Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

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Roméo Boudreau, le livreur du magasin général

Né en 1923, Roméo Boudreau gagna d’abord sa vie comme limeur de pièces mécaniques destinées à l’assemblage de locomotives.

Par la suite, et cela pour une période s’échelonnant sur 13 ans, il fit partie de l’armée canadienne à Val Cartier, plus particulièrement au sein du Régiment de Maisonneuve, dont la devise était « bon cœur, bon bras. » Ce régiment existait sous ce nom depuis 1920.[1]

En 1943, l’année de son 20e anniversaire, il épousa Éva Cormier à Limoilou. Ensemble, ils eurent 13 enfants. Au moment de le rencontrer afin de réaliser ce texte, il y a de cela plusieurs années, leur couple comptait aussi 21 petits-enfants et 6 arrière-petits-enfants.

En 1945, entra à l’usine Wayagamack, où il s’affaira principalement à la production ainsi qu’à la mécanique des camions. Dans ses temps libres, afin de vivre des soirées enlevantes avec sa famille, il se transformait en joueur d’accordéon.

Toutefois, le métier qui a caractérisé le plus cet homme fut celui qu’il avait pratiqué avant son entrée à l’usine. En effet, de 1936 à 1940, il fut livreur pour le magasin général des Robichaud, l’un des plus imposants de son époque à Cap-de-la-Madeleine. Pour ses livraisons, il utilisait une voiture tractée par un cheval. L’écurie, située au coin des rues Latreille et Saint-Laurent, servait à abriter les chevaux, mais aussi le camion qu’on utiliser pour la livraison du bois.

En fait, Roméo utilisait d’abord sa bicyclette pour rencontrer ses clients et prendre par écrit leurs commandes. Ensuite, de retour à l’écurie, il préparait sa cargaison et attelait le cheval pour entamer sa tournée de livraison. Lors de ces tournées, il se souviendra ne jamais avoir été volé, même si l’animal se devait d’attendre parfois plusieurs minutes lors d’une livraison. Principalement, il se souvenait avoir distribué à travers la ville des marchandises variées, à savoir du bois, du charbon, de la bière, et ainsi de suite.

Essentiellement, deux chevaux étaient gardés à l’écurie Robichaud mais Roméo se rappelait encore, plusieurs décennies plus tard, avoir eu un faible pour celui baptisé Ti-Gars.

 

 

[1] « Le Régiment de Maisonneuve | Histoire », Régiment de Maisonneuve, consulté le 13 janvier 2019, https://www.rdemais.com/histoire.

La deuxième vie de Léna Morin

Lena Morin (à gauche) en compagnie de sa soeur Evangeline. Cette dernière tient dans ses bras le fils de Lena, prénommé Paul. Cette photo semble avoir été prise au cours des années 1920.

Nous ne le soulignerons probablement jamais assez : les archives détiennent ce pouvoir de conserver le plus authentiquement possible notre mémoire collective. Par leur pertinence et leur valeur de preuve, elles rétablissent aussi les faits. Dans le cas qui nous occupe, on peut leur ajouter une autre qualité souvent insoupçonnée : elles permettent d’apporter un peu de baume sur des histoires dramatiques.

En décembre dernier, je publiais un article racontant le témoignage d’une jeune fille de 15 ans qui avait eu le courage d’affronter l’assassin de son père et de son petit frère.[1] On se souviendra qu’Aurèle Veuillette, un garçon à peine plus âgée qu’elle, avait emprunté sous de faux prétextes la carabine d’un voisin avant de se diriger vers la ferme des Morin, située dans la région de Snake Creek, près du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. Il se serait caché dans l’un des bâtiments de la propriété afin d’ouvrir le feu sur les membres de la famille Morin. Froidement, il tua Paul Morin et son jeune fils, Paul Jr, qui avait environ 5 ans. La scène s’est produite sous les yeux de la femme de Paul et de sa fille, Léna Morin. En fait, selon son propre témoignage, Léna a accouru au milieu des tirs pour tenter de sauver son père, mais elle est plutôt revenue vers la maison avec le corps de son petit frère dans les bras. Dans sa course, la mère de Léna fut atteinte d’un projectile à un coude.

