Chapitre 1, La dernière marche

À la mémoire de Blanche Garneau, que j’ai eu l’impression de connaître un peu au fil de mes recherches.

C’est bien humblement que je tente ici de te rendre justice.

Jeudi, 22 juillet 1920.

Blanche Garneau, une jeune célibataire de 21 ans reconnue pour sa ponctualité et sa fiabilité, travaillait dans une boutique située au 796 rue St-Vallier, dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec, où elle vendait du thé, du café et de la porcelaine chinoise.  Chaque matin, Blanche quittait le logement de ses parents adoptifs du 59 rue François 1er, dans le quartier de St-Zéphirin de Stadacona, pour franchir un premier pont sur la rivière St-Charles avant de traverser le parc Victoria, qui dessinait la forme d’une presqu’île.  Après quelques minutes de marche, elle devait emprunter un autre pont qui lui donnait accès à l’avenue Parent[1].  De là, il ne lui restait que quelques petites rues à franchir avant d’atteindre St-Vallier.

Ce jeudi-là, dans la boutique La Perfection, située au 91 rue St-Joseph, la jeune Edesse May Boucher, une autre jeune femme de 21 ans, termina son quart de travail à 18h00.  Comme à l’habitude, elle se dirigea vers la boutique de thé pour y rejoindre son amie, qui terminait normalement à 18h30.  Les deux copines bavardèrent un moment, le temps que Blanche ferme le commerce qui appartenait à Jean Benjamin Rousseau, un homme de 66 ans qui possédait d’autres boutiques du genre à travers la ville.  Ainsi, les deux détaillantes entamèrent leur marche habituelle de fin de journée.

Edesse May habitait au 858 St-Vallier, c’est-à-dire dans la direction opposée.  Depuis un certain temps, elle acceptait ce détour afin de raccompagner son amie jusqu’aux abords du parc Victoria.  En la laissant à l’intersection de l’avenue Parent, près du pont donnant accès au parc, elle retournait chez ses parents, l’électricien Adolphe Narcisse Boucher et Mila Parent.  C’est à Montréal qu’Edesse May avait vu le jour le 29 août 1899, mais la famille avait fini par venir s’installer dans la vieille capitale.

En quittant la boutique de thé vers 18h45, Blanche, qui s’assura d’avoir verrouillé la porte et mit la clé dans son portefeuille, était vêtue d’une robe à carreaux noir et blanc.  Coiffée d’un chapeau brun et champagne, elle portait un paquet sous le bras.  Les deux marcheuses n’avaient parcouru que quelques pas avant que Mlle Boucher constate l’attitude étrange de sa compagne.  Blanche paraissait anormalement triste.  Respectueuse de sa vie privée, elle n’osa cependant pas lui demander ce qui causait cette amertume, une expression qu’elle ne lui connaissait pas.

Pour atteindre le parc, Blanche et Edesse May devaient déambuler devant plusieurs commerces, tels que, sur leur gauche, la Banque Hochelaga située au 794, le boucher Napoléon Bergeron au 792, le bijoutier Félix Gauthier, le Dr Arthur Leclerc, un débit de tabac, et la quincaillerie Dion.  À leur droite, de l’autre côté de la rue, on retrouvait la Caisse d’Économie Notre-Dame au 801, les ferblantiers Rousseau au 795, un magasin de fruits et de bonbons appartenant à un dénommé Fakini, le photographe Falardeau, le notaire Pouliot, une boutique de vêtements pour hommes, et ainsi de suite.  Cette portion de la rue St-Vallier était majoritairement occupée par des commerces.

Après quelques minutes, les deux copines tournèrent à gauche, sur Ste-Catherine.  Une automobile passa près d’elles, sans s’arrêter.  Sur le siège passager, Edesse May reconnut Martin Griffin.  L’instant d’après, en se retournant, elle vit que Blanche s’était soudainement retirée sur le trottoir, comme pour éviter les regards.  Pendant ce temps, la voiture s’éloigna pour s’arrêter devant le 76 rue St-Ambroise, là où demeurait Griffin.  Celui-ci descendit avant que l’auto disparaisse dans la cour.

Étonnée, Edesse May demanda à son amie pourquoi elle tentait ainsi de se dérober à la vue de Griffin.  Blanche répondit qu’elle n’avait tout simplement pas envie que le jeune homme lui offre de la reconduire chez elle.  La jeune femme savait que Blanche avait récemment fait la rencontre de Griffin lors d’un pique-nique organisé à Ste-Anne-de-Beaupré, le dimanche 11 juillet.  Les deux compères, qui faisaient partie de la chorale Gounod de l’église Saint-Sauveur, avaient pris le train en compagnie de Jules Garneau, l’oncle de Blanche, pour assister à une dinette extérieure organisée à Beaupré.  C’est là que Blanche avait fait la connaissance de Griffin, un jeune homme de 20 ans.  Elle avait utilisé son appareil photo pour tirer quelques clichés en sa compagnie, tous deux se promettant ensuite de se revoir pour les partager.

