce que la peine soit commuée « parce qu’il est pénible de voir monter une femme sur l’échafaud et qu’elle vient de mettre au monde deux enfants jumeaux ». Quoique signée par une majorité de francophones, on pourrait soupçonner le manque d’objectivité derrière cette doléance parce qu’on y retrouve plusieurs personnes portant le nom de Houde, dont un « Trefflé Houde » qui était probablement le père de la condamnée.

Le 9 septembre, moins d’un mois avant la date prévue de l’exécution, Charles Doherty reçut un télégramme signé par Robert Bickerdike du Committee of the prisoners Welfare Association. En voyant ce nom, le ministre devait savoir ce dont il était question. Bickerdike disait avoir eu vent de sa prochaine visite à Montréal et qu’il voulait l’y rencontrer pour discuter de la cause Marie-Anne Houde. Bickerdike avait cependant été mal informé puisque Doherty dut lui répondre que son agenda ne prévoyait aucune visite à Montréal à court terme.

Né à Kingston en 1843, Robert Bickerdike a été l’un ds plus fervents militants pour l’abolition de la peine de mort au Canada. Politicien dans l’administration Laurier et homme d’affaires impliqué dans de nombreuses activités, il a pris la défense de Marie-Anne Houde en septembre 1920 afin de lui éviter la pendaison.

Arrêtons-nous un instant pour voir qui était Bickerdike. Car il est évident que Doherty savait de qui il s’agissait avant même de décacheter l’enveloppe.

Né à Kingston en Ontario en 1843, Bickerdike était le fils d’un fermier prénommé en mémoire d’un ancêtre exécuté en 1585 en raison de sa foi catholique. Voilà qui a probablement influencé sa décision de militer en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il étudia au village de Beauharnois et c’est probablement là qu’il apprit le français. À 17 ans, il quitta la ferme familiale pour aller s’installer à Montréal. Pour gagner sa vie, il dut se faire boucher. En 1875, c’est avec un associé qu’il créait la Robert Bickerdike Company, une entreprise dans le domaine de la viande qui englobait un abattoir et se situait dans le quartier Saint-Henri. Il se mit ensuite à exporter des bovins, une industrie au sein de laquelle il allait devenir l’un des plus prospères.

En 1881, il fondait la Dominion Abattoir and Stock Yards Company Limited, qui aura un capital évalué à 200 000$. Il étendit ses activités au domaine de l’assurance. Parmi ses nombreuses activités, il s’occupa au début du nouveau siècle d’assurances à Québec en lien avec les accidents causés par le feu. En 1910, il faisait partie du conseil d’administration de plusieurs compagnies d’assurance. Élu au Parti Libéral fédéral, il profitera de sa tribune au Parlement pour se prononcer sur plusieurs questions sociales, allant à l’encontre de sa tradition familiale qui était plutôt conservatrice. Il siégea aux communes durant la majeure partie du régime de Wilfrid Laurier.

En 1917, totalement en désaccord avec la position de Laurier contre la conscription, Bickerdike remet sa démission. Il se démarqua par une tendance à plaider en faveur des minorités. Tout au long de sa vie, il a défendu les droits des citoyens, sans tenir compte de leurs pratiques religieuses. Dès 1917 il se prononçait en faveur du droit de vote des femmes. Il prôna également une réforme pénitentiaire. Il n’est donc pas surprenant de le voir intervenir en faveur de l’abolition de la peine de mort. Le texte biographique de Jack Jedwab consacré à Bickerdike sur l’Encyclopédie Canadienne[5] souligne que l’abolition de la peine de mort a probablement été le combat de sa vie. « Rares furent ceux qui se prononcèrent avec autant de vigueur ou d’éloquence que lui en faveur de cette réforme. En 1914 et de nouveau en 1916, il présenta un projet de loi visant à remplacer la peine capitale par l’emprisonnement à perpétuité. Il s’opposait à la peine de mort pour de multiples raisons. Selon lui, elle était insulte au christianisme et à la religion en général et une honte pour toute nation civilisée. « Rien n’est plus dégradant pour l’ensemble de la société […] que la peine de mort », déclara-t-il aux Communes. Il parla aussi des disparités de classes en signalant que ce châtiment était administré bien plus souvent aux pauvres qu’aux riches. Il réfutait la thèse selon laquelle les exécutions sous l’égide de l’État avaient un effet dissuasif et il prévenait contre le risque d’erreur ».

Bickerdike avait vu juste. Dans les pays qui ont aboli la peine de mort, partout on s’est rendu compte qu’elle n’avait aucun effet dissuasif. Au contraire!

