Wilbert Coffin : nos incertitudes au peigne fin


Il y avait longtemps que j’entendais parler de ce prospecteur minier gaspésien qui avait été accusé du meurtre de trois chasseurs de la Pennsylvanie dans les années 50, crime pour lequel il a ensuite été exécuté.  Je savais qu’un doute persistait quant à sa culpabilité.  J’ai décidé de prendre le temps de connaitre l’affaire Coffin.  Ce que j’ignorais, c’est que pour maîtriser ce sujet, il fallait d’abord en faire un travail à temps plein.

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Richard et Eugène Lindsey et Frederick Claar, en Gaspésie, La Presse, 25 novembre 2006

J’ai d’abord lu les trois livres de Jacques Hébert alors que je ne connaissais que les grandes lignes de l’affaire.  Le ton sarcastique, voir même émotif de l’auteur m’a agacé car je n’étais pas encore dans la suspicion.  Je m’attendais certes à ce qu’ils fassent ressortir les anomalies qu’il préconisait mais je n’avais aucune chronologie des faits et j’avais l’impression de m’y perdre.  Toutefois, ça m’a donné les points les plus importants à retenir, ceux qui ont marqué notre imaginaire d’une incertitude ayant transcendé plus d’un demi-siècle. (1) 

J’ai aussi pris connaissance du travail de Me Clément Fortin.  Ce dernier démonte la théorie selon laquelle Coffin serait une victime d’une grande erreur judiciaire.  Ce qui en ressort est plutôt objectif.

Jacques Hébert a fait un travail de terrain.  Il a rencontré des témoins de la Gaspésie, en passant par la Pennsylvanie, jusqu’à Miami.  Les faits qu’il rapporte sont souvent difficilement vérifiables.

L’histoire commence en 1953.  Je suis née en 1981.  Je pourrais faire du terrain mais je risque de me retrouver devant des pierres tombales ou encore face à des tours à condo.  Et qui plus est, je suis aux balbutiements de mes connaissances du jargon judiciaire.

Quant à Me Fortin, il a lu plus de 20 000 pages de dossiers reliées au procès.  Il a été minutieux, ordonné et concret.

C’est donc sans prétention et avec le plus de délicatesse possible que je vais tenter d’être moi-même puisque je ne peux pas faire ce qu’ils ont déjà fait avec fougue et expérience.

Je crois toutefois avoir lu et relu plus de 100 articles de journaux.  J’ai fait des plans sur des cartes.  J’ai cherché des habitants en généalogie et en nécrologie, de la Pennsylvanie jusqu’à Sept-Îles, en passant par Toronto.  J’ai cherché dans les registres d’entreprises et dans les vieilles annonces classées.  J’ai épluché le Progrès du Golf « à la mitaine » de long en large.  J’ai étudié la hiérarchie de la Police Provinciale.  J’ai trouvé des avis de destitution et de suspension.  J’ai cherché des Jeep couleur faux-bois.  J’ai appris comment on extrait le cuivre!  Je sais même à quels jeux Facebook joue la descendance de plusieurs témoins…

Je vais donc me permettre d’aborder les points qui font planer un doute dans notre culture populaire.

Des témoins auraient vu un Jeep brun avec des étrangers à bord.

Coffin ne serait peut-être pas le seul potentiel suspect.  Selon les témoignages, ces américains auraient été vu avec les chasseurs et à d’autres moments, ils auraient été vu sans eux.  Les autorités ont trouvé deux hommes aux États-Unis qui correspondaient à la description et qui auraient affirmé être ces individus.  Ils seraient revenus trop tôt pour être les auteurs des meurtres.  Néanmoins, il y a un bon nombre de témoignages qui disent le contraire.  Ce qui est questionnant, c’est que ces personnes viennent de différents coins de la région.  Du moins, trop éloignés les uns des autres pour avoir conspiré sur le perron de l’église…

Or, Jacque Hébert parle dans son livre d’un Jeep qui aurait été sorti de la rivière Juniper, près de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, en 1955.  Plusieurs encarts de journaux en ont fait mention quand l’histoire est ressortie dans les années 60.  Il semblerait que personne n’ait vérifié cette information ne serait-ce qu’à la base.  J’ai cherché longuement là-dessus.  La première chose à savoir est qu’il n’existe pas de rivière Juniper.  Ni en 1955, ni en 2018.  Il existe un petit comté qui s’appelle Juniper, bien loin de Bathurst, mais pas de rivière.

