1932, 4 mars – Bertha Gervais

Résumée de l’affaire :

                Le 14 août 1911, Donat Thiffault était âgé de 22 ans au moment d’épouser Bertha Gervais à Sainte-Thècle, la paroisse voisine de Saint-Tite. Une dispense a été accordée par monseigneur Baril pour une consanguinité de quatrième degré. En dépit de son jeune âge, Donat était déjà veuf de Marie-Anne Magny de Lac-aux-Sables.

Au soir du 4 mars 1932, des voisins ont aperçu des flammes émergeant de la maison des Thiffault. À l’arrivée sur place de certains volontaires, Thiffault s’affairait à sortir des meubles après avoir jeté son fils hors de la maison pour lui éviter le pire. Selon des témoignages entendus plus tard sous serment, l’intensité des flammes aurait empêché Thiffault de monter à l’étage pour venir en aide à sa femme, qui a brûlé vive. Sa dépouille calcinée a été inhumée dans le cimetière de Sainte-Thècle le 7 mars.

                Peu de temps après, Thiffault a encaissé 1 500$ des assurances pour la maison et 1 700$ sur la vie de sa femme. De plus, il avait reçu un autre 3 500$ lors de l’incendie de sa première maison, deux ans plus tôt. Voilà qui a été suffisant pour soulever les doutes des enquêteurs, qui ont fini par convoquer Thiffault le 25 juillet 1932. Après une mise en garde, le veuf de 42 ans a fait une déclaration dans laquelle il affirmait que le feu avait été causé par la fournaise au bois. Il a admis les montants d’argent qu’il avait retiré de ses différents malheurs mais a nié avoir mis le feu volontairement. Néanmoins, on a procédé à son arrestation le 29 juillet. Son enquête préliminaire s’est déroulée au palais de justice de Trois-Rivières le 6 août 1932 devant le juge François-Xavier Lacoursière. Me Philippe Bigué occupait pour la Couronne, tandis que l’accusé était représenté par Me Hormisdas Gariépy. Selon les témoignages entendus, le juge l’a renvoyé subir son procès aux prochaines assises criminelles.

                Le procès de Thiffault s’est ouvert le 2 novembre 1932 devant le juge Aimé Marchand à Trois-Rivières. L’accusé pouvait compter sur les services de Me Léopold Pinsonneault, assisté de Me Alleyn Taschereau, tandis que la Couronne était représentée par Me Philippe Bigué. Le 5 novembre, les procédures se sont arrêtées subitement devant un jury qui refusait de s’entendre à l’unanimité. Le deuxième procès s’est déroulé du 12 au 16 décembre 1932, cette fois devant le juge Wilfrid Laliberté. Lorsque le verdict de culpabilité est tombé, le magistrat a fixé la pendaison au 10 mars 1933.

La cause de Thiffault ne devait cependant pas s’arrêter là.

                Après que l’exécution eut été reportée, la Cour suprême du Canada s’est prononcé dans le dossier. Les juges Rinfret, Smith, Cannon et Crocket, sous la supervision du juge en chef Duff, ont accueilli la demande d’appel. Au grand soulagement de Thiffault et de ses avocats, un troisième procès a été ordonné. Celui-ci devait s’ouvrir le 24 octobre 1933. L’accusé bénéficiait toujours de l’appui de Me Pinsonneault, mais ce dernier était maintenant appuyé par Me Lucien Gendron. Le 27 octobre, le jury l’a déclaré non coupable.

                Le 10 janvier 1934, Thiffault se remariait à Eva Tessier, une femme qui a été condamnée peu de temps après pour fraude. Thiffault serait mort en 1980 à l’âge respectable de 90 ans. Eva est allée le rejoindre trois ans plus tard.

L’affaire Donat Thiffault (cause 2530)

         Donat Thiffault (ou Thiffeault[i]) est né le 18 avril 1889 dans la paroisse de Saint-Tite de l’union de Roger, cultivateur, et de sa mère Anaïsse Arcand.  Le 14 août 1911, Donat était âgé de 22 ans lorsqu’il épousait Bertha Gervais à Sainte-Thècle, la paroisse voisine de Saint-Tite. Le registre des mariages nous apprend qu’une dispense a été accordée par monseigneur Baril pour une consanguinité de « quatrième degré ». Il est étonnant d’y apprendre que Donat, en dépit de son jeune âge, était déjà veuf d’une certaine Marie-Anne Magny de la paroisse de Lac-aux-Sables.

Bertha Gervais, sa deuxième épouse, était la fille majeure de Ludger Gervais, cultivateur, et de Laura Charest, tous deux de Sainte-Thècle. Elle était née en 1888.

         Après un peu plus de 20 ans de mariage, l’histoire du couple s’est terminée dans le drame. Au soir du 4 mars 1932, des voisins ont aperçu des flammes qui émergeaient de la maison des Thiffault. Quelques hommes ont accouru pour offrir leur aide. À leur arrivée, Donat Thiffault était en train de sortir des meubles après avoir jeté son fils hors de la maison pour lui éviter le pire. Selon les témoignages entendus plus tard, Thiffault aurait été incapable de monter à l’étage en raison de l’intensité des flammes. C’est pourtant là que son épouse se trouvait.

Bertha n’a jamais pu s’extirper du brasier. Sa dépouille calcinée a été inhumée dans le cimetière de Sainte-Thècle trois jours plus tard, le 7 mars.  Parmi les personnes présentes aux obsèques célébrées par le curé Morissette, outre son mari, on retrouvait Horace Thiffeault, Émile Thiffault et Georges Gervais, le frère de Bertha.

         Ce qui semblait n’être qu’un vulgaire drame accidentel causé par le système de chauffage, s’est peu à peu transformé en une affaire judiciaire unique qui, en réalité, allait devenir une véritable saga dans les annales mauriciennes au cours des années 1930.

L’enquête policière a fini par s’orienter vers la théorie du meurtre. En fait, les enquêteurs ont appris l’existence d’un mobile très intéressant. Après le drame, Thiffault a encaissé 1 500$ de la part des assurances. Ce qui couvrait les frais pour la maison incendiée. Puis il en a encaissé une autre de 1 700$ sur la vie de sa femme. De plus, sa maison précédente avait, elle aussi, été détruite par un incendie, deux ans plus tôt.  Cela lui avait permis d’empocher 3 500$ des assurances.

La déclaration

         Le 25 juillet 1932, Donat Thiffault s’est retrouvé devant le chef de police Tremblay, qui l’a mis en garde, à savoir qu’il n’était pas obligé de parler mais que tout ce qu’il dirait pourrait être retenu contre lui. Malgré cela, Donat a accepté de se soumettre aux questions du policier Lemire. Il en a résulté la déclaration suivante :

Ma femme était couchée en haut, dans la nuit du 4 au 5 de mars 1932, ainsi que mon fils Floren[t] Thiffault. Je me suis aperçu du feu vers 1h00 du matin. La boucane m’a réveillé. J’ai traversé de ma chambre à la cuisine et j’ai ouvert la porte pour crier « au feu ». En partant pour monter en haut, mon garçon est tombé en bas dans l’escalier. Je l’ai ramassé dans l’escalier et jeté dehors.  Il avait une épaule démanchée et la tête fendue. Le Dr Aubin en a pris soin. C’est le seul qui était couché en haut. Un nommé Magnan est arrivé avec un extincteur. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas sauver en haut, nous avons sauvé le ménage en bas.  J’ai acheté un gallon d’éther à Shawinigan mais je ne connais pas qui me l’a vendu. Mon épouse a fait analyser l’éther par le Dr Aubin de Ste-Thècle [le] soir du feu, je suis allé chez Magnan (Charles). Je veux parler de la soirée précédant le feu. Je suis entré chez Anselme Baril et Philomène Béland, vers 18h30 ou 19h00. Je suis parti vers 20h45. Ensuite je suis allé chez Davidson, le barbier, j’ai veillé là jusqu’à 22h30 avec Alexandre Moisan. Là, je suis parti à la maison. La cause du feu est un feu de fournaise.  La fournaise chauffait au bois. Le feu était pris le long du tuyau en montant. La dimension de la maison en dehors 26 pieds carrés, en bas de la maison il y avait 4 appartements.  En haut, 4 appartements et un passage. J’ai retiré 1 500.00$ d’assurances sur la maison et 1 700.00$ sur le ménage. J’étais assuré pour le feu par M. A. I. Gravel de Trois-Rivières.  L’assurance a été prise par M. Arthur Guillemette, de Ste-Thècle.  J’étais assuré depuis 4 ans. Ça fait un an que j’ai cette maison et j’ai continué à payer les assurances pour le feu. J’ai payé la maison 800.00$ et elle était assurée pour 1 500.00$.  J’ai déjà passé au feu à Ste-Thècle il y a 2 ans.  J’ai reçu 3 500.00$ d’assurances.  J’avais été assuré par MM. Guillemette et Gravel. Je n’ai jamais été arrêté pour vol ni pour vente de boisson. J’ai été arrêté une fois pour bataille à Harvey Jonction et j’ai payé les frais. Je n’ai jamais proposé à une femme que nous pourrions nous marier prochainement alors que ma femme vivait. Personne n’a brisé de vitres ou enfoncé la porte pour entrer dans la maison lors du feu alors que j’étais dans la cuisine.  Je devais rencontrer Mme Émile Comeau, le 21 juillet, pour question de mariage mais quand j’ai vu le détective de Ste-Thècle, j’ai vu qu’il se brassait quelque chose et je ne me suis pas rendu chez Mme Comeau et j’avais décidé de partir pour Hertz, Ontario, le 25 juillet. Je n’ai pas mi[t] mon projet à exécution parce que la police est venue me chercher. C’est moi qui ai fait du feu dans la fournaise le dernier et il était environ 22h30, j’ai fait un feu de bois et la fournaise était dans la cave. Un drum à gasoline servait de fournaise, et je ne suis pas descendu dans la cave entre minuit et 1h00. Je n’ai pas entendu crier ni plaindre ni ma femme ni mon fils, et j’ai signé, Donat Thiffault[1]. Le détective Willie Mitchell apparut comme témoin à cette déclaration.  

L’arrestation

         Certes, Thiffeault avouait dans cette déclaration avoir touché de généreuses sommes pour la destruction de ses deux maisons, et cela sur une période de seulement 2 ans. Ce détail est suffisant pour semer un doute. Encore faut-il étoffer le dossier et récolter d’autres éléments. Car un doute, bien que très intéressant, n’est pas suffisant.

Qu’est-ce qui a précisément poussé les policiers de l’époque à approfondir l’enquête et surtout à procéder à l’arrestation de Thiffault? Quels étaient les résultats de l’autopsie? A-t-on récolter d’autres indices allant dans le même sens?

Malheureusement, le dossier de police n’étant pas accessible, il nous est impossible de connaître les agissements, discussions et réflexions des détectives qui ont finalement décidé de jeter leur dévolu sur Donat Thiffeault. Quoi qu’il en soit, ils ont jugé avoir suffisamment d’éléments en leur possession pour pouvoir procéder à l’arrestation du veuf de 42 ans le 29 juillet 1932.

Les informations recueillis lors de cette intervention ont permis d’établir que si Thiffault savait signer son nom, il était cependant analphabète.  Il avait également dit vrai à propos d’un bref antécédent judiciaire qu’il avait avoué dans sa déclaration, car on a inscrit sur cette fiche qu’il avait déjà été condamné pour assaut.

L’enquête préliminaire

C’est le 6 août 1932 que s’est ouvert l’enquête préliminaire de Donat Thiffeault devant le juge François-Xavier Lacoursière, à Trois-Rivières. La Couronne était représentée par Me Philippe Bigué, un procureur qui en avait vu d’autres. Entre autres, c’est lui avait envoyé le vieux Alexandre Lavallée à l’échafaud en 1927. Il avait également conduit l’examen en chef d’Andrew Day lors de son procès pour octuple meurtre en mars 1930.

Le premier témoin appelé à l’enquête préliminaire de Thiffault a été Gérard Cossette, un jeune homme de 19 ans habitant à Trois-Rivières.

