Un meurtre dont la motivation se révèle 83 ans plus tard

Depuis plus de 32 ans maintenant que je patauge dans la recherche et les archives judiciaires. J’en ai entendu des vertes et des pas mûres, et pas toujours de la part des dossiers, mais aussi de la part des gens que je rencontre ou qui me contactent d’une façon ou d’une autre. J’ai même constaté une certaine tendance chez certains d’entre eux pour la facilité à croire qu’on nous cachait des choses. À l’existence de complots quelconques, etc. On a même flirter avec le surnaturelle, parfois. Bref!

Les complots existent, mais ils ne prennent pas la forme que les complotistes voudraient leur donner. Il en va de même pour des informations qu’on veut bien nous cacher. Oui, on ne nous dit pas tout, mais dans la plupart des cas, je pense, c’est pour éviter de froisser l’opinion publique.

En travaillant sur le DHQ, qui a pour but de répertorier tous les homicides commis en sol québécois, et cela sur une période de plus de 400 ans d’histoire, je suis récemment tombé sur une affaire étrange. Je peux comprendre qu’aux 17e et 18e siècles les informations concernant les crimes ne pleuvaient pas. Dans des bien des cas – vous êtes en mesure de vous en rendre compte en lisant les dossiers publiés depuis quelques semaines sur Historiquement Logique – on manque souvent de détails

Mais l’affaire dont je vous parle aujourd’hui s’est produite en 1939. À cette époque, les journaux se faisaient déjà plaisir de fournir les détails, et tant mieux, car cela nous aide à obtenir plus de précisions sur les motivations des tueurs et ainsi à mieux classifier les crimes.

Toutefois, ce meurtre de 1939 manque visiblement de transparence, du moins dans la façon dont il a été présenté à l’époque des faits. Reste à savoir pourquoi.

D’abord, avant d’entrer dans les détails, voyons un résumé de l’affaire.

Résumé de l’affaire

                Le 13 février 1939, c’est dans le sous-sol de l’école anglaise presbytérienne de Joliette qu’on a retrouvé le corps de George Roberts, un gardien de nuit dont l’âge a été parfois donné comme 47 ou 55 ans. Son cadavre gisait près de la fournaise. On l’avait vraisemblablement battu avec une barre de fer. Il était célibataire et vivait avec sa mère. Il était vétéran de la Grande Guerre (1914-18).

Grâce à un gant retrouvé sur les lieux, les enquêteurs ont remonté la piste jusqu’à Raymond Gagné, un lutteur amateur de 24 ans. Sans qu’on sache pourquoi, l’enquête du coroner s’est déroulée à huis clos, ce qui est très rare pour les dossiers de meurtre. Toutefois, La Patrie a souligné qu’on a « raconté au jury les agissements de Roberts préalablement au crime », sans toutefois offrir plus de détails. Un autre journal a aussi mentionné que Roberts conservait des photos d’élèves. Premier indice!

Reconnu coupable, Raymond Gagné a aussitôt été condamné à mort et pendu le 27 mars 1942.[1] Au moment de parler du verdict rendu contre Gagné, le 2 octobre 1941, L’Étoile du Nord a écrit ceci : « À cause des faits de nature scabreuse qui avaient entouré la commission du crime, seuls les adultes du sexe masculin avaient été admis aux séances de la Cour. L’assistance était cependant nombreuse. »

                Ce résumé était insuffisant pour me permettre de bien classifier le crime. Je n’avais aucun élément sérieux pour comprendre la motivation du tueur et c’est pourquoi j’avais temporairement classé le dossier sous la catégorie « Homicide à motif indéterminé ».

                D’après ce compte-rendu, on pourrait soupçonner que Gagné ait tué sa victime par vengeance, par exemple en lien avec de la pédophilie. C’est du moins la piste qui s’est présentée devant les informations véhiculées par les journaux.

                Il me fallait donc une copie de l’enquête du coroner. Je l’ai reçu le 8 novembre 2022. Elle comporte plus d’une centaine de pages.

Pour la première fois depuis 83 ans, Historiquement Logique vous révèle ici le contenu de cette enquête. En effet, la population n’a jamais su avant aujourd’hui, hormis les quelques hommes à qui ont a permis de se trouver dans le prétoire, pourquoi Raymond Gagné avait assassiné Georges Roberts.

L’enquête du coroner, 20 février 1939

                Le tout premier témoin appelé devant le coroner a été une employée de l’école, Mlle Mildred M. McArthur, 30 ans. Le 13 février 1939, vers 8h40, elle a trouvé la porte verrouillée et le téléphone sonnait. Elle a d’abord répondu au téléphone, c’était Mme Roberts qui demandait si on avait vu son fils, M. George Roberts. Mildred a dit non, car elle venait tout juste d’arriver. Elle a donc raccroché avant de descendre l’escalier.

