Guy Turcotte: ruse ou folie

screenhunter_552-mar-03-18-10FORTIN, Clément.  Guy Turcotte, ruse ou folie.  Saint-Sauveur : [s.n.], 2017.  500 p. (ISBN : 978-2-9805679-7-1)

            Je sais, je me répète : ce livre je l’attendais depuis plus de deux ans.  J’ai également dit que j’attendrais de le lire avant de me forger une opinion à propos de cette affaire qui n’a laissé personne indifférent.  Et bien voilà!  Le moment est venu.

Selon l’entente conclue avec le juge André Vincent (qui a président le second procès de Turcotte), Me Clément Fortin m’avait expliqué pourquoi il ne pouvait aller sous presse avec son manuscrit avant que la cause ne soit officiellement terminée.  Ce processus impliquait évidemment les démarches effectuées auprès de la Cour d’appel.  Or, le 3 décembre 2016 c’est Guy Turcotte lui-même qui se désistait.  Le manuscrit pouvait enfin se transformer en livre et atteindre directement les lecteurs.

            Les docu-roman de Me Fortin ne sont pas des nouveaux venus dans ma section « comptes rendus de livres », mais celui-ci est, je pense, susceptible de créer un peu plus de réactions que les autres.   Dès les premières pages, il souligne son désaccord avec la tenue du deuxième procès.  Pour s’expliquer, l’avocat retraité principalement deux arguments, dont l’un, assez étrange en effet, sur le fait que l’infirmière Chantal Duhamel dira au second procès que Turcotte lui aurait dit avoir fait « ça » pour faire « chier sa femme ».  Voilà qui fait dire à l’auteur : « comment une information aussi importante peut-elle surgir six années plus tard [?] ».  En fait, Duhamel n’avait rien dit de tel lors de ses deux précédents témoignages (à l’enquête préliminaire et au premier procès).

            « Un deuxième procès prend une tout autre forme », explique Fortin.  « Les témoins ont discuté de leurs témoignages, ils ont lu les journaux et entendu les nouvelles à la radio et à la télévision.  L’interrogatoire et le contre-interrogatoire qu’ils ont subis ont mûri dans leurs esprits.  Ils ne sont plus des néophytes.  Ils ont perdu leur spontanéité ».

Dès les premières pages, on nous offre une belle matière à réflexion.

            L’auteur s’interroge également à savoir si les réseaux sociaux, ou ce cinquième pouvoir, ont réussi à manipuler le système judiciaire afin que celui-ci prononce la sentence désirée.  Si cela fut réellement le cas, il faudrait sans doute y voir un grave problème de société, en plus d’une contradiction flagrante selon laquelle les internautes qui se plaignent de leur non confiance envers le système judiciaire arrivent eux-mêmes à le rendre injuste en le manipulant.

            Il faut bien admettre que sur Facebook on a assisté à tous les commentaires imaginables, comme si le fait de dénigrer ou de juger Guy Turcotte sur la place publique avait un effet rassembleur.  Mais cette malsaine solidarité se donne rarement la peine de tenter de comprendre le système judiciaire, ou plus précisément le processus d’un procès criminel.  Il est toujours plus facile d’ouvrir la bouche que de se plonger dans des centaines d’heures d’études sur un seul dossier.  Aussi, il faut certainement se donner comme leçon que le désir de vouloir comprendre n’est pas automatiquement un pas en matière de défense pour l’accusé.

            Combien de ces commentateurs (trices) ont assisté au procès ou lu les transcriptions sténographiques?  Poser la question c’est y répondre, comme le dit la vieille expression.

            L’analyse de Me Fortin, qui va jusqu’à suggérer l’idée selon laquelle Turcotte aurait pu être victime d’une injustice en raison de l’issue du second procès, n’est peut-être pas à la portée de tous.  Entre les lignes, il nous fait comprendre que cette affaire complexe mérite qu’on étudie l’ensemble de la preuve avant d’y jeter le moindre jugement.  Pour aider le lecteur à s’imprégner du contexte, les premiers chapitres se réservent justement à la reconstitution des faits.

