Condamnation d’Alphonse Beaudry, autre temps autres moeurs

            Aujourd’hui, l’avortement est un droit reconnu. Pour comprendre une certaine partie des archives judiciaires, il faut donc se replacer dans un autre contexte. Avant 1969, l’avortement était considéré comme un crime.[1] Si les lois ont changées, c’est que les mœurs ont aussi changées. Et par conséquent, il en va de même pour la mentalité des hommes de loi et des châtiments réservés aux « fautifs ».

C’est en travaillant sur mon projet d’indexation des dossiers judiciaires (PMAJC) qu’il m’a été donné de tomber sur le cas d’Alphonse Beaudry. La justice lui reprocha d’avoir commis un avortement au Cap-de-la-Madeleine, le 4 janvier 1927. Selon l’acte d’accusation, il aurait non seulement pratiqué un avortement sur la personne d’Alice Duval, mais il lui aurait également fait subir un mauvais traitement.

Le 15 mars 1927, la condamnation de Beaudry faisait la première page du quotidien Le Nouvelliste, qui apprenait à ses lecteurs que le très vilain personnage se méritait une sentence de 15 ans de pénitencier. À cette époque, rappelons que les peines de pénitencier étaient purgées à l’intérieur du déjà vétuste établissement de St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.

Selon cette même source, la condamnation est tombée le 4 mars. Le journal parlait « d’un crime d’une extrême gravité ». Le juge Aimé Marchand se montra particulièrement sévère dans les propos qu’il adressa au condamné : « Vous comprenez toute l’horreur de ce crime et vous aurez l’occasion de la comprendre encore mieux. Je pourrais retrancher toute votre vie de la vie des êtres humains qui vous entourent. En effet, ce crime peut être puni par l’emprisonnement à perpétuité. Je prends en considération le milieu où vous avez vécu, la formation et le destin qu’il est probable que les enfants que vous avez empêché de naître auraient eus »[2].

Lorsque le juge Marchand lui offrit l’occasion de dire quelque chose, « l’accusé était d’une pâleur de cire. Il balbutia quelque chose que l’on ne pouvait comprendre, et Mtre Léopold Pinsonneault, représentant le procureur de Beaudry, Mtre Jean-Marie Bureau, retenu à sa chambre par la maladie, implora la clémence du président du tribunal, rappelant que dans le cas de Beaudry, c’était le premier verdict de culpabilité rendu devant Sa Seigneurie ».

Lorsque le magistrat prononça la sentence, « la figure de Beaudry se congestionna soudain, et devint toute pourpre. Puis avant que les gardes qui se trouvaient à chaque extrémité eussent le temps de deviner ce qui se passait le malheureux pivota un peu sur lui-même, et s’affaissa lourdement comme une masse. On l’aurait assomé [sic] en plein front que l’effet n’eût pas été plus foudroyant. Un garde se pencha en même temps et releva Beaudry, puis M. Willie Poisson, gouverneur de la prison, le prit dans ses bras et le transporta dans une salle au dehors de l’enceinte de la Cour »[3].

Peu de temps après, l’état du condamné fut telle qu’on appela un médecin, le Dr Hudon Normand. Selon Le Nouvelliste, Beaudry avait pris la fuite en Haute Mauricie au milieu « d’un froid sibérien ». C’est le grand connétable Joseph Doyon qui l’avait retrouvé dans un camp de bûcherons avant de le ramener à Trois-Rivières.


Archives :

Procès expéditifs, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, R. c. Alphonse Beaudry (3A 06-5103B 1925-1927)


[1] https://www.educaloi.qc.ca/capsules/la-legalite-du-droit-lavortement

[2] Le Nouvelliste, 15 mars 1927.

[3] Ibid.

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Joyeux Noël et Bonne Année 2019!

                L’équipe d’Historiquement Logique tient à vous souhaiter un très agréable temps des Fêtes. Nous profitons de l’occasion pour vous remercier sincèrement de votre fidélité. Cette année, plus de 200,000 visites ont été effectuées sur le site. Quoique la performance des fréquentations ne fait pas partie de notre mission, nous sommes heureux de vous compter toujours de plus en plus nombreux à nous lire.

Depuis les deux dernières années, Historiquement Logique s’est astreint à un rythme de publication hebdomadaire. Il en sera autrement en 2019. La périodicité deviendra donc irrégulière. Cela s’explique par le souhait de nous investir davantage sur certains dossiers afin de présenter des résultats de recherche complets et des synthèses exhaustives. Nous offrirons également des documents complets au format PDF, tout à fait gratuitement, comme c’est déjà le cas avec le Répertoire des affaires non résolues du Québec 2019.