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À ce sujet, on peut lire dans La Presse du 23 septembre 1955 que la Gendarmerie Royale de Bathurst ne possédait aucune information relative à un Jeep abandonné et retrouvé.  Ils ont aussi pris soin de mentionner qu’il n’existe d’ailleurs aucune rivière Juniper.

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La Presse, 23 septembre 1955

Même si l’affaire aurait été étouffée, encore aurait-il fallu que l’information de base fasse un peu de sens.  On se retrouve donc sans photo du Jeep, ni témoin, avec des détails qui semblent le fruit d’un bouche à oreille entre Lac Bouchette et Wildwood.

La mystérieuse note disparue.

Wilbert Coffin aurait quitté la Gaspésie vers Montréal le 12 juin 1953.  Près du campement où ont été retrouvés les dépouilles des chasseurs, une note pratiquement illisible aurait été retrouvée.  La rumeur qui circulait était que celle-ci avait été écrite par un des chasseurs, portant la date du 13 juin 1953.  Coffin n’était plus dans les environs de Gaspé à cette date. Cette missive aurait été photographiée par Maurice Edwards et par quelques journalistes.  Toutefois, aucun d’entre eux ne l’aurait vu de proche et le photographe l’aurait prise en photo d’une distance de 10 pieds.

C’est en 1964 que le public a pu comprendre ce qu’il en était.  La lettre aurait été signée par un certain Thomas M. et avait été retrouvée sous une roche.  Lorsque les chasseurs étaient encore portés disparus, un des chercheurs avait laissé une note pour indiquer aux autres chercheurs que l’endroit avait été ratissé.  C’était ce Thomas Miller et il a témoigné devant la commission Brossard en 1964 à cet effet. (2)

Un jury vulnérable…

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Le Devoir, 4 juin 1964

Le jury du procès devait être composé de 6 jurés bilingues et de 6 jurés anglophones.  Coffin lui-même et la plupart des témoins s’exprimaient en anglais.  Or, La Presse avait sorti lors de la commission un titre accrocheur qui mentionnait qu’un des jurés était sourd et que plusieurs ne comprenaient pas l’anglais.  Dans cet article, il était question de la moitié des jurés qui sont francophones et qui ne connaissaient que peu ou pas la langue anglaise.  Pour ce qui est de l’homme « sourd », c’était Cornelius White qui avait témoigné en 1964 avoir été juré alors qu’il entendait « dur » de l’oreille droite et avait l’ouïe affaiblie de la gauche.  À la question du juge Brossard à savoir s’il s’en était plaint, le fier petit monsieur avait répondu: « Non!  Je ne me suis jamais plaint! »  Loin d’être accablant, ce témoignage à du moins le mérite d’être mignon…

Évidemment, lorsqu’on prend la peine de lire les transcriptions du procès, j’imagine que tout cela doit s’éclaircir.

 Les autres suspects

En 1958, un homme incarcéré à Miami aurait avoué être l’auteur du crime.  Francis Gilbert Thompson aurait monté ces aveux de toutes pièces afin d’éviter la prison aux États-Unis et être rapatrié au Québec.

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La Presse, 19 septembre 1993

Toutefois, après avoir interrogé le détenu, les enquêteurs auraient constaté que les faits ne corroboraient pas du tout et que Thompson ne connaissait même pas les routes de la Gaspésie.  La mère du suspect, Mme Catherine Lazore, aurait témoigné pour indiquer qu’à l’époque où les meurtres ont été commis, son fils était confiné dans une institution psychiatrique à Brockville en Ontario. (3)

Plus récemment, une autre confession a fait couler de l’encre. Depuis les années 90, il s’était ébruité dans la famille de Philippe Cabot que ce dernier serait le meurtrier des chasseurs.  Cet homme au tempérament colérique aurait d’abord été dénoncé par ses propres enfants.  Son fils Jean-Gabriel témoigne qu’en 1953, alors qu’il avait 8 ans, il aurait vu son père tuer les trois américains par balles après avoir heurté Eugène Lindsay avec son véhicule.  Les souvenirs sont douloureux pour cette famille de Barachois.  Ce dernier aurait déserté en 1978 pour refaire sa vie et il est décédé en 1998.