            On remonte d’abord en 1999, lors de la première rencontre entre Isabelle Gaston et Guy Turcotte dans un bar de Québec.  Les deux étudiaient déjà en médecine.  Isabelle deviendra urgentologue et Guy se spécialisera pour finir cardiologue.  On la dépeint comme une professionnelle au cœur volage et qui prend cette relation plus à la légère que lui, au point où Guy doit lui demander de couper les ponts avec un jeune homme qu’elle continuait de fréquenter.  Malgré cela, la mésentente s’installe rapidement dans le couple.  Turcotte, victime d’intimidation dans sa jeunesse, semble avoir du mal à s’affirmer et subit les foudres de sa fiancée.  En mars 2001, il n’en peut plus.  C’est d’ailleurs lui qui demande la séparation.  Il quitte Isabelle.  Peu après, cependant, elle reprendra contact avant de le convaincre de revenir auprès d’elle.

            Accaparé par des horaires exigeants, le couple connaît des hauts et des bas.  D’après ces premiers chapitres, c’est Guy qui veut avoir des enfants.  Le 27 avril 2003 naît leur fils Olivier.  Leur couple continue de battre de l’aile, mais Guy veut avoir une vraie famille, et pour cela un seul enfant n’est pas suffisant.  Alors, il demande à Isabelle de lui en faire un autre.  C’est alors qu’Anne-Sophie voit le jour, le 8 décembre 2005.

            La situation s’envenime.  Guy ne se sent même plus chez lui, puisqu’Isabelle décide de refaire la décoration de leur maison selon ses propres goûts.  Lors d’un voyage, elle fera vivre l’enfer aux parents de Guy tellement son caractère semble particulier.

            Détail intéressant, une bouteille de lave-glace qu’Isabelle avait laissé traîner en 2008 est à l’origine d’un incident.  Croyant qu’Anne-Sophie, qui manipulait le contenant, en avait ingurgité, la fillette est conduite à Sainte-Justine.  Heureusement, les tests toxicologiques démontrent qu’elle n’a rien bu.  Mais comme on le sait, le lave-glace jouera un rôle principal dans cette affaire.

            Les choses atteignent leur apogée le jour de l’An 2009, lors d’un party avec un couple d’amis.  Isabelle se conduit de façon inappropriée avec Martin Huot, un ami du couple qui fréquente une autre femme, Patricia Giroux.  La façon qu’ils ont de danser fait naître les soupçons de Patricia, non sans remarquer que la femme médecin se laisse aussi aller à embrasser le barman.  Guy se sent tellement mal qu’il doit sortir marcher prendre l’air.

            La conjointe de Martin Huot sonnera l’alarme en téléphonant au cardiologue pour lui apprendre sa récente découverte : Isabelle Gaston entretient une liaison sérieuse avec Martin Huot.  Le couple Turcotte était sur le point de faire un voyage au Mexique avec les enfants.  Puisque ceux-ci rêvaient de ce périple depuis un certain temps, Turcotte prend la décision de parler à Isabelle seulement à leur retour.  Encore une fois, il pense d’abord aux enfants.

            La séparation est donc inévitable, mais Guy se sent trahi par une autre femme.  Son amie Patricia Giroux, la conjointe de Huot, crève l’abcès le jour du départ des Turcotte pour le sud, alors qu’elle avait promis à Guy d’attendre leur retour de voyage.  L’expédition mexicaine se déroule donc dans la haine et la méfiance.  Au retour, Guy emménage dans une résidence louée, à Piedmont.  Le soir même, Martin Huot s’installe avec Isabelle, dans cette maison qu’elle décide une fois de plus de refaire la décoration.  Elle avait besoin de changer d’air, paraît-il.

            Bref, Turcotte continue de gérer sa vie sans rien laisser paraître, ce qui appuiera plus tard sa défense, dans le sens où rien dans son comportement ne laissait croire à ses intentions.  Du moins, pas avant la soirée du 20 février 2009.  Ce soir-là, il est seul dans sa nouvelle maison avec les enfants.  C’est en lisant les courriels échangés entre Isabelle et Martin, fournis par Patricia Giroux, que tout semble s’écrouler.  Vers 20h30, Guy parle au téléphone avec sa mère.  Son discours sera répétitif et désespéré.  Il lui demande de dire à tous combien il les aime.