Janvier marquera le début d’une série évolutive sur les meurtres de femmes et d’enfants, que ceux-ci aient été résolus ou non, mais nous nous investirons également et surtout sur des affaires historiques. D’ici quelques mois, nous espérons être en mesure de vous faire quelques annonces en ce sens.

Le projet d’indexation et de recherche J-DEX nous permet d’ailleurs en ce moment de réaliser davantage l’importance de la richesse des archives judiciaires.

C’est donc l’occasion de rappeler que notre principale mission est de redonner vie aux archives.

Encore une fois, un très joyeux Noël et une bonne année 2019 à tous et à toutes!

L’ambiguïté des enquêtes de coroner

         Quand on a l’habitude de fouiller dans les enquêtes de coroner préservées aux archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), il nous arrive de croiser certains documents dont le contenu nous laisse plutôt perplexes.

Récemment, je me suis rivé le nez à l’une de ces enquêtes qui est, ma foi, plutôt brève. C’est d’ailleurs sa ridicule brièveté qui m’a convaincu de la numériser (voir photo).

La conclusion du coroner Cyrille Delage se lit seulement comme suit : « Il s’agit d’un incendie d’origine suspecte ». Une seule phrase qui ne dit, finalement, pas grand-chose. Il n’y a aucune précision quant à savoir si cet incendie a fait des victimes. Car, ne l’oublions pas, le rôle du coroner est d’intervenir dans des cas de morts suspectes.

Dans ce cas-ci, le fait de mentionner « origine suspecte » ne prouve rien. D’un point de vue historique, cela ne nous aide pas beaucoup à reconstituer les événements.

Les quelques rares informations contenues dans la partie supérieure du document nous indiquent cependant que l’incident s’est produit à Sainte-Marthe, dans le comté de Champlain, le 10 novembre 1976. On ajoute aussi que le bâtiment concerné appartenait à André Verret et Paul Sciacca.

Voilà! C’est tout.

Pour en apprendre davantage, il faut donc se tourner vers les journaux, et cela en se croisant les doigts.

Or, la page frontispice du Le Nouvelliste, paru le 10 novembre 1976, contient la photo d’un incendie survenu à Trois-Rivières sur la rue Sainte-Geneviève et qui projeté quatre familles à la rue. Évidemment, le lieu ne correspond pas.

Quelques pages plus loin, dans la même parution, on retrouve quelques phrases au sujet d’un incendie qui a coûté 4 000$ de dommages au chalet appartenant à un certain Gilles Landry mais qui était occupé par Gilles Ouellet. Ce bâtiment se situait au 225 Désilets à Sainte-Marthe-du-Cap. La nouvelle se terminait ainsi : « Mentionnons que personne n’a été blessé ».

Donc, à première vue, rien ne justifie une enquête de coroner. De plus, le nom du propriétaire ne correspond pas à ceux de Verret ou Sciacca. Il semble donc nécessaire de poursuivre l’enquête.

Une recherche sommaire via Google, puis un œil jeté dans le livre Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980 (2014), par Pierre de Champlain, nous constatons qu’il existait un Paul Sciacca dans le milieu du crime organisé. En fait, selon la courte page Wikipédia qui lui est consacrée, Sciacca aurait été soupçonné en 1966 d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le fils de Joe Bonanno. Ce Paul Sciacca est décédé en 1986.

 

Article paru dans Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 et résumant les faits entourant l’incendie de l’entrepôt Chevrotek. Est-ce que cette entreprise aurait appartenu à un membre de la mafia?

Finalement,  Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 nous apporte d’autres réponses. Cette fois, il semble que ce soit le bon incendie. Il s’agissait donc de l’entrepôt Chevrotek situé dans le rang Red Mill à Ste-Marthe-du-Cap. On évaluait les dégâts à 40 000$. Cette entreprise se spécialisait dans « la production d’équipement servant à la construction de maisons. »

L’article ne fournissait pas les noms des propriétaires.

Est-ce le même homme qu’en 1976? Le Paul Sciacca du crime organisé aurait-il « brassé des affaires » dans un coin aussi perdu que le rang Red Mill? La présence de la mafia expliquerait-elle pourquoi l’enquête du coroner Delage a été incapable d’en dire plus? Et, surtout, pourquoi Delage s’est intéressé à un incendie qui, de prime abord, n’a fait aucune victime?

