La marâtre: les années d’incarcération (1/5)

Seule photo connue de Marie-Anne Houde

Lorsque le mot marâtre est prononcé quelque part, on l’associe, la plupart du temps, aux sévices corporels. En effet, c’est de maltraitance qu’est morte sa belle-fille, Aurore Gagnon, vers 19h00, dans la soirée du 12 février 1920. Toutefois, dans la présente série d’articles, il sera question des années que Marie-Anne Houde a passé à l’ombre, c’est-à-dire de 1920 à 1935.

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en février 2016, le jour même du 96e anniversaire de la mort de cette pauvre enfant de 10 ans, je ne me suis pas particulièrement attardé à cette période d’incarcération, quoique l’épilogue fournissait de nombreux détails. Le but du livre était plutôt de donner la parole au procès et ainsi permettre au lectorat de tirer ses propres conclusions d’après les témoignages entendus devant le juge Louis-Philippe Pelletier. Malgré le fait que mon livre ait permis de rétablir plusieurs faits, j’entends ou je lis toujours certaines fausses idées reçues.

Puisqu’il y a dans le dossier judiciaire, préservé à Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC) à Ottawa, de nombreux documents concernant la période d’emprisonnement de la marâtre, j’ai cru bon d’en partager avec vous les grandes lignes, pour ne pas dire la quasi-totalité. Loin de moi l’intention mercantile, mais je tiens à souligner que ceux et celles qui auront d’abord lu mon livre sur l’affaire pourront mieux comprendre certaines situations. Car, je le répète, pour juger d’un verdict et d’une sentence, il faut avoir l’honnêteté de lire d’abord le procès car c’est lors de ce dernier que les jurés ont forgé leur décision.

Nous verrons que cette étude soulèvera un questionnement, sinon un dilemme, à propos de sujets qui resteront d’actualité pour encore longtemps. Ainsi, j’ai nommé la peine de mort et la réhabilitation. Devons-nous pardonner pour des actes qui ont bouleversé toute une population? Les « monstres » de notre société – je parle ici de ceux et celles qui commettent les crimes les plus graves et révoltants – sont-ils réhabilitables? Est-il possible et même raisonnable de penser que nous pouvons réintroduire dans nos vies des gens qui ont commis le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien?

D’un autre côté, même si l’étude du procès a déjà répondu à cette question, il sera possible de revenir sur l’état d’esprit de Marie-Anne Houde. Était-elle folle ou non? Et, justement, comment interprétons-nous cette folie?

Tout d’abord, revenons brièvement sur les événements. Sans refaire la généalogie familiale, soulignons qu’une semaine après avoir perdu sa première femme – Marie-Anne Caron, la mère biologique d’Aurore – Télesphore Gagnon, un cultivateur de Fortierville, épousait Marie-Anne Houde. Celle-ci avait aussi perdu un mari qui portait le nom de Gagnon. Elle vivait déjà sous le toit de Télesphore, apparemment pour l’aider dans ses tâches ménagères et peut-être aussi pour lui offrir quelques « extras », pour reprendre un langage moderne.

Né à Trois-Pistoles le 2 février 1857, Louis-Philippe Pelletier fait ses études classiques au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et son droit à l’Université Laval. Il est admis au Barreau le 13 juillet 1880. À l’époque de l’affaire Louis-Riel, il se montre nationaliste et contribue à l’élection de Mercier. Élu en 1888 dans le comté de Dorchester, il restera en poste jusqu’en 1908. Il sera procureur général en 1896 et 1897. Réélu en 1911, il entre dans le cabinet Borden comme ministre des Postes. Le 18 novembre 1914, il est nommé juge à la Cour supérieure et le 20 août 1915 à la Cour du Banc du Roi. Il s’éteint à Québec le 8 février 1921, moins d’un an après avoir présidé le célèbre procès de Marie-Anne Houde.

Sans qu’on sache pourquoi, Marie-Anne Houde finira par développer une aversion morbide envers Aurore Gagnon, la fillette de son nouveau mari, qui n’est âgée que de 10 ans. Les sévices auraient commencé au cours de l’été 1919, peut-être même avant. Après un séjour à l’Hôtel-Dieu de Québec au cours de l’automne 1919, pour une blessure à un pied qui ne guérissait pas, Aurore revient à la maison. À partir de cet instant, ce sera pour elle un véritable calvaire. Elle rend l’âme le 12 février 1920, alors que le matin même sa belle-mère la traitait encore de « vache » parce qu’elle la trouvait trop paresseuse. L’autopsie ne détectera aucune blessure dite morelle. La cause de la mort sera établie par l’infection des plaies. Le Dr Albert Marois, qui a pratiqué l’autopsie à l’intérieur même de l’église de Fortierville, dira lors de son témoignage avoir dénombré 54 plaies sur le corps de l’enfant.