            Inquiets, ses parents débarquent le lendemain matin.  Tout indique que leur fils est à la maison, mais personne n’ouvre.  On appelle la police.  C’est le drame.  Olivier et Anne-Sophie sont retrouvés assassinés, les tripes à l’air.  Olivier a reçu 27 coups de couteau et sa petite sœur 19.  Guy Turcotte, lui, se cache sous son lit, complètement mou et désorienté.

C’est alors que débute l’une des plus grandes sagas judiciaires qu’ait connu le Québec depuis le début du 21ème siècle.  Ce sera aussi celle qui suscitera le plus d’indignation et de réactions incontrôlées.  Le fait qu’un père assassine froidement ses deux enfants est incompréhensible.  De surcroît, le fait qu’il soit médecin spécialiste ajoute à cette impéritie.

            Pourquoi?

Reste à savoir si c’est bien la bonne question.  Ne serait-il pas plus sage de se demander d’abord « comment? ».

            Le procès s’ouvre le 19 avril 2011 au palais de justice de Saint-Jérôme, devant le juge Marc David.  Dès le début, la défense reconnaît les meurtres d’Olivier et d’Anne-Sophie.  En quelque sorte, l’accusé reconnaissait son crime, comme s’il plaidait coupable mais à une seule partie de l’accusation.  La Couronne aurait donc le fardeau de prouver l’intention criminelle et la préméditation puisqu’on tenterait de le condamner pour meurtre au premier degré.

Ses avocats, les frères Pierre et Guy Poupart, allaient cependant devoir démontrer l’absence de préméditation et l’irresponsabilité criminelle de leur client pour trouble mental.

            Certains commentaires persistent toujours, six ans plus tard, à propos de l’option d’acquittement.  Là encore, il faut rétablir certains commentaires gratuits et disgracieux d’internautes qui ne savaient visiblement pas de quoi ils parlaient.  En plaidant « la folie », c’était une façon de reconnaître les faits.  Pour ceux et celles qui ont lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon ils reconnaîtront ce passage où Marie-Anne Houde a plaidé la folie pour tenter de s’en sortir.  Automatiquement, elle reconnaissait avoir causé la mort d’Aurore.  L’option de l’acquittement disparaissait automatiquement.

            D’ailleurs, dans ses directives aux jurés, le juge Marc David expliquera les quatre verdicts qui s’offraient à eux : 1. Criminellement non responsable; 2. Coupable de meurtre au premier degré; 3. Coupable de meurtre au deuxième degré; et 4. Coupable d’homicide involontaire coupable.  Je vous fais remarquer que l’acquittement n’était pas au menu.

            Aussi, on a souvent entendu des commentateurs malhabiles remettre en question la sincérité de Guy Turcotte quant à sa réelle volonté de vouloir s’enlever la vie.  De manière crue, on affirme encore qu’avec son expérience en médecine il aurait dû « réussir » son suicide sans le moindre problème.  Mais en parcourant les pages de ce docu-roman, on en vient justement à se demander si c’est la bonne façon de présenter le problème.

            Me Fortin ne répond pas directement à cette question, mais à la lecture des témoignages, il faut être honnête : la préméditation n’a pas été prouvée.  Au contraire, Turcotte vivait, jusqu’à peu de temps avant le drame, de façon tout à fait normal.  Au point d’avoir des rendez-vous fixés au-delà de la date fatidique.  Jusqu’à l’appel téléphonique passé à sa mère au soir du 20 février 2009, rien ne laissait entendre que les choses allaient mal tourner, si ce n’est que le ton inhabituel qu’il avait ce soir-là.  Serait-il possible que ce soit en regardant les courriels échangés entre sa femme et son amant qu’il ait soudainement pété les plombs?  Cela pourrait-il expliquer son désarroi, son manque de planification, ce qui l’a convaincu de se tourner vers le seul moyen qui se trouvait alors à sa porte : la fameuse bouteille de lave-glace?

