Martine Bellemare, 1979

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé de la revue de presse et de l’enquête du coroner. Cette dernière est assez complète car elle contient non seulement plus d’une centaine de pages de transcriptions sténographiques des témoignages mais aussi les photos de la scène de crime. Par respect pour la victime, nous choisissons de ne pas publier les photos du corps. De toute manière, cela n’ajouterait rien à la compréhension des événements.

Circonstances du décès

Le 14 décembre 1979, les employés du garage Martial Grondin, à Trois-Rivières, participaient à leur fête de Noël. Ils étaient environ une douzaine à échanger des blagues et quelques verres d’alcool. Parmi les convives se trouvait la jeune secrétaire de 18 ans, Lucie Bettez, qui travaillait pour le commerce depuis quelques jours seulement. Elle n’avait donc pas connu le fondateur puisque Martial Grondin, un homme d’affaires connu dans la région de Trois-Rivières, avait perdu la vie le 20 mai 1978 sur une route de Sainte-Gertrude lorsque le tracteur qu’il conduisait s’était renversé.

Selon l’enquête de coroner relative à cet accident, consultée le 16 août 2018, Martial avait été identifié par son fils, Pierre. Ce dernier était vendeur à la Caisse d’Entraide. Un mois auparavant, Pierre avait épousé, le 22 avril 1978, la jeune Martine Bellemare, 18 ans. D’ailleurs, Martial avait servi de témoin au mariage de son fils.

Le party du 14 décembre 1979 débuta vers 17h45. Pierre Grondin aida quelques personnes à préparer les sandwichs et l’alcool. Vers 20h00 ou 21h00, selon le témoignage que livrera plus tard Lucie Bettez, Martine Bellemare, l’épouse de Pierre Grondin, téléphona au garage. On ignore cependant la nature du dialogue qui aura lieu entre les jeunes époux. Les documents contenus dans l’enquête du coroner ne nous permettent pas d’approfondir cette question. En revanche, les journaux d’époque nous apprennent que Martine était une très jolie jeune femme qui s’était fait remarquer en travaillant comme hôtesse lors du Grand-Prix de Trois-Rivières en 1977.

Martine Bellemare

Parmi les convives se trouvait Claire Carbonneau, la secrétaire-comptable de 23 ans. Celle-ci était arrivée au garage vers 17h30. Pierre Grondin était au bar et servait la boisson à ses employés. Selon le témoignage de Claire, Pierre Grondin aurait quitté à 22h00 alors que la fête se terminait.

Toutefois, selon le témoignage de Lucie, quelque personnes semblent être demeurées sur place, dont elle-même, ainsi qu’un certain Nestor Turcotte, et Jacqueline Fafard Grondin, veuve de Martial Grondin et mère de Pierre. Selon elle, Jacqueline reçut un appel à 22h20, ce qui la poussa à s’exclamer « ah non, pas vrai? ». Ensuite, celle-ci lança qu’il fallait se rendre immédiatement chez Pierre puisqu’il était arrivé quelque chose à Martine.

Lucie fit le trajet en compagnie de Claude Turcotte, Claire Carbonneau, et Christian Chauvette afin de se rendre à l’appartement du couple Grondin-Bellemare situé au 4175 rue Savard, appartement 2. À leur arrivée, Lucie se rappellera avoir vu Pierre Grondin en pleurs. Le jeune fils du couple, à peine âgé de plus d’un an, dormait toujours dans sa chambre. Dans la chambre des maîtres gisait le corps de Martine Bellemare.

Selon les informations propagées par la suite, Pierre Grondin aurait expliqué avoir trouvé sa femme morte dès son arrivée.

Nerveuse, Lucie, qui refusa d’aller voir le corps dans la chambre, trouva le moyen de tuer le temps en faisant du café avec l’aide de Claire. Pendant ce temps, Gaétan Milette échangea brièvement avec Pierre Grondin afin de lui demander s’il avait appelé la police. Ce dernier répondit que oui, mais dans l’énervement Milette sentit le besoin de les rappeler. Peu après, deux policiers débarquaient sur les lieux, les agents Isaac Chevarie et Marcel Verrette. L’appel était entré sur les ondes policières à 22h22. Trois minutes plus tard, à 22h25, ils étaient sur la rue Savard.

Aux huit curieux qui se trouvaient sur les lieux, les deux policiers leur expliquèrent que personne ne devait quitter avant d’avoir été rencontré. Peu après, Nestor Turcotte arrivait à son tour avec Jacqueline Fafard, la mère de Pierre.

