Chapitre 2, La disparition

Lorsqu’elle sortit du lit en ce vendredi matin 23 juillet, Émilie Baribeau constata que Blanche n’était toujours pas rentrée.  Après que son mari eut quitté pour le travail, elle reçut la visite d’un jeune garçon qui s’occupait de faire les courses pour le magasin de Jean Rousseau.  Puisque la boutique de thé était encore verrouillée, celui-ci demanda à obtenir la clé.  Cette simple question amplifia l’inquiétude d’Émilie.  Blanche avait l’habitude d’insérer cette clé dans son portefeuille; il lui était donc impossible de la lui remettre.  La femme de 61 ans prit alors la décision de se rendre sur place.

Il était plus de 9h00 lorsqu’elle arriva à la boutique du 796 rue St-Vallier.  La porte était toujours verrouillée.  Aucun signe de vie de sa fille.  Qu’elle ait dormi ou non chez sa tante, cela n’expliquait pas son retard.  Blanche était reconnue pour sa ponctualité.

Mme Baribeau fit alors demi-tour pour marcher jusqu’à la résidence du 188 rue d’Argenson, tout près de l’intersection avec St-Ambroise et de l’avenue Parent.  C’est là qu’habitaient Emerilda Garneau, son mari Hector Delisle et leurs six enfants.  La tante de 36 ans expliqua toutefois à Émilie que Blanche n’avait pas passée la nuit chez elle.

Au cours de la matinée, Edesse May Boucher se heurta elle aussi à la porte verrouillée de la boutique Rousseau.  Elle se rendit à son travail pour revenir à l’heure du dîner.  Mais rien n’avait changé.  C’est seulement plus tard, au cours de la soirée, qu’Edesse May obtint une confirmation peu rassurante : son amie avait disparue.

Après avoir effectué une recherche sur le trajet que Blanche avait l’habitude d’emprunter, Émilie se rendit voir son mari au terrain de l’Exposition[1].  Après son quart, celui-ci décida de traverser le parc un peu après 19h00 tout en se rendant chez Jules Garneau, l’oncle de Blanche.  Ce typographe habitait au 56 rue Ste-Catherine avec sa femme Adéla Gagnon et leurs enfants.  Eux aussi étaient sans nouvelle de la jeune femme.  Après avoir discuté avec eux, Michel Baribeau les quitta entre 23h00 et minuit pour refaire le trajet en sens inverse, essayant de suivre celui que sa fille adoptive avait l’habitude de prendre.  C’est pourtant bredouille qu’il rentra chez lui.

Pendant ce temps, les journaux estimaient à 10 000 le nombre de pèlerins à Ste-Anne-de-Beaupré tout en glissant quelques mots sur le conflit qui régnait entre la Quebec Railway Light & Power Company et le conseil de la Ville de Québec, qui voulait obliger la compagnie de tramway à revenir à ses anciens tarifs.

Au cours de la soirée du lundi 26 juillet, quatre jours après la disparition, Michel Baribeau se décida enfin à alerter les autorités.  Il se rendit directement à la résidence du chef de police Émile Trudel, sur l’avenue Bourlamaque dans Ste-Foy, en compagnie d’un ami du nom de Gauthier.  Dans Qui a tué Blanche Garneau? (1983), Réal Bertrand décrivait Trudel en ces termes : « celui-ci, ancien commandant au bataillon de Trois-Rivières, capitaine à la retraite, est un homme énergique.  Fort de son expérience militaire, il a réorganisé avec une rare habileté la force policière locale qu’il dirige depuis 1903.  Il prône l’efficacité et en a fait montre lui-même lors des fêtes du tricentenaire de Québec, alors qu’il assumait le commandement de toute l’organisation policière avec la tâche énorme de maintenir l’ordre.  En tout, le capitaine Trudel – comme on l’appelle toujours – veut des résultats tangibles et rapides.  Un homme de caractère ».

Trudel, âgé de 54 ans, écouta le vieux Baribeau durant un moment avant de lui poser quelques questions d’usage afin de mieux comprendre les circonstances de cette disparition.  Au bout du compte, il conseilla au vieux charpentier de 67 ans de retourner chez lui et de revenir le lendemain matin.  C’est ce qu’il fit.  Le mardi matin, 27 juillet, Trudel lui soumit les mêmes questions, peut-être pour vérifier la cohérence de ses réponses, avant de le faire passer dans le bureau de Delphis Bussières, détective de la section des mœurs.  Celui-ci commença par noter la date et l’heure avant d’écouter l’histoire de Baribeau.

Croyant d’abord à une disparition volontaire en raison de l’âge de la disparue, Bussières passa le reste de sa journée à enquêter.  Il visita plusieurs restaurants, hôtels, maisons de pension, et autres lieux de rendez-vous afin de pouvoir repérer la jeune femme à l’aide de trois photos fournies par Baribeau.  Ce jour-là, la police de Québec avait deux autres disparitions à traiter.  Pour l’heure, le nom de Blanche n’était pour eux que routine.  Une affaire comme une autre.

Le même jour, L’Action Catholique soulignait l’excellent travail de Thomas Walsh, chef des détectives de la Ville de Québec, pour avoir placé plusieurs de ses hommes à la gare du Québec Railway.  En fait, le dimanche soir, les détectives « Lacasse et Defoy étaient de garde à la gare du Quebec Railway lorsque M. Lacasse aperçut un voleur en train de dévaliser un marchand bien connu de St-Sauveur.  Ce dernier avait une forte somme d’argent et il doit remercier sincèrement le détective Lacasse et les autres détectives pour l’avoir préservé de la perte totale de son argent.  Le voleur dit s’appeler Giuseppe Sahahafleus, âgé de 35 ans et demeurant à Détroit, Michigan.  Il fut conduit à la prison du poste No 1 et comparaîtra probablement ce matin en cour de police ».

Les policiers québécois étaient cependant loin de se douter qu’il s’agirait là des dernières louanges publiques auxquelles ils auraient droit avant longtemps.


[1] Correspond aujourd’hui au même endroit, c’est-à-dire au site d’Expo Cité et du Centre Vidéotron.