On comprend maintenant pourquoi il a participé en 1916 à la fondation de la National Prison Reform Association. En 1919, cette organisation dont il fut le président fusionna avec la Honour League of Canada. Il en résultat l’Association canadienne pour le bien-être des prisonniers. En plus de créer des pressions contre la peine de mort, cette association venait en aide aux familles des prisonniers et trouvait même du travail à certains détenus remis en liberté. En 1917, Bickerdike « présenta à la Chambre une résolution offrant à tous les prisonniers la possibilité de s’enrôler dans l’armée active : ainsi, ils pourraient se racheter tout en servant leur pays »[6].

Bickerdike s’est éteint le 28 décembre 1928 dans sa maison de Lachine.

Une lettre anonyme datée du 12 septembre 1920 arriva sur le bureau du ministre de la Justice. Elle était signée par « un groupe de québécoises ».  Bien qu’elle ait été écrite à la main, cette missive est suffisamment bien rédigée pour la retranscrire ici sans erreur d’interprétation et dans son intégralité :

Honorable Ministre de la Justice

  Nous soumettons respectueusement à votre attention les points suivants :

  1. Aucune requête, au sujet de la commutation de peine de la femme Gagnon, ne nous a été présentée, d’ailleurs nous ne l’aurions pas signée. Cette marâtre n’a aucun droit à la pitié, après avoir pendant un an, torturé une enfant sans défense et obligée de lui obéir.
  2. Nous vous demandons d’user de votre loyauté en protégeant la société et en laissant la justice suivre son cours, parce que le crime se propage d’une manière alarmante dans notre ville, et rien n’arrêtera les meurtriers s’ils n’ont plus peur de la pendaison.

Les pénitenciers sont trop doux, personne ne les craint, les coupables ont toujours l’espoir de s’évader où [sic] d’être libérés après quelques années de détention.

Nous exposons, bien humblement, ces opinions à votre haute considération.

Un groupe de québécoises.

Le 16 septembre, une lettre de 4 pages écrite en anglais sur du papier portant l’en-tête de la Chambre des communes arriva sur le bureau de J. C. Doherty. En fait, il s’agissait d’une pétition signée par dix des douze jurés qui avaient prononcé le verdict contre Marie-Anne Houde en avril. L’enveloppe contenait également les certificats de naissance de ses jumeaux, ainsi qu’un rapport signé par un médecin attestant qu’il était essentiel que Houde materne ces deux poupons. En douze points, la lettre présentait autant de raisons pour lesquelles on devait commuer la sentence de la condamnée. Parmi ces arguments, on retrouve évidemment le fait qu’elle avait donné naissance à deux enfants depuis sa condamnation, qu’elle avait contribué à sauver leur vie, et qu’il fallait aussi tenir compte de l’aspect humain. On peut y lire : « il semble que la communauté se soit assez vengé et qu’elle est protégée par le confinement perpétuel de cette personne dans un pénitencier ».

Dr Joseph Gosselin, médecin à la prison de Québec en 1920.

On se servait aussi de l’argument selon lequel le fait de mettre en prison cette femme plutôt que de la pendre ferait une différence énorme dans la vie de tous ses enfants. De plus, on mentionnait qu’il n’existait aucun exemple concret dans la jurisprudence à l’effet qu’on avait pendu une femme enceinte. Cependant, cet argument était vide de sens puisque Marie-Anne Houde n’était plus enceinte. Son dernier accouchement s’était produit deux mois plus tôt. De plus, il existait déjà une certaine jurisprudence à cet effet.

En 1867, Sophie Boisclair a été condamné pour avoir empoisonné son mari avec l’aide de son amant, Modeste Villebrun dit Provencher. Ce dernier a été pendu le 3 mai 1867 alors que la sentence de mort prononcée contre Sophie a été commuée en emprisonnement à vie puisqu’on a découvert qu’elle était enceinte. Qui était le père de cet enfant? Qu’est devenu cet enfant?

On ne peut aujourd’hui répondre à ces questions, mais Sophie Boisclair a été incarcérée durant au moins 19 ans pour son crime. Donc, le juge Pelletier avait eu raison d’informer les jurés lors du procès de la marâtre à l’effet que la justice canadienne ne pendait pas les femmes lorsqu’elles étaient enceintes.

En 1920, l’affaire Sophie Boisclair était probablement le seul cas du genre connu. Était-ce un échantillonnage suffisant pour bien se faire une idée de la situation?