  • Monsieur Cossette, commença Me Philippe Bigué, est-ce que vous connaissez l’accusé?
  • Oui, monsieur.
  • Vous rappelez-vous de l’incendie qu’il y a eu chez lui, si je ne me trompe pas, le 4 mars dernier?
  • Oui.
  • Quand en avez-vous eu connaissance et qu’avez-vous fait lorsque vous en avez eu connaissance?
  • On a entendu un cri, et ensuite quelques instants plus tard on a vu la fumée et on s’est rendu chez Donat Thiffeault.
  • Où étiez-vous quand vous avez vu la fumée?
  • Dans la rue.
  • Dans la rue?
  • Dans le chemin, oui.
  • Bien loin de la maison de Donat Thiffeault?
  • À peu près trois arpents.
  • D’où se dégageait cette fumée-là?
  • On voyait seulement qu’une fumée à la hauteur de la maison à peu près, on voyait pas d’où ça venait.
  • Vous vous êtes rendu à la maison si je comprends bien?
  • Oui.
  • Avec qui?
  • Monsieur Jérémie Audy.
  • Rien que tous les deux?
  • Oui.
  • Quelle heure était-il?
  • 1h30 à 1h45 du matin.
  • C’était dans la nuit qu’on appelle, la mi-carême, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous vous êtes rendu à la maison?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait, là?
  • On a entré. Il y avait du feu en bas.
  • Vous êtes entré et il y avait du feu où?
  • Dans la cuisine.
  • Dans un poêle ou ailleurs?
  • Par terre.
  • Voulez-vous nous dire ce qui se consumait par terre ainsi?
  • Du bois, et le feu était pris dans le bois et dans le plancher.
  • Quelle sorte de bois y avait-il là?
  • Du bois qui devait servir pour chauffer le poêle.
  • Est-ce qu’il y en avait plusieurs quartiers?
  • Je ne le sais pas au juste.
  • Un petit tas?
  • Oui.
  • Et le feu était assez pris pour brûler le plancher à ce moment-là?
  • Le plancher avait l’air à brûler.
  • Avez-vous vu Donat Thiffeault, là?
  • Oui.
  • Où était-il et que faisait-il?
  • Il était dans sa cuisine et il se promenait.
  • Avait-il pris quelque mesure, à votre connaissance, pour éteindre le feu qui était dans le tas de bois?
  • Non.  J’en ai pas eu connaissance.
  • Était-il après travailler à l’éteindre?
  • J’en ai pas eu connaissance.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit Donat Thiffeault?
  • Rien du tout à moi.
  • A-t-il dit quelque chose à votre compagnon monsieur Audy, en votre présence?
  • Non, pas à ma connaissance.
  • Comment était-il vêtu, habillé?
  • Il avait ses pantalons, il avait pas de chemise, et il avait des chaussures dans les pieds.
  • Il était dans sa maison?
  • Oui.
  • De quoi s’est-il agi? Qu’est-ce que vous avez fait, vous autres, après être entrés dans la maison et constaté ce que vous venez de dire?
  • Monsieur Audy s’est mis après une chaudière et était proche.  Il l’a pris et il a éteint le feu.
  • Monsieur Audy a pris de l’eau et éteint le feu?
  • Oui.
  • A-t-il pris du temps à éteindre le feu?
  • Non, 5 à 10 minutes.
  • C’était pas difficile à éteindre ce feu-là, comme ça?
  • Ça avait pas l’air.
  • N’importe qui pouvait l’éteindre facilement?
  • Je le crois.
  • Il y avait de l’eau à proximité, tout près?
  • Oui.
  • Pendant que Audy travaillait à éteindre le feu, pendant 5 à 10 minutes, qu’est-ce que Donat Thiffeault faisait pendant ce temps-là?
  • Il se promenait. J’ai pas eu connaissance qu’il ait fait autre chose.
  • Qu’est-ce que vous avez fait après avoir éteint le feu en bas?
  • J’ai été par en arrière. J’ai essayé à monter sur la couverture de la galerie pour pénétrer en dedans, il y avait pas moyen. J’ai retourné en avant et j’ai cassé des vitres.  Il y avait pas moyen d’entrer non plus.
  • Pourquoi vouliez-vous entrer?
  • Il était supposé y avoir quelqu’un et pour sauver du ménage peut-être.
  • Avant ça, aviez-vous constaté qu’il y avait du feu en haut?
  • Oui.
  • Est-ce après avoir éteint le feu en bas que vous avez constaté qu’il y avait du feu en haut?
  • J’ai demandé à monsieur Thiffault.
  • Vous lui avez demandé quoi?
  • S’il y avait du feu en haut. Il a dit que « oui ».
  • Il vous l’avait pas dit avant ça?
  • Non.
  • Il a fallu que vous lui demandiez ça pour qu’il vous réponde « oui »?
  • Oui, monsieur.
  • Une fois que vous avez éteint le feu qu’il y avait en bas, est-ce que ça paraissait le feu en haut?
  • Non, monsieur.
  • Ça ne paraissait pas?
  • Non.
  • Est-ce que le feu d’en bas communiquait avec en haut?
  • Non, j’en ai pas eu connaissance. J’ai pas vu ça.
  • Est-ce qu’il y avait un escalier pour monter en haut?
  • Oui.
  • Y avait-il de la flamme qui courait du bas en haut par l’escalier?
  • J’en ai pas vue.
  • Vous avez dit tout à l’heure : « on a supposé qu’il y avait quelqu’un », mais monsieur Thiffault ne vous a pas dit s’il y avait quelqu’un avant ça?
  • Non, monsieur.
  • Vous a-t-il dit s’il y avait du feu en haut?
  • Il me l’a dit quand je lui ai demandé.
  • Après avoir éteint le feu en bas?
  • Oui.
  • Toujours après?
  • Oui.
  • Vous avez dit que c’était le plancher qui brûlait avec du bois de chauffage, est-ce qu’il y avait du feu dans la cave?
  • Je ne sais pas.
  • Est-ce qu’il y avait du feu ou de la fumée qui montait de la cave?
  • J’en ai pas vu.
  • Combien avez-vous travaillé de temps à sauver du ménage, là?
  • J’ai pas resté tout le temps que le ménage s’est sauvé.
  • Vous dites : « on a supposé qu’il y avait quelqu’un en haut », avez-vous réussi à savoir s’il y avait quelqu’un en haut?
  • Oui.
  • De quelle manière vous en êtes-vous rendu compte?
  • J’ai vu son garçon, et son garçon a dit que sa mère brûlait dans le feu.
  • Son garçon vous l’avez vu de quelle manière? Où l’avez-vous rencontré son garçon, c’est Florent ça?
  • Je l’ai vu chez madame Brière.
  • C’est le voisin d’en face, ça?
  • Oui.
  • Quand l’avez-vous vu là, est-ce pendant le feu ou après?
  • Je l’ai vu pour commencer pas longtemps après que j’ai été arrivé. Il était dans la cour en arrière. Là, je ne lui ai pas parlé.
  • Vous l’avez vu en arrière de la maison, dans la cour, et vous ne lui avez pas parlé?
  • Oui, je l’ai vu là.
  • Est-ce que la maison brûlait à ce moment-là?
  • Oui.
  • Là, vous dites que vous ne lui avez pas parlé?
  • Non, je ne lui ai pas parlé.
  • Monsieur Donat Thiffault vous a-t-il aidé à sortir du ménage?
  • Oui.
  • Quand il vous a aidé à sortir du ménage est-ce que le feu était éteint en bas dans ce temps-là?
  • Oui.
  • Vous vous en rappelez bien?
  • Oui.
  • Thiffault était-il présent lorsque vous avez vu son grand garçon Florent, dans la cour?
  • Il était dans la maison, je pense.
  • Est-ce que Florent vous a dit …

Me Léopold Pinsonneault[ii] s’est objecté sur le ouï-dire que le témoin s’apprêtait à révéler, à moins que les paroles qu’on rapporterait avaient été prononcées en présence de l’accusé. Le juge a permis la preuve, ce qui laisse entendre que le procureur de la Couronne a expliqué que les paroles qu’on allait rapporter avaient été prononcées en présence de l’accusé.

  • Qu’est-ce qu’il vous a dit chez madame Brière?
  • Il a dit que sa mère brûlait en haut.
  • Savez-vous si Florent était en haut lui-même?
  • Non, je ne le sais pas.
  • Était-ce la première fois que vous étiez averti que madame Donat Thiffeault était en haut, qu’elle brûlait, comme disait son garçon?
  • Oui.
  • Vous en aviez pas entendu parler avant ça?
  • Non.
  • Comment s’est-il écoulé de temps à partir du moment où vous êtes entré dans la maison à ce moment-là, à peu près; à partir de votre première entrée avec Audy?
  • À peu près une demi-heure.
  • Vous aviez éteint le feu, comme vous avez dit tout à l’heure?
  • Oui.
  • Vous aviez procédé à sauver du ménage?
  • Oui.
  • Et Donat Thiffeault ne vous a pas parlé de sa femme?
  • Non, monsieur. Pas à moi.
  • Vous en a-t-il parlé ensuite de ça, après que Florent son garçon eut dit que sa mère brûlait en haut?
  • Non, monsieur.
  • Il ne vous en a pas parlé non plus?
  • Non, monsieur.
  • Il ne vous a pas dit où elle était couchée, rien du tout?
  • Non.
  • Vous a-t-il dit, Thiffault, qu’est-ce qu’il faisait dans la maison à 1h45?
  • Non, monsieur.
  • Vous a-t-il dit s’il était couché lui-même, ou s’il avait veillé tout le temps?
  • Non, monsieur.

Ce fut ensuite à Me Léopold Pinsonneault de contre-interroger le témoin.  Bien qu’il ne s’agissait que d’une enquête préliminaire, c’est-à-dire qu’on devait seulement déterminer s’il y avait suffisamment matière à renvoyer le suspect à son procès, le procureur de la Couronne semblait avoir donné le ton par des questions plus serrées qui en laissait présager beaucoup sur l’accusé.  Restait à savoir si la défense allait emboîter le pas ou non.

  • Monsieur Cossette, commença Me Pinsonneault, si j’ai bien compris, vous avez dit tantôt que vous étiez avec Jérémie Audy sur la route?
  • Oui.
  • Lorsque vous avez entendu un cri?
  • Oui.
  • Qui venait de quelle direction?
  • Ça avait l’air de se diriger vers chez monsieur Thiffault.
  • Vous étiez après parler avec monsieur Audy?
  • Oui.
  • À quelle distance de la maison?
  • À peu près trois arpents.
  • À un moment donné vous avez entendu un cri?
  • Oui.
  • Vous vous êtes retourné pour voir ce qu’il y avait?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez vu?
  • J’ai rien vu pour commencer. J’ai pas remarqué non plus. On ne savait pas au juste d’où le cri venait.
  • Qu’est-ce que vous avez vu et fait ensuite?
  • Quelques minutes plus tard on s’est adonné à regarder de ce côté-là et on a vu une fumée.
  • Quelques minutes ou quelques secondes?
  • Quelques secondes. J’ai pas remarqué le temps.
  • Vous avez vu de la fumée qui partait de là?
  • Oui.
  • Avez-vous vu Donat Thiffault à ce moment-là?
  • Oui.
  • À quel endroit était-il?
  • Dans la maison.
  • Où?  Sur le perron?
  • Je l’ai vu dans la maison, moi.
  • Vous ne l’avez pas vu dehors?
  • Non, monsieur.
  • Audy est-il entré après ou avant vous?
  • Il est entré le premier, et moi je le suivais.
  • Avez-vous aidé Audy à éteindre le feu?
  • Non, monsieur.
  • Vous êtes sorti tout de suite?
  • J’ai pas sorti, j’ai resté là, le temps qu’on a éteint le feu. Je suis sorti sur la galerie, j’attendais [entendais] comme quelqu’un qui se lamentait, j’ai sorti pour voir qui c’était.
  • Qui était-ce?
  • Florent.
  • En arrière de la maison?
  • Oui, monsieur.
  • Donat Thiffault, qu’est-ce qu’il faisait lui quand vous l’avez vu dans la maison?
  • Il se promenait.
  • Est-ce qu’il faisait autre chose que de se promener?
  • Non, monsieur.
  • Vous vous rappelez monsieur Cossette avoir été entendu à l’enquête du coroner à Sainte-Thècle devant le coroner Vanasse dernièrement?
  • Oui, monsieur.
  • J’ai ici une copie de votre témoignage que je vais vous lire : « j’ai eu connaissance de l’incendie chez Donat Thiffeault au mois de mars 1932. Je demeurais à Sainte-Thècle, sa maison est dans le village.  Je suis arrivé là vers 1h30 à 1h45, il y avait du feu dans la maison. J’étais arrêté dans le chemin, pas loin, j’ai entendu un cri que je n’ai pas compris, quelques instants après un second cri d’un homme. J’étais avec Audy. Ce dernier est entré le premier, j’ai vu Thiffault avec Audy, il avait ses pantalons, il était chaussé, son chapeau, il se promenait dans la maison, et se lamentait… ».  Est-ce exact, là? … Qu’est-ce que vous entendez par « se promener » quand vous dites que Thiffault se promenait?
  • Il marchait dans la maison.
  • Où allait-il?
  • Il se promenait dans le passage et la cuisine.
  • Il se lamentait dans ce temps-là?
  • Oui, monsieur.
  • Quel temps s’est-il écoulé avant qu’il arrive d’autres personnes, après Audy et vous?
  • À peu près 10 minutes, pas longtemps après.
  • Vous avez pas d’idée exacte?
  • Non, monsieur. J’avais pas ma montre à la main pour remarquer le temps.

