Affaire Dupont

Pourquoi il m’est impossible de conclure à un meurtre

J’épargnerai ici à mes lecteurs une trop longue introduction. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas les circonstances de cette controverse, je vous invite à lire mon livre L’affaire Dupont (2014).

Voyons tout de même le résumé suivant.

Le 10 novembre 1969 le détective Louis-Georges Dupont, 45 ans, était retrouvé mort dans sa voiture de service à Trois-Rivières. Il était disparu depuis le matin du 5 novembre, alors qu’il se rendait au travail. L’enquête policière de l’époque et celle du coroner en sont toutes deux venues à la conclusion qu’il s’agissait d’un suicide. C’est seulement à partir des années 1980 que sa veuve, Jeanne d’Arc Lamy Dupont, et ses fils ont commencé à crier à l’injustice. Après un silence d’au moins 13 ans, ils prétendaient que leur père avait été assassiné par ses propres collègues. Toutes les enquêtes subséquentes, cependant, ont une fois de plus confirmées le verdict du suicide, incluant une importante commission d’enquête publique tenue à Trois-Rivières en 1996, ainsi que celle de la SQ en 2011.

Malgré ces verdicts, les Dupont s’obstinent à vouloir changer la cause du décès, en plus d’accuser de complot tous ceux qui ne sont pas de leur avis. Bien sûr, cela m’inclus dans ce lot puisque les conclusions de mon livre révèlent plusieurs invraisemblances parmi les arguments de la thèse du meurtre. Ainsi donc, il m’était impossible de conclure que Dupont a été victime de meurtre en 1969.

Pour les intéressés qui souhaitent en savoir un peu plus, je présente ici une liste de points et de précisions qui pourraient apporter une meilleure compréhension aux conclusions de mon livre L’affaire Dupont. L’exercice ne consiste donc pas à revenir sur tous les points abordés dans le livre mais seulement sur les principaux et ainsi comprendre que, finalement, cette affaire n’en a jamais été une!