Non seulement Léna Morin a fait preuve d’un incroyable courage sur le terrain, mais elle a fait face à Veuillette lors de son procès pour double meurtre, tenu quelques mois plus tard. Celui-ci a été condamné à mort pour la préméditation de son geste, mais sa sentence fut commuée en emprisonnement à vie. Par la suite, on perd sa trace.

C’était aussi le cas pour Léna Morin, du moins jusqu’à il y a quelques semaines. Après son témoignage, on ignorait tout à propos de ce qu’on pourrait appeler sa « deuxième vie ».  Devant un tel vide historique, plusieurs questions et hypothèses peuvent se former, mais toujours sans fondement. De plus, en tant qu’auteur et chercheur, on se demande constamment s’il est éthique de franchir cette ligne de la curiosité.

Quelque fois, cependant, ce sont les descendants des protagonistes qui viennent vous chercher.

Comme ce fut le cas avec l’affaire Huard en 2017[2], c’est une personne de la parenté qui m’a contacté, en l’occurrence la petite-fille de Léna Morin. Dans un courriel de janvier dernier, celle-ci m’apprenait que Lena Arline Rose Morin avait vu le jour le 7 juin 1902. Ses parents étaient Paul Morin (né le 27 juin 1874) et Rose Ann Robitaille. Le couple avait eu quatre enfants, dont Léna, Léna Evangeline, et Paul. Ce dernier, comme on le sait, a été victime des tirs de Veuillette en 1917, tout comme son père. Le couple Morin-Robitaille a aussi donné naissance à Marie Jeanne en mars 1900, mais celle-ci est décédée du choléra quelques mois plus tard, en août 1900.

Le plus fascinant dans cette prise de contact, c’est que nous obtenons quelques détails concernant la vie que Lena a connue après son apparition au palais de justice de Bryson en 1918. C’est donc avec la permission de sa petite-fille, Laurie MacDonald, que je partage ces informations, ainsi que deux photos inédites de Léna en compagnie de sa sœur.

Le 27 juin 1920, Lena a épousé Joseph Bruno Roméo Hamelin. La même année, elle lui donna un fils qu’elle baptisa Paul, sans doute en mémoire de son père et de son frère assassinés. En 1924, elle eut un autre fils, celui-là portera le nom de Roland, le père de ma correspondante.

Léna et Roméo ont ensuite vécu à Mattawa, en Ontario, où Roméo a travaillé dans l’industrie du bois, plus spécialement sur les remorqueurs. Sa vie auprès de Léna fut assez courte puisqu’il s’éteignit le 21 mars 1938. Ainsi, Léna se retrouva seule avec ses deux adolescents. Elle prit alors la décision de déménager à North Bay, où elle géra une maison de chambres pour la majeure partie de sa vie.

Selon Laurie, sa grand-mère a trimé dur durant plusieurs années. Toutefois, en mars 1972, la chance lui sourit. Elle remporta une importante somme d’argent grâce à l’Irish Sweepstakes. Comme on s’en doute, ce clin d’œil de la vie lui a facilité la tâche en lui permettant de vivre un quotidien beaucoup plus confortable.

Léna Morin s’est finalement éteinte le 12 décembre 1984. Sa dépouille fut inhumée à Mattawa au côté de son mari, voisin du lot familial des Morin.

Il y a quelques années, Laurie a eu l’occasion de visiter la ferme où s’est déroulé le drame de 1917. Ce fut pour elle un moment intense et particulier. « Je dois dire que la visite était très surréaliste, de discuter à l’endroit où mon arrière-grand-père et mon oncle ont été assassinés. »[3]

Les soeurs Lena (à gauche) et Evangeline Morin, deux survivantes d’un drame qui s’est joué en 1917. (Date inconnue)

Tel que mentionné plus haut, les archives permettent de rétablir des faits en plus d’apaiser certains sentiments.