La dernière question fut soumise par le juge lui-même.

  • La maison a-t-elle été complètement brûlée?
  • Oui, monsieur le juge.

Jérémie Audy

Le témoin suivant était Jérémie Audy, un journalier de 24 ans résidant à Sainte-Thècle. Interrogé par Me Philippe Bigué, il a commencé à corroborer le témoignage de son ami Cossette avant d’ajouter qu’à leur arrivée Donat Thiffault s’était mis à crier.

  • J’ai demandé si sa femme était sortie. Il a dit que « non ».  Je lui ai dit « allez chercher votre femme, je vais éteindre le feu ».
  • À ce moment-là, est-ce qu’il travaillait à éteindre ce feu-là, lui?
  • Non.
  • Thiffault vous a-t-il dit qu’il y avait du feu en haut?
  • Non, monsieur.

Ce témoignage a permis de préciser que l’amoncellement de bois qui brûlait au rez-de-chaussée était situé près du poêle à bois.

  • Est-ce que le feu aurait pu être mis au tas de bois par le poêle?, questionna le juge.
  • Je ne peux pas dire.
  • Est-ce que le poêle était chaud ou froid?, reprit immédiatement Me Bigué.
  • Froid.
  • Il n’y avait pas de feu dans le poêle, n’est-ce pas?
  • Je ne peux pas le dire.
  • Comment avez-vous constaté que le poêle était froid?
  • Parce que j’ai touché au poêle. J’ai parti pour tasser le poêle.
  • A-t-il été question de déménager le poêle?
  • Oui.

Tout comme Cossette, Audy n’a pas été en mesure de confirmer ou non la présence d’une fumée qui aurait pu émaner du sous-sol, ce qui aurait pu corroborer la version de l’accusé, qui prétendait que la source de l’incendie était la fournaise de la cave. Toutefois, celui-ci nous permet d’apprendre un nouvel élément dans le comportement de Thiffault.

  • Pendant que vous travailliez à éteindre le feu dans le tas de bois, demanda Me Bigué, qu’est-ce que Donat Thiffault faisait, lui?
  • Donat Thiffeault a monté en haut deux fois. Après ça, je l’ai laissé. Je l’ai pas revu.  J’ai pas fait attention.
  • Quand vous avez dit à Thiffeult d’aller chercher sa femme, qu’est-ce qu’il a répondu?, demanda le juge.
  • Il a dit que « oui ».
  • Qu’est-ce qu’il a fait?, reprit à nouveau Me Bigué. Quelles démarches a-t-il fait après lui avoir dit ça, après qu’il a eu dit « oui »?
  • Il a monté en haut.
  • S’est-il rendu en haut?
  • C’est tout ce que je peux dire. J’ai pas vu. Il y avait de la fumée.
  • Qui vous a dit qu’il y avait du feu en haut?
  • C’est parce que j’ai monté en haut de moi-même, je l’ai vu.
  • Lorsque vous êtes monté en haut, est-ce avant ou après avoir éteint le feu en bas?
  • Après.
  • Combien est-ce que ça pris de temps pour éteindre le feu en bas?
  • Une dizaine de minutes.

C’est plus tard, dira-t-il, qu’il avait constaté qu’il se trouvait effectivement quelqu’un à l’étage. Ensuite, il dira ne pas avoir vu Florent cette nuit-là.  Le juge voulut évidemment en savoir davantage sur ce que le témoin avait vu en montant à l’étage, ce qui faisait de lui un témoin unique des événements, puisque, à part l’accusé, il était le seule à y être allé.

  • Qu’est-ce que vous avez vu quand vous êtes monté en haut?, lui demanda le juge.
  • Du feu. Le feu était pris dans le corridor.
  • Vous avez pas vu madame Thiffault en haut?
  • Non, monsieur.

Audy dira ensuite n’avoir entendu personne crier à l’étage.  Et après sa descente il aurait crié au fils de Thiffault « Florent, le feu est pris! », mais sans toutefois obtenir de réponse. Audy ne sera même pas en mesure de confirmer si le garçon se trouvait à l’étage. C’est Thiffault qui lui avait dit que son fils se trouvait en haut.

S’il n’avait pas vu Florent sortir de la maison, il dira cependant l’avoir vu dehors, à l’arrière.  Il confirmera aussi que Cossette avait fracassé des vitres, en plus de se souvenir du bruit que cela avait produit.

Bien sûr, l’enjeu de cette affaire était de déterminer le comportement de Thiffault dans les moindres détails.

  • Donat Thiffault, qu’est-ce qu’il faisait pendant ce temps-là?, questionna Me Bigué.
  • Je l’ai vu revenir dans la maison, il a ressorti après ça. J’ai pas fait attention s’il a resté dans la maison ou s’il a été dehors.
  • A-t-il travaillé avec vous à éteindre le feu dans le tas de bois?
  • Non, monsieur.
  • A-t-il déménagé des meubles?
  • Oui.
  • Avez-vous déménagé beaucoup de meubles?
  • Non, pas beaucoup. Un desk, un bureau.
  • Avez-vous pu sauver tous les meubles qu’il y avait en bas?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous sauvé les rideaux, même?
  • Oui.
  • Vous avez même décroché les rideaux dans les châssis?
  • Oui, monsieur.
  • Quelqu’un s’est-il occupé de sauver les documents ou les papiers?
  • J’ai pas pris connaissance de ça pantoute.
  • Monsieur Thiffault a-t-il parlé de ses polices d’assurances?
  • Non, monsieur.
  • Avant que vous ayez éteint le feu d’en bas, le feu dans le tas de bois, saviez-vous s’il y avait du feu en haut?
  • Non, monsieur.
  • Thiffault ne vous l’a pas dit en rentrant?
  • Non.
  • Thiffault ne vous a pas dit que sa femme ou son enfant était en haut?
  • Non, monsieur.
  • A-t-il essayé – avant que vous lui demandiez si sa femme était en haut – à monter dans l’escalier?
  • Pour le moment, non.  Je lui ai demandé avant.
  • Il en a pas parlé lui-même avant que vous lui en parliez?
  • Non, monsieur.
  • Il vous a pas dit : « ma femme est en haut qui brûle, j’ai essayé à monter par l’escalier », quelque chose comme ça?
  • Non.
  • Rien du tout?
  • Rien du tout.

C’est alors que Me Léopold Pinsonneault s’approcha du témoin afin de le contre-interroger.

  • La première chose que vous avez demandée à Thiffault en rentrant, qu’est-ce que c’est?
  • Où était sa femme.
  • Il vous a dit qu’elle était en haut?
  • Oui.
  • Vous avez dit qu’il était monté pour aller la chercher?
  • Oui.
  • A-t-il monté une autre fois?
  • Deux fois, monsieur.
  • Qu’est-ce qu’il faisait en haut?  Avez-vous entendu quelque chose?
  • Non.
  • Vous l’avez pas entendu crier?
  • Il a crié.
  • Après ça, il est redescendu?
  • Oui, monsieur.
  • Savez-vous comment il se faisait que le feu était pris à côté du poêle?
  • Non.
  • Le saviez-vous le 4 mars dernier lors de la première enquête?
  • Non, monsieur.
  • Savez-vous comment il se faisait que le feu était pris à côté du poêle?
  • Non.
  • Vous rappelez-vous avoir rendu témoignage devant le coroner Vanasse?
  • Oui.
  • Avoir été assermenté et avoir signé une déposition?
  • Oui, monsieur.
  • Voici votre déposition en présence de J. E. Vanasse, coroner pour le district des Trois-Rivières. « Jérémie Audy, journalier, de Sainte-Thècle, âgé de 24 ans, étant duement [sic] assermenté sur les Saints Évangiles dépose et dit : « ce matin, vers 1h30 je revenais du bord du lac, chez monsieur M. Massicotte, où j’avais passé la veillée. Je vis le feu à environ deux arpents de la maison de Thiffault. J’ai entendu crier le mari de la défunte, Donat Thiffault qui sortait de chez lui en criant « au feu ».  J’étais à ce moment à causer avec M. Cossette. Quand je suis entré chez Thiffault, j’ai demandé à ce dernier si sa femme était dans sa maison et il m’a répondu qu’elle était en haut. J’ai dit à Thiffault « allez chercher votre femme et moi je vais éteindre le feu qui était pris près du poêle, dans la cuisine. Thiffault prit l’escalier pour monter, mais rendu en haut le feu était trop fort pour aller la chercher. Thiffault a alors crié à sa femme 5 ou 6 fois. Quand je vis cela je montai l’escalier et son mari me dit que sa femme était dans la chambre du fond d’après le mari. Je me suis mis à crier à mon tour et à cet instant le fils de la défunte a sorti en bas de la maison par un châssis.  Je suis descendu ensuite voyant qu’on ne pouvait rien faire pour sauver la défunte. Son mari et moi avons sauvé du ménage. Le feu était pris entre les deux plafonds et le bois brûlé tombait en bas, ce qui mettait le feu près du poêle ».
  • Le feu près du poêle, je ne me rappelle pas d’avoir dit ça, monsieur. Si je l’ai dit, je l’ai pas vu certain.
  • Vous rappelez-vous d’avoir signé cette déposition?
  • Oui, monsieur.
  • Comme question de fait, monsieur Audy, quand vous disiez à ce moment-là que vous aviez entendu crier Thiffault qui sortait de chez lui en criant  « au feu », est-ce que c’était exact?
  • Oui.
  • Vous étiez avec monsieur Massicotte à deux ou trois arpents?
  • Oui.
  • Et vous avez entendu Donat Thiffault crier « au feu! » en sortant de chez lui?
  • Oui.
  • C’est exact?
  • Oui.
  • C’est après ça que vous êtes parti avec Cossette et que vous vous êtes rendu à la maison de Thiffault?
  • C’est-à-dire quand j’ai entendu crier monsieur Thiffault, je m’en allais à la maison, au feu, j’arrivais aura [près de] monsieur Thiffault.
  • Êtes-vous parti en avant de Cossette?
  • Non, tous les deux ensembles. J’étais en avant de monsieur Cossette.
  • Vous étiez après parler ensemble?
  • Oui.
  • Ce que Cossette a entendu, vous avez dû l’entendre vous?
  • C’est supposé.
  • Vous êtes parti tous les deux pour courir dans la direction de la maison de Donat Thiffault?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez entendu un cri avant de partir?
  • Pas moi, j’ai pas entendu.
  • Qu’est-ce que vous avez vu?
  • J’ai vu Donat Thiffault qu’en arrivant à la maison, à 100 pieds.  Je l’ai vu dans le chemin, il a lâché un cri, il criait « au feu ».
  • Il a rentré avec vous autres?
  • Oui.
  • Vous lui avez demandé à ce moment-là si sa femme était en haut, il a dit que oui?
  • Oui.
  • Il est parti pour essayer à monter tout de suite?
  • Oui.
  • Vous avez entendu crier quand il était en haut?
  • Oui.
  • Il est redescendu et monté encore?
  • Oui.
  • Vous l’avez encore entendu crier?
  • Oui, c’est-à-dire, en haut, je ne peux pas dire en haut, je l’ai pas vu en haut, il a monté dans l’escalier.
  • Il a crié?
  • Oui.
  • Comme question de fait, le feu à côté du poêle c’était pas un gros feu, c’était quelques morceaux de bois qui brûlaient?
  • Oui, une couple de brassées de bois.
  • Combien est-ce que ça vous a pris de chaudiérées [sic] d’eau pour éteindre ça?
  • J’ai pas mesuré les chaudières.  J’ai éteint ça avec une bol à mains.
  • La champleure [sic] était-elle loin de là?
  • Oui.
  • Vous avez fait plusieurs voyages?
  • Je voyageais pas, j’étais aura.
  • Vous aviez rien que la peine d’envoyer l’eau dessus?
  • Oui.
  • Ça vous a pas pris du temps?
  • Une dizaine de minutes.
  • Êtes-vous certain que ça vous a pris autant que ça?
  • Je ne peux pas assermenter juste.  J’ai pas remarqué l’heure.
  • Ça pris bien moins de temps que ça comme question de fait?
  • Ça pris à peu près ça.
  • Après que ça été éteint, avez-vous essayé à monter en haut vous?
  • Oui.
  • Vous avez constaté que ce n’était pas pratique, que c’était impossible de passer?
  • Oui, monsieur.
  • Il y avait du feu et de la fumée?
  • Oui.
  • Quand vous étiez avec Cossette à parler sur le chemin, là, est-ce que vous avez vu le feu avant d’entendre crier?
  • Non. On a vu de la fumée.
  • C’est tout ce que vous avez vu, ça?
  • Oui.
  • Vous avez rien entendu?
  • Non, monsieur.