La scène du 10 novembre 1969

  1. L’arme retrouvée dans la voiture (Colt Agent .38 Spécial). Le fait d’avoir retrouvé l’arme dans la voiture ne remet pas en question le suicide. D’ailleurs, dans les cas de suicide, l’arme ayant servi à causer le décès est toujours retrouvée à proximité du corps.
  2. L’absence d’empreinte. L’absence de prise d’empreinte sur la voiture a servi longtemps d’argument pour démontrer que l’enquête avait été bâclée. Ce n’est pas une preuve en soit. Par exemple, si les policiers de l’époque connaissaient suffisamment le comportement de Dupont (dépression, médication, etc.), comme on le démontrera lors de la commission d’enquête de 1996, et que ceux-ci s’attendaient à le retrouver mort, pourquoi aurait-on fait venir inutilement le technicien en prise d’empreinte? Il n’y avait alors aucun moyen de soupçonner qu’il ait été victime d’un meurtre.
  3. Vision obtuse des enquêteurs. On a démontré que les enquêteurs de 1969 n’ont jamais envisagé d’autres possibilités d’enquête que celle du suicide. Est-ce une certaine forme d’incompétence? Oui. En théorie, il aurait été préférable de les voir à tout le moins envisager d’autres pistes. Par contre, le fait qu’on ait rapidement conclu à un suicide – ce qui pouvait d’ailleurs leur paraître évident selon les circonstances – ne prouve aucunement l’existence d’un complot.
  4. La banquette de la voiture. La version officielle stipule que le projectile est ressorti dans le dos de Dupont avant de finir sa course dans la banquette, où il a été retrouvé seulement au cours de la soirée du 10 novembre, au retour du détective Massicotte de l’Institut Médico-Légal de Montréal. Or, la veuve de Dupont a toujours maintenu que vers 13h00 (avant que le projectile ne soit retiré) elle avait vu l’intérieur de la voiture pour y constater l’absence de sang et de trou dans la banquette. Évidemment, il est tout à fait possible que la balle s’y trouvait encore puisque dans certain tissus le passage d’un projectile d’arme à feu ne produit d’un trou minime ou en forme d’étoile. Est-ce possible que, sous le coup de l’émotion (elle avait appris la mort de son mari une heure auparavant) que la veuve n’ait pas vu ce trou? Du moment que la banquette n’a pas été conservée ni prise en photo, on ne peut rien en tirer. C’est une piste inexploitable.
  5. Les plaies par balles. Les plaies par balle, une à la poitrine et l’autre au bas du dos, ont représentées le cœur du problème lors de la commission de 1996. D’un côté on a eu des experts (incluant ceux de l’Institut Médico-Légal) qui affirmaient que la balle était entrée par la poitrine pour ressortir par le dos, ce qui était compatible avec le suicide, alors que deux experts payés par la famille Dupont ont prétendus le contraire. Du moment que des experts s’affrontent dans deux vérités opposées, le public s’y perd. Et puisque la juge Lacerte-Lamontagne a rejeté la théorie des experts de la famille en 1996, les membres du public ne peuvent certainement pas s’improviser experts pour s’immiscer dans ce débat.
  6. Les lunettes. Les Dupont ont longtemps affirmés que les lunettes de leur père ne se trouvaient pas dans la voiture, comme ce fut le cas dans un reportage diffusé à Radio-Canada en 2011 dans le cadre de l’émission Enquête. En 2012, j’ai fait remarquer à Jacques Dupont que sur la photo C-20-D qui avait servi lors des audiences de 1996 la présence les lunettes au niveau de la main gauche de L.-G. Dupont. Celui-ci m’a aussitôt répondu qu’il s’agissait probablement des verres fumés qui se fixaient aux verres de prescriptions. Puisque les rapports policiers stipulent que les lunettes se trouvaient sur le garde-soleil et qu’aucun élément sérieux ne contredit cette affirmation, il serait malhonnête de prétendre encore aujourd’hui que les lunettes ne se trouvaient pas dans la voiture. Est-ce les lunettes ou les verres fumés que l’on voit sur la photo? Quoi qu’il en soit, on pourrait tout aussi bien prétendre qu’elles ont chuté au moment où Dupont s’est tiré dans la poitrine, ou à n’importe quel autre moment avant la découverte du corps.
  7. Les vêtements. Les Dupont ont longtemps prétendu que le trench coat (imperméable) de leur père portait un trou dans le dos. Malheureusement, ce vêtement n’a jamais pu être déposé en preuve en 1996 car Jeanne d’Arc Dupont l’aurait jeté peu de temps auparavant. Il en va de même pour le veston.
  8. Absence de sang dans la voiture. On se sert de cet argument pour solidifier la thèse selon laquelle L.-G. Dupont aurait été assassiné ailleurs avant d’être déposé dans sa voiture de service. En effet, de tous les témoignages entendus en 1996, personne ne se souvenait avoir vu du sang sur la banquette. Or, dans la position où Dupont fut retrouvé en 1969, on constate que son imperméable recouvrait la banquette sous lui (voir photo C-20-D). Justement, l’imperméabilité n’est-elle pas la fonction première d’un imperméable? Si l’absence de sang a contribué à alimenter la thèse du meurtre, il serait beaucoup plus crédible de supposer que ce sang ait été contenu à l’intérieur du manteau, évitant ainsi de tacher la banquette.
  9. Kilométrage de l’odomètre. Le 4 novembre 1969, le kilométrage de la voiture fut pris en note par le détective Lawrence Buckley. Le 10 novembre, c’est le capitaine des détectives Georges Gagnon qui le prit en note. Beaucoup plus tard, Jean-Pierre Corbin, ancien barman, a fondé sa théorie sur cette différence de kilométrage (57 miles) que Dupont aurait parcouru avant d’être retrouvé mort. Selon lui, cette distance correspond à un chalet de réputation douteuse qui se situait aux limites des municipalités de Champlain et Batiscan. Or, comme rien ne prouve la présence de la voiture de service à cet endroit, cet élément, bien qu’intéressant au départ, ne consiste pas en une preuve. De plus, il faut remarquer que cet élément repose sur les notes de Buckley et de Gagnon, deux personnages que les défenseurs de la théorie du meurtre accusent d’avoir plus ou moins trempé dans le supposé complot. Voilà qui est tout à fait illogique puisqu’il est impossible de croire que si Buckley et Gagnon avaient réellement participé à un tel complot ils n’auraient certainement pas contribué à immortaliser un élément pouvant servir contre eux. En fait, nous ne saurons jamais où Dupont est allé avec cette voiture avant de s’enlever la vie.