Le 14 février, Télesphore et Marie-Anne sont arrêtés et conduits à la prison de Québec. La famille est déchirée. Au cours de l’enquête du coroner, Marie-Jeanne Gagnon, la sœur naturelle d’Aurore qui a 12 ans, refuse d’incriminer sa belle-mère. Toutefois, les autorités ont déjà compris que la plus coupable dans ce couple maudit est celle qu’on surnomme déjà la marâtre. Elle sera d’ailleurs accusée de meurtre, ce qui veut dire homicide avec préméditation, tandis que son mari sera accusé d’homicide involontaire, ou communément appelé dans le jargon judiciaire manslaughter. La distinction est importante puisqu’elle nous aidera à mieux interpréter plus tard certaines lettres écrites par la meurtrière.

Le procès s’ouvre le 13 avril 1920 au palais de justice de Québec, devant le juge Louis-Philippe Pelletier. L’avocat de la défense, Me Joseph-Napoléon Francoeur, réussira à faire dire au Dr Marois que son autopsie avait été incomplète et que la voisine Exilda Lemay avait des antécédents criminels. Malgré ses efforts, les chances de sa cliente s’envolent lorsque Marie-Jeanne Gagnon, 12 ans, apparaît dans la boîte des témoins. Son témoignage, interrompu de sanglots, sera percutant. Les sévices décrits par la jeune fille stigmatiseront à tout jamais cette histoire d’horreur.

Le 16 avril 1920, Georges Gagnon, qui en réalité est né du premier mariage de Marie-Anne Houde, témoigne contre sa mère. Le garçon de 9 ans corrobora en grande partie les sévices décrits par Marie-Jeanne. Pour entendre le témoignage de Gérard Gagnon, 11 ans, la Cour dut se déplacer à l’hôpital Saint-Louis-de-France puisque ce dernier était alité pour des soins.

Les témoignages des enfants s’avérant dévastateurs, Me Francoeur n’eut d’autre choix que de se tourner vers la stratégie des pauvres, c’est-à-dire plaider la folie. Les spécialistes n’eurent qu’une fin de semaine pour examiner l’accusée. Un débat des experts s’ensuivit, au cours duquel la préméditation fut prouvée sur au moins deux points. Le juge livra une adresse au jury qui n’a pas été parfaitement impartiale, mais comme la cause n’a jamais été portée en appel, le verdict a été officiellement accepté. Il n’a donc pas lieu de le remettre en question. Le jury n’a pas cru en la thèse farfelue de la défense; un point c’est tout!

Le 21 avril 1920, le jour même de son 30e anniversaire, Marie-Anne Houde était reconnue coupable de meurtre. Automatiquement, comme le voulait la tradition judiciaire, le juge Pelletier enfila ses gants noirs et se coiffa du tricorne noir afin de prononcer la sentence de mort.  Il fixa son exécution au 1er octobre 1920. Certes, ce délai était généralement plus court, mais le juge expliqua par la suite qu’il avait repoussé la pendaison afin de permettre à la condamnée de poursuivre sa grossesse jusqu’à terme.  En effet, il était apparu au cours du procès qu’elle était enceinte d’au moins six mois.

Comme cela était prévu à l’époque, lorsqu’il y avait condamnation à mort, le juge Louis-Philippe Pelletier prit le temps de s’asseoir le 22 avril afin de rédiger son rapport destiné au département du Secrétaire d’état fédéral.  Le dossier arriva à Ottawa le 24 avril 1920.

Certaines personnes ont prétendu que la sentence avait été commuée en emprisonnement en raison du fait que Marie-Anne Houde était enceinte. Ce qu’il faut préciser, c’est que son état a été dévoilé lors du procès. Sur ce point, le juge Pelletier écrivait que « le jury a trouvé l’accusée coupable de meurtre et elle a été condamnée à être pendue, le vendredi, premier octobre prochain, à 8 heures du matin. La raison pour laquelle l’exécution de la sentence a été fixée à une époque aussi éloignée est que l’accusée est enceinte de six mois et demi à peu près ».