Angélina Magnan

Le témoin suivant fut Madame Joseph Brière, de son nom de fille Angélina Magnan. Cette résidente de Sainte-Thècle était âgée de 53 ans.

  • Madame Brière, commença Me Bigué, où demeurez-vous à Sainte-Thècle par rapport à la maison de Donat Thiffault qui est passée au feu?
  • En face, monsieur, de chaque côté de la rue.
  • Alors, la maison de Thiffault était en face de la vôtre?
  • Oui.
  • Il n’y a que le chemin qui la séparait?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous connaissance de quelque chose qui se serait passé dans la maison de Thiffault?
  • Jamais.
  • Avez-vous eu connaissance de quelque chose qui se serait passé, ou auriez-vous vu quelque chose dans la maison de Donat Thiffault, dans la nuit du 3 au 4 mars dernier?
  • De la lumière.
  • De quelle manière avez-vous vu cette lumière-là, quand?  Et dites à la Cour ce que vous avez vu?
  • Entre 11h30 et 0h15.
  • Pourquoi spécifiez-vous si bien le temps?
  • Parce que mes jeunes filles étaient absentes. Elles étaient parties pour une heure et demie, et ça faisait trois heures qu’elles étaient parties. Je trouvais le temps long.  Je regardais souvent, et je me suis adonné à voir de la lumière dans ce temps-là.
  • À l’heure solaire ou avancée?
  • C’est l’heure solaire qu’on a chez nous.
  • De 11h30 à 0h30?
  • Oui.
  • Où?
  • Dans la cave.
  • Combien l’avez-vous vu de temps cette lumière-là dans la cave?
  • J’ai pas regardé tout le temps. Je l’ai vu allumer, et je suis remonté.
  • D’après vous, combien est-elle restée de temps allumée?
  • Je ne peux pas vous dire.  C’est difficile pour moi.  Je ne suis pas restée dans la porte. Je me suis occupée de mon affaire.
  • C’est la première place où vous avez vu la lumière, ça?
  • Oui.
  • C’est de la lumière électrique?
  • Oui.
  • Est-elle restée allumée un certain temps?
  • Elle a été une secousse, à peu près tous les quarts d’heure, je descendais, elle était éteinte au bout d’un quart d’heure.
  • Avez-vous vu de la lumière ailleurs dans la cave?
  • Non, pas du tout. C’est-à-dire une fois dans la cuisine et elle s’est éteinte tout de suite.
  • Vous en avez vu dans la cuisine et elle s’est éteinte tout de suite?
  • Non, pas du tout. C’est-à-dire une fois dans la cuisine et elle s’est éteinte tout de suite.
  • Quelle heure était-il à peu près dans ce temps-là?
  • Minuit et demi, peut-être 0h45. Je ne sais pas trop, je ne peux pas dire au juste.
  • Vous venez de dire que vous aviez veillé de 11h30 à 0h15?
  • Je veillais, en différents temps. J’allais voir à la porte, ma cuisine est en arrière, moi.
  • À 0h45 qu’est-ce que vous avez fait?
  • Je suis montée me jeter sur le bord du lit en attendant.
  • Vous êtes-vous endormie?
  • Non.
  • Vous avez veillé jusqu’à quelle heure?
  • Je me suis couchée à 1h15, quand les petites filles sont arrivées.
  • Les petites filles sont arrivées à 1h15?
  • À 0h45. Elles ont mangé en arrivant et j’ai monté à 1h15.
  • Vous avez rien vu d’étrange?
  • J’ai vu la lumière rouge en haut.
  • Au deuxième étage?
  • Chez monsieur Thiffault, il y avait un globe rouge dans le passage.  Je le sais, quand la lumière s’allumait je voyais que c’était une lumière rouge.
  • Vous avez vu que la lumière rouge était allumée?
  • Oui.
  • Il était à ce moment-là quelle heure, au meilleur de votre connaissance?
  • 1h15 quand j’ai monté.
  • Est-ce qu’elle est restée allumée longtemps après ça?
  • Je suis montée me coucher. On a monté se coucher après que les filles ont été arrivées, et vers les 1h40 on a entendu crier au feu. Je pensais que c’était là, je pensais que c’était à l’autre bout du village.
  • Vous êtes-vous rendue au feu?
  • Non. Je ne suis pas descendue sur ma galerie seulement.
  • Savez-vous, Madame Brière, où couchait madame Thiffault ordinairement dans la maison?
  • Sa chambre était censée être en bas.
  • Connaissez-vous la disposition des appartements?
  • C’était séparé en quatre.
  • Savez-vous où était la chambre à coucher de monsieur et de madame Donat Thiffault?
  • Du côté sud.
  • En bas?
  • Oui.
  • Vous y alliez souvent?
  • Non, j’ai jamais entré, monsieur.

Les procureurs de la défense annoncèrent n’avoir aucune question pour cette voisine quelque peu curieuse.

Napoléon St-Clair

Napoléon St-Clair était un forgeron de Sainte-Thècle âgé de 36 ans.  Après avoir prêté serment sur la Bible il a immédiatement été interrogé par le procureur Bigué. St-Clair s’était rendu sur les lieux de l’incendie après Cossette et Audy.

  • Quelle heure était-il quand vous êtes arrivé?, questionna Me Bigué.
  • Je ne peux pas dire.  Je n’ai pas remarqué.
  • Qui vous a averti?
  • Ma femme.
  • Où demeurez-vous par rapport à la maison de Thiffault?
  • À 100 pieds de là.
  • Qui y avait-il quand vous êtes arrivé là sur les lieux?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Quelle heure était-il?
  • Je ne peux pas dire ça.
  • Approximativement. Je sais que vous aviez pas votre montre en main, d’après vous quelle heure était-il?
  • À peu près 1h30, à peu près. Je suppose.
  • Qu’est-ce que vous avez constaté en rentrant dans la maison?
  • J’ai pris une chaise et j’ai sorti une chaise.  Ensuite je suis retourné.  J’ai été aider à sortir une table d’extension. J’ai retourné une troisième fois pour sortir le poêle.
  • Avec qui?
  • Lui, monsieur Thiffault, et un troisième. Je me rappelle pas qui.
  • Vous êtes retourné une troisième fois pour sortir le poêle?
  • Oui.
  • Et puis?
  • On l’a pas sorti. Monsieur Thiffault nous a dit « il est pris après le tuyau d’aqueduc. On va le casser pour le sortir ».
  • Où était le feu?
  • Dans la maison en bas. J’ai pas vu qu’il en avait en haut, dans la maison.
  • Vous n’avez pas vu de feu en bas?
  • Non, où on sortait les meubles j’en ai pas vu.
  • Avez-vous remarqué s’il y avait du feu en bas?
  • J’ai pas remarqué. J’en ai pas vu en bas.
  • Donat Thiffault a-t-il parlé?
  • Pas tout de suite, quelques instants après.
  • Combien de temps après, diriez-vous?
  • Une dizaine de minutes, je suppose.
  • À quel sujet vous a-t-il parlé?
  • On s’est adonné à être quatre ou cinq ensemble.
  • Où, dans la maison ou dehors?
  • Dehors, pas loin de la maison. On lui a demandé comment est-ce que ça se fait que Florent avait une épaule de démanché. Il nous a dit que sa femme était montée en haut pour chercher son coat en mouton, que rendue en haut Florent l’a entendu crier, qu’il a monté en arrière pour aller à son secours et qu’il a redéboulé [sic] dans l’escalier, sans connaissance.
  • Thiffault vous a dit ça?
  • Oui.
  • Que sa femme était montée en haut pour sauver son coat?
  • Oui.
  • Que, apparemment, elle se serait trouvée prise, que Florent l’a entendu crier, qu’il serait monté en arrière d’elle et était resté pris lui-même?
  • Oui, monsieur.
  • Vous jurez ça qu’il vous a dit ça?
  • Oui.
  • Vous a-t-il dit à quelle heure il s’était couché ce soir-là?
  • Non.
  • Vous a-t-il dit s’il était couché ou s’il veillait quand le feu a commencé?
  • Il en a pas parlé, et je lui ai pas demandé non plus.
  • Avant ce moment-là vous a-t-il parlé de sa femme, ce qui était arrivé?
  • Je lui ai demandé une escousse [sic] avant qu’on sorte la dernière fois, le garçon était dehors qui criait « maman ».  Il se lamentait.  Je lui ai demandé, au garçon, « où est ta mère? ».  Il dit « dans le feu ».  Je ne l’ai pas cru, j’ai cru que c’est parce qu’il avait du mal.
  • Thiffault vous avait-il parlé de sa femme à ce moment-là?
  • Non, pas encore. Quelques minutes après, j’ai été trouvé Thiffault, je lui ai demandé si c’était vrai que sa femme était dans le feu. Il dit que oui.  C’est là que je l’ai su.
  • Est-ce là qu’il vous a déclaré ce que vous venez de dire tout à l’heure?
  • Un instant après.
  • La première fois qu’il vous a appris que sa femme était dans le feu il vous a pas donné la version qu’il vous a donnée ensuite?
  • Non.
  • Il s’est contenté de vous dire qu’elle était en haut?
  • Oui.
  • A-t-il été question de sauver des documents, des valeurs?
  • Quand nous lui avons demandé ça, il nous a dit, qu’en se réveillant ça avait été la première chose qu’il s’était occupé à ramasser, ses papiers.
  • Il vous a dit qu’Il dormait?
  • De la manière qu’il a dit ça, qu’en se réveillant il s’est occupé à ramasser ses papiers.
  • Vous a-t-il dit à quelle heure ou de quelle manière il s’était réveillé, par quoi il avait été réveillé?
  • Non.  Je n’ai pas remarqué s’il l’a dit.
  • Il y avait pas de fumée en bas?
  • Il en descendait un peu par l’escalier.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, monsieur Audy et Cossette étaient rendus?
  • Je les ai pas vus. Je ne sais pas s’ils étaient sortis, je les ai pas vus.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, vous, si vous eussiez su qu’un être humain brûlait ou était pris enfermé en haut, croyez-vous que vous auriez pu le sauver à ce moment-là?
  • Probablement.
  • Vous êtes sous cette impression-là?
  • Pas par dans la maison, mais avec des échelles par en dehors, probablement qu’on aurait pu la sauver.
  • Personne ne vous a dit un mot?
  • Personne.
  • Avant le moment …
  • Que je lui ai demandé, personne.

Le témoin fut ensuite contre-interrogé par Me Léopold Pinsonneault.