Au sous-sol, dans le local de maintenance, Mlle McArthur a eu le choc de découvrir le cadavre de Roberts. Devant cette vision d’horreur, elle a refermé la porte avant de remonter l’escalier. C’est là qu’elle a croisé Madame Copping. Mildred était tellement sous le choc qu’elle a été incapable de dire quoi que ce soit. Les deux femmes ont fini par demander William Hogg, le secrétaire-trésorier.

Selon Mildred, Roberts travaillait dans cette école depuis environ un an et demi. En fait, il avait commencé à peu près en même temps qu’elle, c’est-à-dire vers septembre 1937.

Le témoin suivant a été William Hogg, 50 ans. Vers 8h45, il avait reçu un appel chez lui de Mme Copping, lui demandant de venir à l’école tout de suite. À son arrivée, on l’a informé que Mme Roberts cherchait son fils, qu’il n’était pas allé coucher chez elle la veille. Hogg est donc descendu dans la cave de l’école, croyant que Roberts y était couché. Après avoir trouvé le corps, il est remonté pour faire évacuer les enfants et alerter la police.

  • Comment était placé le cadavre, en bas, lorsque vous l’avez vu?
  • Il était sur le dos une partie et le bas du corps virait du côté droit.
  • Avez-vous constaté des marques sur le corps?
  • J’ai remarqué un trou dans le cou et j’ai vu du sang à terre.

Hogg connaissait la victime depuis son arrivée à Joliette, c’est-à-dire depuis quatre ou cinq ans.

  • Quelles étaient ses fonctions?
  • Janitor.
  • Il chauffait les fournaises?
  • Oui, monsieur; il chauffait les fournaises et il nettoyait et balayait et époussetait partout.

On lui a ensuite demandé de décrire l’état du cadavre.

  • Il était déshabillé du bas; il était nu pour cette partie-ci du corps. (Le témoin indique à partir de la ceinture en descendant)
  • Et les pieds?
  • Je n’ai pas remarqué les pieds. Il devait avoir des bas dans les pieds mais je crois qu’il n’avait pas ses chaussures.
  • Est-ce qu’il avait une chemise?
  • Je pense qu’il avait un sweat rouge; mais il n’avait pas de pantalons.

Valmore Lapierre, 34 ans, chef de police de Joliette, est arrivé sur les lieux avec le Dr Roussin. Selon lui, la victime a été frappée avec force. Le sang qui s’était échappé de la plaie au cou commençait à sécher. De plus, du sang s’était écoulé sous la porte de la pièce où Roberts a été retrouvé.

Dr Camille A. Roussin, 28 ans, a expliqué que les pantalons et les sous-vêtements de la victime se trouvaient sur un petit banc, à côté du lit, dans le local. « À côté de lui, à côté du cadavre, vis-à-vis ses cuisses, à sa droite, il y avait un dentier, un dentier supérieur, le dentier d’en haut. Il reposait sur le plancher. Il y avait un peu de sang sur le dentier. J’ai constaté ce que j’ai cru être du sang. En regardant le cadavre, j’ai constaté que la verge (pénis) reposait « flat » sur la cuisse droite et à l’endroit de la cuisse où le bout de la verge reposait, il y avait quelque chose qui ressemble à du sperme. »

                Le Dr Jean-Marie Roussel, 30 ans, a expliqué d’abord avoir examiné le corps directement sur la scène de crime. Parmi les choses qu’il avait remarquées il dira que la victime portait encore sa chemise et sa cravate et un chandail rouge sans manche. La flaque de sang sous sa tête contenait environ deux ou trois pintes de sang. La lividité cadavérique s’était installée et la rigidité cadavérique était généralisée. Pour toutes ces raisons, il estimait que la mort remontait à une douzaine d’heures environ. Donc, le crime serait survenu vers 1h30 ou 2h00 de la nuit.

                Pour la suite, il a parlé de plusieurs blessures, mais retenons celle à la partie droite du cou, sous la mâchoire. Plusieurs ecchymoses, dont une à l’avant du cou. À l’intérieur des mains il avait prélevé du sang et des cheveux. À l’ouverture du corps, au laboratoire, il a noté la fracture du crâne. Il a aussi constaté un déchirement des muscles au niveau de la poitrine, une fracture du côté gauche de la mâchoire inférieure. Il a attribué le décès à la déchirure de la carotide droite et aux hémorragies méningées des suites de la fracture du crâne. « C’est surtout l’hémorragie du côté droit du cou qui a causé la mort. La victime avait subi une compression violente au niveau du cou, qui me laisse croire qu’il y avait eu une manœuvre de strangulation qui avait précédé les autres blessures. »

                Quand on lui a présenté une barre de fer lors de l’enquête du coroner, Roussel a confirmé qu’il pouvait bien s’agir de l’arme du crime. Il avait lui-même remarqué la présence de cette barre de fer sur la scène de crime. Elle était tachée de sang.