Donc, la date de l’exécution a été fixée pour lui permettre de mener à terme sa grossesse. Quant à savoir si la commutation de sa sentence, qui arriva plus tard, ait un lien avec cette même grossesse, nous en étudierons les détails plus tard.

Le 26 avril 1920, le sous-secrétaire d’État Thomas Mulvay répondait par écrit au juge Pelletier afin de lui confirmer qu’il avait bien reçu son rapport, qui fut aussitôt transféré au ministre de la Justice du gouvernement fédéral.

Parmi les premiers documents du dossier se trouve une lettre dactylographiée de 7 pages rédigée le 18 mai 1920[1] et qui est signée « Welfare Work ». En anglais, on s’adressait au gouvernement fédéral afin de souligner à quel point la peine de mort était une pratique archaïque. Le ou les auteurs de cette missive vont jusqu’à se questionner à savoir si Houde méritait un nouveau procès ou une libération, tout en articulant qu’elle avait plaidé la folie. Ensuite, les propos se perdent dans un discours religieux fort ambigu qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.

Si vous avez encore des doutes sur la question de l’aliénation mentale, je vous invite à lire ou relire le procès. C’est seulement alors qu’on peut se poser des questions quant à la pertinence de ces commentaires, comme c’est toujours le cas de nos jours lorsqu’un procès est médiatisé. Ainsi, on se demande si le ou les auteurs de cette lettre ont assisté au procès. Savaient-ils de quoi ils parlaient?

En fait, il semble que non. La théorie de l’aliénation mentale présentée par Me Francoeur a frôlé le ridicule. Le juge Pelletier l’a même souligné dans son adresse, visant principalement l’attitude du Dr Albert Prévost. Le verdict était pleinement justifié. Et par conséquent, il faut rejeter toute possibilité de folie. Et ici, il faut y voir la « folie » judiciaire et non médicale. Autrement dit, une personne souffrant d’une maladie mentale peut aussi bien être jugée coupable pour avoir prémédité un meurtre en toute connaissance de cause sans que sa maladie ait influencé son geste. Je ne dis pas non plus que Houde souffrait d’une quelconque maladie mentale.

Après la médiatisation de son crime, il semble que Marie-Anne Houde s’était développé – probablement malgré elle – un fan club chez les anglophones. En effet, c’est une autre lettre écrite dans la langue de Shakespeare qui arriva sur le bureau du Gouverneur général du Canada le 14 mai. Malheureusement, sa calligraphie est tellement mauvaise qu’il faudrait un spécialiste pour la décoder. À tout le moins peut-on y voir que l’auteur est une certaine Mme Broville de Brooklyn, dans l’État de New York.

  1. D. Clarke, l’adjoint au ministre de la Justice, Charles Joseph Doherty, prit le temps de lui répondre le 20 mai, simplement pour lui assurer que sa lettre avait été acheminée au ministre de la Justice. Soulignons au passage que Doherty, juge et enseignant en droit, occupait ce poste depuis 1911[2].

Le fait de recevoir une réponse, quoique brève, semble avoir donné des ailes à Mme Broville. Le 27 mai 1920, elle récidiva en s’adressant cette fois directement à J. D. Clarke. Il en accusa poliment réception le 31 mai.

Charles J. Doherty était ministre de la Justice fédéral depuis le 10 octobre 1911. Juge et homme politique, Doherty avait vu le jour à Montréal en 1885. Il a étudié à McGill et enseigné le droit civil et international. Il a été « juge à la Cour supérieure du Québec de 1891 à 1906 ». Il est élu député en 1908. En 1918 et 1919, il avait représenté le Canada à la Conférence de la paix à Versailles. En 1912, il avait également fondé l’Association du Barreau canadien. Doherty sera nommé Conseil privé britannique en 1921 et la même année quitte son poste de ministre de la Justice. Il décédera le 28 juillet 1931, alors que Marie-Anne Houde croupissait toujours derrière les barreaux.

Le 22 juin, c’est depuis sa résidence de Rivière-du-Loup que le juge Pelletier envoya un télégramme au ministre et dans lequel il soulignait à quel point il avait fait son possible pour rassembler tous les documents relatifs à l’affaire « mais le sténographe m’a déçu. J’essaierai que tout soit expédié au cours des premiers jours de juillet ».

Le 28 juin, c’est un télégramme envoyé de Québec par le greffier de la Couronne, Alphonse Pouliot, qui parvenait jusqu’à Thomas Mulvey à Ottawa.  Le greffier lui assurait que « deux coles [colis] expédiés samedi apres[-]midi par compagnie messageries Dominion j’envoie autres documents par malle ». Pouliot faisait allusion au dossier judiciaire, celui qui est aujourd’hui conservé à BAC et que j’ai consulté en 2015.

