Les dossiers de police de 1921

            On a vu récemment que les dossiers de la police provinciale, qui sont scellés pour une période de 100 ans, ont commencé à révéler leurs premiers secrets. Dans l’article Les dossiers de police de 1920, nous avons constaté que pour l’année 1920, c’est-à-dire la plus ancienne où on a commencé à conserver ces dossiers, il n’y avait pas beaucoup de documents. En tout, une douzaine de pages en lien avec deux dossiers.

Cette fois, le résultat est à peine plus volumineux.

À la poursuite d’un violeur

            Le premier, qui compte 14 pages, est en date du 12 janvier 1921 et concerne le viol commis sur la personne d’Yvonne Bouchard de Saint-Henri de Lévis. En fait, le premier document dans ce dossier est daté du 1er décembre 1920. Voilà qui donne l’occasion d’expliquer que du point de vu archivistique il faut attendre une année complète après la durée théorique du scellé avant de libérer l’accès. Cette mesure assure que tous les documents du dossier sont âgés de 100 ou plus.

Par exemple, ce dossier de viol n’aurait pu être levé dès la fin de 2020 puisque les documents qu’il contient chevauchent à la fois 1920 et 1921. Donc, en libérant les documents à partir de 2022, BAnQ s’assure que tous les éléments contenus n’enfreignent pas la loi sur les archives.

            Donc, le document du 1er décembre 1920 est un télégramme adressé au chef de police provincial McCarthy, à l’effet que l’auteur du télégramme se dit en possession d’un mandat d’arrestation à l’endroit d’un dénommé Mercier, « c’est un ancien soldat, nous le recherchons sur accusation très grave, si vous localisez cet individu veuillez l’arrêter et me notifier immédiatement. Description : grandeur 5 pieds 4 ou 5 pouces pesanteur 155 à 160 lbs cheveux très blonds, porte une casquette grise pardessus brun (court) pantalons carreauté gris blanc, n’a pas de bottines mais des claques rouges, a le premier doigt de la main gauche coupé à la première jointure. »

            La correspondance qui suit semble dire que les chefs de police de plusieurs villes, dont Grand-Mère, Sherbrooke, et Rivière-du-Loup, ont été avisés de la description du suspect afin d’aider la Sûreté provinciale dans leurs recherches.

            Je profite de l’occasion pour souligner l’importance de la terminologie ou du choix de certains mots. Dans une lettre du 11 janvier 1921, le directeur McCarthy de la Sûreté provinciale a écrit : « La police recherche actuellement un individu qui s’est rendu coupable de viol, dans le cours du mois de novembre dernier et j’ai des soupçons contre un certain nommé Mercier qui aurait eu des démêlés avec la justice à Montmagny. » L’utilisation des mots « s’est rendu coupable » laisse entendre que l’affaire est réglée et que c’est bien lui qui a commis le crime. Or, rappelons que pour parler d’un coupable il faut un verdict de culpabilité devant une Cour criminelle. Jusqu’à preuve du contraire, le suspect Mercier était innocent. De plus, il n’avait même pas été accusé.

            McCarthy écrivait à la police de Montmagny parce qu’il avait entendu dire que Mercier y avait été arrêté pour assaut ou vol lors d’un échange de chevaux. McCarthy terminait sa lettre en demandant si on connaissait la date du procès de ce Mercier, ce qui lui permettrait d’envoyer un de ses hommes sur place pour faire sa propre enquête et vérifier s’il correspondait à la description.

            Le lendemain, 12 janvier 1921, un document nous montre qu’un homme de la Sûreté provinciale du nom de Côté avait fait son enquête depuis le 29 novembre 1920, ce qui l’avait amené à Saint-Henri de Lévis. Il écrit : « Ce viol a été commis le 21 novembre et la plainte a été faite à la Cour de Police le 29 novembre. « Je me suis rendu jusqu’à St.Charles de Bellechasse en suivant les traces d’un inconnu dont la description correspondait à celle que Yvonne Bouchard m’avait donnée de son agresseur. Personne n’ayant constaté le passage ou la présence de cet inconnu à cet endroit, je fus obligé de revenir à Québec le 30 novembre. »

            Le 1er décembre, c’est avec un collègue du nom de Laliberté que Côté avait repris la route pour visiter plusieurs autres villages, mais sans succès. Le fameux violeur semblait introuvable. « Le 4 décembre, nous sommes retournés à St.Henri et nous avons conduit Yvonne Bouchard et Trefflé Brochu chez un nommé Alphonse Mercier demeurant à Ladurantaye et que l’on soupçonnait d’avoir commis le viol. Il nous a été impossible de confronter la plaignante avec le soupçonné, soit qu’il fut absent ou caché. »

            De son côté, le constable Lauréat Couture, avait arpenté les quartiers de la Ville de Québec et il avait réussi à identifier un certain Napoléon Mercier, qui correspondait à la description. Sans tarder, Couture s’est empressé d’aller chercher la plaignante pour la confronter au suspect. « Le 21 du courant, Napoléon Mercier a été confronté avec la plaignante Yvonne Bouchard et celle-ci a déclaré que Mercier n’était pas son agresseur. »

            Ainsi se termine le dossier, comme un film qui nous laisse sur notre appétit. Selon toute vraisemblance, le viol d’Yvonne Bouchard n’a jamais été résolu.

Double disparition

            Le deuxième dossier, qui s’étend sur deux pages, concerne la disparition d’Alexina Huot et Rosaire Larue, tous deux de Donacona.