                Le témoin suivant a été Henri Beauregard, 27 ans, agent judiciaire pour la Police provinciale. Celui-ci a apporté un détail important, c’est-à-dire qu’un gant jaune a été retrouvé sous les pantalons de la victimes, qui eux reposaient sur une chaise. Selon la mère de la victime, ce gant unique n’appartenait pas à la victime.

                Hector Meunier, sous-inspecteur de 44 ans de la Sûreté provinciale, est venu raconter comment il avait vérifié quel chemin le meurtrier avait emprunté avant ou après la commission de son crime. Avec le gant, Meunier s’est rendu chez Raymond Gagné dit Blanchette. La mère de Blanchette a répondu que son fils en portait de semblables mais sans pouvoir confirmer si ce gant précisément appartenait à son fils.

  • Quels indices vous ont conduit chez Monsieur Blanchette?
  • C’est sur les instructions de monsieur l’inspecteur Pinard, qui m’a dit d’aller là pour l’identification de ce gant-là, parce qu’on détenait Monsieur Raymond Gagné, dans le moment, il était interrogé.

On a aussi déposé en preuve les vêtements de Gagné tachés de sang.

Fernand Girard, 17 ans, employé de chemin de fer, connaissait la victime depuis septembre 1938. Il connaissait également Blanchette.

  • Avez-vous eu l’occasion dimanche soir, le 12 février, de rencontrer Monsieur Roberts en compagnie de Monsieur Raymond Gagné?
  • Oui, monsieur.
  • À quel endroit les avez-vous rencontrés?
  • À l’Aréna.
  • À quelle heure?
  • Ah! Vers les neuf heures.
  • Neuf heures du soir?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous parlé à Monsieur Roberts?
  • Oui, monsieur. Je lui ai dit quelques mots. Je lui ai demandé s’il patinait.
  • Avez-vous parlé à Monsieur Blanchette?
  • Oui, monsieur.
  • Lui avez-vous donné la main?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous constaté qu’il portait dans les mains des gants de laine?
  • Oui, monsieur.
  • Pourriez-vous dire la couleur de ces gants?, a demandé l’un des jurés du coroner.
  • Non, monsieur.

Toutefois, il se rappelait bien que c’était des gants de laine car il se rappelait de la texture. Finalement, Roberts et Blanchette avaient quitté l’Aréna avant lui, vers 21h30. Il se souvenait seulement avoir vu Roberts partir seul. Une vingtaine de minutes après, Gagné avait quitté, seul à son tour.

Hilaire Beauregard, inspecteur de 35 ans à la Sûreté provinciale, a fait venir le suspect dans son bureau de Montréal, en présence du sous-inspecteur Trottier. Les deux hommes lui ont lu ses droits.

  • Quelles sont les déclarations que Raymond Gagné vous a faites?
  • Monsieur Gagné m’a dit que cela faisait longtemps que cela durait, cette affaire-là avec Roberts.
  • Quelle affaire?, demanda l’un des jurés.

Gagné avait commencé à parler, précisant qu’il avait acheté le fameux gant chez Boulard & Frère, à Joliette. Il a aussi admis avoir tué Roberts.

Après quelques tergiversations, l’inspecteur Hilaire Beauregard a lu la confession de l’accusé :