Comme c’est le cas dans une autre affaire sur laquelle j’ai écrit au cours des dernières années et dont une descendante m’explique en privé[4] qu’on leur avait caché la véritable nature du drame des ancêtres de son mari, il semble que la même réaction humaine se soit appliquée ici. En effet, Laurie m’informe qu’au cours de sa jeunesse on leur avait raconté l’histoire selon laquelle Paul Morin et son fils avaient perdu la vie lors d’un accident de chasse. En fait, Laurie demeure incertaine à savoir si son père, Roland, a pu apprendre la vérité avant de mourir.

De plus, Laurie n’avait jamais vu la photo de Léna prise à l’époque du drame et qui se trouve toujours dans le dossier judiciaire préservé à Bibliothèque et Archives Canada (BAC). C’est cette photo qui accompagne l’article que nous avons publié le 5 décembre 2018.[5]

Si Léna a fait le choix de raconter cette version de l’histoire à ses enfants, on peut aisément le comprendre. Pour éviter de revivre constamment ce drame, il était naturellement plus facile de parler d’un accident. Pour sa part, la petite-fille de Léna espère que nos échanges permettront de jeter un peu de lumière sur cette brave jeune fille qui, à 15 ans, a eu le courage de marcher dans le prétoire du palais de justice de Bryson le 24 avril 1918 et de témoigner contre un assassin sans scrupule.


[1] Eric Veillette, « Témoigner contre son agresseur … en 1917 », Historiquement Logique! (blog), 5 décembre 2018, https://historiquementlogique.com/2018/12/05/temoigner-contre-son-agresseur-en-1917/.

[2] Eric Veillette, « Du nouveau dans l’affaire Huard », Historiquement Logique! (blog), 30 juin 2017, https://historiquementlogique.com/2017/06/30/du-nouveau-dans-laffaire-huard/.

[3] Laurie MacDonald, « Lena’s Life », 26 janvier 2019.

[4] Dans ce dernier cas, je n’ai pas encore obtenu l’autorisation d’en faire publiquement un suivi.

[5] Veillette, « Témoigner contre son agresseur … en 1917 ».

L’affaire Lambert (partie 2)

Dans l’affaire Lambert, nous sommes toujours sans information concernant le procès.  Nous avons quelques indices, sans plus.  Michel a encore une lettre de quelques pages que Marcel avait écrit à sa mère lorsqu’il était en détention.  Outre le fait que Marcel y tient des propos décousus concernant une montre brisée qu’il veut se faire remplacer en guise de cadeau, il parle d’une lettre reçue d’Ottawa qui, visiblement, ne faisait pas son affaire.  Il demandait à sa mère de remettre le tout à Me Guy Roy, son avocat.  Était-ce une réponse à une demande de libération conditionnelle?  Peut-être.  À ce propos, Michel a déjà envoyé une demande à l’intention du Service correctionnel Canada afin d’obtenir des informations sur le dossier de son père.  Nous sommes en attente d’une réponse.

 

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À la toute fin de la lettre, la mère de Marcel avait curieusement déchiré une petite partie qui semblait contenir une note.  Madame Lambert avait d’ailleurs l’étrange habitude d’écrire de petites notes un peu partout, sur ces éléments du passé que Michel retrouve malgré le procès réduit en cendre.  Cette mère qui a vu ses enfants et son mari partir avant elle, semble n’avoir jamais cru à la culpabilité de son Marcel.  Ses petits écrits servent parfois à corriger une erreur et d’autres fois à remettre son désespoir entre les mains de Dieu.  Malgré le fait qu’elle ne semble avoir jamais voulu voir la réalité telle qu’elle l’est, ces petites notes me donnent souvent l’impression d’être un discret chemin de cailloux tracé vers une boîte de pandore : les frasques, le narcissisme et la culpabilité de Marcel.  Ce qui est curieux, c’est que son admiration pour lui n’est pas simplement due au fait qu’il est la chair de sa chair.  Elle aurait déjà dit à plusieurs reprises que la mort de Nora était la faute de Jean-Guy, son autre fils.  Ce dernier était présent le fameux soir du meurtre.  Selon le journal l’Avenir, il serait même allé chez Marcel et Nora.  En panique, il aurait demandé à la gardienne si Nora était à l’hôpital, pour repartir aussitôt.  Cette information ne provient toutefois pas de l’enquête du coroner.  Elle n’est donc pas objective.