Le lendemain, 29 juin, c’est par lettre que Mulvey assurait que « j’ai l’honneur de vous informer que deux colis sont parvenus, hier, au Secrétariat d’État concernant la cause capitale de Marie-Anne Houde. Ils ont été immédiatement transmis au Ministre de la Justice ».

Le 30 juin, J. D. Clarke, Chef de la Branche des Pardons (Remission Branch) et assistant du sous-secrétaire d’état, assurait avoir reçu deux colis contenant les transcriptions du procès et autres documents, incluant les pièces à conviction.

Le 8 juillet 1920, comme si cette cause était destinée à la théâtralité, Marie-Anne Houde causa une autre surprise en accouchant de jumeaux. Le jour même, Cléophas Blouin[3], shérif de Québec, écrivait au Secrétaire d’État à Ottawa pour lui signaler que « quoiqu’il n’y ait aucune disposition du Code [criminel] qui m’oblige de le faire, je crois de mon devoir de vous informer que Marie Anne Houde, condamnée à être pendue le 1er octobre prochain et maintenant internée à la prison de Québec, a mis au monde ce matin des jumeaux, un garçon et une fille.  La mère et les enfants se portent très bien, et nous avons pris toutes les précautions que requiert la condition de la dite prisonnière, pour elle-même et pour les nouveaux nés ».

Sur l’extrait des registres de la paroisse Notre-Dame de Québec, qui font partie des documents envoyés un peu plus part au ministre de la Justice Doherty, on peut lire ces précisions : « Le huit juillet mil neuf cent vingt, nous prêtre soussigné dûment autorisé, avons suppléé les cérémonies du baptême de Roch-Jean, né le même jour, et baptisé validement par le Docteur Joseph Gosselin, à cause du danger de mort, fils légitime de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde, de Sainte-Philomène de Lotbinière. Le parrain a été Jean-Baptiste Carbonneau soussigné avec nous, le père étant absent ».

Pour la sœur de Roch-Jean, qui fut baptisée Jeanne d’Arc, on fait face à un texte similaire, à la différence près qu’on n’y retrouve aucune mention du genre « à cause du danger de mort ». Il semblerait qu’il nous soit permis d’en déduire que la santé de Roch-Jean était plus fragile que celle de sa sœur.

Le 20 juillet, toujours depuis ses retranchements de Rivière-du-Loup, le juge Pelletier écrivit cette lettre au ministre Doherty que je retranscris ici dans son intégralité :

La Pointe, Rivière du Loup, 20 juil, [19]20

Honorable C. J. Doherty,

Ministre de la Justice,

Ottawa.

Monsieur le Ministre,

  Re Marie-Anne Houde, épouse de Télesphore Gagnon condamnée par le soussigné à subir la peine capitale le premier octobre prochain.

  Après le verdict de meurtre et la sentence, j’ai fait un bref rapport au Secrétaire d’État. Cette femme lors de son procès et du verdict était enceinte : c’est pour cela qu’en prononçant la sentence de mort j’ai fixé la période éloignée du premier octobre.  Je me réservais pour vous faire un rapport subséquent après son accouchement.

  Le moment est maintenant arrivé pour cela, car l’accouchement a eu lieu le 8 juillet courant.

  Comme vous le constaterez par la lecture de la preuve et par ma charge (contre laquelle aucune objection n’a été faite, le crime commis par cette femme est tellement odieux qu’il dépasse toutes les limites de la méchanceté et de la criminalité[)].

  Elle était mariée en secondes noces avec un veuf qui avait trois enfants de son premier mariage et elle avait elle-même des enfants de son premier mariage.  Le second mari était un cultivateur possédant trois terres et un grand nombre d’animaux.  Elle a demeuré avec lui pendant deux ans – la première femme était folle et internée comme telle.  Cette dernière étant morte le mariage a eu lieu et elle a trouvé moyen de se faire consentir un contrat de mariage en vertu duquel les enfants du premier lit étaient déshérités à son bénéfice.

  Mais sa cupidité ne s’arrêtait pas là. La première épouse était commune en biens avec son mari et comme conséquence du décès de cette dernière les enfants du premier mariage se trouvaient à hériter de leur mère.  Si l’un de ces enfants mourait le père était l’un des bénéficiaires et l’héritage de Marie-Anne Houde se trouvait – vu le contrat de mariage – à devenir d’autant meilleur.