« Je ne veux rien dire de cette affaire, parce que c’est trop sale. » Il a dit de plus : « Le monde ne peuvent pas comprendre ce que c’est que l’homosexualité et où ça peut conduire. J’avais peut-être une bonne raison pour faire ça. » Après avoir hésité un moment, il a déclaré : « Je vais réfléchir encore un peu, et je vous dirai quelle raison j’ai eu de faire cela. » Et il a ajouté : « C’est peut-être la faute d’un autre ça aussi. » Je lui ai alors posé la question suivante : « Est-ce qu’il avait un autre ami et que vous auriez été jaloux? » Gagné se met à rire et ne répond pas. Je lui ai posé alors les questions suivantes : Où demeuriez-vous avant Joliette?À Montréal et à Saint-Jean.Quelle est votre occupation?Je fais de la lutte, mais j’ai discontinué depuis un an.Quel âge avez-vous?23 ans.Étiez-vous bon à la lutte?Oui, j’étais un des bons, mais je n’ai pas eu de chance des promoteurs.Étiez-vous une grosse famille chez vous?Ma mère, une sœur et un beau-père. [Gagné a ensuite demandé à ce que Trottier sorte du bureau pour se retrouver seul avec Beauregard] « Vous savez, ça fait longtemps que ça dure c’t’affaire-là. Roberts et moi, nous étions deux amis; nous n’avons jamais été en chicane. Seulement, depuis trois mois, il me donnait des rendez-vous, et il me laissait attendre. Il me disait de me rendre à l’école et il ne se rendait pas. Deux fois je l’ai vu dans la ville, et quand je m’approchais de lui, il s’éloignait de moi. Je sais qu’il sortait avec d’autres. J’avais décidé de me venger de lui et j’attendais ma chance. De temps en temps il me donnait de l’argent à moi et à […] Au jour de Noël, il a fait un cadeau à (…) d’une boîte de cigarettes … J’avais décidé de me venger de lui et j’attendais ma chance. Dimanche soir, j’étais à l’aréna. Et j’ai vu Béland, Girard et Roberts. J’ai fait un signe à Roberts et je me suis en allé à la chambre de toilette à l’aréna et j’ai sorti par en arrière, et je me suis rendu à l’école. En arrivant à l’école, j’ai relevé mon capot par-dessus ma tête, pour pas que la bonne femme (…) me voit; elle est toujours à watcher dans le châssis. J’ai été dans la chambre de Roberts; il m’a enculé et je l’ai enculé. Est-ce que vous vous êtes servi de la vaseline qu’il y avait dans la chambre?On s’en est servi tous les deux. Après ça, on s’est couchés sur le lit et Roberts m’a dit, on va recommencer. Je lui ai dit : « Pas tout de suite; on va faire un peu de lutte avant pour se délasser et se stimuler. Je l’ai alors saisi par le cou, et je l’ai serré tant que j’ai pu pour l’étouffer. Je l’ai jeté en bas du lit. J’ai poigné la pipe de fer et je lui ai plantée à travers la gorge. J’avais allumé la lumière pour mieux voir, parce que je voulais lui faire une bonne job. Roberts m’a parlé; il a dit : « You hurt me bad ou badly, boy. » Je l’ai frappé sur le crâne et d’autres endroits sur le corps. Je suis myope, je peux pas dire où je l’ai frappé. Je me suis alors habillé et je suis sorti de la chambre. J’ai voulu sortir par en avant, mais j’ai pas été capable d’ouvrir la porte. Je suis redescendu à la chambre de Roberts et j’ai pris ses pantalons et j’ai arraché les clés qui étaient attachées par une corde à ses pantalons et je suis retourné pour ouvrir la porte. Je suis revenu et j’ai passé par une classe pour essayer de sortir par une porte de côté. J’ai pensé que si je sortais par-là, on pourrait remarquer mes pistes, parce que personne avait passé par c’porte-là.  

Conclusion

On connait la suite.

Raymond Gagné dit Blanchette a subi un procès auquel seuls des hommes ont pu assister. Pour leur part, les journaux ont été avares de commentaires concernant les détails permettant de comprendre les circonstances du crime. Aussi bien dire que la population de l’époque n’a jamais su pourquoi Blanchette a été condamné à mort et pendu.

Effectivement, Gagné a été pendu le 27 mars 1942. Dans son édition publié le même jour, Le Devoir rappelait les principaux faits mais aucun mot quant à la motivation réelle du tueur et encore moins la relation homosexuelle entre lui et sa victime.

En fait, si le résumé de l’affaire à partir des journaux pouvait nous laisser croire à un cas de vengeance en lien avec de la pornographie juvénile, le dévoilement de l’enquête du coroner nous montre plutôt qu’il s’agit du tout premier cas d’homicide par conjoint de même sexe. Pour cette raison, le DHQ classe le meurtre de Roberts sous la catégorie « Homicide domestique par un conjoint non suicidaire ».

Pour sa part, La Patrie a également donné quelques détails insignifiants sur le rituel de la pendaison, mais rien quant à la nature véritable du crime. Bref, on a la preuve que les journaux n’ont pas été transparents dans cette affaire de meurtre, qui était pourtant d’intérêt public.

Pourquoi? La réponse est probablement toute simple : parce que les oreilles sensibles de la population de 1939 n’étaient pas encore prêtes pour digérer une histoire comme celle-là.

En 1954, Hilaire Beauregard a été nommé directeur de la Sûreté provinciale. Il occupera ce siège jusqu’en 1960. Il est décédé le 27 juillet 1970 à l’âge de 67 ans.[2]


[1] La Patrie, 27 mars 1942.

[2] https://www.patrimoine.sq.gouv.qc.ca/evenement/Hilaire-Beauregard-devient-directeur-de-la-Surete-provinciale-0019