Tous les articles par Eric Veillette

Technicien en documentation, auteur et chercheur spécialisé dans la révision et l'analyse de dossiers judiciaires.

Chapitre 8, Une première piste

Mardi, 7 décembre 1920

Dans un couloir du palais de justice de Montréal flânait le détective privé Joseph Valade.  L’homme de 42 ans était assis sur un banc en chaîne massif au côté de son ami Paddy Lynch à lire le journal.  C’est à cet instant qu’il reconnut un homme dévalant le corridor, un hurluberlu qui avait pour nom Henri Duval alias Casobon[1].  Costume dépareillé et cheveux en bataille, celui qui se faisait aussi surnommer Ti-Noir titubait en s’approchant.  Pendant que Valade se cachait derrière son journal, Duval s’arrêta devant le messager Miller pour lui demander à voir un juge.  Gentiment, il le conduisit jusqu’à la porte du bureau du juge Lanctôt.

Lorsque Miller perçut son haleine alcoolisé, il changea d’avis et lui demanda de quitter les lieux immédiatement.  Décontenancé, Ti-Noir recula de quelques pas avant de sortir une allumette de sa poche.  Voyant son refus de partir, Miller répéta son avertissement.

Mais avant que le pire n’éclate, le regard de Duval croisa celui de Valade.  Les deux hommes se connaissaient puisque le détective avait déjà procédé à son arrestation.  D’un langage blasphématoire mais sans menace, l’ivrogne s’avança pour lui répéter sa requête.

  • Qu’est-ce qu’il y a, Ti-Noir?, questionna Valade.
  • Ce n’est pas moi qui ai tué Blanche Garneau, c’est les deux autres[2].

Devant cette étrange déclaration, Valade l’entraîna dans une autre pièce afin de discuter plus librement.

  • C’est qui ça, Blanche Garneau?, demanda Valade.
  • C’est la fille qui a été tuée à Québec, à la petite rivière. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée, c’est les deux autres.

D’un langage décousu, Duval mentionna différents détails, dont des morsures aux mamelons.  À l’entendre, il possédait des informations privilégiées sur ce meurtre, d’autant plus qu’il se trouvait à Québec à cette époque puisqu’il faisait partie du Royal 22ème Régiment.  Puisque Valade ne connaissait pas ce dossier, il lui donna rendez-vous au coin des rues Vitrée et St-Laurent pour 17h00 ou 18h00.  Non seulement il espérait que ce délai permette à Duval de dessouler un peu, il aurait aussi le temps de mieux se renseigner sur l’affaire.  À 14h30, sa curiosité professionnelle l’amena à se rendre au bureau du chef Dan Lorrain.


C’est à la demande du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau que Dan Lorrain s’était rendu à Québec en août dernier pour assister à la majeure partie de l’enquête du coroner Jolicoeur.  Après des mois de stagnation, il était loin de se douter qu’on s’apprêtait à lui présenter une piste sur un plateau d’argent.

Lorsque Valade s’assied devant lui pour demander des précisions sur le nom de Blanche Garneau, Lorrain lui résuma l’affaire en quelques minutes.  Ensuite, le détective privé raconta sa mésaventure au palais de justice, ce qui capta toute l’attention du chef.  Henri Duval était-il la clé de l’énigme?

Lorrain lui donna 5$ pour couvrir ses frais.  Valade, qui connaissait bien l’insaisissabilité de Duval, demanda à ce qu’on lui attribue la compagnie du détective Georges-Hector Rioux, le bras droit de Lorrain.  Malheureusement, celui-ci n’était pas disponible, alors le chef lui offrit Larivière, un choix peu satisfaisant puisque Valade, par le passé, avait dû le renvoyer pour une affaire d’alcool.


Valade se rendit d’abord chez son père, rue Maisonneuve, où il reçut un appel de Paddy Lynch vers 16h30, l’informant que « son homme » l’attendait déjà au coin des rues Vitrée et St-Laurent.  Duval avait tenu parole pour le rendez-vous, quoiqu’il était encore ivre.  Il conseilla donc à Lynch de le filer, le temps de se rendre sur les lieux par les tramways.

Une fois sur place, Valade comprit que l’oiseau s’était impatienté et que Lynch avait dû le suivre.  Après avoir arpenté les rues du quartier, il localisa finalement Lynch sur la rue Craig, qui l’informa avoir perdu la trace de Duval après l’avoir vu entrer dans un hôtel.  Les deux acolytes furent alors contraint de débuter une inspection des bas-fonds du quartier pour tenter de le retrouver.  Et c’est finalement à la sortie d’un établissement appartenant à un certain Leroux qu’ils tombèrent sur Ti-Noir.

Avant même que Valade ou Lynch n’ouvre la bouche, l’ivrogne leur confia que les deux assassins se trouvaient dans un bordel.  Connaissant la réputation que Duval avait envers les femmes, il était hors de question de faire le tour des maisons closes en sa compagnie.  On l’amena plutôt dans un restaurant où Valade lui paya des œufs et du bacon.  Son assiette à peine entamée, le buveur invétéré se remit à déblatérer, insistant sur ces fameuses morsures aux seins.