  Après le second mariage un des très jeunes enfants de Télesphore Gagnon est mort : la preuve ne révèle pas comment et je ne tiens aucun compte des rumeurs qui ont circulé à ce sujet.

  Restaient deux enfants du premier mariage, Marie Jeanne et Aurore.  C’est à cette dernière que Marie-Anne Houde a fait subir un long martyre [sic] dont le but – qui a été atteint – était de la faire mourir.  Et c’est pour cela qu’elle a été trouvée coupable de meurtre.

  Je ne vous décrirai pas les raffinements de cruauté et de méchanceté dont elle s’est servie : la preuve vous le révèle et elle a fait frémir d’horreur et d’indignation tous ceux qui la connaissent.

   Elle espérait cependant échapper à la justice et elle croyait avoir organisé assez de faux serments pour cela, mais la Providence est intervenue et les enfants, sur le parjure desquels elle comptait, sont venus dire la vérité : deux de ses propres enfants ont prouvé contre elle des faits révoltants.

  Écrasés sous cette avalanche de preuve[s] son avocat se lève en présence du jury et elle déclare par sa bouche qu’elle n’entend pas essayer la contredire.  Son propre avocat ajoute même que si tout cela est vrai – et la preuve formidable qui l’établit n’est pas contredite – sa cliente est un monstre à figure humaine.

  Et alors l’accusée nous annonce qu’elle va plaider [la] folie – laquelle est si souvent le dernier refuge des criminels dont la retraite est coupée.

  Quant à la preuve de folie, je n’entre pas dans les détails; ma charge vous dit ce que j’en pense et ce que le jury en a pensé; elle constituait même peut-être, tsnt [tant] elle était frivole – une véritable tentative de tromper la justice.

  Il y a cependant deux autres faits sur lesquels je désire attirer votre attention.

  Par deux fois dans ma charge j’ai rappelé aux jurés qu’ils avaient le droit – s’ils le jugeaient opportun – de recommander cette femme à la clémence.  Le jury – écho fidèle du reste de la conscience publique indignée – n’en a rien fait.

  Pourtant le jury ne connaissait pas alors l’autre [fait] important que je désire vous signaler.

  Après le procès de la femme est venu celui du mari – Télesphore Gagnon – pour le même crime. Ce dernier n’a été trouvé coupable que de manslaughter parce que le jury a cru qu’il n’avait été que la victime inconsciente de sa femme.

  Le même avocat qui avait défendu la femme défendait aussi le mari et sa défense a consisté à dire que les tortures abominables que le père avait lui-même infligé à son enfant étaient le résultat des mensonges odieux que sa femme lui faisait.

  Elle a (grâce à ces mensonges) fait battre l’enfant à peau nue par son père jusqu’à ce que le sang rejaillisse sur le plancher et sur la cloison [mur]. Elle lui a fait manger des excréments pris dans son pot de chambre et elle s’est arrangé pour qu’elle en ait encore dans la bouche et sur la figure quand le père arriverait à la maison.

  Voilà quelques[-]uns des faits qui n’avaient pas été prouvés lors du procès de la femme et qui l’ont été lors du procès du mari.

  Il me semble inutile d’en dire davantage et je vous laisse le soin de conclure si – à moins que la peine de mort soit – comme on le demande isolément ici et là – pratiquement déclarée non applicable aux femmes – la clémence royale doit être exercée.

  Pour ma part, je n’ai aucune hésitation pour partager l’avis du jury et pour dire que je suis d’opinion que la loi doit suivre son cours.

  J’ai l’honneur d’être, monsieur le Ministre,

  Votre bien dévoué,

Louis P. Pelletier

J.C.B.R[4].

En dépit de ce que pensait le juge, Marie-Anne Houde pouvait compter sur des supporteurs. Le 6 septembre 1920, une pétition initiée par un prêtre du nom de Joyal, ainsi qu’un collègue, fut présentée au bureau du ministre de la Justice. Le paragraphe de présentation demandait à ce que la peine soit commuée « parce qu’il est pénible de voir monter une femme sur l’échafaud et qu’elle vient de mettre au monde deux enfants jumeaux ». Quoique signée par une majorité de francophones, on pourrait soupçonner le manque d’objectivité derrière cette doléance parce qu’on y retrouve plusieurs personnes portant le nom de Houde, dont un « Trefflé Houde » qui était probablement le père de la condamnée.