  • Vous avez vu ni Cossette ni Audy en arrivant?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait beaucoup de monde lorsque vous êtes arrivé?
  • 7 à 8 personnes. Je n’ai pas remarqué.
  • Il y avait 7 à 8 personne d’arrivés, avant vous?
  • Oui.
  • Vous, saviez-vous depuis combien de temps c’était pris?
  • Je ne peux pas dire.
  • Demeurez-vous loin de chez Thiffault?
  • 100 pieds, de l’autre côté du chemin.
  • Qu’est-ce que vous avez vu quand vous êtes sorti de chez vous?
  • De la fumée qui sortait par un châssis en arrière.
  • En haut ou en bas?
  • En haut.
  • Voyiez-vous du feu?
  • On ne voyait pas de feu encore.
  • Vous avez dit tantôt que vous aviez vu ni Cossette ni Audy?
  • Je ne me rappelle pas les avoir vus.
  • Êtes-vous arrivé avant les pompiers ou après?
  • Je ne pourrais pas dire. Il y avait pas de hoses [sic] de rendues encore.

Théodore Grosleau

Le témoin suivant fut Théodore Grosleau, un rentier de 69 ans habitant à Sainte-Thècle. Grosleau s’était lui aussi rendu sur les lieux de l’incendie mais lui non plus n’a pu préciser l’heure.

  • Qui y avait-il quand vous êtes arrivé, vous?, lui demanda Me Bigué.
  • Bien du monde.
  • Avez-vous rencontré Donat Thiffault lui-même?
  • Je l’ai rencontré dans la cour en arrière.
  • Est-ce que la maison brûlait à ce moment-là?
  • Oui.
  • Vous l’avez rencontré, dites-vous? Lui avez-vous demandé quelque chose?
  • Je lui ai demandé comment ça se faisait que sa femme était dans le feu.  Il m’a répondu qu’elle devait être montée en haut pour aller cri [sic] son capot de mouton, c’est tout ce que je sais.
  • Comment vous a-t-il dit ça? Vous a-t-il répondu qu’elle devait être montée en haut pour aller chercher son capot de mouton?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’elle avait dû monter en haut?
  • Oui, il a dit « elle a dû monter en haut » …
  • Il ne vous a pas dit positivement qu’elle était montée en haut?
  • Oui.
  • Il a dit qu’elle avait dû monter en haut?
  • Oui.
  • A-t-il ajouté autre chose?
  • Non.

Me Léopold Pinsonneault a ensuite pris la relève pour contre-interroger le témoin.

  • Étiez-vous avec monsieur Napoléon St-Clair à ce moment-là?
  • Je n’ai pas vu monsieur St-Clair.
  • Vous l’avez pas vu Napoléon St-Clair, ce soir-là?
  • Non.
  • Avez-vous vu d’autres personnes?
  • J’ai été trouvé Donat et il m’a dit ça.
  • Qu’elle avait dû essayer à aller chercher son manteau en mouton de perse?
  • Oui.

Clara Charest

Le témoin suivant a été Madame Wilfrid Lafontaine, de son nom de fille Clara Charest, âgée de 59 ans. Cette résidente de Saint-Stanislas était la tante de la victime.

  • Est-ce que vous connaissez l’accusé Donat Thiffault, madame?, questionna Me Bigué.
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous connu sa femme, Bertha Gervais?
  • Oui, monsieur.
  • Était-ce de vos parents?
  • Ma nièce, monsieur.
  • Vous l’avez connue de son vivant, n’est-ce pas, comme il faut?
  • Oui, monsieur.
  • Vous savez qu’elle est morte maintenant?
  • Oui.
  • L’avez-vous vue après sa mort?
  • Non, monsieur.
  • Est-ce que Donat Thiffault et sa femme allaient se promener chez vous des fois?
  • Oui.
  • Vous demeuriez où, vous?
  • Saint-Stanislas.
  • Voulez-vous dire à la Cour, si vous le savez, dans quels termes il vivait avec sa femme?

Me Pinsonneault s’est aussitôt objecté en prétextant qu’on s’apprêtait à présenter une preuve irrégulière et illégale, mais le juge a encore une fois donné le gain à la Couronne et Me Bigué a pu poursuivre son interrogatoire.

  • En discorde, répondit le témoin.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance de quelques faits pouvant justifier ce que vous dites-là, qu’il vivait en discorde?
  • En septembre 1931, je puis justifier seulement ce qu’elle m’a dit.
  • Était-il présent, lui?
  • Non.
  • Dites-nous donc ce qui s’est passé en sa présence à lui?
  • En sa présence, ça s’est passé en 1932, huit jours avant le feu.
  • Qu’est-ce qui s’est passé en sa présence 8 jours avant le feu?
  • En parlant qu’il s’était fait endormir pour se faire extraire les dents …
  • N’abrégez pas, madame. Dites à la Cour ce qui s’est passé.  Racontez la scène qui s’est passé 8 jours avant le feu. Il était chez vous, d’abord?
  • Oui.
  • Avec sa femme?
  • Oui. Au déjeuner, ils étaient tous les deux présents, après le déjeuner, on parlait de son extraction de dents. Il est venu à nous dire qu’ils avaient eu beaucoup de misère à l’endormir, qu’il s’était réveillé …
  • Qui a dit ça?
  • Monsieur Thiffault. Qu’il s’est réveillé, qu’ils ont eu de la misère.  Il a dit même qu’il croyait que c’était parce qu’il avait entendu des mots en l’endormant, qui l’avait énervé, comme on peut dire. « On l’a maintenant ».  Il a dit qu’il pensait que c’était pour ça qu’ils avaient eu de la misère à l’endormir.  Là, moi, je lui ai dit, ils ont dû t’endormir avec de l’éther, parce qu’avec le chloroforme on se réveille pas, qu’on pouvait subir de longues opérations sans s’éveiller. Elle, elle a repris, elle a dit « de l’éther, ma tante, est-ce que ça endort? » J’ai dit « oui ».  Elle dit « mon mari a voulu m’en faire prendre un verre l’autre jour ».
  • Elle disait ça devant vous?
  • Oui. Il dit, « c’était pas de l’éther ».  Elle dit « oui, c’en était ».  Là, ça s’est répété plusieurs fois. Il répétait toujours que c’était pas de l’éther.  Elle répétait toujours que c’en était, qu’elle reconnaissait trop bien l’odeur de l’éther. Elle dit « j’ai pas voulu en prendre, j’en ai pas pris ». Lui, il a dit « j’en ai pris moi et j’ai pas été malade ».  Il lui a répété ça à trois reprises avant qu’elle réponde.
  • Elle ne répondait pas, elle?
  • Non.
  • Il a répété à trois reprises. Qu’est-ce qu’il voulait d’elle en persistant à répéter ça?
  • Il dit « dis-le toujours que j’en ai pris ». Elle a répondu « oui, oui », bien bas.
  • À la troisième fois?
  • Oui.
  • Sur quel ton disait-il ça, lui, « j’en ai pris »?
  • Il a haussé la voix un peu.
  • Et?
  • Et puis il a ajouté ensuite de ça que ça lui avait été vendu par la boisson.  Je lui ai demandé où il avait bien pu prendre ça, ils étaient présents tous les deux.  À cette question-là, elle m’a répondu que ça devait être à Trois-Rivières ou à Shawinigan. Elle dit « il revenait de Trois-Rivières ». Elle m’a dit « il en a acheté une grande canisse, grande comme ça ».
  • Vous êtes positive que Donat Thiffault a déclaré devant vous que c’était vrai qu’il en avait pris et que ça faisait rien de l’éther?
  • Oui, monsieur.
  • Et que par trois reprises il a insisté pour que sa femme admette qu’il en avait pris?
  • Oui, monsieur.
  • Maintenant, dites-nous donc, madame, ce que la défunte vous aurait déclaré dans d’autres circonstances au sujet de sa vie avec Donat Thiffault?

Cette fois, ce fut Me Hormisdas Gariépy qui s’objecta à cette preuve de ouï-dire qu’on s’apprêtait maintenant à faire. Bien que le ouï-dire était traditionnellement illégal en raison de la common law, le juge permit néanmoins la question mais sous réserve. Si cette décision pouvait sembler absurde du point de vu juridique, il devient intéressant pour le recul historique dont nous disposons.

  • Au mois de septembre, la troisième semaine de septembre, dit-elle.
  • Quelle année?
  • 1931. Elle m’a déclaré que son mari buvait beaucoup, et puis qu’il fréquentait beaucoup plus qu’il avait jamais fait et que la vie était très pénible avec lui.
  • Vous a-t-elle fait d’autres déclarations?
  • Elle m’a dit qu’elle avait peur.
  • Dites ce qu’elle vous a dit, conseilla le juge. Racontez les déclarations qu’elle vous aurait faites.
  • Vous a-t-elle fait d’autres déclarations, madame?, questionna Me Bigué.
  • Non, monsieur.
  • Vous a-t-elle fait d’autres déclarations? Les avez-vous rencontrés en même temps, Donat Thiffault et la défunte, sa femme, dans d’autres circonstances?
  • Le jour qu’il lui a offert de l’éther, après ça il a dit des mauvaises raisons à sa femme.
  • Quelles mauvaises raisons a-t-il dit à sa femme?
  • Il a dit que la vie était décourageante pour lui, qu’il savait plus où se jeter, qu’il venait comme au désespoir. Je lui ai demandé alors ce qu’il avait, il m’a dit qu’il avait seulement que 50.00$ par mois, et puis qu’il lui en faudrait 100.00$. Diverses choses.
  • Là-dessus, qu’est-ce qu’elle a répliqué à Donat Thiffault?
  • Sa femme a répliqué seulement qu’elle donnait pas d’argent à ses enfants.
  • Répétez fidèlement ce que sa femme a dit, les mêmes paroles?
  • Elle a dit seulement, elle a pas répondu à aucune des choses qu’il lui disait, à part qu’elle donnait pas d’argent à ses enfants, comme il l’accusait.
  • Quelle autre mauvaise raison a-t-il dit à sa femme?
  • Des affaires qui ont pas d’importance.
  • A-t-il sacré?
  • Non, monsieur.
  • Est-ce que ça duré longtemps cette conversation-là ou cette discussion-là?
  • Une couple d’heures.
  • Était-ce chez vous, ça?
  • Oui.
  • Dans votre maison?
  • Oui.
  • En votre présence?
  • Oui.
  • Y avait-il d’autres personnes que lui, sa femme et vous?
  • Non, seuls tous les trois.
  • Vous êtes sûre qu’elle a déclaré que la vie était insoutenable ou intenable?  C’est ça que vous avez rapporté?
  • Elle m’a dit ça au mois de septembre. Lui, il a dit qu’il lui prenait comme des désespoirs, je viens découragé, je ne sais plus où me jeter, des expressions comme ça.
  • Et cette discussion-là aurait durée une couple d’heures?
  • Oui.
  • Les avez-vous rencontrés ensemble, à part que chez vous, ailleurs que chez vous?
  • Dans la première année de leur ménage ça pu arriver une fois ou deux, je les ai rencontrés au mois de janvier chez Henri Charest.
  • A-t-elle parlé de son enfant, de son jeune garçon Raymond?
  • Oui, monsieur.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit?
  • Elle a dit que les deux grands allaient veiller et que celui-là restait avec elle, qu’elle était bien contente, qu’elle n’aimait pas rester seule avec son mari, qu’elle aimait toujours à être accompagnée. Elle m’a dit aussi qu’il avait reçu des lettres d’amour adressées à son mari.
  • De quelle manière vous a-t-elle dit ça?
  • Quand je lui ai dit qu’il fallait être bien certaine, qu’une femme devait pas avoir des soupçons sans être certaine. Elle m’a dit « j’ai les preuves dans les mains, j’ai les lettres d’amour adressées à mon mari, j’ai une valise qui a deux fonds, je les ai mises là ». Et puis là je lui ai recommandé de dire à sa mère où elle les mettait, je lui ai recommandé de tout déclarer à sa mère.

Si les soupçons semblaient superficiels depuis le début de cette enquête préliminaire, le témoignage de cette tante jetait maintenant un voile différent en présentant la possibilité d’un mobile. Mais au moment de contre-interroger la tante de la victime, Me Pinsonneault se devait de dépoussiérer ces détails afin de démontrer s’il ne s’agissait pas que de ragots familiaux.