  • Un homme peut user d’une femme, dit-il, mais la manger comme ça…

Continuellement, son discours tourna autour de ces morsures, comme une fixation dont il ne pouvait se défaire.  Puis, à l’arrivée du détective Larivière, Lynch retourna chez lui.  Au moment où Valade et Larivière firent un mouvement pour saisir Duval, celui-ci se rebiffa en criant à tût tête dans la rue le nom de Blanche Garneau, ajoutant qu’il était innocent de son meurtre.  Pourtant, personne ne l’avait encore accusé de quoi que ce soit.

Les deux détectives le traînèrent jusqu’aux cuisines du Plaza, Place Jacques-Cartier.

  • Mon criss, arrêtes-moi pas. Tu m’as déjà arrêté, arrête-moi pas!

Sur ces paroles, Duval fondit en larmes.


Le lendemain matin, 8 décembre, Valade et Larivière se rendirent au bureau de Lorrain pour lui apprendre qu’Henri Duval demeurait introuvable.  Encore une fois, Lorrain remit quelques dollars à Valade tout en lui faisant comprendre l’importance de ramener ce suspect.

  • Il me faut cet homme-là, dit Lorrain.
  • Vous l’aurez, répliqua un Valade sûr de lui.

Il fallut attendre au 10 décembre pour que Valade puisse le retracer chez un vendeur d’alcool d’origine italienne.  Cette fois, Lorrain ne prit aucun risque de le perdre à nouveau et alla les rejoindre à l’Hôtel Arbour rue St-Laurent vers 1h00 ou 2h00 de la nuit, accompagné d’Alec Lefebvre.  À jeun, Duval leur répéta la même histoire tout en y ajoutant des détails intéressants.  Il dira avoir volé un galon de whiskey vers le 13 ou 14 juillet avec un autre militaire du nom d’Arthur Langevin.  Leur plan prévoyait l’utilisation de courroies pour hisser cet alcool jusqu’à une fenêtre de la Citadelle.  Le 22 juillet, il aurait obtenu un laisser-passer pour une autre sortie en compagnie de Langevin.  Les deux hommes se seraient rendus au restaurant de Jos Bezeau, situé au 311 rue St-Paul (tél. 4334), où l’on vendait également des cigares.  Les deux anciens combattants y auraient vendus leurs décorations militaires pour ensuite marcher jusque chez Cloutier pour siffler quelques bières.  C’est aussi là qu’ils auraient fait la rencontre de deux hommes, un grand anglophone et un petit canadien français.

Après que l’Anglais eut acheté une bouteille de brandy, alors que le personnage de Langevin semblait s’évaporer soudainement du scénario, Duval se serait retrouvé dans une voiture de marque Chevrolet ou Ford avec ses deux nouveaux amis.  Après un passage au terrain de l’Exposition, ils roulèrent sur un pont qui les amena au cœur du parc Victoria, où ils laissèrent leur véhicule pour s’éloigner à pieds.

Duval était tellement ivre qu’il dut s’asseoir, tandis que le grand anglophone se dirigea à la rencontre d’une jeune femme.  Sans même lui parler, il l’aurait empoigné violemment.  La fille, après avoir crié « ah mon Dieu, mon Dieu », serait tombé à la renverse, sa tête heurtant un rail de tramway.  Les deux hommes l’auraient ensuite traînée dans les broussailles.  Les détectives devinaient le reste.

Pour avoir assisté à l’enquête du coroner, Lorrain savait que cette histoire de chute sur le rail pouvait correspondre à la fêlure constaté à l’arrière du crâne par le Dr Marois.  Et lorsqu’il entendit Duval ajouter que la victime portait une « robe indienne noire et blanc », il se dit que l’ex-soldat ne pouvait avoir inventé ce détail.

La version de Ti-Noir mettait en scène ces deux individus déchirant les vêtements de la victime pour « la manger ».  « Là, ils ont passé l’un et l’autre dessus et ils se sont sauvés », dira Duval, ajoutant être allé voir par la suite pour constater que la fille était morte.  Il dira aussi avoir ouvert le paquet et s’être servi du drap pour la recouvrir.  C’est en voyant les morsures aux seins qu’il avait quitté les lieux pour retourner à la Citadelle et n’en ressortir que le 28 juillet.  Enfin, l’enquête avait une nouvelle piste à suivre.


[1] Son nom est parfois donné comme Casabon, Casaubon, Casavant et même Casebon.  Je laisse aux pointilleux de l’orthographe des noms propres débattre de la question.  Quant à moi, j’ai choisi de l’uniformiser ici sous Casobon.

[2] Les conversations contenues dans ce chapitre sont directement inspirées du témoignage que Valade livra en 1922 devant la Commission royale d’enquête.