Le crime de Désiré « Bidou » Lacombe

                Le 23 janvier 1925, c’est au palais de justice de Trois-Rivières que se tenait l’enquête préliminaire de Désiré « Bidou » Lacombe, accusé du viol d’Aurore Béland, 18 ans. Les procédures se déroulèrent devant le juge François-Xavier Lacoursière. Comme on peut le deviner, cette cause n’est pas agréable à entendre. Néanmoins, elle fait partie de notre passé. Glorieux ou non, ce passé est le nôtre, et vouloir en censurer une partie reviendrait à encourager une vision très subjective.

À entendre nos parents et nos grands-parents, tout sujet relié à la sexualité était tabou, ce qui rendait d’autant plus remarquable le courage dont devait faire preuve les victimes pour témoigner contre leurs agresseurs. Cette affaire en est un parfait exemple.

Le premier témoin entendu fut Alphonse Béland, un cordonnier de 44 ans habitant à Sainte-Angèle-de-Prémont, dans le comté de Maskinongé. Me Maurice L. Duplessis, qui défendait l’accusé, fit une intervention avant même que soit soumise au témoin la première question. Le futur premier ministre du Québec demanda « la cassation de la plainte en cette affaire, attendu qu’elle apparaîtrait avoir été faite devant un Juge de Paix pour le comté de Maskinongé; de plus parce que la dite plainte est irrégulière parce que le prévenu a été sommé de comparaître devant un Juge de Paix ou devant tout autre juge de paix ou magistrat dans le et pour le comté de Maskinongé ».

Les transcriptions sténographiques soulignent que son objection a été « renvoyée » par le juge, sans toutefois fournir d’autres précisions. C’est seulement ensuite que l’interrogatoire put commencer.

Ainsi, il apparut que la plainte pour viol avait été déposée par M. Béland et on comprit rapidement pourquoi : la jeune victime, Aurore Béland, était sa fille. Béland, dont la maison faisait office de bureau de poste, était également fermier. Il dira que l’accusé habitait non loin de chez lui, à moins d’un arpent. Au moment où le viol s’est déroulé, dans sa propre maison, il dira avoir été occupé au champ à « faire les foins ».

Ce fut ensuite à Me Maurice L. Duplessis de le contre-interroger. L’exercice eut pour effet de fait ressortir un fait qui n’a pas été abordé par la suite : Béland aurait demandé à Me Ferron, le procureur de la Couronne, d’écrire une lettre à Désiré Lacombe.

  • Dans cette lettre-là, vous réclamez de Lacombe 250$?, questionna Me Duplessis.
  • Oui.
  • Vous n’avez rien qu’une fille qui s’appelle Aurore?
  • Oui, j’en ai pas cinquante.

Le témoin suivant fut le Dr Louis-Joseph Agapit Legris, 35 ans. Ce résident de Louiseville était médecin depuis 1915. C’est lui qui avait examiné Aurore Béland. Outre la preuve classique de l’époque pour confirmer le viol – comme si on considérait que toute femme non mariée était assurément vierge – qui consistait à déterminer que l’hymen avait été rompu, un fait étonnant apparut.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce que vous en avez constaté chez elle, tout d’abord physiquement?, demanda Me Ferron.
  • Elle est en voie de famille, enceinte d’à peu près 7 mois.
  • Maintenant, au point de vue mental, est-ce que vous avez examiné Aurore Béland?
  • J’ai questionné la jeune fille en question. Du côté de l’intelligence, c’est très pauvre. On pourrait même dire qu’il y a de la folie ou de l’idiotie, absence de mémoire à peu près complète.
  • Est-ce qu’elle raisonne un peu?
  • Raisonnement nul.

Contre-interrogé par Me Duplessis, il apparut évident que le médecin était incapable de donner une date précise quant au moment où l’acte aurait pu être commis. Quant au reste, rappelons seulement que l’interprétation des mots folies, idiotie et raisonnement est bien imprécis, en particulier en considérant les différences d’interprétation qu’on pouvait en faire à cette époque versus celles que nous en faisons aujourd’hui. D’ailleurs, d’après ce qu’on en sait, le Dr Legris n’était pas un expert psychiatre.