  •  Madame Lafontaine, quand il a été question devant vous, entre Donat Thiffault et sa femme du verre d’un liquide qui a été qualifié d’éther, qu’est-ce que Thiffault a déclaré à ce sujet-là, qu’est-ce qu’il disait que c’était qu’il y avait dans le verre?
  • Il a dit que c’était pas ça.
  • Il a dit que c’était de la boisson qu’il avait achetée?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez montré tantôt la dimension d’une canisse, laquelle avait été apportée par Thiffault chez lui, c’était une canisse qui contiendrait combien ça?
  • Un gallon, même je crois que ça été dit un gallon par Thiffault.
  • Et Thiffault a dit que c’était de la boisson qu’il y avait dedans?
  • Il est venu à dire « si c’était de l’éther ça m’a été vendu pour de la boisson ».
  • Et il a dit « j’en ai pris de ce liquide-là et ça m’a pas rendu malade »?
  • Oui, monsieur. Il l’a dit.

Joseph Charest

Le témoin suivant fut ensuite Joseph Charest, un cultivateur de 45 ans de Saint-Adelphe. Il était le beau-frère de l’accusé.

  • Vous êtes mariés aux deux sœurs?, lui demanda Me Bigué.
  • Oui, monsieur.
  • Par qui avez-vous été averti de la mort de madame Donat Thiffault?
  • On a reçu un téléphone chez nous vers 9h00.
  • Avez-vous parlé vous-même au téléphone?
  • Non.
  • En recevant le téléphone, vous vous êtes rendu où?
  • On s’est rendu chez Georges Gervais, où la défunte était exposée.
  • À quel endroit ça?
  • À Sainte-Thècle.
  • Avez-vous rencontré Donat Thiffault?
  • Oui, monsieur.
  • De quoi a-t-il été question dans les conversations que vous avez eues avec lui?
  • Il a été question du feu et de sa femme un peu.
  • A-t-il été question des circonstances du feu?
  • Un peu, pas beaucoup.
  • Il a été question de sa femme, vous dites?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui s’est dit au sujet de sa femme?
  • Il nous a dit qu’il avait une bonne femme.
  • Ensuite?
  • Après l’inhumation, il a été question d’assurance. Il a été question de son feu qu’il avait subi l’année d’avant, deux ans auparavant, deux ans moins un mois, et l’assurance …
  • Et là, vous disiez quoi vous?  De quoi avez-vous discuté?  Devant lui a-t-il été question de sa femme?
  • Pas absolument.
  • Mais, monsieur Charest, en a-t-il été question?
  • Pas beaucoup dans le moment.
  • En a-t-il été question par la suite?
  • Oui, monsieur.
  • Où ça?
  • Chez nous.
  • Dans votre propre maison?
  • Oui.
  • Vous demeurez à Sainte-Adelphe?
  • Oui, monsieur.
  • Thiffault était allé chez vous?
  • Oui, monsieur.
  • Comment est-ce venu sur l’à-propos?
  • C’est venu sur l’à-propos, en arrivant les premières paroles qu’il m’a dit, qu’il venait pour régler avec moi, pour voir si on était pour continuer à rester amis ou divorcer.
  • Qu’est-ce qui faisait le discord ou divorce, depuis la mort de sa femme, dans la famille?
  • C’est après la mort de la mère Gervais, trois semaines après la mort de madame Thiffault, on s’est trouvé une demi-journée rien que de la parenté, et puis personne de la famille chez Donat Thiffault, on a parlé intimement une grosse demi-heure dans la chambre, on paraissait tous d’accord, on avait tous la même idée. Seulement, il y en avait un dans la famille de la parenté qui restait, qui était propriétaire de la vieille maison, qui prenait pour lui, qui cherchait toujours à le rabriller [sic], même que son beau-père a dit en deux reprises « prends donc pas tant pour Donat Thiffault, tu fais mal … »
  • Qu’est-ce qui s’est passé toujours?
  • Donat Thiffault a été lui raconter toutes les paroles qui s’étaient dites, c’est ça d’après moi qui l’a mis en colère contre moi. Avant ça, on avait jamais eu un mot.
  • Là, il est allé vous demander si vous étiez pour continuer à être amis ou divorcer?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a dit?
  • C’est venu sur l’à-propos …
  • De sa femme?
  • Oui, du feu, il faisait voir que tout était fini, qu’il y avait rien à relever.  J’ai répondu là-dessus « écoute Donat, on en a assez devant les yeux que c’est malaisé que tu nous fasses accroire ce que tu voudras ».  Là, d’un mot à l’autre, il est venu à faire des aveux.
  • Était-il en colère?
  • Oui, il a sacré continuellement.
  • Quels sacres?
  • Je serais en peine pour les raconter.
  • Qu’est-ce qu’il a fini par dire, toujours?
  • Il a fini par déclarer qu’il pouvait avoir mal fait mais que depuis l’automne dernier il pouvait plus la souffrir [l’endurer].
  • En parlant de qui?
  • En parlant de sa femme, en parlant du feu et en parlant de sa femme.

Sur ces paroles incriminantes, Me Bigué alla se rasseoir afin de laisser la place à son confrère de la défense.

  • Monsieur Charest, commença Me Pinsonneault, quand Donat Thiffault est allé chez vous au mois de mai, et puis qu’il vous aurait dit ces paroles que vous avez rapportées tantôt, « est-ce qu’on va rester amis ou divorcer », est-ce qu’il voulait dire d’après vous simplement ce que vous auriez parlé sur son compte?
  • Oui, monsieur.
  • Vous auriez pas eu de petites difficultés au sujet de sa belle-mère à lui, votre grand-mère à vous, madame Gervais?
  • Non.
  • Pour son héritage?
  • Jamais.
  • N’est-il pas vrai, monsieur Charest, que quand il s’est agi de séparer l’héritage de madame Gervais, la mère, que vous avez eu des difficultés avec Donat Thiffault?
  • Non, jamais il en a été question.
  • N’a-t-il pas été question entre vous et Donat Thiffault, à l’effet qu’il avait laissé tout son héritage, qui se montait pas beaucoup, à Georges Gervais, qui en avait plus besoin que vous autres?
  • Il a jamais été question de ça devant moi.
  • Avez-vous été obligé de faire des remboursements à la succession de la mère de Gervais?
  • Non, jamais.
  • Et vous jurez qu’il n’a jamais été question de la succession de madame Gervais la mère, entre Donat Thiffault et vous?
  • Oui, monsieur.
  • Il en a jamais été question?
  • Jamais.
  • Comme question de fait, monsieur Charest, qu’est-ce qui est arrivé de cette succession-là, comment a-t-elle été disposée?
  • Ma femme a retiré 95.00$ je crois, deux ans de suite. C’est tout ce qu’elle a retiré, à ma connaissance.
  • Et c’est à propos de la discussion que vous auriez eue en famille, en l’absence de Donat Thiffault, qu’il serait allé chez vous?
  • Oui, monsieur.
  • Voulez-vous dire s’il a été question des assurances que Donat Thiffault avait à retirer sur le feu?
  • Oui.
  • Quel montant vous a-t-il dit avoir retiré?
  • 17 200.00$.
  • Répartie comment?
  • Il m’a déclaré qu’il avait une assurance de 5 000.00$ que ça faisait 9 ans qu’il [avait] maintenant, on en avait jamais entendu parler.
  • Sur la vie?, questionna le juge.
  • Oui. Une autre assurance de 2 000.00$ qu’il avait pris dans le mois de décembre un peu avant les Fêtes, lors de leur visite chez nous, dans les premiers jours de janvier, il en a parlé de ces 2 000.00$ d’assurance-là.
  • Ça fait 7 000.00$ ça, où est la balance?
  • En cas de mort par accident ça donnait 10 000.00$ et 4 000.00$ et 3 200.00$ assurance sur le feu.
  • Comme question de fait, n’est-il pas vrai que vous savez que Donat Thiffault n’a pas touché un paiement d’assurance, qu’il en avait pas?
  • Apparemment, c’était faux. Parce que les preuves nous démontrent, mais dans quel but qu’il a fait ça …
  • Vous dites que ce sont des déclarations qu’il vous a faites?
  • Oui.
  • D’après vous c’était faux ces déclarations-là?
  • Ça l’air à ça. Les preuves ont l’air à le démontrer.
  • Pourquoi disait-il ça?
  • Pour nous faire croire qu’il avait de l’argent pour se défendre avec moi, que si j’avais des preuves de les faire valoir.
  • De faire tout ce que vous pourriez contre lui?
  • Oui.
  • Qu’il était prêt à vous fournir de l’argent?
  • Oui, même si j’en avais pas assez qu’il en avait pour me fournir.  C’est ses propres paroles.
  • Vous avez rapporté tantôt des paroles supposées prononcées par Donat Thiffault au sujet de l’incendie en disant qu’il vous aurait dit qu’il pouvait « avoir mal fait », qu’est-ce qui s’est dit immédiatement avant ou après ça?
  • Il parlait du feu.
  • Quelles sont les paroles qu’il a employées?
  • Les paroles, paroles exactes, je m’en rappelle pas.
  • Vous ne vous en rappelez pas?
  • Non.
  • Après ça, de quoi a-t-il parlé?
  • Il s’est mis à parler d’assurance.
  • Mais c’est au cours d’une discussion très acrimonieuse entre vous et lui, vous vous disiez des bêtises l’un et l’autre?
  • Non, monsieur.
  • Pas du tout?
  • Non.
  • Vous avez dit tantôt qu’il avait sacré un bout de temps?
  • C’est correct.
  • Ça devait pas être si doux que ça?
  • C’est pas mon habitude de sacrer, moi.
  • Vous pouvez ne pas avoir sacré vous, et lui avoir dit autre chose?
  • J’ai toujours répondu calmement.
  • Comment a-t-il fait pour se choquer tant que ça, si vous parliez si calmement.
  • C’est sur les faits. Je lui ai dit, il me rapportait les faits, et je lui ai dit ce qu’on rapportait à propos du feu, c’est ça qui le montait.
  • Qu’est-ce qui le montait?, demanda Me Bigué.
  • On disait qu’il avait eu tort, que sa femme était brûlée, qu’il avait des torts.
  • Quels torts?, questionna Me Pinsonneault.
  • Dites-le?, reprit Me Bigué.
  • On était, d’abord …
  • Dites ce que vous pensez, vous?
  • Après avoir su ce qu’on a su du jeune Raymond Thiffault qui était chez nous lors du feu avec sa belle-mère, et les circonstances quand il a reçu le téléphone, on a commencé. C’est moi-même qui a appris la nouvelle, j’ai pas osé lui dire que sa mère était brûlé. Je lui ai dit que sa mère avait attrapé des brûlures par le feu, tout de suite il s’est mis à crier « maman est brûlée, maman est morte ».
  • Y a-t-il eu des discussions entre Thiffault et vous au sujet de votre père?
  • Il y a pas eu de discussion, seulement sur les menaces qu’il m’a faites, des menaces sérieuses. Il m’a dit que mon père était mort serré. Il dit « toi, mon christ, tu mourras déshabillé ».
  • Comment avez-vous interprété ça?
  • J’ai pas pu expliquer son expression là-dessus.
  • Est-ce que Thiffault ne s’est pas expliqué plus long que ça?
  • Non, monsieur.
  • C’était pas un fait connu que votre père était mort dans la misère, et que lui avait bien de l’argent?
  • Mon père est pas mort dans la misère, c’est faux.
  • Il restait chez vous quand il est mort?
  • Oui, monsieur.

Pierre Naud

Le témoin suivant fut Pierre Naud, 63 ans, menuisier et entrepreneur de Sainte-Thècle. Naud, qui habitait à environ 200 pieds de chez Thiffault, s’était rendu sur les lieux de l’incendie vers 1h20 ou 1h30 de la nuit.