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Marcel et ses parents, dans ses années de détention

Décédé depuis 1999, Jean-Guy est décrit par Michel comme un homme qui, malgré quelques déboires, avait la réputation d’être « bon vivant » et aimant des enfants.  Il me fera remarquer aussi que sur la plupart des photos, il semble proche de Nora et surtout des deux petits garçons.  Il va sans dire que l’hypothèse de jalousie envers Jean-Guy est une des premières que Michel a préconisé.  Qui était donc Jean-Guy?  Dans les archives de journaux, il y en avait même un ayant meurtre à son actif.  J’ai sorti son plumitif et bien qu’il soit né la même année, ce n’est pas le même Jean-Guy Lambert.  Celui qui nous intéresse a eu quelques infractions dont la plus importante est « commet une infraction quiconque, sans excuse légitime, utilise, porte, manipule, expédie, transporte ou entrepose une arme à feu, une arme prohibée, une arme à autorisation restreinte, un dispositif prohibé, des munitions ou des munitions prohibées d’une manière négligente ou sans prendre suffisamment de précautions pour la sécurité d’autrui. » (Code criminel – L.R.C. (1985), ch. C-46 (Article 86) )  Avec un des noms les plus communs du Québec, sans mariage et sans enfant, il nous est difficile de retracer le passé de Jean-Guy.

 

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Le Soleil, 10 août 1960

Encore dans notre tempête d’hypothèses, Michel m’a fait part de quelque chose qu’il n’avait pas osé me dire au départ en raison du côté insensé de l’affaire.  Il m’a raconté qu’un jour, son grand frère lui avait dit que Marcel soutenait avoir réussi à sortir de prison à cause d’une ancienne carrière de détective privé.  Il disait savoir des choses importantes sur des « gros bonnets » et que la menace que ces informations puissent sortir lui avait permis d’obtenir une libération plus rapidement. Bien sûr, je n’y croyais pas tellement non plus.  Toutefois, j’ai pris un petit moment pour mettre les mots-clés qui s’y rattachent sur les archives de journaux en ligne.  C’est là que l’affaire a pris une autre tournure.  Voilà que je trouvais une annonce classée de notre Marcel, fraichement diplômé de la Canadian Investigation, se cherchant du boulot comme détective.  Il restait encore à Québec et, bien qu’il disait avoir 18 ans, il était alors âgé d’à peine 17 ans.  Il devait probablement mentir car pour faire ce travail, à cette époque, on demandait des candidats d’au moins 18 ans.  Lorsque j’ai montré cette annonce à Michel, il a immédiatement replongé dans sa boîte de souvenirs et a trouvé une vieille coupure de journal de La Patrie de juillet 1963 ou figure Marcel dans un article ayant pour titre « Une annonce classée envoie un innocent à Bordeaux ».  Le texte raconte que Marcel avait répondu à une curieuse annonce d’un certain Brunet qui cherchait à employer des enquêteurs.  Une fois à Montréal, il aurait naïvement accepté d’aller déposer un chèque de 2 000$ à une banque pour rendre service à son employeur qui avait des obligations à l’extérieur.  Le chèque étant falsifié, Marcel aurait été arrêté plus tard et emprisonné.  La mère de Marcel avait encore une fois inscrit des petites notes.  Elle a d’ailleurs « corrigé » le 2 000$ pour écrire 5 000$…  Ce deuxième montant était en fait un salaire annuel en 1962.

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Lovell, 1962-1963, BAnQ

J’ai retrouvé l’annonce du Brunet et fait plusieurs recherches à cet effet.  Toutefois, c’était une époque ou les gens opéraient sur plusieurs « prête-noms ».  Chose curieuse : Marcel affirme, dans l’article, qu’il séjournait chez un bon ami sur la rue Cartier à Pointe-Claire lorsque les événements se sont déroulés.  Cette rue étant déjà plutôt petite, elle contenait encore moins de logis en 1962.  Quand je regarde la liste des résidents sur le Lovell, il m’est difficile de ne pas passer à côté du fait qu’un Brunet y restait.  Toutefois, même en approfondissant cette adresse jusque dans les registres fonciers historiques, je ne parviens pas à corroborer le tout avec objectivité.