Évidemment, il m’est encore impossible de prouver que le Paul Sciacca de 1976 soit le même qui ait fait carrière dans le crime organisé.

Tout de même, cette petite recherche démontre à quel point un document qui nous paraît d’abord anodin peut nous mener loin dans la vaste aventure des hypothèses.

Blanche DeBlois Landry, de sage-femme à meurtrière

Le sacristain Armand Colbert. C’est lui qui a découvert le corps du bébé sans nom dans l’église des Sept-Allégresses à Trois-Rivières, en décembre 1926.

Au Cap-de-la-Madeleine, en décembre 1926, Blanche DeBlois Landry a aidé sa fille, Marie-Rose Landry, à accoucher d’un petit garçon. Ce n’était pas la première fois qu’elle procédait ainsi. Que ce soit par crainte de son conjoint, comme nous le verrons d’après les preuves contenues dans le dossier judiciaire, ou la pression sociale exercée envers les femmes qui accouchaient hors mariage, il demeure que Blanche a tué cet enfant. Selon les documents légaux conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, elle aurait « étouffé » le poupon avant de le placer dans une valise et de le faire disparaître.

Les années passèrent sans que Blanche soit inquiétée par la justice puisque personne, apparemment, ne connaissait la courte existence qu’avait eue cet enfant. En fait, le sacristain de l’église des Sept-Allégresse, Armand Colbert, en avait eu connaissance puisque c’est lui qui avait trouvé le petit cadavre. Toutefois, comme celui-ci n’avait jamais été identifié, personne ne pouvait remonter la piste jusqu’à Blanche Landry.

Puis le 18 avril 1931, Blanche rendit visite à sa voisine Angélina Bellemare, épouse de William Côté. Cet après-midi-là, Marie-Anne Massicotte, 33 ans, prit également part à l’étonnante conversation qui allait suivre. Blanche, maintenant âgée de 42 ans, sentit soudainement le besoin de vider son sac. Elle se plaignit d’abord du fait que sa fille ne lui donnait plus aucune nouvelle. Frustrée par cette situation, elle décida de parler de cet accouchement clandestin auquel elle avait participé il y avait presque 5 ans.

Angélina mettra cependant quelques mois à réfléchir à tout cela. En septembre, elle se décida à se rendre jusqu’au palais de justice de Trois-Rivières pour révéler la teneur de cette conversation au greffier Vigneau.

Le 18 septembre 1931, Blanche DeBlois Landry était arrêtée et conduite à la prison de Trois-Rivières. D’après le dossier, on apprend qu’elle était la mère de trois enfants. Elle était d’origine française mais habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans. Son dossier stipule également qu’elle avait été traduite en justice à deux reprises, mais sans qu’on précise pourquoi.

Le 2 octobre 1931, elle comparaissait devant le juge François-Xavier Lacoursière. Les deux avocats les plus férus de la région étaient à leur poste. Du côté de la Couronne on retrouvait Me Philippe Bigué, et à la défense Me Jean-Marie Bureau. Ces deux-là s’étaient affrontés à plus d’une reprise. Par exemple, Bigué avait fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927, alors que dans un autre duel juridique survenu en mars 1930 c’était au tour de Me Bureau de remporter la partie en obtenant que son client Andrew Day, responsable d’un octuple meurtre commis à la hache, soit envoyé en institution psychiatrique plutôt que sur l’échafaud.

Marie-Anne Massicotte, épouse d’Arthur Marcotte, fut le premier témoin entendu. Elle connaissait l’accusée depuis deux ou trois ans. En lui demandant de rassembler ses souvenirs de la rencontre du 18 avril 1931, Me Philippe Bigué lui demanda de donner les détails de cette étrange conversation.

  • Qu’est-ce qui s’est passé au cours de cette entrevue?, questionna Me Bigué.
  • Elle s’est mise à nous parler de sa fille Marie-Louise. Elle a dit : « ma fille, c’est une sans cœur. Depuis qu’elle est partie, elle ne m’a pas écrit. Je l’ai toujours cachée à venir jusqu’aujourd’hui, à présent je vais la déclarer. Elle a eu un bébé avec Wellie Germain, c’est une petite fille. Rendu au soir je l’ai prise et j’ai été la porter à l’hôpital Saint-Joseph. Elle a été une secousse et elle a eu un autre enfant, ça appartenait à Henri Beaudry. Cet enfant-là lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, à son père. C’est moi-même qui l’ai mis au monde, tous les deux ». Pour le mettre au monde, elle a dit qu’elle n’avait pas d’huile dans sa lampe pour s’éclairer et qu’elle s’éclairait avec des allumettes. Elle a dit qu’elle avait eu bien de la misère. Après ça il a voulu brailler, elle l’a pris, elle l’a mis dans la valise.