            D’ailleurs, la chimiste et toxicologue judiciaire Anne-Marie Faucher vint témoigner sous serment que la quantité de méthanol dans l’organisme de Turcotte au moment de son arrivée à l’hôpital était mortelle.  Sans le traitement qu’on lui a imposé (malgré son refus de recevoir les soins on l’a tout de même traité), il serait mort dans une plage de temps située entre 6 et 30 heures.  Pour ceux et celles qui prétendent encore que Turcotte a « raté » son suicide, peut-être faudrait-il plutôt se demander s’il n’avait pas prévu passer tout le week-end seul avec ses enfants, c’est-à-dire pour une période suffisante lui permettant de mourir.

            En ce sens, l’intervention de ses parents, en quelque sorte, lui aura sauvée la vie.

            L’intention de la poursuite était de démontrer que Turcotte avait agis pour se venger de sa femme, pour la faire souffrir.  Mais alors, souligne l’auteur, comment expliquer pourquoi il n’avait pas annulé une police d’assurance de 900 000$ dont la bénéficiaire était Isabelle Gaston?

Ce n’est là qu’un élément parmi d’autres qui illustrent le manque de preuve visant à établir hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait agis avec préméditation et pour se venger de cette séparation.  Au contraire, la défense alléguait qu’il avait assassiné ses enfants pour éviter à ceux-ci de découvrir son corps le lendemain.

            En conclusion, Me Fortin ne manque pas de revenir sur les rôles qu’ont joués certains affabulateurs dans notre patrimoine judiciaire, comme Jacques Hébert et Pauline Cadieux, dans d’autres dossiers médiatisés.  Voilà qui lui fait dire, en partie, pourquoi les gens semblent manifester sporadiquement leur manque de confiance envers le système judiciaire.  Dans ce cas-ci, l’auteur cible surtout Isabelle Gaston : « Le rôle que les médias ont permis à Isabelle Gaston de jouer s’apparente à celui d’Hébert et de Cadieux.  Profitant de son talent de communicatrice et son état de mère éploré, toutes les tribunes lui ont été offertes.  Rappelez-vous, entre autres, sa brillante apparition à Tout le monde en parle.  Ne vous étonnez donc pas de la réaction du public au verdict du jury de Saint-Jérôme [second procès]».

            Selon l’auteur, les médias devraient redoubler de prudence dans leurs propos, d’autant plus que les jurés ne sont plus séquestrés comme autrefois.

            Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls fautifs.  Le roman à succès La Justicière s’est servi de l’affaire Turcotte pour « se faire virtuellement justice », sans toutefois approfondir la cause.  Le souffre-douleur de notre société devient alors le personnage de Gérard Tanguay (à noter que les initiales sont les mêmes) dans ce récit qui milite en faveur de la peine de mort.  Sous la plume de Marc Aubin, Gérard Tanguay finira écartelé et poignardé dans une atmosphère sadomasochiste.  Même les romanciers préfèrent manquer d’objectivité pour suivre la vindicte populaire.

            Au passage, Clément Fortin dénonce également la lenteur du processus judiciaire mais aussi la longueur inutile de certains procès.  Toutefois, il se fait défenseur du système des procès devant jury, « un rouage important de notre démocratie », écrit-il.  Je suis entièrement d’accord avec lui sur ce point.  Ce serait un manque flagrant de transparence que d’éliminer cette fonction.

            Au final, en rappelant une étude de 2016 qui prétendait que 50% des Québécois étaient des analphabètes fonctionnels, « je n’espère pas faire comprendre à tout le monde les tenants et aboutissants du procès de Guy Turcotte », ajoute Fortin.

Rappelant que la justice populaire est souvent mal renseignée et pourtant avide de faire valoir ses commentaires, il rappelle que « à ce chapitre, Isabelle Gaston a une page Facebook [qui compte plus de 42 000 adeptes] sur laquelle des internautes lui manifestent leur soutien dans sa lutte pour obtenir justice, soit la condamnation de Guy Turcotte ».