Aux policiers, Pierre dira que « ma femme s’est fait tuer. Ma femme est morte ». Sans tarder, les deux policiers le suivirent à l’intérieur de l’appartement, où le mari éploré les conduisit jusqu’à la chambre à coucher. L’agent Chevarie dut repousser quelques personnes qui voulaient entrer dans la pièce. Ainsi, les deux agents se retrouvèrent devant le cadavre d’une jeune femme dont le bas du corps était nu. Elle portait encore un chandail jaune qui couvrait tout juste sa poitrine et ses bras. Selon les photos préservées dans le dossier, sa main gauche était cachée sous sa fesse gauche, alors que son bras droit était rejeté en arrière, de sorte que sa main droite se situait au-dessus de sa tête.

Le bas de son corps était entièrement nu, exception faite de la présence d’une petite chaînette à sa cheville droite. Les chevilles, d’ailleurs, étaient croisées. Aucune blessure n’était apparente au niveau des jambes ou de l’abdomen. Toutefois, une pièce de tissu rouge encerclait son cou. Lors de l’enquête du coroner, l’agent Verrette dira avoir « remarqué que la figure était bleue, passablement bleue, puis qu’il y avait du sang qui coulait de son nez, disons qu’elle avait du sang au-dessous du nez, on aurait dit que ça faisait comme des filons, des filons qui étaient liquéfiés. Ce n’était pas coagulé ».

Sans plus attendre, Verrette marcha en direction de la sortie de l’appartement pour appeler un enquêteur spécialisé dans l’identification judiciaire. En fait, il utilisa sa radio mobile accrochée à son ceinturon pour effectuer cette demande et ce fut au cours de cette marche, en traversant la cuisine, que son attention fut attirée vers une porte fermée par un crochet. C’est en l’ouvrant qu’il constata que cette porte offrait une autre sortie à l’appartement, outre celle de l’entrée principale. Cette dernière, d’ailleurs, avait visiblement été enfoncée puisque le cadre présentait des dommages évidents.

En revenant vers le salon, il se retrouva devant Pierre Grondin, qui lui raconta sa version des faits. Selon Verrette, le premier détective arrivé sur les lieux fut Normand Rouette, vers 22h45 environ.

Denis Martin, le photographe judiciaire embauché par la police de Trois-Rivières, dira plus tard avoir reçu l’appel à 22h15 alors qu’il était chez lui, ce qui ne correspond pas à l’heure officielle de l’appel enregistrée par le poste de police, c’est-à-dire 22h22. Quoiqu’il en soit, il affirmera être arrivé sur la scène de crime à 22h30. Il s’est donc rendu dans la chambre à coucher pour prendre les clichés qui sont aujourd’hui conservés dans le dossier de l’enquête du coroner.

Pierre Grondin, le mari de Martine

Le thanatologue Paul Philibert, 35 ans, arriva sur les lieux entre 22h50 et 23h00 avec un employé de sa maison funéraire, Yves Cinq-Mars. Chevarie et Verrette quitèrent les lieux vers 23h10 pour emmener Grondin au poste, alors que Philibert et Cinq-Mars emportèrent le corps à 23h30. Le corps arriva à 23h45 à l’hôpital Ste-Marie. Quelques minutes plus tard, le Dr Daniel Bordeleau, 27 ans, constatait officiellement le décès.

L’autopsie a été réalisée par le Dr Teresa Sourour à l’Institut médico-légal de Montréal. Dans ce rapport, la pathologiste écrivit que « les constatations de l’autopsie que j’ai pratiquée sur le corps d’une dénommée Martine Bellemare-Grondin me permettent de conclure que sa mort violente est attribuable à une pression forte maintenue sur les structures vitales du cou, vaisseaux et nerfs majeurs et voix respiratoire[s], ceci à l’aide d’un lien large, constatations compatibles avec le phénomène d’une strangulation au lien ».

Au cours des premières heures, Pierre Grondin maintint sa version selon laquelle il avait dû défoncer la porte de l’appartement pour découvrir le corps de sa femme, laissant ainsi supposer que Martine avait été assassinée par un homme qui courait toujours. « Mais en fouillant la voiture du suspect [Grondin], les policiers y ont découvert un revolver .38 volé il y a peu de temps à la maison Aigle Sécurité. Cela les a incités à amener Grondin à l’Institut Parthenais pour plus ample interrogatoire »[1]. Dans 85% des causes de meurtres, la victime a été tuée par un proche. Est-ce que Grondin ferait exception à cette statistique?