C’est alors que Michel a découvert un autre indice de l’époque.  Une lettre de son avocat datant de janvier 1963 adressée à la mère de Marcel.  Dans celle-ci, l’avocat dit ne pas douter une seconde de l’innocence de Marcel, que ce dernier n’a été qu’un pion pour un faussaire déjà sous les verrous et que le tout sera porté devant le tribunal le 5 mars prochain.

Et c’était signé Me Claude Danis.

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Claude Danis, février 1956, Fonds Gabriel Desmarais, BAnQ

Claude Danis était un avocat criminaliste bien connu.  Il est d’ailleurs cité dans le livre La Filière canadienne de Jean-Pierre Charbonneau.  Il avait été l’avocat de Michel Caron, arrêté en octobre 1963 aux douanes du Texas pour trafic de drogue.  Caron était un des complices de la gang de Lucien Rivard.  Le plus singulier dans tout cela, c’est qu’en janvier 1963, Me Danis était très occupé.  Selon moi, il devait être trop occupé pour s’occuper d’un Marcel Lambert, jeune, naïf et sans argent.  Me Danis était alors affairé dans le scandale des faux-certificats.  En novembre 1962, les journaux avaient sorti cette affaire comme quoi l’organisateur de l’Union Nationale, soit André Lagarde, aurait conspiré pour faire produire des milliers de faux-certificats d’électeurs.  M. Lagarde se défendait d’être plutôt la cible d’une machination pour salir le parti de Daniel Johnson alors qu’ils étaient à l’aube des élections.

J’ai trouvé une copie usagée du livre « Le scandale des faux-certificats », écrit par André Lagarde lui-même.   Je ne ferai pas état ici de toute cette longue histoire de corruption mais je peux dire que j’ai relevé plusieurs points importants qui me laissent croire que avocat danisMarcel faisait partie de l’affaire.  Bien que je sache qu’un procès puisse être ajourné, même à plusieurs reprises, il est intéressant de voir que la date du témoignage d’un des complices dans la fabrication des certificats ayant reçu un montant de 2 500$ pour défrayer certains frais coïncide exactement avec la date qu’avait écrit Me Danis dans la lettre adressée à Madame Lambert pour le procès, soit le 5 mars 1963.  À ce sujet, à la page 117, Lagarde raconte que personne n’avait réussi à trouver la source de cet argent.  Me Danis lui aurait fait comprendre qu’il ne saura probablement jamais quelle est la provenance de ce montant.  Or, le montant du cautionnement que devait débourser chaque personne arrêtée dans cette affaire était de 5 000$.  Lagarde lui-même disait avoir eu de la difficulté à réunir cet argent pour sortir de prison.  D’ailleurs, il y a un curieux flou lorsqu’il est écrit à la page 81 qu’un dénommé André Côté qui travaillait au Café Palermo avait déposé à la banque le cautionnement d’un prévenu sous les ordres d’un complice dans l’affaire.

Est-ce que Marcel a été mêlé dans cette histoire?  Est-il vrai qu’il connaissait des informations inédites?    On y travaille encore.  Quoiqu’il en soit, il est réellement sorti rapidement de détention et c’est une réponse à cette grande irrégularité que Michel tente d’obtenir.

Dans notre suite, on parle à des gens.

Références

Brassard, Andrée, L’Avenir, 3 février 1977, vo.2 No.53, Newspapers – Google News

« Une annonce classée envoie un innocent à Bordeaux », La Patrie, 11 juillet 1963, BAnQ

http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/1367883?docref=yez9Ux4mOa-XEle73XD1Og

Annonce classée (Brunet), La Presse, 13 septembre 1962, BAnQ

Charbonneau, Jean-Pierre, La Filière canadienne, Les Éditions de l’Homme, 1975

Lagarde, André, Le scandale des faux-certificats, la clé du casier 5T7, Le Sieur, 1964