            Hormis la page couverture, le dossier ne contient qu’une lettre faisant état de la double disparition. Alexina Huot et Rosaire Larue ont été portés disparus le 7 novembre 1921. Une première information les plaçait à Rivière-du-Loup. L’auteur de la lettre, qui n’est pas identifié, suppliait le chef de police McCarthy de s’occuper de l’affaire.

            Selon ce document, Alexina était âgée de 20 ans et avait les cheveux blonds. Vers le 1er novembre, elle se trouvait chez l’une de ses sœurs à Saint-Basile au moment de quitter. Avant de partir, elle a affirmé qu’elle se rendait chez une dame Moisan à Québec, mais elle n’est jamais arrivé à destination.

            Quant à Rosaire Larue, le document le décrit comme un jeune homme de 19 ans, imberbe, et dont la famille se trouvait à Neuville. Le 7 novembre, il a quitté Donacona et on ne l’a plus revu. « On croit qu’il est allé à la Rivière-du-Loup chez un nommé Bernier avec Alexina Huot. Ce dénommé Bernier est là depuis le commencement de l’été et doit travailler aux usines. »

            C’est sur cette remarque que se termine le dossier. Encore une fois, on ressent presque des brûlements sans une véritable conclusion.

            Que sont devenus les deux jeunes disparus? Est-ce une autre affaire de disparition non résolue? Ou alors ont-il refait leur vie ailleurs?

            Étrangement, le dossier ne contient aucun document produit par un représentant de la Sûreté provinciale. Voilà une constatation intéressante, car le non-dit parle parfois autant sinon davantage.

Ceci nous amène à nous demander si la PP a véritablement ouvert une enquête ou simplement un dossier pour permettre d’y classer cette requête. A-t-on fait de véritables recherches? Ou alors, considérant l’âge des disparus, a-t-on choisi de ne pas intervenir?

Je sais, je sais. Vous allez me dire que l’âge de la majorité à l’époque était de 21 ans, mais tout de même! Rien ne démontrait que ces deux jeunes pouvaient avoir été victimes d’un quelconque acte criminel. Et c’est probablement ce qui explique l’inertie probable de la PP.

            Évidemment, vous commencez à me connaître, j’ai voulu jeter un œil du côté des journaux et cela m’a conduit à la nécrologie du journal Le Soleil du 24 avril 1986. On y retrouve l’annonce du décès de Rosaire Larue, habitant de Donacona, âgé de 83 ans. Il ne peut pas s’agir d’un homonyme puisqu’on lit ensuite qu’il était l’époux en 1ères noces de feu Alexina Huot. Selon cette note nécrologique, il s’était ensuite remarié à Marie-Anna Leclerc.

            Bref, il nous est permis de penser qu’Alexina et Rosaire ont pris la fuite parce qu’ils s’aimaient, au point de se marier et de revenir s’installer à Donacona.

Tentative de meurtre

            Le troisième et dernier dossier de police en date de 1921 concerne l’arrestation d’Odilon Tremblay pour tentative de meurtre.

            Le 10 décembre 1921, le constable Lauréat Couture écrit à son chef Augustin McCarthy pour lui signaler qu’il s’est rendu le 9 décembre à Saint-Joachim, plus précisément chez Napoléon Renaud afin d’effectuer certaines recherches concernant son fils et sa fille, qui auraient été victimes d’une agression à l’arme à feu.

            Selon la déposition d’Odilon Renaud, il revenait triomphant d’une soirée électorale et en passant devant la maison de Julien Tremblay, qui avait perdu ses élections, il a vu son fils, Odilon Tremblay, sur la galerie. « En me voyant il est entré dans la maison et il nous a regardé passer. Après cela, sans aucune provocation, il a sorti et je l’ai vu tirer un coup de fusil vers notre direction et plusieurs plombs ont frappé ma sœur. »

            À son tour, Alexina Renaud a déclaré à l’enquêteur : « En passant devant la propriété de Mr. Julien Tremblay, j’ai entendu un coup de fusil et j’ai reçu des plombs dans le dos mais je ne peux pas dire qui a tiré le coup de fusil. »

            À un certain Joseph Poulin, Odilon Tremblay aurait dit « que si quelqu’un voulait triompher chez lui, que ses deux fusils étaient prêts. »

            Bref, on se rend compte que le constable Couture récoltait de la preuve pour monter un dossier contre Tremblay. Tout ceci m’amène à penser que ces dossiers ne sont probablement pas véritablement complets. En effet, si on voulait poursuivre un individu comme Tremblay devant un juge, cette lettre ne suffisait clairement pas. D’un point de vu archivistique, je me pose donc la question à savoir si, par exemple, une partie de ces dossiers de police ne restaient pas associés à celui de la Cour une fois que l’affaire était terminée. En fait, ce que je cherche à dire, c’est qu’il faudrait consulter le dossier de Cour pour que tout se complète.

            Le 15 décembre 1921, Couture a écrit une autre lettre pour confirmer qu’il venait de porter plainte contre Odilon Tremblay. Le 13, le suspect avait plaidé coupable. Sur la dernière lettre du dossier, Couture a ajouté cette note à la main : « L’accusé a été condamné à 13 jours de prison. »

            Dans Le Soleil du 14 décembre 1921, on retrouve quelques lignes qui confirment ce que le dossier de police vient de nous apprendre.

            Au moins, il s’agit probablement du premier dossier de police que nous étudié jusqu’à maintenant qui ait une conclusion satisfaisante.

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