  • Qui avez-vous trouvé dans la maison en arrivant là?, demanda Me Bigué.
  • Quand je suis arrivé, le ménage était sorti.
  • Donat Thiffault était là?
  • Il y avait plus rien dans la maison. Monsieur Thiffault n’était pas dans la maison.
  • Pouviez-vous pénétrer dans la maison?
  • Ah oui.
  • Êtes-vous rentré au 1er étage?
  • J’ai rentré au 1er étage, seulement que dans la porte, j’ai pas été à l’autre bout, mais il y avait rien dans la maison.
  • Êtes-vous descendu dans la cave?
  • J’ai passé par dehors. J’ai été dans la porte de cave.
  • Avez-vous vu la fournaise dans la cave?
  • Oui. C’était un poêle, un drum de gazoline. C’est ça qu’on fait des poêles.
  • Avec un drum de gazoline?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez pu constater si le poêle chauffait dans la cave?
  • D’après moi, il chauffait pas, parce que la petite porte était ouverte.  Je l’ai regardée comme il faut, c’était noir.  Je l’ai pas ouvert.
  • Y avait-il du feu autour de la fournaise?
  • Non, j’ai fait le tour de la fournaise, c’était un plancher en ciment.  Il y avait rien sur le plancher. C’était propre dans la cave.
  • Le feu ne partait pas d’en bas?
  • D’après moi, non.  Il y avait pas de feu en bas pantoute.
  • Avez-vous rencontré Donat Thiffault en haut après ça?
  • Longtemps après ça, j’ai sorti. J’ai retourné au chemin. Là, quand le feu a commencé à tomber dans la cave, je suis revenu dans la porte de la cave.  J’ai vu quelque chose aura la fournaise …
  • Qu’est-ce que vous avez vu?
  • Un morceau, comme on dirait, un gigot. C’était tombé le temps que j’étais allé au chemin en avant, là je me suis accoté sur la porte et j’ai regardé ça. Le feu était après ça. J’avais passé là avant et il y avait rien. Monsieur Thiffault est venu me trouver, il se promenait en avant de ses bâtisses. Il est venu me trouver dans la porte de la cave. Ça fait qu’il regardait ça lui aussi.  Il dit « ça doit être elle ça ».  J’ai dit « oui, ça doit être ça, c’est elle qui est tombée là ».
  • En parlant de qui?
  • De sa femme.
  • C’est tout ce qu’il a dit?
  • Oui. Je lui ai pas demandé d’autre chose, et il est reviré et a été à ses bâtisses. Il rôdait, il se promenait là.  Après ça, on l’a trouvée là, le matin.
  • Il a dit « ça doit être elle »?
  • Oui.
  • La connaissiez-vous avant?, demanda le juge.
  • Oui, de vue. Je la voyais.
  • L’avez-vous reconnue, là?
  • Ah bien non. On pouvait pas la reconnaître là. Une jambe était partie et l’autre un bout de partie seulement.
  • Vous a-t-il donné des explications Thiffault au sujet de ce feu-là?
  • Non, monsieur.
  • Il ne vous a pas dit où il couchait?, reprit Me Bigué.
  • Non.
  • Rien du tout?
  • Non.  J’ai pas parlé avec lui à part de ça.  Il m’a dit « ça doit être elle ».  Moi, je lui ai dit « oui, ça doit être ça ».

Ce fut ensuite à Me Pinsonneault de contre-interroger le menuisier de 63 ans.

  • Monsieur Naud, quand vous avez vu ce qui a été prouvé être plus tard un cadavre, à ce moment-là est-ce que les planchers étaient défoncés?
  • La première fois que j’ai été dans la porte de la cave, le plancher n’était pas défoncé. C’est la deuxième fois, quand je suis retourné au bout de 10 minutes, un quart d’heure, après que le plancher a été brûlé entre les soliveaux.
  • C’est à la fin ça?
  • Oui.
  • La première fois les planchers n’étaient pas défoncés?
  • Non.  La porte de la cave était ouverte. J’ai rentré sans ouvrir.
  • Est-ce que les pompiers étaient arrivés quand vous y êtes allé la première fois?
  • Oui.
  • Est-ce qu’ils avaient commencé à arroser?
  • Les hoses commençaient à marcher quand je suis arrivé là, oui. On jetait de l’eau par en haut.
  • Ça devait flamber en haut quand vous êtes arrivé?
  • Il y avait rien de brûlé après la maison.
  • En dedans?
  • Il y avait de quoi de brûlé aura le poêle.
  • En haut?
  • Ça chauffait fort en haut. Le feu sortait par le bout, mais du côté du chemin.

Me Bigué revint le temps de quelques questions.

  • Connaissiez-vous la disposition des appartements dans cette maison-là, monsieur Naud?
  • Non.
  • Vous ne savez pas où les époux Thiffault avaient leur chambre à coucher?
  • En bas, dans ce coin-là, comme ça.

Finalement, avant de libérer complètement le témoin, Me Pinsonneault lui soumit une toute dernière question.

  • Quand vous nous dites être allé dans la porte de cave, la première fois, êtes-vous entré dans la cave ou si vous avez regardé simplement?
  • J’ai rentré dans la cave. J’ai fait le tour de la fournaise et j’ai regardé le bois qui était cordé. Le plancher était propre dans la cave. C’était pas embarrassé, rien. J’ai eu idée de la prendre et le sortir, c’est pas une affaire terrible.

Willie Mitchell

Willie Mitchell, 35 ans, était détective pour la Police provinciale.  Comme les autres témoins avant lui, il a d’abord été interrogé par Me Philippe Bigué de l’équipe de la Couronne.

  • Vous connaissez l’accusé?
  • Oui.
  • Vous avez eu occasion de faire du travail sur les faits relatifs à la présente enquête, n’est-ce pas?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous rencontré l’accusé le 25 juillet?
  • Oui, monsieur.
  • Où l’avez-vous rencontré?
  • À Québec, au bureau du Chef Lemire, mon chef.
  • Était-il en état d’arrestation?
  • Il était gardé comme témoin important.
  • Durant l’enquête du coroner?
  • Absolument.
  • Il était pas en état d’arrestation?
  • Non.
  • Tout de même, il savait que vous étiez détective?
  • Absolument.
  • Avez-vous eu des conversations ou une conversation avec lui?
  • Le chef Lemire l’a interrogé dans son bureau.
  • Devant vous?
  • Oui, et devant le sous-chef Tremblay.
  • Avant de l’interroger ou avant d’avoir des conversations avec lui, quelqu’un l’a-t-il mis sous ses gardes?
  • Oui, le chef.
  • De quelle manière l’a-t-il mis sous ses gardes?
  • Il lui a lu une formule de mise en garde.
  • Êtes-vous capable de nous donner la teneur de cette formule-là?
  • Oui, je l’ai devant moi.
  • Voulez-vous la lire?
  • Mise en garde faite par le sous-chef Tremblay à l’accusé, interrogé par le Chef Lemire.  Vous êtes arrêté et détenu comme témoin important dans la cause de la mort de votre épouse Bertha Gervais, décédée dans l’incendie de votre demeure le 4 mars 1932, nous désirons vous poser des questions, mais d’abord nous vous informons que vous n’êtes pas obligé de dire quoi que ce soit, et que tout ce que vous direz pourra servir de preuve contre vous à votre procès, nonobstant toutes promesses ou menaces qui pourraient vous avoir été faites pour obtenir de vous une admission ou aveu de culpabilité.
  • Vous dites que la mise en garde que vous venez de réciter là a été donnée à Donat Thiffault?
  • Oui, par le sous-chef Tremblay, en ma présence.
  • Après cette mise en garde, y a-t-il eu des déclarations de faites?
  • Oui.
  • Ces déclarations-là ont-elles été verbales ou signées, par écrit?
  • La déclaration a été signée par monsieur Donat Thiffault.

Me Gariépy s’est objecté à la production de cette déclaration pour des motifs qui ne sont pas détaillés dans les transcriptions de l’enquête préliminaire, et il semble que le juge ait refusé cette objection puisque Me Bigué a poursuivi comme si de rien n’était afin de demander au détective ce qu’il avait alors entendu de la bouche de Thiffault.

  • Il nous a déclaré dans la nuit, c’est-à-dire le 3 mars au soir, qu’il s’était couché, qu’il serait entré chez lui entre ou vers les 22h30, qu’il était descendu dans la cave faire un attisé, qu’il avait rempli la fournaise de bois, après ça qu’il était monté se coucher, c’est-à-dire au premier étage, qu’il a été réveillé par la fumée. Comme il se préparait à monter en haut, son garçon Florent était tombé en bas, en arrivant en bas qu’il s’était démis une épaule. Il a admis avoir sauvé du ménage avec Cossette et Audy et d’avoir acheté un gallon d’éther.
  • Comment a-t-il dit ça?
  • Qu’il l’avait eu à la place … que c’était supposé être de la boisson, du whiskey, que sa femme avait été la faire analyser par le Dr Aubin et que la cause du feu que c’était la fournaise de la cave qui avait mis le feu à la maison.
  • A-t-il parlé de sa femme?, demanda le juge.
  • Il a dit que sa femme était en haut.
  • Vous a-t-il dit que sa femme était couchée en haut?, reprit brièvement Me Bigué.
  • Oui.

Ce fut ensuite à Me Léopold Pinsonneault de contre-interroger le détective afin de démontrer de possibles failles dans la cueillette des preuves.

  • Quand il a été question d’éther, est-ce qu’il vous a dit qu’il avait acheté ça pour de la boisson?
  • Il m’a dit que c’était de l’éther au lieu du whiskey.
  • Est-ce qu’il vous a dit que c’était du whiskey qu’il voulait acheter et qu’il avait eu ça?
  • Il a dit qu’il avait eu ça à la place du whiskey.

Convaincu que sa démonstration était suffisante pour démontrer que cette affaire d’éther ne représentait même pas une preuve solide, Me Pinsonneault alla se rasseoir.  Le témoin Mitchell fut aussitôt libéré.

C’est sur cette note que s’est terminé l’enquête préliminaire. On comprend que la poursuite n’avait eu aucune preuve matérielle à présenter.  N’y avait-il pas eu la moindre expertise? Que ce soit sur le poêle ou sur les ruines de la maison?  Est-ce que les sous-entendus de Cossette et Audy étaient suffisant à déterminer que Thiffault était un meurtrier?  Et l’autopsie dans tout cela?

Quoi qu’il en soit, le juge décidé qu’il y avait suffisamment matière à renvoyer Thiffault subir son procès aux assises. Quoiqu’en aient pensé à ce moment-là les avocats de la défense, le procès était maintenant devenu inévitable.

2 novembre 1932, le premier procès

         Le procès de Thiffault s’est ouvert au palais de justice de Trois-Rivières. Encore une fois, le veuf de 42 ans pouvait compter sur l’aide de Me Léopold Pinsonneault, mais Me Alleyn Taschereau s’est ajouté à l’équipe de la défense. À la Couronne, on retrouvait une fois de plus Me Philippe Bigué. Le procès était présidé par le juge Aimé Marchand, celui-là même qui avait présidé les procès de Lavallée en 1927 et d’Andrew Day en 1930. Avant d’être juge, c’est comme procureur qu’il avait œuvré dans la célèbre affaire Blanche Garneau à Québec au début des années 1920.

         Malheureusement, les transcriptions sténographiques de ce premier procès n’ont pas été conservées aux archives nationales. Il faudrait s’en remettre aux articles du Le Nouvelliste pour tenter de détailler les témoignages. Quoi qu’il en soit, le procès s’est terminé le 5 novembre 1932 par un jury qui n’arrivait pas à s’entendre. Les douze hommes avaient pourtant délibéré durant plus d’une heure. Puisqu’il n’y avait pas d’unanimité, le procès a donc avorté.

12 décembre 1932, le second procès

Le 12 décembre 1932 s’ouvrait le second procès de Donat Thiffault à 10h00 devant le juge W. Laliberté. Contrairement aux transcriptions du premier procès, qui sont introuvables, celles-ci ont été conservés au dossier de la Cour d’appel, à BAnQ Québec.

Jérémie Audy

Dès le départ, les procureurs de l’accusé se sont objectés à la production en preuve de l’extrait de sépulture de Bertha Gervais, mais sans succès. La Couronne a donc appelé son premier témoin en la personne de Jérémie Audy. Celui-ci dira d’abord connaître Donat Thiffault depuis 6 ou 7 ans.