            Finalement, Me Fortin est en accord avec le verdict du premier procès.  Si j’avais été l’un des jurés, j’aurais peut-être hésité entre le verdict de non responsabilité criminelle et celui d’homicide involontaire coupable, mais je me range à son opinion.  Bien sûr, il faut au moins faire l’effort de lire cette brique de 500 pages pour bien comprendre tous les détails de l’affaire.

Des cinq causes qu’il a étudiées au cours des dernières années, seul le procès de Jacques Mesrine, en 1971, était pour lui une fraude judiciaire.  La leçon revient à dire qu’il faudrait sans doute prendre la peine de bien se renseigner et surtout de comprendre les détails d’une cause avant de se manifester ou de cracher sa colère sur Facebook.

            « On ne peut juger cette affaire en glanant quelques faits rapportés dans les journaux même s’ils sont fidèles à ceux qui ont été mis en preuve devant le jury.  Les témoignages sont fleuves.  Malgré tous les efforts que j’ai déployés, il ne m’a pas été possible de rapporter le procès dans son entier.  J’ai été obligé de faire des choix ».  D’où l’importance de bien s’imprégner des témoignages.

            Malgré cela, Fortin avoue aussi que certains journalistes font du travail irréprochable.  Il ne faudrait quand même pas les mettre tous dans le même panier.  Il se refuse aussi de blâmer les procureurs de la poursuite ou de la défense.  Tous ont fait un travail remarquable au cours de ce premier procès.

            Pour avoir une opinion complète, je vous invite à lire cette étude très intéressante, même si votre opinion entre en conflit avec ce que vous venez de lire.  Une fois la poussière retombée, peut-être pourra-t-on espérer retrouver notre esprit critique.  De tels livres ne changent peut-être pas les verdicts officiels, mais on éviterait sans doute la publication d’œuvres propagandistes comme ceux de Cadieux, Hébert, Corbin, Lefebvre, Mathieu, et j’en passe.

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L’affaire St-Louis: chapitre 1

Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.

Testament d’un tueur des Hells

MARTINEAU, Pierre.  Testament d’un tueur des Hells.  Montréal : Intouchables, 2002, 245 p.

Scan            On pourrait croire que ces sujets se démodent rapidement, qu’on les met de côté au profit de la dernière manchette sur le crime organisé.  Après un reportage comme celui de Félix Séguin à J.E. hier soir, et Le livre noir des Hells Angels lancé officiellement aujourd’hui, on aurait tort de le faire.  Le crime est un phénomène de société qui évolue mais, comme les autres grands enjeux du monde, il faut en conserver une mémoire collective.

Au moment d’écrire son ouvrage, Pierre Martineau était toujours rédacteur en chef pour TQS, le défunt réseau de télévision qui a fini par se dépersonnaliser sous la bannière de Canal V.  Les gens de la Mauricie se souviendront cependant de Martineau comme d’une figure familière du petit écran, à la fois comme journaliste et lecteur de nouvelles.

            Sans détailler ce qui l’a conduit à rencontrer le célèbre tueur à gages Serge Quesnel, auteur de cinq meurtres, Martineau nous raconte brièvement que l’assassin repenti faisait de gros efforts pour changer de vie.  Leurs rencontres se sont déroulées sur une période de quelques mois, de la fin 2001 jusqu’en mars 2002.

            Serge Quesnel réussissait plutôt bien dans les études qu’il s’imposait à l’intérieur des murs.  Mais attention!  Le premier chapitre nous plonge rapidement au cœur des deux premiers meurtres qu’il a commis en 1993, cela avec un complice et sans arme à feu.  Deux scènes tout à fait horribles.

            Un avocat, dont le nom n’est évidemment pas mentionné, lui fera une inquiétante suggestion : « Puis, en riant, il m’a recommandé de me rendre à nouveau sur le territoire de Sainte-Foy si j’avais d’autres meurtres à commettre.  D’après lui, à cet endroit, les enquêteurs étaient idiots et je n’aurais pas de problème! »[1].