Le 15 décembre, Pierre Bellemare, 54 ans, se rendit au salon funéraire Philibert pour identifier le corps de sa fille. Le lendemain, l’inspecteur Fréchette de la Sûreté du Québec lui téléphona pour lui demander de venir le rencontrer au poste de la rue Latreille, au Cap-de-la-Madeleine. À son arrivée, on lui demanda d’attendre quelques minutes puisque Pierre Grondin était en compagnie de sa mère. Peu de temps après, Bellemare vit justement Jacqueline Fafard sortir du poste. Ensuite, on l’amena dans une autre pièce pour le confronter brièvement avec Pierre Grondin. Nous reviendrons sur les détails de cette rencontre.

Enquête du coroner

C’est le 27 décembre 1979 que s’ouvrit l’enquête du coroner, présidée par Me Jean Pinsonnault. La Couronne était représentée par Guy Lambert tandis que Pierre Grondin était représenté par Me Gilles Lacoursière.

On déposa d’abord en preuve le rapport d’autopsie du Dr Sourour. Le premier témoin appelé fut Denis Martin, photographe judiciaire pour la police de Trois-Rivières. Cet homme de 31 ans avait été appelé en début de carrière, en 1969, à photographier la scène entourant la découverte du corps du policier Louis-Georges Dupont. En 1996, lors de la Commission d’enquête qui avait confirmé la thèse du suicide, Martin admit être trop affecté par la scène, ce qui l’avait obligé à demander à un collègue de prendre les photos à sa place. Force est d’admettre que, dix ans plus tard, il était en mesure d’effectuer son travail convenablement.

Le garage Martial Grondin semblait se spécialiser dans la vente de voitures de marque Datsun. On constate au bas de cette publicité l’adresse du commerce, situé à Trois-Rivières.

Sur certaines de ces photos on voit le corps de Martine sous différents angles. D’autres, cependant, ont immortalisées certains coins de l’appartement. Par exemple, on a photographié les objets se trouvant sur la vanité de la salle de bain, une paire de petites culottes sur le plancher de la salle de bain et finalement le cadre intérieur de la porte d’entrée qui a été violemment arraché.

Selon le Dr Daniel Bordeleau, 27 ans, le décès remontait à deux heures environ avant le moment où on lui avait amené le corps à l’hôpital, entre 23h45 et minuit. Voilà qui nous rapporte à 21h45 ou 22h00, c’est-à-dire l’heure approximative où Pierre Grondin est rentré chez lui.

En contre-interrogeant le témoin, Me Lacoursière testa sa compétence quant à son estimation de l’heure du décès :

  • À l’exercice de votre profession, docteur, à quelle exactitude près êtes-vous en mesure de déterminer l’heure de la mort d’une personne?
  • Je n’ai sûrement pas les notions scientifiques suffisantes pour être très précis dans l’heure de la mort, c’est certain, je ne suis pas un pathologiste ni un médecin légal.
  • Je n’ai pas d’autres questions.

Paul Philibert expliqua : « quand j’ai passé mes mains en dessous du corps pour le soulever, j’ai remarqué qu’il y avait de la chaleur ». Contre-interrogé par Me Lacoursière, il admit qu’en surface le corps était cependant plus froid. Détail intéressant, Philibert dira qu’au moment de la transporter, la victime avait la langue entre les dents, alors que le Dr Bordeleau venait à peine d’affirmer que la langue était à l’intérieur de la bouche.

Le policier Marcel Verrette, 37 ans, décrira la scène en plus d’apporter un détail fort important : « en m’avançant vers la cuisine j’ai vu une porte à laquelle il y avait une chaînette. Je me suis avancé, j’ai enlevé la chaînette, j’ai ouvert cette porte, ça semblait être une autre sortie de l’appartement. J’ai jeté un coup d’œil à cet endroit, je n’ai rien vu de particulier puis j’ai refermé la porte ».

  • Mais vous auriez appelé avant ou après avoir fait cette manœuvre-là?, questionna Me Lambert.
  • Disons qu’on a des radios, des mobiles qu’on appelle. Des modules sur nous. En marchant, disons que j’ai demandé un enquêteur et un spécialiste pour l’identification judiciaire et puis tout en marchant j’ai vu cette porte-là, ça m’a attiré, j’ai regardé.
  • Vous avez été voir s’il n’y avait pas d’indice de ce côté-là?
  • C’est ça.

En contre-interrogatoire, Me Lacoursière chercha à savoir pourquoi son attention avait été attirée par cette porte arrière, mais sans grand résultat. Me Lambert émit d’ailleurs une objection à l’effet que l’avocat de Grondin interrompait le témoin sans lui laisser le temps de terminer certaines de ses réponses.