Blanche aurait également dit vouloir éviter que son « chum », Armand Piché, entende les pleurs de l’enfant. C’est ainsi qu’elle aurait mis le poupon dans une valise. Une fois le bébé mort, elle l’a enveloppé dans un linge blanc, l’a déposé dans une boîte qu’elle inséra dans une valise. Pour finir, elle avait verrouillé la valise.

Marie-Anne Massicotte ajouta que l’accusée « a attendu qu’il fasse bien sombre pour aller le porter à l’église des pères sur la rue St-Maurice ».

  • Elle a pris une voiture pour se faire conduire et elle a dit qu’après avoir été embarquée elle a pris la boîte et elle l’a mise sous sa mante en laine rouge. Rendue à l’église des pères elle a dit aux gens de la voiture d’arrêter qu’il fallait qu’elle aille payer un siège. Elle a débarqué, elle a entré dans l’église où il faisait bien sombre. Elle a dit : « quand j’ai vu ça j’ai monté en haut [sic], ça été juste pour monter, c’était bien sombre, j’ai été déposé [sic] la boîte tout près de l’orgue ».
  • Avez-vous dit, madame, si Blanche Landry, l’accusée, vous avait déclaré dans quelle année c’était?
  • Oui, dans l’année 1926.
  • Vous a-t-elle dit dans quelle saison?
  • Dans l’automne tard, en arrivant aux fêtes.
L’acte d’accusation au dossier de Blanche DeBlois Landry.

La Cour entendit ensuite le témoin Angélina Bellemare, 42 ans, épouse de William Côté. Celle-ci corrobora principalement le témoignage de Marie-Anne. Blanche leur avait avoué avoir mis au monde le bébé de sa fille pour éviter que tout le monde le sache. D’une certaine façon, cette cause met en lumière l’existence d’accouchements clandestins résultant de relations hors mariage. Quant au petit garçon, que Blanche avait tué, il était le fils d’Henri Beaudry.

Le seul détail supplémentaire qu’on apprend par cette comparution est que Blanche Landry serait restée chez elle de 14h00 à 16h00 environ lors de cette fameuse conversation du 18 avril 1931. En d’autres mots, si Blanche Landry n’avait jamais parlé ce jour-là elle n’aurait probablement jamais été accusée devant la justice.

Toutefois, Angélina fut contre-interrogée par Me Jean-Marie Bureau, qui lui fit remarquer que depuis cette conversation elle avait mis du temps à révéler ce qu’elle savait. En août ou en septembre 1931, elle était venue en parler au greffier Vigneau, au palais de justice.

  • C’est la première fois que vous avez pensé d’en parler?, questionna Me Bureau.
  • Oui, je n’avais pas d’affaires à en parler avant.
  • Pourquoi aviez-vous plus d’affaires il y a deux mois?
  • Ça m’est venu dans l’idée d’en parler, j’en ai parlé, je ne peux pas dire autrement.
  • Vous n’aviez pas plus d’affaires à ce moment-là?
  • C’est parce que je voulais le dire.
  • Vous n’aviez pas de raisons spéciales?
  • Je crois que je n’avais pas de raison d’en parler pour rien.
  • Croyez-vous avoir parlé pour rien?
  • Non, je calculais que c’était bien utile, elle en avait déjà bien fait.

Il ressortit de ce témoignage que Blanche Landry se rendait chez elle deux ou trois fois par jour, tandis qu’Angélina n’avait pas mis les pieds chez celle-ci depuis 15 ans. Ce dernier détail contredit cependant les informations contenues dans le dossier judiciaire puisqu’on y indique que Blanche DeBlois Landry habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans.

Angélina jura également ne jamais s’être disputé avec Blanche. Ce fut donc sans succès que l’avocat de la défense tenta de lui faire dire qu’il y avait un quelconque motif de vengeance derrière cette dénonciation.

C’est alors que la Couronne appela le témoin Armand Colbert, un sacristain de 38 ans. C’est lui qui avait trouvé le corps du poupon déposé dans l’église.