Les points juridiques

  1. Requête en mandamus. La requête en mandamus confiée au juge St-Julien en 1995 servit seulement à déterminer s’il y avait suffisamment de matières à se diriger vers une commission d’enquête publique ou non. En quelque sorte, c’était comme une enquête préliminaire avant un procès. Soulignons aussi que ce sont les Dupont qui avaient demandé cette commission d’enquête publique. De toute manière, ils ne bénéficiaient d’aucune preuve suffisante pour poursuivre qui que ce soit dans un procès pour meurtre. Il fallait d’abord changer la cause du décès. Au final, St-Julien a recommandé la tenue de l’enquête publique, qui a débuté en juin 1996. Bien que dans son jugement il utilise le mot « meurtre », il faut éviter de prendre ce verdict pour une confirmation définitive de la cause du décès. En utilisant le terme juridique d’ultra petita, le juge signifiait clairement qu’il s’agissait d’un commentaire, d’une prétention qui ne lui avait pas été demandé au départ. Ce n’était ni un écart de conduite ni une intention malhonnête, mais seulement un commentaire. Pourtant, les Dupont ont sautés à pieds joint sur ce mot en criant haut et fort dans les médias qu’on venait de confirmer leur théorie. Ceci conduisit d’ailleurs à quelques dérapages médiatiques de leur part puisque le maire de Trois-Rivières de l’époque, Me Guy Leblanc, expliqua publiquement ce que les Dupont refusaient de comprendre.
  2. Le ouï-dire. Lors d’un procès criminel, le ouï-dire est irrecevable en preuve. En fait, toute parole prononcée en l’absence d’un accusé est automatiquement considéré comme du ouï-dire, parce que ce même accusé ne peut se défendre contre des paroles prononcées en son absence. Toutefois, la commission d’enquête publique de 1996 ne visait strictement personne. Il n’y avait aucun accusé. Ainsi donc, on a eu droit à une large part de ouï-dire. Par exemple, en rapportant les paroles de son défunt mari, le témoignage de Jeanne d’Arc Dupont contenait une importante part de ouï-dire puisqu’elle rapportait les paroles d’un homme mort depuis 27 ans. Devant un procès criminel, plusieurs éléments de son témoignage n’auraient même jamais été entendus.
  3. Le délai de 27 ans. Les Dupont ont accusés plusieurs témoins de manquer de mémoire. En comparaissant devant la commission de 1996, il faut cependant comprendre qu’il s’était écoulé 27 ans depuis les événements de 1969. Dans certains procès qui se déroulent à peine quelques années après les faits, on rencontre des témoins dont la mémoire connait certaines défaillances. Par exemple, c’est le cas du procès de Marcel Bernier, accusé du meurtre de Denise Therrien. Certains témoins se sont montrés imprécis alors qu’il s’était écoulé moins de 5 ans depuis la disparition de Denise. Exiger que des témoins fassent preuve d’une mémoire parfaite après 27 ans relève donc de la malhonnêteté.

Mobile (en supposant que ce soit un meurtre)

  1. Dupont a-t-il témoigné contre ses collègues? Pour appuyer la cause de meurtre, les Dupont prétendent depuis longtemps que leur père a témoigné contre ses collègues policiers à l’époque de l’enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ) d’août et septembre 1969. Or, il n’existe aujourd’hui aucune preuve que Dupont a témoigné contre ses collègues lors de cette enquête. En fait, tout comme les autres détectives de son département, il a été appelé à témoigner dans la soirée du 17 septembre 1969 durant une vingtaine de minutes. Se basant sur une lettre de Claude Quinn, ancien haut gradé de la SQ, les Dupont prétendent aujourd’hui que leur père a aussi témoigné dans la journée du 9 septembre 1969. Or, le procès-verbal est clair à cet effet : la CPQ n’a pas siégée cette journée-là. La lettre de Quinn n’est donc pas une preuve, d’autant plus qu’il n’est jamais venu témoigner sous serment pour en attester légalement. Prétendre que Louis-Georges Dupont a témoigné contre ses collègues c’est induire le public en erreur.