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La Presse, 25 novembre 2006

Il est malheureusement difficile d’établir concrètement si ces aveux sont véridiques.  À la lumière des nombreux articles que j’ai lu, les cadavres des chasseurs étaient trop décomposés, démembrés et dévorés par les animaux pour que l’autopsie puisse révéler une blessure occasionnée par un véhicule sur la dépouille d’Eugene Lindsey.  Le fils de M. Cabot, ainsi que son autre fils qui avait aussi été témoin, sont tous deux décédés.  J’avoue toutefois que l’histoire des Cabot me parait teintée de franchise et de souffrances.  Un des quelques souvenirs que j’y trouve dans les journaux est ce triste encart de Marie-Blanche qui demande son divorce d’une adresse inconnue.  Les années concordent avec les faits racontés par leur fille Micheline.

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Le Devoir, 31 janvier 1980

En scrutant les journaux de 1953, je suis tombée par hasard sur un autre crime en à New Richmond, dans la Baie des Chaleurs, au sud de Gaspé.  Je n’ai pas entendu parlé de cette histoire dans aucun des documents que j’ai lu sur l’affaire Coffin.  Dans la nuit du 23 juillet 1953, Edgar Audet, un gérant de coopérative de 45 ans a été battu à mort avec un objet contondant devant le regard horrifié de son fils de 11 ans.  Le jeune François Audet aurait été réveillé par un jeune homme s’étant introduit pour rudoyer son père, qui dormait à côté de lui.  Il lui aurait ordonné de prendre les clés de la caisse dans les poches de son père agonisant en prenant la peine de le menacer et de l’informer avoir justement tué 3 hommes le mois dernier.  Durant ce temps, un autre homme se tenait apparemment à la porte de la coopérative et aurait dit en anglais à l’assaillant de ne pas tuer le petit, juste l’homme.  Ils auraient ensuite filé en voiture.  M. Edgar Audet est décédé une heure après l’arrivée du médecin.

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La Presse, 27 juillet 1953

Dans la Presse du 24 juillet 1953, soit le lendemain, un article rassurait les lecteurs qu’aucun lien n’existait entre l’affaire Coffin et ce meurtre, selon un porte-parole de la Police.  N’était-il pas un peu tôt pour déclarer qu’aucun lien n’est possible entre les deux affaires?  Avouons aussi que ça accroche l’œil quand on lit le surlendemain que c’est le fameux capitaine Alphonse Matte, très impliqué dans l’affaire Coffin jusqu’au jour de son exécution, qui s’est non seulement occupé de l’affaire mais qui a aussi fait cette déclaration comme quoi les propos du meurtrier n’étaient que le fruit d’une macabre vantardise et qu’aucun rapport n’était possible.  Les deux hommes n’avaient pas encore été localisés, donc encore moins interrogés.

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La Presse, 25 juillet 1953

L’homme ayant tué Edgar Audet avait 18 ans et il s’appelait Tracy Boudreau.  Il a été arrêté au début août 1953.  Il revenait d’un voyage sur le pouce à la recherche de travail.  Il n’a avoué son crime qu’après une journée d’interrogatoire.  Les mobiles du crime seraient le vol et la vengeance.  Il s’est toutefois dépêché de dire qu’il n’avait pas eu de complice, contrairement au témoignage fait par le jeune Audet et dont plusieurs articles ont fait mention.  Lors du procès, le garçon a été contre-interrogé et on relate qu’après une longue hésitation, il a fini par dire vaguement qu’il ne se rappelait plus s’il y avait vraiment eu une autre personne avec Boudreau.  Je me demande toutefois comment un garçon de cet âge, fort probablement éprouvé, puisse avoir inventé ou même oublié un complice s’ayant exprimé en anglais et ayant ordonné à son comparse de ne tuer que son père.  Cette histoire à un étrange aura, d’autant plus qu’un mystère des plus entier plane sur l’identité du possible complice.