Pour étoffer sa preuve, la Couronne appela ensuite Alfred « Freddy » Béland, 8 ans, jeune frère de la victime. Les témoignages de jeunes enfants ont toujours été très délicats, à la fois sur le plan humain mais aussi sur la valeur de preuve. Pour qu’un témoignage soit accepté devant un juge, la Cour devait d’abord s’assurer que le témoin comprenne ce qu’impliquait un témoignage sous serment. Voilà qui explique la nature des premières questions soumises par Me Ferron.

  • Vas-tu à l’école, mon petit bonhomme?
  • Oui.
  • Sais-tu ton catéchisme un peu?
  • Oui.
  • Combien il y a de Bon Dieu?
  • Un.
  • Rien qu’un Bon Dieu?
  • Maintenant, sais-tu ce que c’est qu’un serment?
  • … un serment?
  • Qu’est-ce que c’est que le Bon Dieu fait quand on ne dit pas la vérité?
  • Ceux qui ne disent pas la vérité vont en enfer.

Voilà qui fut apparemment suffisant à la Cour pour accepter en preuve les dires du jeune garçon. L’extrait suivant démontre d’ailleurs à quel point un témoignage d’enfant peut contenir des imprécisions.

  • Y allait-il chez vous des fois, Bidou?
  • Oui.
  • Dans le cours de l’été dernier y allait-il chez vous?
  • Non.
  • Il n’est pas allé chez vous déjà, lui?
  • Non.
  • Il n’a jamais été chez vous?
  • Il est venu rien que deux fois.
  • Tu l’as vu deux fois?
  • Oui.

Lorsque Me Ferron lui demanda de raconter ce qu’il avait vu, le jeune Alfred resta silencieux. Le procureur enchaîna alors rapidement en prenant une hart qui avait été, semble-t-il, déposée en preuve. Freddy expliqua alors que Lacombe s’en servait pour chasser les enfants de la maison, pendant que lui demeurait seul à l’intérieur avec Aurore.

En contre-interrogatoire, Me Duplessis tenta de lui faire admettre que son père lui avait dicté ce qu’il devait dire lors de son témoignage. Ensuite, on apprit que c’était le jeune Alfred et sa sœur Solange, 10 ans, qui avaient réussi à prendre cette hart à l’agresseur.

  • Comment as-tu fait pour lui ôter la hart avec Solange?, demanda Me Duplessis.
  • Avec le chien.

Autre ambiguïté, Arthur expliqua que Lacombe était venu vers les 2h00. Or, il est difficile d’imaginer le père faisant les foins en pleine nuit, particulièrement dans les années 1920. Les questions de Duplessis permirent de comprendre que l’enfant ne savait pas lire l’heure, au point où ce dernier dira, finalement, qu’il faisait soleil lors de l’incident. Quant à la mère, elle s’était absentée pour cueillir des framboises.

Finalement, Duplessis lui fit admettre que d’autres hommes allaient chez eux à la même époque, uniquement pour laisser subtilement entendre que l’agresseur pouvait être un autre que l’accusé. Plus tard, cette idée sera cependant rejetée par la victime elle-même.

Solange Béland, 10 ans, corrobora les principaux points soulevés par son petite frère. Elle le fit d’ailleurs avec beaucoup plus d’assurance. À son arrivée, Lacombe demandait si la mère était à la maison et lorsque les enfants lui disaient qu’elle n’était pas là, il saisissait sa hart et poussait la marmaille dehors, alors qu’il mettait au lit les plus petits. C’est alors que Me Ferron demanda à la fillette ce qu’elle faisait une fois à l’extérieur.

  • On retournait, on allait regarder dans la vitre.
  • As-tu vu quelque chose dans la vitre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’est que t’as vu?
  • Il l’accotait sur le sink [lavabo].
  • Après ça, qu’est-ce qu’il a fait?
  • Pas besoin de te gêner. Dis tout ce que t’as vu?
  • As-tu vu comme il faut?
  • Oui.
  • Dis au juge ce que t’as vu faire?
  • Bidou a ôté ses bricolles.
  • Après?
  • Il a baissé ses culottes jusqu’aux genoux.
  • Est-ce qu’il touchait à Aurore? Était-il assez proche d’Aurore pour lui toucher?
  • Il était proche d’Aurore.
  • Aurore, sa robe était-elle baissée?
  • Elle était levée.
  • Avez-vous vu les bras de Bidou?
  • Ils étaient manchés de même (le témoin fait un geste).
  • Il tenait Aurore?
  • Oui.
  • Aurore avait-elle des caleçons?
  • Oui.
  • Comment étaient-ils ses caleçons?
  • Ils étaient baissés.