Toutefois, la simple présence de cette chaînette indiquait que le scénario donné par Pierre Grondin ne collait pas. Le fait que les chaînes de sécurité aient été installées aux deux seules portes donnant accès à l’appartement aurait plutôt tendance à démontrer que Martine s’était enfermée ce soir-là. Pourquoi? Ce besoin de se mettre en sécurité résultait-il de la conversation que le couple avait eue au téléphone au cours de la soirée?

Quoi qu’il en soit, la version du mystérieux tueur ne tenait plus la route. En effet, comment celui-ci aurait-il pu mettre les chaînes de sécurité aux deux portes en quittant les lieux, et cela après avoir assassiné Martine?

Isaac Chevarie raconta qu’à son arrivée la tête de la victime était « en dehors du lit », ce qui ne semble pas correspondre aux photos de la scène de crime, qui montrent parfaitement que la tête de Martine reposait sur le matelas.

  • Le corps était ramené vers le pied du lit, un peu de travers. Elle avait la jambe droite par-dessus la jambe gauche.

Lorsque le procureur lui montra la photo C-2, Chevarie dira que « c’est exactement dans la position dans laquelle je l’ai vue ». On découvrira que c’est lui qui l’avait recouverte d’un drap, de sorte qu’on comprend qu’à leur arrivée, c’est-à-dire avant que la scène ne soit contaminée, le corps de Martine n’était pas recouvert, comme on peut d’ailleurs le voir sur l’une des photos. C’est donc dire que le mari ne l’avait pas lui-même recouvert avant d’appeler la police.

Lucie Bettez, la jeune secrétaire de 18 ans, travaillait au Garage Grondin depuis seulement le 8 novembre 1979. Étrangement, dira d’abord ne pas connaître Pierre Grondin.

  • Bien, je ne l’ai jamais vu. Je le voyais au garage quand il venait travailler, il venait faire son café chaque matin mais à part de ça, personnellement, là…
  • Non, pas le connaître personnellement, mais vous l’avez déjà rencontré?
  • Oui.
  • Il était là ce soir-là?
  • Oui.

Selon elle, il ne s’était produit rien de particulier lors de cette fête. Ce fut alors qu’on lui demanda de donner des précisions quant à l’appel reçu au garage.

  • Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est madame Grondin qui a appelé?, lui demanda Me Lambert.
  • Depuis que je travaille là, elle a appelé tous les jours. Elle appelait tous les jours pour parler à monsieur Grondin, à Pierre.
  • Elle a demandé à parler à qui ce soir-là quand elle a appelé?
  • À Pierre.

Lucie affirmera que Pierre Grondin avait quitté le garage entre 21h50 et 22h00, c’est-à-dire à la fin de la petite fête.

  • Puis qu’est-ce qui s’est passé par la suite, voulez-vous raconter à monsieur le coroner, il est parti …
  • À 22h20 exactement le téléphone a sonné, puis je ne saurais dire exactement qui a répondu. Alors madame et monsieur Nestor Turcotte étaient dans le bureau de monsieur Turcotte puis madame Grondin était au téléphone puis elle a dit : « ah non, pas vrai? ».
  • Oui?
  • Puis là, elle nous a demandé de nous rendre à l’appartement de Pierre parce qu’il était arrivé de quoi à Martine. Nous autres, tout de suite, ça a sauté à la conclusion qu’il était arrivé de quoi, qu’elle était blessée ou qu’elle était morte. On s’est rendu là-bas puis on est arrivé avant les policiers.
  • Est-ce que vous avez remarqué quelque chose de spécial, vous, dans l’appartement?
  • La fameuse chaîne après la porte.
  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça, la fameuse chaîne, qu’est-ce qu’elle avait cette chaîne-là?
  • Bien, j’ai remarqué que la porte d’en avant, premièrement l’entrée principale, là, la chaîne, le cadrage de la porte était arraché et la chaîne était après.
  • Oui?
  • Et tout de suite je me suis retournée après et j’ai remarqué que l’autre chaîne de la porte arrière était après la porte.
  • Il y avait combien de portes dans cet appartement-là?
  • De sorties, disons?
  • Oui, de portes de sorties?
  • Moi, j’en ai vu deux.

Me Lacoursière de contre-interrogea Lucie Bettez à propos de cette chaîne de sécurité, mais sans grand résultat. En fait, il faut retenir que ses dires corroboraient surtout ceux du policier Verrette.