  • Est-ce qu’il y a une circonstance particulière qui vous fait rappeler cette journée-là, cette soirée du 3 au 4 mars?, questionna Me Bigué.
  • Oui, monsieur. J’étais habillé en mi-carême, on revenait de veiller.
  • C’était la veille de la mi-carême?
  • Oui, j’étais allé veiller chez monsieur [Gérard] Massicotte et en revenant je suis arrêté au coin d’une route avec monsieur Cossette, on jasait tous les deux.

Ensuite, il a dit avoir aperçu de la « brume » près de la maison de Thiffault, ce qui ne l’avait cependant pas empêché de poursuivre sa discussion avec Gérard Cossette. En regardant une seconde fois, les deux hommes s’étaient convaincus que c’était plus sérieux, alors ils s’étaient mis à courir en direction de la demeure de Thiffault. À une centaine de pieds, ils avaient entendu crier Thiffault « au feu! », puis en entrant ils avaient aperçu des flammes au fond de la demeure, dans un amoncellement de bois.  Étrangement, lorsque le témoin désigna Thiffault par son nom, Me Bigué le corrigea immédiatement en lui demandant de le désigner comme « le prisonnier ».

  • Oui, le prisonnier, je lui ai demandé si sa femme était sortie, fit Audy.  Là, il m’a dit que non. Moi, je lui ai dit « allez chercher votre femme, moi je vais éteindre le feu ». Là, il a parti et il a monté en haut. Là, il a redescendu.  Je lui ai demandé si sa femme était descendue, il dit que non. Il a remonté encore et là il a redescendu. Quand j’ai vu qu’elle était pas descendu, j’avais fini d’éteindre le feu, c’est-à-dire j’avais pas fini, vous savez ça m’a pris à peu près une dizaine de minutes à éteindre le feu. Là, j’ai monté pour essayer d’aller la chercher. C’est là que j’ai vu qu’il y avait du feu en haut.
  • Aviez-vous constaté avant ça qu’il y avait du feu en haut?
  • Non, monsieur.

À nouveau, on a précisé qu’au rez-de-chaussée le feu était pris dans du bois de chauffage placé « au bout du réchaud, à peu près un pied du poêle », dira Audy.

  • Avez-vous eu de la misère à éteindre ce feu-là, le feu qui était pris dans ce bois-là?
  • Assez, oui.
  • Est-ce que le feu était pris après les cloisons?
  • Il commençait à brûler après la cloison.
  • C’était la cloison qui séparait quels appartements?
  • Une chambre, sa chambre à coucher.
  • C’était la cloison entre la cuisine et la chambre à coucher, comme ça?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que le feu d’en haut avait quelque rapport avec le feu d’en haut?
  • Pas du tout, monsieur.
  • Vous savez ce que je veux dire; quelques fois le feu part d’un endroit et va à un autre?
  • Oui, je comprends.
  • Et ça n’avait aucun rapport?
  • Non, monsieur.

Ce fut donc une dizaine de minutes après son entrée dans la maison qu’Audy avait tenté de monter à l’étage. Audy a été incapable de dire qu’elle était la personne qui était arrivée après lui sur les lieux de l’incendie.

Bien entendu, le but de Me Bigué était de creuser la question à savoir si Thiffault s’était inquiété pour sa femme, s’il avait pu dire ou révéler quelque chose d’incriminant au moment même de l’incendie.

  • Avant que vous eussiez demandé au prisonnier si sa femme était en haut, est-ce qu’il vous en avait parlé?
  • Non, monsieur. Pas du tout.
  • Est-ce qu’il avait fait une allusion quelconque aux personnes qui pouvaient se trouver mal prises?
  • Non, monsieur. Pas du tout.
  • A-t-il travaillé à éteindre le feu de bois de corde qu’il y avait près du poêle?
  • Non, monsieur.
  • Mais qu’est-ce qu’il faisait pendant ce temps-là, pendant les dix minutes de temps que vous avez pris à éteindre le feu et avant que vous lui demandiez si sa femme était en haut?
  • Objecté à la façon de poser la question, intervint Me Pinsonnault. Le témoin a dit d’ailleurs la première chose que j’ai demandée en arrivant à la maison ça été à Thifault, « où est-ce qu’est ta femme? » et il a dit « elle est en haut ».  Ce n’est pas après avoir éteint le feu.

On ne s’éternisera pas autant sur le contenu du procès dans ses moindres détails, mais disons qu’à la suite de celui-ci Donat Thiffault a encore été condamné à mort.

Il a fallut encore quelques mois, mais la Cour Suprême lui a accordé un troisième procès.

Le 3ème procès

         C’est le 24 octobre 1933 que s’est ouvert le 3ème procès de Donat Thiffault.  Encore une fois, il était défendu par Pinsonnault et Gendron alors que Me Bigué se trouvait toujours dans le rôle du procureur de la Couronne.  L’ordre des témoins parut être le même.

Malheureusement, puisque les transcriptions de ce troisième procès n’ont pas été conservées aux archives nationales du Québec on ne pourrait que basculer dans la spéculation malsaine en essayant de prétendre que ce troisième procès ait été identique aux deux premiers, ou alors qu’il ait permis de réajuster le tir sur certains autres éléments. En ce sens, on ne possède que le procès-verbal, qui permet de comprendre l’ordre des 26 témoins entendus, sans plus.

         Le 27 octobre, la défense a présenté sept témoins avant d’entamer les plaidoiries. Immédiatement après la plaidoirie de Me Bigué, les douze jurés se sont retirés pour ne revenir à 20h30 et déclarer l’accusé « non coupable ».

         Voilà tout un revirement de situation. Comment expliquer qu’après avoir été condamné deux fois à la peine de mort pour le meurtre de sa femme il soit ensuite blanchi?

         Évidemment, je me suis posé la question.

         D’abord, avec le recul, les enquêteurs ont effectivement soulevé beaucoup de soupçons envers lui. Et alors? Où se trouvait donc la preuve technique?

         Évidemment, les enquêtes sur les origines des incendies n’étaient certes pas aussi évoluées qu’elle peuvent l’être aujourd’hui. Mais il semble n’y avoir eu aucune étude sur la cause du feu dans la maison des Thiffault. D’après les témoignages, on se fiait sur les témoins pour tenter de démontrer – peut-être – qu’il y avait plusieurs sources d’incendie à l’intérieur. En fait, on n’a jamais mis en preuve que la cause du feu qui a coûté la vie à Bertha Gervais était d’origine criminelle.

         Finalement, a-t-on examiné ce qui restait de la dépouille de la victime? Dans les transcriptions du 2e procès, seulement deux docteurs ont été appelés à la barre des témoins. Le premier était le Dr Vanasse, qui avait agis à titre de coroner dans cette affaire. Mais on l’a interrogé sur des points techniques concernant son enquête.

         Le second docteur était Alyre Aubin, de Sainte-Thècle. Il a été en mesure de dire qu’il connaissait la victime et que quelques mois avant le drame elle était venu lui rendre visite. Il avait analysé un liquide qu’elle lui avait apporté, mais il a conclu qu’il ne s’agissait pas d’éther. C’est à peu près tout ce qu’il a dit. Il n’a pas examiné les restes de sa patiente. De toute façon, il n’avait pas les compétence d’un médecin-légiste. Il était médecin générale de campagne.

L’affaire Eva Tessier

Marie-Annie Magny, la première épouse de Thiffault, est décédé le 16 mars 1911 et a été inhumée le 20 à Saint-Tite. Elle n’avait que 18 ans. On reconnaît au bas de cette inscription les noms, outre celui de Donat, ceux de Moïse Delisle et Eugénie Delisle et Arthur Delisle. Selon toute vraisemblance, aucun membre de la famille de la défunte n’était présent. Et quelle était la cause du décès?

Marie Anne (ou Annie) Magny est née le 14 août 1892 à Sainte-Geneviève-de-Batiscan. Ses parents étaient Louis Germain dit Magny et Alexandrine Trépanier. Elle a été baptisée le lendemain de sa naissance.  Lors du recensement de 1901, elle résidait à Saint-Stanislas et c’est le 4 juillet 1910 qu’elle épousait Donat Thiffault à Saint-Stanislas. Huit mois plus tard, elle mourrait dans des conditions que nous ignorons.

Rien ne permet de soupçonner que Donat ait aussi pu assassiner sa première femme.

Quoi qu’il en soit, le 10 janvier 1934 Thiffault s’est remarié pour la troisième fois avec une dénommée Eva Tessier, veuve majeure d’Émile Baril de Sainte-Thècle. Celle-ci avait épousé le 19 février 1917 Émile Baril. On la disait alors fille de Trefflé Tessier et de Sophie Mercure de Stainte-Thècle.

Il semble que ces nouveaux mariés avaient tout pour s’entendre. Dans Le Nouvelliste du 16 juin 1934, on pouvait lire l’article suivant :

Mme Eva Tessier Thiffault, épouse de Donat Thiffault, de Sainte-Thècle, Florent et Raymond Thiffault, les deux fils de ce dernier et Mlle Hilda Baril, sa belle-sœur, ont été condamnés à subir leur procès aux assises criminelles par son honneur le magistrat F. X. Lacoursière, hier midi, à la fin de leur enquête préliminaire. Ces quatre personnes furent amenées devant la cour sous une accusation de vol pour Mme Thiffault et pour des accusations d’infractions à la loi de faillite, pour les trois autres, à la suite de la faillite du magasin général exploité à Sainte-Thècle par Mme Donat Thiffault autrefois la veuve de J. E. Baril. Au cours de l’enquête on a tenté de prouver que dans le but d’obtenir une marge de crédit plus considérable des maisons de gros Mme Thiffault et Florent Thiffault ainsi que Hilda Baril avaient confectionné de faux bilans, que du mois de janvier au jour de la cession autorisée de Mme Thiffault, elle acheta pour environ $6 000.00 de marchandises, et qu’avec la complicité de Raymond Thiffault elle aurait caché et soustrait aux créanciers des marchandises pour au-delà de $1 500.00. […]  

         À la fin de septembre, Eva Tessier était condamnée à 15 mois de prison pour vol. En fait, elle a plaidé coupable en avouant avoir fait de faux rapports pour une somme évaluée à 1 500$ concernant la faillite de son magasin. Entre autres, le juge a souligné que « L’accusation à laquelle vous avez plaidé coupable comporte beaucoup de gravité. Vous avez fait de faux rapports aux syndics. Après la faillite de votre magasin on a constaté qu’un lot important de marchandises avaient disparu. Elles furent retrouvées chez les frères de votre mari. »[2]

À la fin d’octobre 1934, le juge a reproché à Eva Tessier sa réticence dans le prétoire au moment de témoigner.

         Le nom de Donat Thiffault a été soulevé à plusieurs reprises au cours des audiences, mais à chaque fois une objection venait empêcher les jurés d’en savoir plus. En effet, il faut comprendre le déroulement d’un procès pour savoir que si une personne n’est pas accusée dans l’affaire on ne peut parler de ses antécédents.

Mme Eva Tessier Thiffault, épouse de Donat Thiffault, de Sainte-Thècle, Florent et Raymond Thiffault, les deux fils de ce dernier et Mlle Hilda Baril, sa belle-sœur, ont été condamnés à subir leur procès aux assises criminelles par son honneur le magistrat F. X. Lacoursière, hier midi, à la fin de leur enquête préliminaire.

En 1957, Donat Thiffeault apparaissait toujours sur la liste électorale comme un résident de Sainte-Thècle. Mais en 1963, on retrouve sa veuve habitant à Champlain. C’est donc dire qu’il était décédé entre-temps.

         La question demeure : Bertha Gervais a-t-elle été victime d’un meurtre ou d’un incendie accidentel?


[1] Le principal intéressé a lui-même a signé sa déclaration à la police « Thiffault » mais le registre de sa naissance indique « Thiffeault ». Tout au long du dossier judiciaire, on alterne entre ces deux orthographes du nom, mais pour une question d’uniformité j’ai ici choisi celle de « Thiffault ».

[2] « Mme Donat Thiffault condamnée à 15 mois de prison pour vol », Le Nouvelliste, 29 septembre 1934.


[i] Dans le registre des baptêmes il est orthographié « Thiffeault ».

[ii] En 1945, selon le recensement, Me Léopold Pinsonneault habitait toujours à Trois-Rivières.  On donnait son adresse comme étant le 1526 rue Royale.  Il résidait avec son épouse.