Reprenant leur conversation sur d’autres sujets, Blanche et Edesse May se trouvaient déjà à l’intersection où elles devaient se laisser, coin St-Ambroise, Bédard et Parent.  Il était 19h00 lorsqu’elles échangèrent leurs dernières paroles pour mieux se dire au revoir.  Edesse May l’observa quelques courtes secondes s’éloigner en direction du pont, puis elle fit demi-tour pour rentrer chez elle.

À 68 ans, Édouard Morency travaillait comme gardien dans le parc Victoria[2].  Il avait l’habitude de patrouiller les environs et de regarder passer les mêmes personnes, jour après jour.  Chaque matin, il y avait tant de gens qui se rendaient au travail pour en revenir le soir.  Pour lui, Blanche Garneau faisait partie de ces visages familiers.  Il ignorait son nom, mais la jeune vendeuse s’était suffisamment démarquée du lot pour que Morency se souvienne plus tard qu’en ce jeudi soir elle était passée devant lui entre 18h30 et 19h00.  En fait, Blanche déambula entre la serre et le restaurant du parc avant de se diriger vers une voie ferrée qui longeait la rivière St-Charles.

Peu après, un détail attira l’attention du gardien, qui se reposait alors sur un banc.  Ses yeux glissèrent sur la silhouette d’un jeune homme qui, passant lui aussi entre la serre et le restaurant, suivait Blanche en conservant une distance que Morency estimera plus tard à 80 pieds.  L’individu était vêtu en noir et portait un chapeau mou.  Sa démarche était « voûtée ».

Joseph Plamondon, 34 ans, était garde-moteur pour la compagnie Québec Railway.  Il roulait tranquillement à bord de son tramway vers 19h15 ou 19h20, en direction du quartier de Stadacona, lorsqu’il aperçut sur les rails, devant lui, deux hommes en compagnie d’une jeune femme.  Tandis que son véhicule électrifié progressait lentement, Plamondon constata que la femme portait un « petit paquet » sous le bras gauche.  Durant un bref instant, dira-t-il plus tard, celle-ci croisa son regard.  Elle lui parut tout à fait normale.

Quant aux deux hommes, l’un était visiblement plus grand que l’autre.  Une fois le tramway à leur hauteur, le plus grand se retourna légèrement pour regarder Plamondon, qui se souviendra que celui-ci portait un chapeau mou foncé.  Le plus petit était coiffé d’une casquette.

Puisque le trio bavardait ensemble sans éveiller le moindre doute, Plamondon poursuivit son trajet.  Ce sera seulement quelques jours plus tard qu’il sera en mesure de comprendre que la justice ferait de lui un témoin de l’une des plus célèbres affaires criminelles du 20ème siècle.

Selon les journaux, le soleil se coucha à 19h30.  Après que son mari eut été rentré de son travail au terrain de l’Exposition, Émilie Sansfaçon Baribeau commença à s’inquiéter.  La ponctualité de sa fille adoptive lui fit dire qu’il était peut-être arrivé quelque chose.  Mais ce soir-là leur inquiétude ne connut aucune croissance majeure puisqu’au cours des derniers jours il avait été question que Blanche aille passer une nuit chez sa tante Emerilda Garneau, épouse d’Hector Delisle, afin de lui donner un coup de main dans l’installation de papier peint.  Cette tante habitait pratiquement sur le trajet de Blanche, alors peut-être avait-elle décidé de s’y arrêter sans prévenir ses parents.  Ne possédant pas le téléphone, les Baribeau décidèrent d’attendre au lendemain pour tenter d’en savoir un peu plus.


[1] Aujourd’hui la rue Simon-Napoléon Parent, nommée en l’honneur de cet homme né à Beauport le 12 septembre 1855 et décédé à Montréal le 7 septembre 1920.  Parent fut diplômé en droit en 1881 et pratiqua avec Charles Fitzpatrick, le père d’Arthur Fitzpatrick, de Lawrence Arthur Cannon et Louis-Alexandre Taschereau avant de se retrouver au conseil municipal de Québec de 1890 à 1894.  Il devint ensuite maire et député libéral.  De 1900 à 1905, il fut également premier ministre du Québec.  C’est à lui qu’on doit la création du parc Victoria.

[2] Selon les notes du procès de 1921, Morency aurait été âgé de 69 ans.  En fait, il est né le 15 novembre 1851.  Il avait donc 68 ans au moment des faits.