Chapitre 4, Scène de crime

Dans l’après-midi du mercredi 28 juillet, vers 16h00, Joseph Boulanger, un garçon de 15 ans, passait dans le parc Victoria lorsqu’il voulut aller se baigner.  En revenant, il fit remarquer à un compagnon que quelqu’un semblait avoir piétiné l’herbe dans le secteur.  Il y avait même des branches brisées.  Peu après avoir passé cette réflexion, il détecta la présence d’un portefeuille qu’il s’empressa de ramasser sans réfléchir.  Encore trempé, probablement par les marées, celui-ci contenait deux photos prises sur plaques de zinc, mais les images s’étaient effacées, sans doute par l’humidité.  Il jeta les deux lamelles, puis emporta chez lui le fruit de sa trouvaille.

Vers 20h30, Boulanger revenait du parc de l’Exposition lorsqu’il croisa Albert Latulippe, 12 ans.  Paniqué, ce dernier lui confia avoir trouvé le cadavre d’un jeune garçon dans les broussailles, entre la voie ferrée du tramway et la rivière St-Charles.  Boulanger vit que l’endroit se situait près des herbes piétinées où il avait trouvé le porte-monnaie quelques heures plus tôt.  Après s’être assuré qu’il s’agissait bien d’un cadavre, les deux garçons coururent chercher de l’aide et tombèrent sur l’un des gardiens du parc, Joseph Mallard, qui accepta de les suivre sans discuter.

Une fois dans les broussailles, à quelques pas de la rivière, le gardien de 59 ans, accompagné de son collègue Théophile Trudel, comprit que ce cadavre n’était pas celui d’un enfant mais d’une femme.  Un drap blanc la recouvrait de la tête jusqu’aux genoux, de sorte que le bas des jambes était exposé.  Mallard et Trudel comprirent qu’il fallait alerter leurs supérieurs.  Après avoir demandé à Trudel de rester sur place pour éviter une agglomération de curieux autour de cette scène horrible, Mallard s’éloigna à la recherche du téléphone le plus près pour composer le 2077, le numéro de la maison funéraire Hubert Moisan, qui avait pignon sur rue au 297 St-Joseph[1].

Une vingtaine de minutes plus tard, une voiture de la maison funéraire s’immobilisa près de l’hôtel du parc Victoria, où l’attendait Mallard en compagnie d’une cinquantaine de membres d’une fanfare qui s’était donnée en spectacle au cours de la soirée.  Accompagné d’un employé, Ulric Moisan, qui habitait au 171 Charest, vint retrouver Mallard qui se chargea de les conduire sur les lieux de la découverte, à environ 700 pieds plus loin.  À son arrivée, suivi par ces dizaines de curieux, Moisan s’engouffra dans les arbres sur une distance qu’il estimera plus tard entre 25 et 30 pieds.  Le soleil leur ayant faussé compagnie depuis plusieurs minutes, les trois hommes s’éclairèrent à l’aide d’un petit projecteur que Mallard tenait dans ses mains.

Ulric, qui n’avait visiblement pas peur des cadavres ni des fantômes, se pencha pour retirer doucement le drap blanc.  La femme était étendue sur le dos, son bras droit replié sur son tronc.  Dans cette main crispée quelque chose attira rapidement son attention.  En y regardant de plus près, on vit qu’il s’agissait d’un mouchoir couleur ivoire portant les initiales H. D. à l’encre noir.  La tête de la jeune femme était inclinée du côté droit alors que tous ses vêtements, à partir de la taille, étaient relevés jusqu’au-dessus de ses seins.  La jupe à carreaux reposait près du corps.  Les pantalons avaient été pratiquement arrachés, déchirés en trois sections.

Le corps se trouvait dans un état de décomposition passablement avancée.  Les chaleurs de juillet y étaient certainement pour quelque chose.  Essayant de préserver le corps tel qu’il se trouvait, Moisan et son acolyte l’emmenèrent délicatement jusqu’à leur véhicule avant de filer à leur morgue de la rue St-Joseph.  Peu après, Michel Baribeau fut contacté pour venir l’identifier.  Il ne lui fallut qu’un instant pour reconnaître sa fille adoptive.

Hormis l’affaire Marie-Blanche Dubois en 1914, la police municipale de Québec avait rarement eu l’occasion de gérer un crime aussi grave.  La plupart du temps, les meurtres étaient faciles à résoudre, soit parce que les preuves étaient évidentes ou que le tueur connaissait sa victime.  Mais dans le cas de Blanche Garneau, on comprit rapidement que la tâche serait ardue.  Et pourtant!  Le chef Émile Trudel, bien que décrit en termes élogieux par Bertrand, ne donna aucun ordre pour protéger la scène de crime ou ne demanda à ses détectives de se rendre immédiatement sur les lieux pour prendre des notes ou relever des observations susceptibles d’être utiles au cours de l’enquête.  En fait, comme on l’apprendra plus tard, il se passa quelques jours avant qu’un premier détective municipal ait enfin l’initiative de se rendre sur les lieux.  Ainsi, les seules témoins oculaires de cette scène pourtant précieuse furent à jamais les gardiens Mallard et Trudel, ainsi que Moisan, son employé (qui ne sera jamais identifié) et les jeunes Boulanger et Latulippe.


[1] Selon l’annuaire de Québec de 1919-1920, Hubert Moisan habitait juste au côté de la morgue, au 299 St-Joseph, et possédait également un atelier au 108-110 Notre-Dame des Anges.