Selon Gaétan Milette, 24 ans, ce sont les policiers qui avaient demandé à ce qu’on recouvre le corps de la victime.

  • Dans quel état était monsieur Pierre Grondin à ce moment-là au garage?, le contre-interrogea Me Lacoursière.
  • Comme nous autres, bien ordinaire, avec une couple de verres.
  • Ce que je veux savoir, est-ce qu’il était de bonne humeur?
  • Oui, il était de bonne humeur.

Christian Chauvette apportera un léger éclairage quant au déroulement même de la petite fête de bureau

  • Bien, on s’est assis dans une pièce et puis on parlait, on se contait des jokes, ce qui s’était passé au garage dans l’année, des affaires de même, tu sais.
  • Dans quel état était monsieur Grondin?
  • Il était normal pour moi, comme d’habitude.

À son arrivée chez Pierre, après le party, Chauvette l’avait vu en train de pleurer et de répéter « elle est morte. Martine est morte ». Claude Turcotte corrobora le témoignage de Chauvette à propos de l’attitude de Grondin, mais ajouta qu’au moment de lui demander où se trouvait Martine il n’avait pas répondu.

Cathy Dubé, une caissière de 20 ans qui habitait l’appartement no. 4 dans l’immeuble où s’était produit le meurtre, avait terminé son quart de travail à 21h00 aux Aubaines de la rue Ste-Cécile. Ensuite, elle s’était rendue au bar Normanville pour y rejoindre son conjoint, Daniel Cochrane, et deux autres amis, Lilianne Perreault et Rénald Delage. Tous les quatre avaient quitté la brasserie vers 21h15 pour se rendre à l’appartement de Cathy. Celle-ci avait changé de vêtements et, à 22h00, elle repartait avec ses amis.

  • Qu’est-ce que vous avez fait, vous êtes sortis de chez vous?, questionna Me Lambert.
  • On est sorti de chez nous. Puis en descendant dans les marches on a rencontré monsieur Grondin.
  • Il était 22h00 à ce moment-là?
  • Avez-vous remarqué quelque chose de spécial? L’avez-vous salué?
  • Il nous a pas salués, il n’avait pas l’air de bonne humeur.
  • Il n’avait pas l’air de bonne humeur, il est monté chez lui?
  • Quand vous êtes arrivés, est-ce que vous avez remarqué la porte au deuxième?
  • Puis?
  • Elle était fermée.
  • Puis en descendant?
  • Elle était fermée aussi.

Daniel Cochrane, qui habitait l’appartement no. 4 avec Cathy, corrobora essentiellement les dires de sa copine. Mais au moment de revenir sur l’instant où ils avaient croisés Pierre Grondin dans le puits d’escalier, un autre détail s’ajouta au dossier.

  • Là, qu’est-ce qui est arrivé par la suite?, demanda le procureur.
  • Bien, on a entendu sortir un trousseau de clés et nous autres on est sorti tout de suite.
  • Monsieur Grondin, est-ce que vous le connaissez depuis…
  • Je le connais depuis qu’il reste au 4175 Savard.
  • Ça fait combien de temps qu’il demeure là?
  • Ça fait environ un an.
  • Et vous? Vous demeurez-là depuis combien de temps?
  • Deux ans.
  • Pendant le trois quart d’heure que vous avez été chez vous, est-ce que vous avez entendu quelque chose de particulier?
  • Non, aucun bruit. J’ai remarqué seulement quand je suis rentré qu’il y avait de la lumière chez eux.
  • La porte au deuxième, l’avez-vous remarquée?
  • Oui, elle était bien fermée.

Reynald Delage, 22 ans, fut principalement interrogé sur l’attitude de Pierre Grondin au moment de le croiser dans les escaliers.

  • Avez-vous remarqué quelque chose de spécial?, le questionna le procureur.
  • J’ai remarqué qu’il avait l’air d’être en … Je peux-tu le dire?
  • Il avait l’air en criss.
  • Qu’est-ce qui vous a fait dire ça?
  • Je ne sais pas, il a rentré sec pas mal.

Le devoir de Me Lacoursière était évidemment de pousser plus loin ce détail.

  • Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il avait l’air en criss comme ça?
  • Parce qu’il a rencontré sec, il ne nous a pas bousculé mais disons que je suis certain qu’il ne nous a pas vus en rentrant.