            L’auteur, qui laisse beaucoup de place à de longs extraits provenant des enregistrements réalisés lors de ses rencontres avec le tueur vedette, entrecoupés de paroles puisés auprès de ses parents et d’un policier, nous ramène à ses débuts criminels.  Quesnel a rapidement fait preuve de violence et cette escalade s’amplifiera constamment puisque son but ultime était de faire partie intégrante des Hells Angels, un soi-disant summum à atteindre pour certaines têtes brûlées.  Ajoutons à cela le fait que cette organisation criminelle en menait large au cours des années 1990 et on se retrouve devant une recette susceptible d’attirer des jeunes en mal de sensation.

            Impulsif et impatient de faire de l’argent, Quesnel décide de monter les échelons en se faisant le plus violent possible.  À la prison de Donnacona, il y parviendra en participant à plusieurs actes de violence, dont plusieurs tentatives de meurtre.  Cœurs sensibles s’abstenir, car ce chapitre s’étend longuement sur ses frasques de détenus en plus de nous plonger dans un milieu assez peu connu du commun des mortels.  Bien que l’auteur ait joué de prudence sur l’identité de plusieurs personnes, il mentionne cependant la présence d’Yves « Colosse » Plamondon.  On se souviendra que Plamondon, condamné à perpétuité en 1986 pour trois meurtres, avait vendu de la drogue pour le clan Dubois.

            En mai 1991, Quesnel retrouvait sa liberté pour mieux rencontrer des membres du clan Pelletier, qui lui offrirent un salaire de 500$ par semaine en plus de sommes supplémentaires allant de 10 000$ à 20 000$ pour chaque cible qu’on lui demanderait d’éliminer.  Offre intéressante pour le jeune homme, mais il y avait un hic!  Le clan Pelletier était en guerre contre les Hells Angels, une organisation qui, pour Quesnel, représentait l’échelon le plus prestigieux en matière de crime.

            Pour continuer à « gravir les échelons », Quesnel fera ses preuves en commettant les meurtres de Richard Jobin et Martin Naud, à Ste-Foy.  Peu après, ce sera pour d’autres crimes qu’il retournera derrière les barreaux.  Libéré en novembre 1994, Quesnel décide de faire le grand saut.  Il contacte son avocat pour lui demander de le recommander aux Hells Angels.  Quesnel a de la chance.  Il s’est adressé à la bonne personne car il obtient un rendez-vous à la forteresse des Hells Angels de Trois-Rivières, où les Nomads, le commando le plus violent de l’organisation, avait ses assises.  À l’intérieur du bunker, il se retrouve face à face avec Louis « Melou » Roy, l’un des plus célèbres motards criminalisés de la fin du 20ème siècle.

            « On a tous nos rêves », écrit Martineau.  « Serge Quesnel, lui, a réalisé le sien en novembre 1994.  Le 4 plus précisément.  Sorti du pénitencier fédéral de Donnacona depuis trois jours à peine, il est reçu au repaire des Hells Angels, à Trois-Rivières.  C’est son avocat qui lui a arrangé cette rencontre avec Melou ».

            Encore une fois, on lui offre un salaire de base hebdomadaire de 500$, en plus d’un cachet de 10 000$ à 25 000$ pour chacun des meurtres qu’il commettra pour l’organisation.  Quesnel est aux anges, sans faire de mauvais jeu de mots.  Il atteint le but qu’il s’était fixé, mais il n’en profitera que durant quelques mois.

            Il gagne la confiance de Melou Roy, mais aussi de plusieurs autres motards.  Toutefois, son premier contrat tarde à se réaliser, ce qui causera l’impatience des motards les plus paranoïaques.  Certains meurtres sont reportés à plusieurs reprises, et cela pour différentes raisons.  Au passage, on apprend aussi que l’incendie du célèbre bar Le Gosier, à Trois-Rivières, aurait été causé par des membres des Hells, et cela même si la police n’a jamais pu en faire une preuve suffisante pour traîner qui que ce soit devant les tribunaux.