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La Presse, 22 octobre 1953

Tracy Boudreau est-il encore vivant?  Je ne le sais pas.  Il a été reconnu coupable en 1978 pour le meurtre d’une femme de 34 ans à Sept-Îles.(4)  Quand j’en aurai le temps, j’aimerais bien retracer des gens qui l’ont connu.  J’aimerais aussi en apprendre plus sur l’itinéraire qu’auraient emprunté les chasseurs entre leur ville natale et leur sombre destin au campement.

Est-ce que je pense que Wilbert Coffin est réellement le meurtrier?  Je ne le sais toujours pas.  S’il est troublant d’évoquer que le système de justice ait pu conspiré de la sorte, il l’est tout autant de penser que les citoyens puissent crier trop facilement au scandale. Il y a un côté en moi qui aimerait trouver pendant longtemps des failles dans l’affaire parce que c’est quand même ça qui nous attire dans cette histoire.  Et il y a cet autre côté plus pragmatique qui trouve un réconfort à avouer que Coffin n’a pas tellement le profil d’un innocent.


(1) L’Affaire Coffin, Jacques Hébert, 1981

(2) La Presse, 3 mars 1964, BanQ

(3) Progrès du Saguenay, 4 décembre 1958, BanQ

(4) Le Soleil, 2 novembre 1978, BanQ

 

 

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Gargantua: les dessous de l’enquête


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Pendant mes recherches sur les victimes du 21 janvier 1975, j’attendais après l’enquête du coroner auprès des archives. Je m’attendais à une seule et grosse enquête pour l’ensemble des faits. Selon eux, un rapport détaillé doit avoir été fait par le Commissaire des incendies. Ils ont toutefois trouvé les dossiers aux noms des victimes. Une enquête par personne avait été faite afin de s’assurer de faire la lumière sur les événements. Les rapports d’autopsie ont tous la même conclusion, soit la mort par asphyxie, excepté pour Réjean Fortin qui fût tué par balles. Le coroner en chef pour cette enquête était Cyrille Delage, le commissaire provincial aux incendies.

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J’ai réussi à obtenir le rapport de délit de police de la C.U.M. Dans celui-ci, on apprend entre autre qu’un autre gérant du bar Gargantua (Les Entreprises Rénald ltée), ayant quitté ce soir-là à 20h00, s’était présenté sur les lieux pendant que les pompiers tentaient de maîtriser le feu.  Il aurait dit à un lieutenant de la caserne 14 que ça ne servait à rien de défoncer le panneau d’en arrière. Que ce n’était qu’une remise à boisson. Ils se sont toutefois acharné sur le juke-box pour défoncer la porte et y trouver les 13 corps étendus au sol. Ça a été noté.

À cette même époque, le coroner en chef pour le district de Montréal, Maurice Laniel, accusé (et innocenté en juillet 1975) d’avoir dérobé de l’argent sur une dépouille, s’est vu suspendu sans solde après une violente prise de bec avec le Dr Valcourt, médecin-légiste en chef de l’Institut médico-légal du Québec. Des familles des victimes du bar Gargantua avaient rapporté à La Presse que lors de leur visite à la morgue pour l’identification, elles avaient dû enjamber les corps, empilés par terre comme des rouleaux à tapis au lieu d’être sur des dalles pourtant libres.

