Condamnation d’Alphonse Beaudry, autre temps autres moeurs

            Aujourd’hui, l’avortement est un droit reconnu. Pour comprendre une certaine partie des archives judiciaires, il faut donc se replacer dans un autre contexte. Avant 1969, l’avortement était considéré comme un crime.[1] Si les lois ont changées, c’est que les mœurs ont aussi changées. Et par conséquent, il en va de même pour la mentalité des hommes de loi et des châtiments réservés aux « fautifs ».

C’est en travaillant sur mon projet d’indexation des dossiers judiciaires (PMAJC) qu’il m’a été donné de tomber sur le cas d’Alphonse Beaudry. La justice lui reprocha d’avoir commis un avortement au Cap-de-la-Madeleine, le 4 janvier 1927. Selon l’acte d’accusation, il aurait non seulement pratiqué un avortement sur la personne d’Alice Duval, mais il lui aurait également fait subir un mauvais traitement.

Le 15 mars 1927, la condamnation de Beaudry faisait la première page du quotidien Le Nouvelliste, qui apprenait à ses lecteurs que le très vilain personnage se méritait une sentence de 15 ans de pénitencier. À cette époque, rappelons que les peines de pénitencier étaient purgées à l’intérieur du déjà vétuste établissement de St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.

Selon cette même source, la condamnation est tombée le 4 mars. Le journal parlait « d’un crime d’une extrême gravité ». Le juge Aimé Marchand se montra particulièrement sévère dans les propos qu’il adressa au condamné : « Vous comprenez toute l’horreur de ce crime et vous aurez l’occasion de la comprendre encore mieux. Je pourrais retrancher toute votre vie de la vie des êtres humains qui vous entourent. En effet, ce crime peut être puni par l’emprisonnement à perpétuité. Je prends en considération le milieu où vous avez vécu, la formation et le destin qu’il est probable que les enfants que vous avez empêché de naître auraient eus »[2].

Lorsque le juge Marchand lui offrit l’occasion de dire quelque chose, « l’accusé était d’une pâleur de cire. Il balbutia quelque chose que l’on ne pouvait comprendre, et Mtre Léopold Pinsonneault, représentant le procureur de Beaudry, Mtre Jean-Marie Bureau, retenu à sa chambre par la maladie, implora la clémence du président du tribunal, rappelant que dans le cas de Beaudry, c’était le premier verdict de culpabilité rendu devant Sa Seigneurie ».

Lorsque le magistrat prononça la sentence, « la figure de Beaudry se congestionna soudain, et devint toute pourpre. Puis avant que les gardes qui se trouvaient à chaque extrémité eussent le temps de deviner ce qui se passait le malheureux pivota un peu sur lui-même, et s’affaissa lourdement comme une masse. On l’aurait assomé [sic] en plein front que l’effet n’eût pas été plus foudroyant. Un garde se pencha en même temps et releva Beaudry, puis M. Willie Poisson, gouverneur de la prison, le prit dans ses bras et le transporta dans une salle au dehors de l’enceinte de la Cour »[3].

Peu de temps après, l’état du condamné fut telle qu’on appela un médecin, le Dr Hudon Normand. Selon Le Nouvelliste, Beaudry avait pris la fuite en Haute Mauricie au milieu « d’un froid sibérien ». C’est le grand connétable Joseph Doyon qui l’avait retrouvé dans un camp de bûcherons avant de le ramener à Trois-Rivières.


Archives :

Procès expéditifs, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, R. c. Alphonse Beaudry (3A 06-5103B 1925-1927)


[1] https://www.educaloi.qc.ca/capsules/la-legalite-du-droit-lavortement

[2] Le Nouvelliste, 15 mars 1927.

[3] Ibid.

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