Le 9 septembre, moins d’un mois avant la date prévue de l’exécution, Charles Doherty reçut un télégramme signé par Robert Bickerdike du Committee of the prisoners Welfare Association. En voyant ce nom, le ministre devait savoir ce dont il était question. Bickerdike disait avoir eu vent de sa prochaine visite à Montréal et qu’il voulait l’y rencontrer pour discuter de la cause Marie-Anne Houde. Bickerdike avait cependant été mal informé puisque Doherty dut lui répondre que son agenda ne prévoyait aucune visite à Montréal à court terme.

Né à Kingston en 1843, Robert Bickerdike a été l’un ds plus fervents militants pour l’abolition de la peine de mort au Canada. Politicien dans l’administration Laurier et homme d’affaires impliqué dans de nombreuses activités, il a pris la défense de Marie-Anne Houde en septembre 1920 afin de lui éviter la pendaison.

Arrêtons-nous un instant pour voir qui était Bickerdike. Car il est évident que Doherty savait de qui il s’agissait avant même de décacheter l’enveloppe.

Né à Kingston en Ontario en 1843, Bickerdike était le fils d’un fermier prénommé en mémoire d’un ancêtre exécuté en 1585 en raison de sa foi catholique. Voilà qui a probablement influencé sa décision de militer en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il étudia au village de Beauharnois et c’est probablement là qu’il apprit le français. À 17 ans, il quitta la ferme familiale pour aller s’installer à Montréal. Pour gagner sa vie, il dut se faire boucher. En 1875, c’est avec un associé qu’il créait la Robert Bickerdike Company, une entreprise dans le domaine de la viande qui englobait un abattoir et se situait dans le quartier Saint-Henri. Il se mit ensuite à exporter des bovins, une industrie au sein de laquelle il allait devenir l’un des plus prospères.

En 1881, il fondait la Dominion Abattoir and Stock Yards Company Limited, qui aura un capital évalué à 200 000$. Il étendit ses activités au domaine de l’assurance. Parmi ses nombreuses activités, il s’occupa au début du nouveau siècle d’assurances à Québec en lien avec les accidents causés par le feu. En 1910, il faisait partie du conseil d’administration de plusieurs compagnies d’assurance. Élu au Parti Libéral fédéral, il profitera de sa tribune au Parlement pour se prononcer sur plusieurs questions sociales, allant à l’encontre de sa tradition familiale qui était plutôt conservatrice. Il siégea aux communes durant la majeure partie du régime de Wilfrid Laurier.

En 1917, totalement en désaccord avec la position de Laurier contre la conscription, Bickerdike remet sa démission. Il se démarqua par une tendance à plaider en faveur des minorités. Tout au long de sa vie, il a défendu les droits des citoyens, sans tenir compte de leurs pratiques religieuses. Dès 1917 il se prononçait en faveur du droit de vote des femmes. Il prôna également une réforme pénitentiaire. Il n’est donc pas surprenant de le voir intervenir en faveur de l’abolition de la peine de mort. Le texte biographique de Jack Jedwab consacré à Bickerdike sur l’Encyclopédie Canadienne[5] souligne que l’abolition de la peine de mort a probablement été le combat de sa vie. « Rares furent ceux qui se prononcèrent avec autant de vigueur ou d’éloquence que lui en faveur de cette réforme. En 1914 et de nouveau en 1916, il présenta un projet de loi visant à remplacer la peine capitale par l’emprisonnement à perpétuité. Il s’opposait à la peine de mort pour de multiples raisons. Selon lui, elle était insulte au christianisme et à la religion en général et une honte pour toute nation civilisée. « Rien n’est plus dégradant pour l’ensemble de la société […] que la peine de mort », déclara-t-il aux Communes. Il parla aussi des disparités de classes en signalant que ce châtiment était administré bien plus souvent aux pauvres qu’aux riches. Il réfutait la thèse selon laquelle les exécutions sous l’égide de l’État avaient un effet dissuasif et il prévenait contre le risque d’erreur ».

Bickerdike avait vu juste. Dans les pays qui ont aboli la peine de mort, partout on s’est rendu compte qu’elle n’avait aucun effet dissuasif. Au contraire!

On comprend maintenant pourquoi il a participé en 1916 à la fondation de la National Prison Reform Association. En 1919, cette organisation dont il fut le président fusionna avec la Honour League of Canada. Il en résultat l’Association canadienne pour le bien-être des prisonniers. En plus de créer des pressions contre la peine de mort, cette association venait en aide aux familles des prisonniers et trouvait même du travail à certains détenus remis en liberté. En 1917, Bickerdike « présenta à la Chambre une résolution offrant à tous les prisonniers la possibilité de s’enrôler dans l’armée active : ainsi, ils pourraient se racheter tout en servant leur pays »[6].