La première agression s’était produite dans la cuisine et la seconde dans la grange. C’est lors de ce deuxième viol que Solange et son frère Arthur s’étaient servis du chien pour confisquer la hart à Bidou Lacombe.

Contre-interrogée par Me Duplessis, elle hésita sur le nombre exact de ses frères et sœur, avant de répondre « huit », tandis que son jeune frère avait parlé de « vingt ». Duplessis arriva également à démontrer que Solange ne savait pas du tout compter, au point où ce sont ses parents qui lui avaient dit qu’elle avait 10 ans.

Pour la seconde agression, Solange expliqua néanmoins qu’Aurore s’était dirigée vers la grange pour aller chercher du bois et que Bidou Lacombe l’y avait suivie.

  • Est-ce que c’était longtemps après la première fois ou le lendemain?
  • Le lendemain.

Le témoignage le plus attendu et sans doute le plus fascinant, fut celui de la victime. Aurore Béland avait 18 ans. Après lui avoir fait identifier l’accusé, assis dans le prétoire, Me Ferron l’invita à entrer dans les détails.

  • Qu’est-ce qu’il a fait quand il est allé chez vous?
  • Il faisait du mal. Je n’étais pas capable de m’en défendre. S’il avait resté chez eux ça aurait fait mon affaire.
  • Est-ce que c’est arrivé plusieurs fois?
  • Oui, monsieur.
  • Qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • (le témoin pleure)

Les parenthèses ne sont pas de moi mais bien des transcriptions. Cette seule mention dans les notes suffit à toucher notre corde sensible et à mieux comprendre ce que cette pauvre jeune femme a dû subir au cours de l’été 1924. Les notes ne nous renseignent toutefois pas sur le temps que le procureur a pris pour lui laisser reprendre un peu ses esprits.

  • Vous dites qu’il faisait du mal, qu’est-ce qu’il faisait?
  • Il venait chez nous. Il me poignait, je n’étais pas capable de m’en défendre.
  • Qu’est-ce [qu’il] faisait sur toi, quand il vous poignait?[1]
  • Il faisait du mal avec moi.

Elle parla de « plusieurs » agressions, mais sans être en mesure de mettre un chiffre précis ou approximatif.

  • Qu’est-ce que c’est qu’il vous faisait quand il vous poignait, dites-le?
  • Il me poignait, il me jetait à terre puis …
  • Puis qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • Il me poignait de force.
  • C’est bien ce garçon-là qui vous poignait de force comme ça?, demanda Me Ferron en pointant l’accusé.
  • Oui, monsieur.

Me Ferron alla se rasseoir. Sa preuve semblait suffisante pour obtenir une condamnation. En contre-interrogatoire, Me Duplessis voulut obtenir plus de détails. Le seul fait que nous retiendrons, cependant, c’est qu’Aurore a refusé d’accuser un autre homme. Le seul fautif était Bidou Lacombe.

Lorsqu’on analyse de tels dossiers dans les archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) on a souvent le réflexe de se demander que sont ensuite devenus les principaux acteurs d’une telle cause. En s’attardant à ces dossiers, les personnes impliquées dans ces affaires reprennent vie, du moins l’espace d’un instant.

Le registre de l’état civil nous montre une certaine Aurore Béland qui a épousé Édouard Charles St-Pierre à Louiseville le 1er septembre 1934. L’âge pourrait correspondre, puisqu’on la disait âgée de 27 ans au moment des noces. Toutefois, rien ne confirme à 100% qu’il s’agit bien de la bonne personne.

D’autre part, on retrouve un Désiré Lacombe mort à Ste-Angèle-de-Prémont le 2 octobre 1930. On le disait né en 1859. Toutefois, l’un de ses fils, lui aussi prénommé Désiré et né en 1900, est mort le 25 mai 1990 à Ste-Angèle-de-Prémont, près de Louiseville. Ce dernier était marié à une certaine St-Yves. Puisqu’il avait 24 ans au moment de l’agression, ce candidat semble être le bon, d’autant plus qu’en 1925 Me Ferron a utilisé l’expression « ce garçon-là » pour le désigner au moment du témoignage de la victime.

Quant à l’enfant qu’Aurore Béland aurait mis au monde, les questions restent en suspens. A-t-il survécu? A-t-il été adopté?


[1] Ce n’est pas une erreur de transcription; le procureur passe du tutoiement au vouvoiement dans la même question.

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