Le féminicide et ses origines québécoises

                Il y a quelques années, j’ai entamé une recherche ayant pour but de répertorier tous les homicides commis au Québec, et cela sans aucune limite de temps. Je sais, c’est un projet qui paraissait complètement surréaliste au départ, mais maintenant je commence à observer lentement les résultats.

                Il faudrait être déconnecté de la réalité pour ne pas se rendre compte que depuis plusieurs mois, voire quelques années, le mot « féminicide » circule de plus en plus dans les médias. Mais ce terme est-il le bon pour décrire cette catégorie de crime? Et depuis combien de temps les femmes sont ainsi victimes de leurs conjoints ou ex-conjoints, ou encore de prétendants qui se font des idées obsessionnelles?

                En plus de vouloir créer un répertoire, je souhaitais que mon projet puisse aussi proposer une classification des homicides, et cela dans le seul but de mieux les cataloguer pour aussi mieux les comprendre. Comme je n’ai pas inventé la roue, j’ai basé ma classification sur le Crime Classification Manual (CCM-3). Or, cet ouvrage américain qui étudie les crimes violents depuis longtemps et dont les auteurs sont reconnus, propose une classification très intéressante, au point où certains types de crimes présentent des procédés qui sont parfois faciles à reconnaître. Pour d’autres, cependant, je dois encore ajuster certaines sous-catégories en fonction de notre réalité québécoise.

                Dans le CCM-3, le mot féminicide n’existe pas. Il en sera de même dans mon projet de Dictionnaire des Homicides commis au Québec (ci-après le DHQ). Ce n’est pas par mauvaise volonté, mais bien parce que le mot n’est pas suffisamment précis pour bien décrire une catégorie d’homicide en particulier.

                Au sein des homicides domestiques, une catégorie plutôt large, on retrouve la sous-catégorie des homicides par un conjoint. Celle-ci se divise en deux autres : Homicide par un conjoint suicidaire et Homicide par un conjoint non-suicidaire. Évidemment, lorsqu’on parle ici de « conjoint », il faut inclure les époux, les conjoints actuels et les ex-conjoints.

Voilà deux sous-catégories qui, d’abord, sont plus précises. Ensuite, le fait d’utiliser le mot « homicide par un conjoint » ne dénigre pas les crimes similaires commis au sein d’un couple homosexuel par exemple. En effet, qu’on le veuille ou non, les homosexuels peuvent aussi être victimes de ce type de crime.

                En observant les médias, on a l’impression que le féminicide désigne un crime de genre nouveau. Est-ce aussi nouveau que cela?

Voyons un peu ce que l’histoire nous réserve à ce sujet.

                Pendant mes recherches en lien avec le DHQ, j’ai constaté, dans un premier temps, que pour les trois premiers siècles de notre histoire, plus précisément de 1608 à 1899, moins de 10% des victimes étaient des femmes. Évidemment, il faut prendre en compte deux incidents qui ont faussés les données et qui ont fait plus de 200 victimes non identifiées chacun. Par ailleurs, on constate nettement que pour la même période les victimes de sexe masculin sont trois fois plus nombreuses. Est-ce à dire que la femme était plus respectée à cette époque?

                En Nouvelle-France, il y a bien eu quelques homicides domestiques, et même des cas où c’est le mari qui a été assassiné par sa femme, mais il ne semble y avoir eu aucun cas de femme tuée par son conjoint, ou de féminicide comme on le dit aujourd’hui. Il faut donc attendre en 1795, quelques décennies après l’arrivée des Anglais, pour voir un premier cas d’homicide domestique par un conjoint.

En effet, en novembre 1795, un coroner a fait enquête à Québec sur le corps de Brigit Cavanagh, une femme tuée par une arme blanche, en l’occurrence une baïonnette. Le meurtre remontait au 9 mai 1795. Est-ce à dire que son mari, le soldat Charles Cavanagh, s’était enfui depuis tout ce temps? Nous l’ignorons. En revanche, l’enquête du coroner l’a déclaré responsable du meurtre de sa femme. On ignore cependant ce que la justice lui a réservé par la suite.

                Le 3 septembre 1808, Rachel Craig a été battue à mort à Québec. Selon les journaux de l’époque, son corps a été retrouvé au rez-de-chaussée de sa résidence, sur la rue Des Ursulines. Encore une fois, le mari a été tenu responsable par le coroner mais on ignore ce que la justice a fait de lui.

                Le 24 mars 1833, le cas d’Euphrasyne Martineau a confirmé qu’une catégorie d’homicide était en train de se mettre en place. La jeune femme de 18 ans a épousé Adolphus Deway le 8 janvier 1833 à Montréal et tout de suite la violence conjugale s’est installée dans le couple. Deway n’était pas tendre avec elle et il ne s’en cachait même pas, si bien que les proches de la jeune femme l’ont extirpé de ce milieu violent et malsain. Euphrasyne est retournée vivre chez son père, pendant que son jeune époux de 21 ans tentait de la reconquérir. Lentement, alors qu’elle attendait un enfant de lui, elle l’a laissé revenir vers elle.