Bickerdike s’est éteint le 28 décembre 1928 dans sa maison de Lachine.

Une lettre anonyme datée du 12 septembre 1920 arriva sur le bureau du ministre de la Justice. Elle était signée par « un groupe de québécoises ».  Bien qu’elle ait été écrite à la main, cette missive est suffisamment bien rédigée pour la retranscrire ici sans erreur d’interprétation et dans son intégralité :

Honorable Ministre de la Justice

  Nous soumettons respectueusement à votre attention les points suivants :

  1. Aucune requête, au sujet de la commutation de peine de la femme Gagnon, ne nous a été présentée, d’ailleurs nous ne l’aurions pas signée. Cette marâtre n’a aucun droit à la pitié, après avoir pendant un an, torturé une enfant sans défense et obligée de lui obéir.
  2. Nous vous demandons d’user de votre loyauté en protégeant la société et en laissant la justice suivre son cours, parce que le crime se propage d’une manière alarmante dans notre ville, et rien n’arrêtera les meurtriers s’ils n’ont plus peur de la pendaison.

Les pénitenciers sont trop doux, personne ne les craint, les coupables ont toujours l’espoir de s’évader où [sic] d’être libérés après quelques années de détention.

Nous exposons, bien humblement, ces opinions à votre haute considération.

Un groupe de québécoises.

Le 16 septembre, une lettre de 4 pages écrite en anglais sur du papier portant l’en-tête de la Chambre des communes arriva sur le bureau de J. C. Doherty. En fait, il s’agissait d’une pétition signée par dix des douze jurés qui avaient prononcé le verdict contre Marie-Anne Houde en avril. L’enveloppe contenait également les certificats de naissance de ses jumeaux, ainsi qu’un rapport signé par un médecin attestant qu’il était essentiel que Houde materne ces deux poupons. En douze points, la lettre présentait autant de raisons pour lesquelles on devait commuer la sentence de la condamnée. Parmi ces arguments, on retrouve évidemment le fait qu’elle avait donné naissance à deux enfants depuis sa condamnation, qu’elle avait contribué à sauver leur vie, et qu’il fallait aussi tenir compte de l’aspect humain. On peut y lire : « il semble que la communauté se soit assez vengé et qu’elle est protégée par le confinement perpétuel de cette personne dans un pénitencier ».

Dr Joseph Gosselin, médecin à la prison de Québec en 1920.

On se servait aussi de l’argument selon lequel le fait de mettre en prison cette femme plutôt que de la pendre ferait une différence énorme dans la vie de tous ses enfants. De plus, on mentionnait qu’il n’existait aucun exemple concret dans la jurisprudence à l’effet qu’on avait pendu une femme enceinte. Cependant, cet argument était vide de sens puisque Marie-Anne Houde n’était plus enceinte. Son dernier accouchement s’était produit deux mois plus tôt. De plus, il existait déjà une certaine jurisprudence à cet effet.

En 1867, Sophie Boisclair a été condamné pour avoir empoisonné son mari avec l’aide de son amant, Modeste Villebrun dit Provencher. Ce dernier a été pendu le 3 mai 1867 alors que la sentence de mort prononcée contre Sophie a été commuée en emprisonnement à vie puisqu’on a découvert qu’elle était enceinte. Qui était le père de cet enfant? Qu’est devenu cet enfant?

On ne peut aujourd’hui répondre à ces questions, mais Sophie Boisclair a été incarcérée durant au moins 19 ans pour son crime. Donc, le juge Pelletier avait eu raison d’informer les jurés lors du procès de la marâtre à l’effet que la justice canadienne ne pendait pas les femmes lorsqu’elles étaient enceintes.

En 1920, l’affaire Sophie Boisclair était probablement le seul cas du genre connu. Était-ce un échantillonnage suffisant pour bien se faire une idée de la situation?

Cette même lettre du 16 septembre remettait carrément en question les conclusions des experts de la Couronne, qui avaient tous déclaré Marie-Anne Houde saine d’esprit. On reprenait donc le faux argument de la défense selon lequel il faudrait excuser son comportement parce qu’elle était constamment enceinte et que cet état influençait son comportement. Si on doit en croire la naïveté de cette théorie, on pourrait se demander pourquoi elle n’avait pas pété les plombs en plein procès puisqu’elle se trouvait alors en pleine grossesse. La conclusion du procès s’est pourtant montrée très clair sur cette question, au point de faire paraître la stratégie de la défense pour un spectacle ridicule.