            Quesnel en vient à remplir son premier contrat en allant jusqu’à pénétrer dans la résidence de sa victime, Jacques Ferland.  À ce propos, Quesnel raconte froidement : « Deux balles ont atteint Ferland qui s’est écrasé contre le mur avant de dévaler l’escalier.  Déjà, il y avait beaucoup de sang.  À ce moment, j’espérais fortement que la femme se sauve en remontant l’escalier, sans quoi j’allais devoir la tuer.  Heureusement, elle est remontée, en criant très fort! ».  Quesnel quittera cette résidence de Grondines seulement après avoir laissé pour mort un ami de Ferland.

            Ça y est!  Cette fois, le jeune voyou avait fait ses preuves.  Les doutes s’estompèrent et la fête se poursuivit parmi ses nouveaux frères d’armes.  Peu après, il remplit un autre contrat en tuant froidement Claude Rivard.  Finalement, c’est à Ste-Thècle qu’il éliminera sa dernière victime, Richard « Chico » Delcourt.  Le corps de ce dernier sera abandonné dans un fossé, à Saint-Ubalde, dans le comté de Portneuf.

            Le 1er avril 1995, le rêve de Serge Quesnel s’éteint définitivement lorsqu’il est arrêté par des policiers de la Sûreté du Québec sur le chemin Sainte-Foy, à Québec.  Déjà piégé par un ancien comparse, il décide de passer à table.  Rapidement, il deviendra le délateur vedette de son époque.  C’est alors l’occasion pour l’auteur de nous raconter les procès dans lesquels Quesnel a dû témoigner contre ses anciens acolytes, y compris celui de Maurice « Mom » Boucher, au cours duquel il ne fera cependant qu’une brève apparition.

            Au passage, oubliant peut-être un peu trop rapidement sa propre feuille de route, l’ancien tueur à gages se permet de critiquer la police, en particulier lorsqu’il apprend que la Sûreté du Québec connaissait ses intentions avant qu’il n’abatte Richard Delcourt : « C’est clair dans mon esprit que la SQ n’a pas fait son travail.  Pit [Caron] collaborait déjà avec la police et avait parlé de l’offre que je lui avais faite pour tuer Delcourt.  Les policiers connaissaient donc clairement mes intentions.  Ils savaient que Chico Delcourt était en danger et ils n’ont rien fait pour le protéger!  Peut-être que j’ai été plus rapide que la police, cette fois-là!  Malgré tout, je m’explique très mal l’attitude de la Sûreté du Québec dans l’affaire Delcourt! ».

            Serge Quesnel n’aura passé que cinq mois au sein des Hells Angels, et pourtant ses connaissances feront très mal à l’organisation.  Il signe une entente avec le ministère public qui lui rapportera au total 390 000$.  Le policier Pierre Frenette rappelle toutefois que cette entente, qui doit s’échelonner sur la durée de vie du délateur, n’est pas aussi importante que le croyait la population.  N’empêche que Quesnel bénéficiera de plusieurs autres privilèges derrière les barreaux.  D’un autre côté, il ne faut certes pas oublier qu’il était nécessaire de « prendre soin » de lui pour le motiver à témoigner contre ses anciens confrères.  Après tout, c’est sa tête qui était sur le billot.

            Les avocats de la défense s’organisent comme ils peuvent, allant jusqu’à lui faire une campagne de dénigrement, comme en publiant des photos de lui avec une danseuse venue le visiter en prison.  Ensuite, Quesnel fit face aux avocats les plus coriaces de l’époque, dont Léo-René Maranda et Jacques Larochelle.

            Malgré les efforts sincères de Quesnel, le succès n’est pas toujours au rendez-vous.  Par exemple, Richard « Rick » Vallée, ce motard du chapitre trifluvien expert en explosif, sera acquitté au terme de son procès.  Toutefois, grâce à une ruse de Quesnel, Vallée fut aussitôt arrêté en vue d’une extradition concernant un meurtre commis aux États-Unis en 1993.