Pierre Bellemare, le père de Martine, travaillait comme contremaître-soudeur à la CIP, une usine à papier bien connue à Trois-Rivières. Le 16 décembre, celui-ci avait été invité à se rendre au poste de police de la SQ, situé à cette époque sur la rue Latreille, au Cap-de-la-Madeleine. Après avoir vu Jacqueline Fafard sortir des bureaux de la police, il avait été conduit dans un tout petit local.

  • Alors là, on m’a fait faire une couple de corridors et on m’a confronté avec Pierre Grondin.
  • Dans un bureau?
  • Dans un appartement pas trop grand. Il y avait une table, une chaise chaque côté, une chaire [chaise?] au bout. On était face à face, Pierre et moi.
Photo judiciaire prise par le photographe de la Police Denis Martin et démontrant le cadre intérieur de la porte d’entrée, arraché par Pierre Grondin.

Il s’ensuivit un léger débat entre les avocats au sujet du fait que le témoin s’apprêtait à rapporter les paroles de Grondin, ce que Me Lacoursière considérait comme du ouï-dire et aussi parce que le procureur fit l’erreur de désigner Grondin comme « l’accusé » alors que l’enquête du coroner n’était pas encore terminée. Puisque le témoignage se déroulait en présence de Grondin, le coroner Pinsonnault accepta que l’on poursuive.

Ainsi apprit-on que le père de Martine avait demandé la raison pour laquelle on l’avait fait venir. C’est alors que le détective Fréchette lui avait dit qu’on avait trouvé le coupable. Naturellement, M. Bellemare avait alors demandé qui c’était. Une fois que le détective lui avait dit que le coupable était Pierre Grondin, M. Bellemare avait demandé à son gendre pourquoi il avait fait ça.

  • Et je lui ai répété une deuxième fois : « pourquoi as-tu fait ça? », et puis il a dit : « Monsieur Bellemare, je ne le sais pas… ».

Me Lacoursière l’interrompit dans sa réponse en s’objectant, encore une fois parce que le témoignait rapportait les paroles d’une autre personne.

  • Ça fait quatre fois que mon confrère s’objecte et ça fait quatre fois que vous la rejetez, intervint alors Me Guy Lambert.
  • Je vais m’objecter à toutes les réponses de ouï-dire, répliqua Me Lacoursière.

Encore une fois, le coroner rejeta l’objection et invita le témoin à poursuivre.

  • Il a dit : « Je ne me suis pas rendu compte [de] ce qui s’est passé, j’ai dû faire une crise de nerfs ». Il a dit : « je me suis rendu compte, tout était fait ». Moi, j’ai répondu sur ça que quelqu’un qui frappe quelqu’un ça réveille un peu, il me semble, parce qu’elle avait la figure meurtrie. J’ai été l’identifier et puis il a répété encore : « je n’ai pas d’excuse, la seule excuse que je peux dire c’est que je ne m’en suis pas rendu compte, je me suis rendu compte, tout était fini ».

Me Lacoursière s’objecta à nouveau, et encore une fois le coroner eut la même réponse. Au moment où le témoin devait poursuivre, celui-ci dira avoir perdu le fil de ses idées en raison de ces nombreuses objections.

  • C’est justement le but des objections de mon confrère, essayez de vous rappeler, fit Me Lambert.
  • Monsieur, répliqua Me Lacoursière, je fais mon travail, faites le vôtre.

Le sténographe dut relire une partie de la fin du témoignage pour permettre à M. Bellemare de retrouver le fil de ses idées.

  • Là, Pierre m’a dit : « je dois être malade ». […] Il m’a répété à plusieurs reprises « je dois être malade ». Je ne crois pas que quelqu’un de sain d’esprit ou bien en assez bonne condition peut faire une chose semblable. Il m’a même dit … […] qu’il était prêt à se faire soigner, qu’il verrait quelqu’un pour se faire soigner parce qu’il ne prétendait pas être normal. Il m’a même dit qu’il avait pris de la boisson, le soir, le fameux soir au garage.

Bellemare dira ensuite que, selon lui, Grondin n’était pas un grand consommateur d’alcool.

On appela ensuite Jacqueline Grondin, 54 ans. Le sténographe mentionne que son témoignage est aussitôt suspendu pour quelques minutes, mais en réalité elle ne semble avoir jamais témoigné. C’est donc à cet endroit que s’arrêtent les audiences.

Verdict du coroner

Plutôt que de rendre un verdict verbal pris par le sténographe ou alors par un trop court paragraphe, comme c’est souvent le cas dans les archives, le coroner Pinsonnault écrivit une page entière composée de huit paragraphes. Voici le texte intégral de sa conclusion :

         Le 14 décembre 1979, suite à un appel téléphonique reçu par la Police Municipale à 22h22, deux policiers se sont rendus à l’appartement où résidait Pierre Grondin et son épouse Martine Bellemare Grondin.