Cette même lettre du 16 septembre remettait carrément en question les conclusions des experts de la Couronne, qui avaient tous déclaré Marie-Anne Houde saine d’esprit. On reprenait donc le faux argument de la défense selon lequel il faudrait excuser son comportement parce qu’elle était constamment enceinte et que cet état influençait son comportement. Si on doit en croire la naïveté de cette théorie, on pourrait se demander pourquoi elle n’avait pas pété les plombs en plein procès puisqu’elle se trouvait alors en pleine grossesse. La conclusion du procès s’est pourtant montrée très clair sur cette question, au point de faire paraître la stratégie de la défense pour un spectacle ridicule.

Le plus étonnant, c’est que ce document est signé par dix des douze jurés qui ont jugé la cause en avril. Je ne pense pas qu’il faille voir ce document comme une volte-face, puisqu’il est important de comprendre que le rôle des jurés lors d’un procès est de rendre un verdict. Ils n’ont rien à voir avec la teneur de la sentence, qui arrive automatiquement avec un verdict de culpabilité. Devant les preuves, leur travail était de décider si Marie-Anne Houde était coupable ou non de ce dont on l’accusait. Ils n’avaient pas à donner leur opinion quant à la peine de mort. La seule importance qu’on puisse leur accorder c’est le fait d’avoir été juges des faits, d’avoir entendu toute la preuve.

Dans le texte qu’ils ont envoyé au ministre de la justice, on peut lire : « Dans son adresse, à nous faite, par l’Honorable Juge Pelletier, Président du procès, aux pages 86 et 88, l’Honorable Juge nous a suggéré que nous pouvions la recommander à la clémence de la Cour; Après ces suggestions de l’Honorable Juge, nous n’avons pas songé alors à recommander la dite Marie-Anne Houde, tout en la trouvant coupable, à la clémence de la Cour; Étant donné ces remarques de l’Honorable Président, au procès, la naissance de ses deux enfants depuis son emprisonnement, et en songeant surtout à l’avenir de ses enfants, nous prenons la liberté de la recommander à votre clémence et à la commutation de la sentence de mort en emprisonnement à vie ».

Il est étonnant de les voir se servir de cet argument alors que l’état de grossesse de l’accusé avait été clairement mentionné durant les audiences du procès. À moins que les douze jurés se soient endormis en même temps, ils ne pouvaient pas ignorer ce fait. Alors pourquoi se réveiller soudainement? Et surtout pourquoi deux des jurés n’ont pas signé?

Évidemment, on trouve certaines explications dans le fait que cette requête a été motivée par l’intervention de Me Joseph-Napoléon Francoeur, celui qui avait assuré la défense de la marâtre. D’ailleurs, celui-ci ne s’en cachait pas car il a envoyé un mot signé de sa main pour accompagner la pétition. Et pour expliquer l’absence des deux jurés il écrit : « les deux autres jurés, Charles Léveillée et Adjutor Thibaudeau devaient passer à mon bureau pour apposer leur signature, mais ne sont pas venus ».

Pourquoi ne sont-ils pas venus? On ne le saura probablement jamais.

Si on en croit Me Francoeur, les douze jurés étaient unanimes pour changer d’avis quant à l’aspect de la clémence et non du verdict, faut-il le préciser.  Le 21 avril 1920, ils avaient condamnés l’accusée pour meurtre tout en lui refusant la clémence et maintenant, parce qu’elle avait donné naissance à des jumeaux et qu’elle avait un autre enfant d’un peu plus d’un an à la maison, Marie-Anne Houde attirait soudainement la pitié. Pourquoi? Et surtout comment?

Est-ce que le fait d’avoir su à l’avance le triste sort de ces jumeaux aurait changé quelque chose à cette prise de décision? En effet, ceux-ci ne devaient pas vivre très longtemps.

Finalement, cet envoi contenait également un document complété par le Dr Joseph Gosselin, qui prenait soin de la marâtre depuis son internement à la prison de Québec. Parmi les précisions supplémentaires qu’il apportait au dossier, on note que depuis la naissance des jumeaux « c’est elle [Houde] qui les allaite ». Pour justifier la commutation de peine, il prétendait que « le fait par la dite Marie-Anne Houde de pouvoir allaiter ses enfant[s] a contribué beaucoup à la conservation de leur vie pendant la saison des chaleurs; il est indispensable, dans l’intérêt de ces deux enfants, que l’alaitement [sic] maternel soit continué ».

Tous ces arguments suffiraient-ils à sauver la vie de la déjà célèbre marâtre?


[1] Selon le sceau postal.

[2] Encyclopédie canadienne, consulté le 22 juin 2018 : https://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/doherty-charles-joseph/

[3] Cléophas Blouin, shérif à l’époque de la commutation de peine de Houde en 1920, s’est éteint le 24 janvier 1934.

[4] Initiales pour Juge de la Cour du Banc du Roi.

[5] Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

[6] Ibid.