            Lors de l’un de ces procès, Quesnel lance soudainement une information concernant le meurtre non résolu de la jeune étudiante France Alain, commis en 1982 à Ste-Foy.  Puisque Historiquement Logique s’intéresse à ce dossier depuis quelques années (voir les articles sous la rubrique L’affaire France Alain), voyons l’extrait complet concernant cette affaire :

            « [Me Jacques] Larochelle m’a demandé si Richard Jobin s’était vanté d’avoir tué France Alain et j’ai répondu par l’affirmative.  Mais je n’ai pas pris le temps de m’expliquer convenablement, ce qui a eu pour effet d’exciter bien du monde.  Jobin m’avait effectivement affirmé avoir tué une femme au début des années 1980.  Par contre – et c’est ce que j’avais voulu dire – je pensais que Jobin disait cela uniquement pour se vanter, mais ce n’est pas comme ça que ç’a été perçu! »

            Malgré ce qu’une lectrice a confié à Historiquement Logique, il n’y a rien de concluant dans cette affirmation.  Et d’ailleurs, pour des raisons que j’évoquerai dans des articles à venir sur l’affaire France Alain, une telle hypothèse ne colle pas avec les éléments contenus dans l’enquête du coroner.

            Lors d’un autre procès, qui cette fois se termina par un verdict de culpabilité, la cote de popularité de Quesnel remonta.  Dans un autre, un arrêt des procédures viendra frustrer l’ancien tueur et les policiers qui s’occupaient de lui.  Cette fois, la faute était attribuable aux policiers de Ste-Foy, qui avaient détruit des pièces à conviction importantes.  Voilà une gaffe monumentale qui fera dire à Quesnel : « j’étais furieux contre la police de Sainte-Foy, des amateurs.  J’ai même fait une sortie publique dans les médias.  Mon ancien avocat avait bien raison quand il me suggérait de commettre mes crimes sur le territoire de Sainte-Foy.  Il y avait beaucoup moins de risques de se faire prendre à cet endroit! ».

            Finalement, Louis « Melou » Roy, qui avait ouvert toutes grandes les portes des Hells Angels à Serge Quesnel, disparaîtra en juin 2000.  On ne le reverra plus jamais.  Quesnel croyait que ce dernier avait fini par être éliminé pour l’avoir laissé prendre autant d’importance au sein du gang.

            Dans son dernier chapitre, Pierre Martineau nous transporte un peu plus dans le cœur et la raison de l’ancien tueur.  Celui-ci explique qu’il lui est évidemment impossible de revenir dans le milieu du crime, car cela équivaudrait à son arrêt de mort.  De plus, il parlait de son intention de s’installer hors Québec, d’autant plus que son succès dans les études lui offrait des chances intéressantes de réussir sa réhabilitation.

            Mais pour cela, Quesnel était conscient de devoir faire d’énormes sacrifices, comme celui de couper toute communication avec ses parents et amis, et de cacher son passé à sa future conjointe.

            L’histoire de Serge Quesnel est intimement liée à celle de la controverse entourant la confiance que la société doit accorder ou non aux délateurs.  Sont-ils crédibles?  Objectifs?  Leur présence est-elle un mal nécessaire?  Est-ce que le ministère public pactise avec le diable quand il accepte de signer un contrat avec eux?

            Évidemment, ces hommes ne connaissent pas tous le succès immaculé de Donal Lavoie, qui a si bien réussi sa réhabilitation que son nom n’a plus jamais refait la manchette.  Selon Pierre de Champlain, auteur de Histoire du crime organisé à Montréal 2 : de 1980 à 2000 (2017), Lavoie n’a même jamais été arrêté pour un billet de contravention.

            Bien qu’il fera l’envie des collectionneurs de livres sur le crime organisé, le bouquin de Pierre Martineau ne peut évidemment pas nous renseigner au-delà de sa date de publication.  C’est donc à travers un article de Daniel Renaud qu’on apprend que c’est seulement en 2015 que Quesnel a obtenu sa libération complète.  Depuis, il est devenu quelqu’un d’autre.  Personne ne sait où il se trouve ni comment il réussit sa nouvelle vie.

Ce qui est sûr, c’est que Serge Quesnel, après avoir rempli sa part du contrat avec la justice, s’est éteint.  À moins qu’il ne connaisse une rechute, il ne devrait plus jamais refaire surface.


[1] P. 36.