J’ai ensuite sorti l’enquête de Richard Blass. Pourquoi? Je ne le sais pas mais je n’y ai pas vu grand-chose non plus. Deux pages seulement. Et pas mal plus formel que substantiel. Comment se peut-il qu’un dossier sur une mort aussi connue et controversée peut être aussi chétif? Selon les articles de l’époque, Richard Blass a été trouvé avec un fusil à la main droite alors qu’il était supposément gaucher. Des empreintes partielles et non-satisfaisantes avaient été trouvées sur l’arme alors qu’une préhension complète aurait pu offrir un résultat plus franc. Les policiers auraient changé leur récit des faits quand l’autopsie fût révélée, passant d’un Blass debout à accroupi lorsqu’ils ont tiré.  Mon hypothèse est que les rigidités cadavériques ne concordaient pas avec la position. Même le médecin légiste de l’enquête, Jean Hould, avait confié à La Presse être surpris du manque de corrélations entre les dires des policiers et les résultats de l’autopsie (résultats qui brillent eux aussi par leur absence dans le dossier de Richard). Les trois témoins et amis de Blass qui étaient présents au chalet de Val-David disent avoir entendu ce dernier crier « Je me rends ! » alors que les policiers maintenaient qu’il a plutôt dit « Mes hosties! » en pointant une arme vers eux. Ces mêmes témoins, qui étaient alors menottés à l’extérieur ont dit avoir pourtant noté un délai d’environ 3 minutes avant d’entendre les détonations. Le caporal Lacoste s’est justifié en disant que sa mitraillette s’était enrayée. Certains diront que les témoins ont été discrédités en raison de leur parcours criminel. Est-ce que les policiers ont décidé de la mort de Blass?  Encore aujourd’hui, il n’y a aucune certitude à ce sujet, sauf pour ceux qui étaient présents. Même en inscrivant tous les noms des intervenants dans cette altercation sur les archives, je ne trouve rien qui a l’étoffe d’entretenir ma curiosité.

J’ai finalement trouvé un paquet de feuilles sur le procès-verbal de l’enquête du coroner au sujet du massacre au Gargantua. Ce n’était pas dans le dossier de Richard. Je l’ai trouvé dans le dossier d’une des treize victimes. Pourquoi? On pourrait extrapoler. Toujours est-il que ces notes manuscrites pratiquement illisibles parce qu’elles sont 15 générations de photocopies d’une photocopie me sont tombées entre les mains entre deux rapports d’autopsie.

Et que contiennent-elles? La liste des exhibits en preuve. Soit des photos, un rapport d’incendie, le cadenas qui était sur la porte, le plan des lieux, les rapports d’autopsie, le rapport d’un chimiste, un rapport météorologique et les autorisations pour intercepter et écouter les communications téléphoniques entre la sœur de Fernand Beaudet (complice de Blass) et celui-ci au sujet du 21 janvier 1975. Il y a aussi les noms de tous les témoins. Il y en aurait eu 43 en tout. On y retrouve aussi les preuves de la Couronne. On a les demandes de remises en liberté émises par l’avocat Frank Shoofey, la plupart refusées. On a les heures exactes où il y a eu suspension de la cour. Dernière intervention sur les feuilles : le refus de Beaudet de témoigner.

Rien sur les deux expulsions de Maître Shoofey par Jean-Louis Taillon, le coroner en chef de l’enquête. Rien sur l’atmosphère apparemment à couper au couteau. Rien sur un Beaudet endoctriné qui s’exclame de sa fanatique phrase « Vive Richard Blass! ».

Ça finit donc ainsi, entre deux feuilles de l’autopsie d’un père de famille décédé dans le même événement où cet homme refuse de témoigner.

Au terme de cette même enquête de coroner, Fernand Beaudet a été reconnu criminellement responsable.  Il a ensuite été libéré un mois plus tard, lors de l’enquête préliminaire, faute de preuve.

Enquête sur le fonctionnement boiteux de la morgue de Montréal, par J.P Charbonneau, La Presse, 13 février 1975.

Le coroner Taillon retient la version des 2 policiers, par Réjean Tremblay, La Presse, 14 février 1975.

Comment s’est passé la mort de Blass?  On l’ignore encore…, par Gilles Normand, La Presse, 22 février 1975

Pour les enquêtes de coroner, rapport de délit, rapports d’autopsie et procès verbal: BAnQ Vieux-Montréal, 535avenueVigerEst,Montréal.

Ce 21 janvier 1975


 

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Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975