  • Le soir, entre 19h00 et 20h00, j’ai trouvé une boîte dans l’église, dans la tour tout près de l’orgue et j’ai descendu cette boîte en bas, je l’ai ouverte pensant pouvoir trouver le possesseur et j’ai trouvé un corps d’enfant dans la boîte. Je l’ai transportée au bureau de la cure pour la montrer au curé. Le Père curé a ouvert la boîte et il a regardé l’enfant et il l’a envoyée porter à la station de police.
  • Vous l’avez vu vous-même?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Était-ce un garçon ou une fille?
  • Je ne peux pas dire.
  • Vous êtes allé la porter?
  • À la station, au capitaine Cossette.
  • À qui l’avez-vous remise?
  • Au capitaine Cossette lui-même.

La Couronne appela ensuite le capitaine Wilbrod Cossette, 53 ans, de la police de Trois-Rivières. Il se souvenait parfaitement de la visite du sacristain Colbert en décembre 1926. C’est ce qui mit fin aux audiences. La Couronne en avait assez pour obtenir la condamnation de Blanche DeBlois Landry, ou alors pour négocier avec elle un plaidoyer de culpabilité pour une accusation réduite, comme ça semble avoir été le cas par la suite.

Capitaine Wilbrod Cossette de la police de Trois-Rivières.

Le 17 novembre 1931, Blanche DeBlois Landry comparut devant le juge Aimé Marchand au palais de justice de Trois-Rivières pour recevoir sa sentence. Selon ses propres aveux, elle avait été reconnue coupable de l’accusation de « suppression de part ».

Le lendemain, elle signait un document stipulant qu’elle renonçait à son droit d’aller en appel et que, par conséquent, elle acceptait le jugement rendu contre elle par le juge Marchand. Le même jour, elle était condamnée à deux ans de prison au pénitencier de Kingston. Elle irait donc rejoindre Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, qui purgeait sa peine d’emprisonnement à vie à Kingston depuis 1921 pour le meurtre d’Aurore Gagnon.

Le fait de plaider à cette accusation réduite lui imposait une peine moins imposante que celle prévue pour meurtre. Mais la question demeure : Blanche Landry aurait-elle accepté un marché pour éviter la peine de mort?

Selon Le Nouvelliste, le juge Marchand aurait fait la morale à deux condamnés ce jour-là, dont la meurtrière du bébé inconnu : « Ces sentences, dit-il, acceptez-les avec toute la contrition de votre cœur. Vous avez été trouvés coupables par un jury honnête, intelligent et consciencieux. Vous pouvez encore être des sujets utiles si vous vous soumettez. Si, au contraire, vous vous révoltez, c’est la guerre contre la société et c’est la société qui vous vaincra, car vous ne vaincrez pas la société ».

On ignore ce qu’est devenue Blanche DeBlois Landry après ses démêlés avec la justice. En revanche, on sait qu’Angélina Bellemare est morte à Trois-Rivières le 23 août 1962.

Le sacristain Armand Colbert, né en 1893, s’est éteint à Trois-Rivières le 14 juillet 1965. Pour souligner sa mort, Le Nouvelliste publia un article rappelant ses 50 ans de services comme sacristain à l’église des Sept Allégresses. Il aurait confié à un ami que « j’aimerais être sacristain jusqu’à mon dernier soupir ». À l’arrivée du Père Vidal, qui se préparait à célébrer la première messe de 6h45, il avait trouvé Colbert étendu par terre et sans vie.

En 1936, le capitaine Wilbrod Cossette sauva la vie à une femme lors d’un incendie. Il est décédé quatre ans plus tard, le 27 février 1940, des suites du diabète. Il comptait plus de 26 ans de services au sein du corps policier de la ville de Trois-Rivières. Entré dans la police en 1913, il devenait capitaine en 1916 et sous-chef en 1934, sous les ordres d’Alide Bellemare qui avait succédé à Jules Vachon. Cossette était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan, né le 3 juin 1878.

 

Témoigner contre son agresseur … en 1917

Léna Morin (à droite) n’avait que 15 ans lorsqu’elle a témoigné lors du procès du meurtrier Aurèle Veuillette. On la voit ici en compagnie de son petit frère, Paul Jr., qui fut l’une des victimes de Veuillette.

En 1917, Aurèle Veuillette avait 17 ans. Il habitait à Snake Creek, dans la région du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. On raconte qu’il avait été recueilli en bas âge par Paul Morin, un pionnier habitué à la vie sauvage de cette région. Cette année-là, Morin habitait avec sa femme et leurs trois enfants, dont un fils de 5 ans prénommé Paul Jr et une fille de 15 ans répondant au nom de Léna Morin.