         À leur arrivée, vers 22h25, ils constatèrent que le cadavre à demi-nu de Martine Grondin reposait sur le lit dans la chambre à coucher; de plus, sur les lieux se trouvaient alors Pierre Grondin ainsi que plusieurs autres personnes, soit des employés du garage, propriété de la mère de Pierre Grondin.

         Les dits employés étaient arrivés sur les lieux quelques minutes plus tôt suite à un appel téléphonique de Pierre Grondin à sa mère, à 22h15, alors que cette dernière et les dits employés s’apprêtaient à quitter le garage aux termes d’une réception organisée à l’occasion des fêtes.

         Pierre Grondin avait lui-même assisté à cette réception et il avait quitté le garage pour se rendre à son appartement où il serait arrivé vers 22 heures. Pour pénétrer dans son appartement dont la porte était retenue à l’intérieur par une chaîne de sécurité, Pierre Grondin aurait été obligé d’appuyer fortement dans la porte jusqu’à ce que le cadrage cède.

         Pierre Grondin a affirmé lors de son témoignage que son épouse était déjà morte lorsqu’il a pénétré dans son appartement. Le sousigné ne peut croire le témoignage de Pierre Grondin sur ce point, compte tenu de plusieurs contradictions importantes dans son témoignage, compte tenu que ledit témoignage est contredit par une déclaration écrite qu’il a faite aux policiers enquêteurs, compte tenu des contradictions entre son témoignage et celui de plusieurs autres témoins.

         L’autopsie pratiquée par le Dr Théresa Saurour du Laboratoire de Médecine Légale de Montréal a établie [sic] que Martine Bellemare Grondin a été étranglée à l’aide d’un lieu [sic] enroulé et serré autour du cou.

         Deux témoins, soit une employée du garage et un policier, ont affirmé qu’à leur arrivée sur les lieux ils ont remarqué que la chaîne de sécurité était en place pour retenir la porte de sortie arrière de l’appartement.

         Compte tenu des témoignages de la mère et du beau-père de Pierre Grondin, à l’effet que ce dernier leur a déclaré, le 16 décembre 1979, être l’auteur de la mort de son épouse, et considérant l’ensemble de la preuve, il apparaît plausible de croire que Pierre Grondin a effectivement étranglé son épouse, Martine Bellemare Grondin, dans leur appartement, entre 22 heures et 22h15, le 14 décembre 1979.

Lorsque le coroner mentionne le témoignage de Pierre Grondin, on ignore s’il fait référence à un témoignage rendu devant lui ou alors à ses aveux aux policiers. Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, le document n’est pas présent dans le dossier du coroner. Il en va de même pour le témoignage de Jacqueline Fafard. Il semble plutôt faire référence à une déclaration enregistrée par les policiers puisque selon la table des matières des transcriptions, elle n’a pas témoigné devant le coroner.

Revue de presse

Bien que l’enquête du coroner contienne les transcriptions des témoignages et autres documents, la revue de presse nous permet de voir ce qui s’est produit par la suite. D’abord, un petit retour en arrière.

Martial Grondin

Dans Le Nouvelliste du 5 octobre 1949, alors qu’à Québec l’affaire de Sault-au-Cochon battait son plein avec l’enquête préliminaire de J.-Albert Guay, accusé d’avoir fait exploser un DC-3 pour se débarrasser de sa femme, tuant ainsi un total de 23 personnes, on publiait une photo du mariage de Jacqueline Fafard et de Martial Grondin. La cérémonie, célébrée par l’abbé Henri Foley, s’est déroulée à l’église Saint-Bernard de Shawinigan. La réception qui avait suivi le mariage avait eu lieu au Cascade Inn.

Éventuellement, Grondin finit par établir un garage qui portait son nom sur le boulevard Royal. Dans Le Nouvelliste du 14 novembre 1975, on apprenait que son commerce venait d’être acquitté pour avoir illégalement modifié l’odomètre d’une voiture. « L’infraction reprochée à Martial Grondin aurait été commise entre le 4 septembre 1974 et le 1er juillet 1975. L’accusé aurait illégalement modifié ou réglé l’odomètre d’une Datsun 1973 de façon à ce qu’à la suite de la modification, le nombre totale de milles indiqués par l’odomètre était différent du nombre total de milles réellement parcourus par ledit véhicule contrairement aux articles 27 et 35 de la loi des poids et mesures. Le 4 septembre 1974, Martial Grondin Autos prenait possession de la Datsun 1973 à l’occasion de la vente d’une autre voiture à Mme Valère Thibeault. D’après les époux Thibeault, la Datsun avait parcouru plus de 38,000 milles. Le premier juillet, Martial Grondin Autos revendait la même Datsun à Mlle Colette Deshaies et l’odomètre indiquait alors 26,311 milles »[2].