Le plus étonnant, c’est que ce document est signé par dix des douze jurés qui ont jugé la cause en avril. Je ne pense pas qu’il faille voir ce document comme une volte-face, puisqu’il est important de comprendre que le rôle des jurés lors d’un procès est de rendre un verdict. Ils n’ont rien à voir avec la teneur de la sentence, qui arrive automatiquement avec un verdict de culpabilité. Devant les preuves, leur travail était de décider si Marie-Anne Houde était coupable ou non de ce dont on l’accusait. Ils n’avaient pas à donner leur opinion quant à la peine de mort. La seule importance qu’on puisse leur accorder c’est le fait d’avoir été juges des faits, d’avoir entendu toute la preuve.

Dans le texte qu’ils ont envoyé au ministre de la justice, on peut lire : « Dans son adresse, à nous faite, par l’Honorable Juge Pelletier, Président du procès, aux pages 86 et 88, l’Honorable Juge nous a suggéré que nous pouvions la recommander à la clémence de la Cour; Après ces suggestions de l’Honorable Juge, nous n’avons pas songé alors à recommander la dite Marie-Anne Houde, tout en la trouvant coupable, à la clémence de la Cour; Étant donné ces remarques de l’Honorable Président, au procès, la naissance de ses deux enfants depuis son emprisonnement, et en songeant surtout à l’avenir de ses enfants, nous prenons la liberté de la recommander à votre clémence et à la commutation de la sentence de mort en emprisonnement à vie ».

Il est étonnant de les voir se servir de cet argument alors que l’état de grossesse de l’accusé avait été clairement mentionné durant les audiences du procès. À moins que les douze jurés se soient endormis en même temps, ils ne pouvaient pas ignorer ce fait. Alors pourquoi se réveiller soudainement? Et surtout pourquoi deux des jurés n’ont pas signé?

Évidemment, on trouve certaines explications dans le fait que cette requête a été motivée par l’intervention de Me Joseph-Napoléon Francoeur, celui qui avait assuré la défense de la marâtre. D’ailleurs, celui-ci ne s’en cachait pas car il a envoyé un mot signé de sa main pour accompagner la pétition. Et pour expliquer l’absence des deux jurés il écrit : « les deux autres jurés, Charles Léveillée et Adjutor Thibaudeau devaient passer à mon bureau pour apposer leur signature, mais ne sont pas venus ».

Pourquoi ne sont-ils pas venus? On ne le saura probablement jamais.

Si on en croit Me Francoeur, les douze jurés étaient unanimes pour changer d’avis quant à l’aspect de la clémence et non du verdict, faut-il le préciser.  Le 21 avril 1920, ils avaient condamnés l’accusée pour meurtre tout en lui refusant la clémence et maintenant, parce qu’elle avait donné naissance à des jumeaux et qu’elle avait un autre enfant d’un peu plus d’un an à la maison, Marie-Anne Houde attirait soudainement la pitié. Pourquoi? Et surtout comment?

Est-ce que le fait d’avoir su à l’avance le triste sort de ces jumeaux aurait changé quelque chose à cette prise de décision? En effet, ceux-ci ne devaient pas vivre très longtemps.

Finalement, cet envoi contenait également un document complété par le Dr Joseph Gosselin, qui prenait soin de la marâtre depuis son internement à la prison de Québec. Parmi les précisions supplémentaires qu’il apportait au dossier, on note que depuis la naissance des jumeaux « c’est elle [Houde] qui les allaite ». Pour justifier la commutation de peine, il prétendait que « le fait par la dite Marie-Anne Houde de pouvoir allaiter ses enfant[s] a contribué beaucoup à la conservation de leur vie pendant la saison des chaleurs; il est indispensable, dans l’intérêt de ces deux enfants, que l’alaitement [sic] maternel soit continué ».

Tous ces arguments suffiraient-ils à sauver la vie de la déjà célèbre marâtre?


[1] Selon le sceau postal.

[2] Encyclopédie canadienne, consulté le 22 juin 2018 : https://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/doherty-charles-joseph/

[3] Cléophas Blouin, shérif à l’époque de la commutation de peine de Houde en 1920, s’est éteint le 24 janvier 1934.

[4] Initiales pour Juge de la Cour du Banc du Roi.

[5] Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

[6] Ibid.

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