Autres points

  1. Destruction des transcriptions de la CPQ de 1969. Les défenseurs de la thèse de l’assassinat ont soulevé le point selon lequel il paraissait plus qu’étrange que les transcriptions des témoignages de la CPQ de 1969 aient été détruites, comme cela a été mis en preuve en 1995. Or, pour les habitués des archives, il n’y a rien d’inhabituel dans la destruction d’archives judiciaires. Bien que cela soit effectivement regrettable, on a procédé à des élagages de dossiers. À partir de 1920, un flot de plus en plus important de documents arrivait aux archives nationales et certains ont été détruits par manque d’espace. Dans le cadre de recherches historiques sur d’autres dossiers judiciaires, je me suis heurté à plus d’une reprise devant ce vide documentaire. À titre d’exemple, le dossier criminel d’Ildège Blais, le dernier pendu de la prison de Trois-Rivières en 1934, a été porté disparu aux archives d’Ottawa en 2004. D’autres procès, comme celui de Freddy Pellerin à Trois-Rivières en 1935 est lui aussi introuvable alors qu’il s’agit pourtant d’une affaire non résolue.
  2. Manque d’objectivité de l’Institut Médico-Légal (IML)? En 1995, les Dupont ont aussi fait grand cas du manque d’objectivité de l’IML, ce qui les avait amené à consulter des experts hors Québec, comme les docteurs Roh et Ferris. Pourtant, c’est le personnel de l’IML qui, quelques années plus tôt, avait choisi volontairement de transmettre les de l’autopsie aux Dupont, lesquels ont ensuite utilisés ces mêmes photos à leurs fins, c’est-à-dire pour remettre en cause l’objectivité de l’IML. Si l’IML était aussi malhonnête que le prétendent toujours les Dupont, alors pourquoi cette institution leur avait gentiment fourni les photos?

Bref, on aura compris que de tous les témoins entendus en 1996 il n’existe aujourd’hui aucune preuve de meurtre dans cette affaire. Quant au principal suspect, l’ancien détective Jean-Marie Hubert, il n’y avait aucune matière à lui faire un procès pour meurtre. Il avait été congédié à l’époque des faits pour avoir fréquenté une prostituée, l’avoir marié et passé le reste de ses jours avec elle. C’est tout ce qu’on peut lui reprocher officiellement. Franchement, quel crime peut-il y avoir dans cette fidélité qui ferait plutôt des envieux?

En conclusion, il est malheureux de constater l’exploitation de la confiance du public et aussi de certaines campagnes de diffamation destinées à attaquer les gens qui ont une opinion différente. N’est-ce pas là un exemple de ces gens qui sont contre la liberté d’expression?

Alors, pourquoi le suicide? Dupont se serait-il enlevé la vie par simple dépression? Parce que l’image de la police en prenait un coup? Parce que sa double vie avec sa maîtresse lui pesait de plus en plus lourd sur l’image de perfection qu’il souhaitait conserver? Parce qu’il appréhendait le dépôt du rapport de la CPQ?

Au mieux, l’intérêt de cette saga judiciaire pourrait fasciner ceux et celles qui sont sensibles au sujet de la mythomanie, qu’elle soit médiatique, littéraire ou populaire.

rapport-de-la-commission-de-1996-sur-les-circonstances-entourant-le-deces-de-louis-georges-dupont

C-20-a
Dans un article de Mylène Moisan paru dans « Le Nouvelliste » le 14 mars 2016, elle écrit que parmi les points étranges il y a celui d’une « lettre de suicide, pas de crayon ».  C’est faux.  Sur cette photo (c-20-a), prise à la morgue Philibert le jour même de la découverte, on constate la présence d’un stylo dans la poche de chemise de Dupont.

 

 

 

C-20-D avant contraste
Dans un article de Mylène Moisan paru dans « Le Nouvelliste » le 14 mars 2016, elle écrit que parmi les points étranges il y a celui d’une « lettre de suicide, pas de crayon ». C’est faux. Sur cette photo (c-20-a), prise à la morgue Philibert le jour même de la découverte, on constate la présence d’un stylo dans la poche de chemise de Dupont.

 

C-20-D lunettes 01
Dans un article de Mylène Moisan paru dans « Le Nouvelliste » le 14 mars 2016, elle écrit que parmi les points étranges il y a celui d’une « lettre de suicide, pas de crayon ». C’est faux. Sur cette photo (c-20-a), prise à la morgue Philibert le jour même de la découverte, on constate la présence d’un stylo dans la poche de chemise de Dupont.

 

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