Au début de l’année 1917, quelque chose s’était développé entre Aurèle et Léna. On ignore si cette dernière était attirée par ce jeune ouvrier agricole, mais Veuillette, assurément, était amoureux de l’adolescente. Mis au courant, Paul Morin ordonna immédiatement au jeune homme de cesser cette « relation ». Veuillette s’installa sur une autre ferme, sans toutefois oublier celle que son cœur avait apparemment choisie.

Décidé à ne pas s’en laisser imposer, Veuillette emprunta la carabine d’un ami en prétextant se rendre à la chasse à l’ours. Au matin du 8 août 1917, un peu après 11h00, un coup de feu claqua dans la cour des Morin. Léna, qui était à laver du linge dans la cuisine tandis que sa mère mettait la viande et les patates à cuire sur le poêle, entendit claquer un coup de feu. Dehors, par la fenêtre, elle vit son père s’effondrer au sol, près de la grange. Immédiatement, la mère, la fille et le garçon de 5 ans sortirent en courant. Peu de temps après, Paul Jr s’affala sous le second tir.

Ces détails d’une fusillade qui a fait deux morts, nous les devons au témoignage de Léna Morin. En effet, le procès de Veuillette s’ouvrit à Bryson devant le juge W. A. Weir le 24 avril 1918. Il devait se terminer deux jours plus tard par un verdict de culpabilité et une condamnation à mort.

Lorsque Lena, 15 ans, a été appelée à la barre des témoins, qu’a-t-elle ressenti? Quel niveau de peur l’accabla-t-elle au moment de devoir affronter celui qui, non seulement avait affiché un intérêt marqué pour elle, mais avait aussi froidement assassiné son père et son jeune frère de 5 ans?

  • Racontez brièvement à la Cour et au jury ce que vous savez de la fusillade qui s’est produite sur la propriété de votre père le 8 août 1917 … à quelle heure, quand et où cela s’est produit?, questionna Me Gaboury[1].
  • J’ai entendu trois coups de feu.
  • Vers quelle heure?
  • Entre 11h00 et 12h00 dans la matinée.
  • Dites-nous ce que vous avez fait quand vous avez entendu le premier et le deuxième et le troisième coup de feu?
  • Au premier coup de feu, j’ai vu mon père tomber au sol et j’ai couru vers lui. Et au second coup de feu j’étais près de mon père et le troisième j’étais à mi-chemin de la maison, à mi-chemin entre la maison et la cuisine.
  • Où étiez-vous quand vous avez entendu le premier coup de feu?, demanda le juge.
  • J’étais à la maison.

Lena fut incapable de préciser la distance qu’il y avait entre la maison et l’endroit où son père avait été abattu. Elle estima cette longueur à celle du prétoire dans lequel se déroulait le procès.

  • Avez-vous vu quelque chose pouvant indiquer d’où venaient ces coups de feu?
  • J’ai vu la fumée.
  • D’où provenait cette fumée?
  • J’ai vu que cette fumée provenait du haut de la porte de la grange.
  • Après combien de coups de feu avez-vous vu cette fumée?
  • Après le premier tir.
  • Où vous trouviez-vous lorsque vous avez vu la fumée?
  • Dans la cuisine.
  • Maintenant, expliquez-nous comment vous avez vu la fumée dans le jardin?
  • J’ai couru directement de la cuisine jusqu’au jardin.
  • Comment cette fumée a-t-elle captée votre attention?
  • Elle se propageait.
  • Et avez-vous vu de la fumée après le deuxième tir?, demanda le juge.
  • Je n’ai vu aucune fumée à ce moment-là.
  • Ni après le troisième tir?
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Parce que je n’ai pas regardé en direction de la grange.

Après ces quelques détails permettant de mieux situer les jurés, le procureur en vint à l’accusé.

  • Avez-vous vu Aurèle Veuillette dans la matinée du 8 août 1917?
  • Je l’ai vu passer le matin vers 8h00.

Selon Lena, il marchait en direction de la gare, qui se situait à un peu plus d’un mile. Or, la route passait carrément devant la maison des Morin, ce qui veut dire que la marche de Veuillette l’avait amené à déambuler tout juste sous les fenêtres de la résidence. Était-ce une sorte de provocation?