Pour sa défense, le commerce expliqua qu’entre-temps le véhicule avait subi un accident et qu’il avait fallu remplacer le tableau de bord par autre qui était usagé, incluant bien sûr l’odomètre. Ces réparations avaient été complétées le 26 septembre 1974.

Certes, le commerce fut acquitté, mais le journaliste Claude Héroux laissait sous-entendre un doute dans son article : « après l’étude de la preuve, le juge Maurice Langlois s’est dit d’avis que la poursuite n’avait pas prouvé la culpabilité de Martial Grondin Autos hors de tout doute raisonnable. Parmi le[s] facteurs qui ont conduit à l’acquittement, réside le fait que la dénonciation a été reçue six mois après la date de l’infraction et qu’il y a donc prescription ».

Le 22 mai 1978, le même journal annonçait que Martial Grondin, « un garagiste et homme d’affaires bien connu de Trois-Rivières », venait de mourir dans un accident de la route survenu à Sainte-Gertrude. « Selon la police, la victime venait de Trois-Rivières conduisant un véhicule de voirie communément appelé « Pay Loader » et se dirigeait vers sa terre située dans les limites de Sainte-Gertrude. M. Grondin aurait perdu la maîtrise du lourd enfin alors qu’il descendait une pente, sur la route 261. Le véhicule aurait alors capoté dans le fossé coinçant la victime dans sa cabine ».

Une photo du mariage de Martial Grondin et Jacqueline Fafard a été publiée dans le journal en 1949.

L’homme de 50 ans aurait ainsi subi plusieurs fractures, à la tête et au thorax. Son décès a été constaté à l’hôpital Sainte-Marie. « Originaire de Shawinigan-Sud, M. Grondin s’était installé à Trois-Rivières il y a plus de vingt ans alors qu’il devenait propriétaire d’une station de service au coin des rues Notre-Dame et Bonaventure. Il devait fonder plus tard le garage Martial Grondin automobiles, sur le boulevard Royal. Il était aussi vice-président de la Caisse d’entraide économique de Trois-Rivières et s’était récemment lancé dans la construction domiciliaire ».

Revenons maintenant au crime de 1979.

Selon Le Nouvelliste, qui parla de l’affaire seulement le lundi 17 décembre 1979, Pierre Grondin aurait enfoncé la porte puisque les chaînes de sécurité étaient mises sur les portes. Une dispute aurait ensuite éclaté entre lui et sa femme, après quoi il l’aurait violemment battu avant de l’étrangler avec une robe qu’il lui a finalement nouée derrière le cou. L’article de journal spécifia que Grondin aurait simulé un viol pour tenter de cacher son crime. En effet, certains éléments auraient pu le laisser croire, comme par exemple le fait que le bas du corps de Martine était dénudé et que la chambre était dans un énorme désordre.

La SQ ayant pris la relève dans l’enquête, Grondin accepta de se soumettre au polygraphe avant de refuser et d’accepter à nouveau. « Au cours de la matinée, samedi, la mère de Grondin demanda l’intervention d’un avocat, en l’occurrence Me Léon Girard jr. qui le rencontra. Dans sa déclaration, Grondin aurait tout avoué précisant que c’était lui-même qui aurait partiellement dévêtu son épouse. »[3].

Conclusion

Jacqueline Fafard Grondin

Selon les faits contenus dans l’enquête du coroner, Martine aurait donc été tuée par strangulation.

Pierre Grondin finira par plaider coupable, ce qui lui vaudra une peine de 18 mois de prison.

Épilogue

Jacqueline Fafard, la mère de Pierre Grondin, est décédé en 1992. Dans sa nécrologie, on constate qu’elle laissait dans le deuil ses enfants, parmi lesquels se trouvait évidemment Pierre. Celui-ci s’était remarié en 1986 avec une jeune femme de Charlesbourg dont nous terrons le nom. Il semble que sa réinsertion sociale ait été un succès.


[1] La Presse, 17 décembre 1979.

[2] Le Nouvelliste, 14 novembre 1975.

[3] Le Nouvelliste, 17 décembre 1979.