Le syndrome Jack l’Éventreur

Depuis longtemps, l’idée me trottait dans la tête. Pourquoi ne pas présenter une revue littéraire à propos des différentes parutions concernant ce célèbre tueur en série de Londres qui a sévi en 1888. Plusieurs lecteurs savent bien que le nom de Jack l’Éventreur est pratiquement devenu une marque de commerce. De manière cyclique, des livres sortent en librairie afin de présenter de nouvelles théories sur l’identité de ce mystérieux tueur.

L’idée d’écrire un compte rendu de mes lectures sur le sujet me paraissait intéressante.

De prime abord, il est évident que plusieurs de ces auteurs ont visé au côté de la cible. Ils ne peuvent pas tous avoir raison puisque leurs conclusions diffèrent les unes des autres. Et rien ne garantit qu’un seul d’entre eux puisse avoir vu juste.

Jack l’Éventreur a-t-il été démasqué, comme plusieurs « chercheurs » l’ont affirmé?

La réponse est non. Et il ne le sera sans doute jamais.

L’un des derniers en liste, Russel Edwards, prétendait détenir des preuves qui pourraient aujourd’hui être admises en preuve devant un juge. C’est bien mal connaître le système judiciaire, en plus de prendre les gens pour des imbéciles. Mais comme le nom de Jack l’Éventreur est vendeur, il est tentant pour des auteurs, ou de pseudo-auteurs, de se lancer dans l’aventure.

La théorie de Sophie Hereford est encore plus loufoque. Évoquant son expérience personnelle dans le domaine de la psychologie, tout en prétendant détenir des qualités de profileuse, sa théorie ne repose pourtant que sur des idées très vagues et dont elle a la fâcheuse habitude de transformer automatiquement en « preuve ». En la lisant, on a l’impression qu’elle ne s’est pas contre-questionnée afin de vérifier la solidité de son hypothèse.

L’Avenir, 20 août 1932

Mon idée de présenter un article, ou même une série, visant à présenter une bibliographie commentée, s’est carrément envolée en fumée dès que mon nez s’est enfoncé dans le livre de Stéphane Bourgoin, Le livre rouge de Jack l’Éventreur. Ce spécialiste mondial de la question des tueurs en série va droit au but. Il ne perd pas de temps à se mettre en scène, comme le font plusieurs de ces auteurs en mal de sensation. Il oblige plutôt le lecteur à se concentrer sur les faits, et uniquement les faits. Car c’est tout ce qui compte pour juger honnêtement d’une affaire criminelle, et encore plus lorsqu’il est question d’une cause aussi célèbre qui a été contaminée par les rumeurs et autres idées loufoques.

Bourgoin est honnête. Il l’écrit : son livre ne révélera pas l’identité du tueur. Toutefois, en plus de présenter les faits, il expose une impressionnante médiagraphie présentant les livres, les films et autres documents ou événements produits sur le sujet.

Malgré tout, je me suis amusé à rechercher des articles anciens parus au Québec afin de tenter de savoir jusqu’où remontait l’utilisation de ce surnom. L’une des plus anciennes mentions, on la doit au journal La Justice, qui avait ses bureaux dans la basse-ville de Québec. Le 19 décembre 1888, donc quelques semaines après le dernier meurtre que les « éventrologues » attribuent au mystérieux assassin, ce journal présentait ce petit article :

« La nouvelle qui s’est répandue ce matin que le meurtrier de Whitechapel avait été arrêté par un de nos détectives les plus en vue, hier après-midi, vers 4 heures, a causé un certain émoi dans la ville. Les véritables faits de l’affaire sont qu’un individus [sic], qui était évidemment sous l’influence de la boisson, se tenait vis-à-vis le Palais de Justice et criait à qui voulait l’entendre qu’il était le fameux « Jacques l’Éventreur », Jack the Ripper, l’auteur des meurtres de Whitechapel, à Londres. Il fut arrêté de suite et mis dans les cachots afin d’y cuver son vin. Ce matin devant le recorder il a donné le nom de John Longrey et ne se souvenait pas d’avoir joué le rôle de « l’âne dans la peau du lion » et vu que c’était sa première offense il a été relâché en promettant qu’il ne donnerait plus de telles émotions à certains de nos agents de sûreté sans parler de la panique qui s’est emparé[e] d’une certaine portion de la partie féminine de notre population. »

La Justice, 19 novembre 1888

En octobre 1979, Québec Science s’est intéressé au phénomène, se questionnant à savoir si l’Éventreur n’était pas, en fait, un montréalais. Bref, c’est comme si tout le monde voulait se l’approprier, y compris nos bien-pensants.

Toutefois, de cette étude avortée il me reste une prise de conscience que j’ai surnommé le « syndrome Jack l’Éventreur ». L’expression s’applique à tous ces auteurs – j’y inclus les auteurs de livres mais aussi de toute autre forme de document – qui s’improvisent enquêteurs.

Le lectorat doit donc se montrer prudent. Certains auteurs font un excellent travail. En ce qui concerne le sujet de l’Éventreur, on le voit bien avec l’ouvrage de Bourgoin. Mais il faut aussi se méfier des opportunistes, dont les travaux, bien souvent, ne servent qu’à brouiller davantage les pistes.

Bref, vous voulez apprendre ce qu’il y a à savoir à propos de ce bon vieux Jack? Lisez Stéphane Bourgoin!

Québec-Science, octobre 1979

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