  • L’avez-vous vu après ça?
  • Non, je ne l’ai pas vu après ça.
  • Avez-vous vu s’il avait quelque chose avec lui quand vous l’avez vu se diriger vers la station?
  • Non, il n’avait rien avec lui.
  • Est-ce qu’une autre personne que votre père a été tuée ce jour-là?
  • Oui, mon petit frère a été tué.
  • Quel est le nom de votre frère?
  • Paul Morin.
  • Quel âge avait-il?
  • Il avait 4 ans.
  • Où étiez-vous quand Paul Morin Jr. s’est fait tirer? Par quel tir a-t-il été atteint et où étiez-vous?
  • C’était par le second tir. C’était quand j’étais dans le jardin, quand il a été tiré.
  • Qui a pris votre petit frère quand il a été tiré?
  • Moi-même.
  • Est-ce qu’il était mort quand vous l’avez pris?, questionna le juge.
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez vu votre petit frère près de votre père quand votre père s’est fait tirer?, reprit Me Gaboury.
  • Quand mon père s’est fait tirer, le garçon[2] était dans la maison avec nous et il est sorti après que je sois sorti et il s’est tenu près de mon père.
  • Qu’est-ce qu’il a fait d’autre?
  • Et il s’est fait tirer à cet endroit.
  • Avez-vous vu autre chose?
  • Non.
  • À quelle distance de votre père était-il?
  • Environ un pied de mon père.
  • Est-ce qu’il a touché à votre père?
  • Je ne l’ai pas vu le toucher.
  • Dites-nous ce que vous avez vu de lui jusqu’à ce qu’il se fasse tirer?
  • Quand je l’ai vu, il essayait de revenir à la maison et il s’est fait tirer.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • Il s’est fait tirer par le second tir et alors je l’ai pris.
  • À quel endroit a-t-il été atteint?, demanda le juge.
  • Dans la figure.
  • Quelle partie de la figure?
  • Juste ici, sur le nez.
  • Entre le nez et l’œil?
  • Oui.
  • Savez-vous de quel œil il était question?
  • Je ne me rappelle pas.

Ensuite, Lena expliqua avoir transporté son petit frère dans la maison pour l’y déposer sur le plancher de la cuisine. Bien qu’elle n’ait rien vu après cela, elle avait entendu un troisième coup de feu.

  • Et où était votre mère à ce moment-là?, questionna Me Gaboury.
  • Elle était avec moi.

Léna dut spécifier que sa mère était près d’elle, mais de sorte qu’elle se trouvait la plus près de l’étable.

  • Où étiez-vous quand votre mère s’est fait tirer?
  • Dans le jardin.
  • Étiez-vous au côté de votre mère?, demanda le juge.
  • Oui.
  • Et où elle a été touchée?
  • Directement dans le coude.

Heureusement pour elle, Madame Morin avait réussi à se réfugier dans la cuisine avec sa fille. C’est en soulevant ces détails que le juge fit apparaître une hypothèse selon laquelle le tireur visait peut-être Léna.

  • Le fait est que votre mère était entre vous et l’endroit d’où provenait le tir, ce qui vous a sauvé?, fit le juge.
  • Oui, alors que nous courions vers la maison. Mais je ne peux pas dire que j’aurais pu être atteinte si ma mère n’avait pas été entre moi et l’endroit d’où provenait le tir.

Lorsqu’on lui demanda si elle avait entendu quelqu’un dire quelque chose entre le deuxième et le troisième tir, l’avocat de la défense Me McDonald s’objecta. Il craignait que la réponse apporte du ouï-dire puisqu’il prétendait, bien sûr, que l’accusé ne se trouvait pas sur place. Malgré cette intervention, le juge permit la question. Léna put alors répondre ceci :

  • Après le troisième tir nous avons couru dans la maison et ma sœur est venue à la porte, ma sœur Évangeline, et elle a crié « ne tirez plus! ».
  • Dans quelle direction regardait-elle?
  • Elle regardait vers l’étable.

Évidemment, la Couronne avait besoin de relier l’accusé à cette fusillade.

  • Avez-vous vu quelqu’un prendre la fuite à un certain moment?
  • Non, je n’ai vu personne.

Contre-interrogée par Me McDonald, elle raconta qu’elle était à laver du linge dans la cuisine lorsque le premier coup de feu avait retenti. Malgré ces précisions, Léna fut incapable de fournir une heure précise pour situer le premier coup de feu. La seule estimation qu’elle fut en mesure de donner, fut de dire que cela s’était produit entre 11h00 et midi. L’avocat de Veuillette insista et Léna demeura catégorie en refusant de s’avancer vers une réponse incertaine. Sa seule admission fut de dire qu’à midi tout était terminé.