Le 24 mars, c’est en sortant de l’église que Deway l’a entraîné dans un atelier. Sur place, sans la moindre hésitation, il a utilisé une hache et un rasoir pour la tuer.  Cette fois, cependant, on connaît l’épilogue du drame : Deway a été jugé et pendu.

                Au cours du 19e siècle, les cas s’additionnent tranquillement. En 1900, on a même eu droit à un policier de Québec qui a tué sa femme à coups de revolver. Curieusement, le couple habitait juste au-dessus d’un poste de police.

Pendant ce temps, la population augmentait, de même que la proportion de gens qui s’installait en zone urbaine. En 1911, c’était la première fois de l’histoire que plus de 50% des Québécois habitaient en ville. Est-ce que les nouvelles habitudes de la urbaine ont eu une influence sur l’augmentation de ce type de meurtre?

                Je disais plus haut que les femmes, au cours des premiers siècles, ne représentaient que 10% des victimes. Il semble que cela était sur le point de changer avec l’arrivée du 20e siècle. Et en 1928, tout bascule. Pour la première, du moins selon les résultats actuels du DHQ, on retrouve plus de victimes féminines. Sur un total de huit victimes répertoriées pour cette année-là, cinq ont été confirmées comme étant des femmes.

                Durant la soirée du 2 juin 1928, à l’intérieur de l’appartement No.9 du 147 Est rue Vitré, à Montréal, le drame s’est joué pour Alphonsine Fiset Laperrière, une femme de 42 ans. Ce soir-là, elle a été victime de la jalousie extrême de son mari de 38 ans, Joseph Chabot. En effet, Chabot avait développé sa jalousie lorsqu’un autre locataire est venu s’installer dans l’immeuble. Il en a probablement fait une obsession, jusqu’à ce que sa rage éclate, au soir du 2 juin. Il a d’abord étranglé Alphonsine de ses mains avant de lui enfoncer une lame de six pouces dans la poitrine et puis la gorge.

                Sa colère avait atteint un tel niveau qu’il ne s’est pas arrêté là. Il a continué à s’acharner sur elle en la frappant avec une bouteille de bière à la tête. Finalement, il a couvert son corps de papier et autres matières inflammables avant d’y jeter une allumette.

                Chabot a été arrêté une quinzaine de minutes après avoir commis son crime. Même avec tout le poids de la machine judiciaire sur les épaules, son comportement n’a cessé d’étonner. Conduit au poste, il a rapidement enregistré des aveux, sans toutefois manifester le moindre regret. Au contraire, il s’est dit « satisfait ». Il a même osé ajouter : « Elle a voulu me frapper avec une bouteille de bière et pour me défendre je l’ai tuée. »

                On raconte que durant sa première nuit en cellule, Chabot a dormi comme un bébé.

                Au terme de son procès, une fois condamné à mort et la date de sa sentence fixée, le juge lui a demandé s’il avait quelque chose à déclarer. Chabot a alors lancé : « je me défendais et, de plus, j’ai débarrassé la ville d’une charogne. »

                À son tour, la province se débarrassait de lui le 8 février 1929. Chabot est monté sur la potence pour en redescendre les pieds devant.

                Le 29 septembre 1928, une autre femme était tuée par son conjoint à Montréal. Rose-Anna Paquette, 31 ans, habitait au 2089 rue Saint-Hubert depuis environ une semaine. Ernest Messier s’est présenté sur place le 29 septembre et il a été reçu par Édouard Tremblay. Ce dernier lui a expliqué que Rose-Anna n’était toujours pas rentrée, mais qu’elle ne devrait pas tarder. Justement, l’instant d’après, la jeune femme arrivait auprès d’eux. Sans un mot, Messier, son ancien copain, a sorti un revolver de sa poche. Tremblay a le temps de voir Rose-Anna lever un bras en guise de geste défensif, mais il était déjà trop tard. Un coup de feu claqué. Rose-Anna s’est effondrée en disant « ah mon Dieu! ». Ce furent ses dernières paroles.

                Tout comme Chabot, Messier a été pendu pour son crime.

                Le 17 novembre 1928, c’était au tour d’Alice Vintinner Allison, 32 ans. Ce jour-là, les corps de Chancy Allison et de sa femme Alice ont été découvert dans leur maison de Scotstown Road, à environ 2 milles de Bury, en Estrie. Il semble que Chancy ait étranglé sa femme avant de s’enlever la vie. Cette fois, le conjoint meurtrier avait lui-même décidé de son sort.

                Ce ne sont là que quelques exemples. Et que nous révèlera la suite des résultats que le DHQ est en train de nous recracher?

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