  • Vous avez dit que votre frère a été tué par le deuxième tir, regardiez-vous vers lui quand il a été tué?
  • Non, je regardais mon père quand il a été tué.
  • Sur quoi vous vous basez pour dire qu’il a été tué par le deuxième tir si vous ne regardiez pas dans sa direction?
  • Dès que j’ai entendu le second tir, il a été tué.
  • Et avant le second tir il se tenait debout?
  • Oui.
  • À quelle distance était-il de votre père quand vous l’avez pris dans vos bras?
  • Pas tellement loin.
  • Environ trois pieds?
  • Oui.
  • Je ne veux pas vous suggérer la réponse, mais trois ou quatre pieds?
  • Bien, environ quatre pieds.

Le criminaliste parvint finalement à lui faire dire que le projectile du troisième tir, qui avait atteint sa mère pendant qu’elles couraient toutes deux, côte à côte, ne lui était pas destinée.

Me Gaboury revint le temps de quelques questions qui servirent à préciser que le père se trouvait plus près de la grange que son fils. Immédiatement après, Léna Morin fut remerciée. Étrangement, on ne l’a jamais questionné à propos de ce qu’elle connaissait de l’accusé ou de ses intentions.

Le lendemain, Léna fut rappelée dans la boîte des témoins. Les questions du procureur de la Couronne permirent de comprendre que dès le premier coup de feu, Léna, sa mère, son petit frère et sa sœur Évangeline se sont précipités à l’extérieur pour courir au secours de leur père. Léna fut la première à arriver auprès de lui. Sa mère le toucha et Léna lui demanda s’il était mort. « Es-tu mort, Paul? », aurait alors lancé sa femme.

Le second tir les avait convaincus de retourner vers la cuisine en courant. En fait, Léna expliqua que c’est sa mère qui fut la première à s’élancer. Bien sûr, au moment de la suivre, elle avait déjà son petit frère dans ses bras.

  • Pourquoi l’aviez-vous dans vos bras?
  • Parce qu’il était mort, il avait été tué. C’est le premier tir qui a tué mon père et je pense que c’est le second qui a tué le garçon.
  • Pouvez-vous jurer que c’est le second tir qui a tué votre petit frère?
  • Oui, je le pense.
  • Il a été tué sous vos yeux?
  • Oui, après le second tir j’ai remarqué qu’il était tombé au sol et qu’on l’avait tué.
  • Et alors vous l’avez immédiatement pris dans vos bras et vous avez couru vers la maison?
  • Oui.
  • Comment saviez-vous qu’il était mort?
  • Parce que quand je l’ai pris, le sang giclait et j’ai vu qu’il était mort.
  • Que le sang coulait sur vous?
  • Oui, quand je l’ai pris dans mes bras.

Questions inutiles ou nécessaires pour la reconstitution des événements?

À un certain moment, Léna parut se contredire sur un détail. Après avoir affirmé que son petit frère avait été tué entre le corps de son père et la maison, elle indiqua qu’au moment d’arriver près du corps le petit Paul Jr. se trouvait entre la grange et le père.

  • Vous avez dit, il y a quelques minutes, que le petit garçon était entre la grange et votre père, après le premier tir?
  • Oui, mais après le premier tir, il a bougé autour jusqu’à l’autre côté de mon père et quand le second tir est arrivé le petit garçon était du côté opposé et ne se trouvait pas entre mon père et la grange à ce moment-là.

Tant pis pour la défense. Léna ne s’était finalement pas contredite. En fait, on constate à la lecture des transcriptions qu’elle fut un témoin solide pour la poursuite.

La brève étude de ce témoignage permet de constater une chose : Veuillette était un excellent tireur. Quand on pense que des célébrités du Far West avaient du mal à atteindre un tel score, Veuillette a tiré à trois reprises pour atteindre sa cible à tous les coups. Et sur trois de ces tirs, il a tué deux personnes. Et tout ceci en restant à l’abri des regards.

On pourrait avoir tendance à l’oublier, mais Léna Morin a courageusement livré ce témoignage devant l’accusé, alors qu’il était assis devant elle dans le prétoire. Que Veuillette ait commis ce double meurtre parce qu’il avait une quelconque attirance pour elle ou non, n’empêche que Léna a fait face à celui qui avait lâchement assassiné son père et son petit frère.


Source:

R. c. Aurèle Veuillette, Bibliothèque et Archives Canada, RG13, 1917-1918.


[1] Le procès s’est déroulé en anglais. La traduction est ici la mienne.

[2] À plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « the boy » ou « the little boy » pour décrire son jeune frère diparu.