Le meurtre non-résolu de Suzanne Blanchard

 

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Le 9 août 1982, Suzanne Blanchard finissait sa journée de travail.  Elle œuvrait dans le milieu de la télévision et elle travaillait à ce moment-là pour la populaire publicité « Moi, je bois mon lait comme ça me plaît ».  Aux dernières nouvelles, elle prévoyait partir avec des copines pour Ogunquit.  Ses deux enfants ainsi que ceux de son conjoint, de qui elle s’était très récemment séparée, étaient en colonie de vacances, au camp Cœur-Joie. Elle avait laissé sa voiture au garage de son ancien conjoint pour qu’il puisse la réparer.  Elle aurait donc été reconduite au coin du garage en début de soirée, soit au 900, rue St-Grégoire à Montréal.  On a ensuite perdu sa trace.  Le 13 août à 11h14 du matin, son ancien conjoint a logé un appel à la police pour signaler la disparition de Suzanne.  Il a dit trouver curieux qu’elle ne soit jamais venue reprendre sa voiture réparée.  Les policiers sont allés voir à l’appartement de Suzanne sur la rue Cherrier mais n’ont rien décelé d’inhabituel, outre que les portes étaient débarrées.  Quelques heures plus tard, par cette belle journée d’été, deux plaisanciers en pédalo remarquaient un curieux objet flottant sur le Lac des Deux-Montagnes.  C’est en s’approchant qu’ils découvrirent le corps de Suzanne qui gisait. Elle se trouvait alors à 200 pieds environ de la rive, face au parc Godin à Ste-Anne-de-Bellevue.

27867499_10160047573205002_1642254114022594032_nSuzanne, 37 ans, mère de deux adolescents, avait subi une mort violente.  L’autopsie, pratiquée par le Docteur André Lauzon démontra que son corps avait séjourné dans l’eau de 2 à 3 jours.  Il lui a été difficile de déterminer la cause exacte de sa mort.  Elle avait deux plaies pénétrantes au cou de 5 et 2,5 cm de largeur.  Toutefois, ces plaies n’avaient pas la profondeur pour être mortelles.  De plus, elle avait plusieurs tours de ruban gommé beige autours du cou, par dessus ses cheveux.  Le Dr Lauzon suggère que ce ruban ait été mis en place pour freiner le saignement car ce lien n’était pas suffisamment serré pour provoquer une asphyxie.  Ses mains comportaient des plaies de défense linéaires, notamment sur le dessus de la main, suggérant la position de main sur la gorge pour empêcher l’objet tranchant/piquant d’atteindre cette fragile partie du corps.  Elle avait aussi deux grosses plaies à la tête, dont une en forme de U à l’envers.  Elle avait aussi le visage gonflé et un ecchymose à l’œil.  On l’avait frappée et tout cela de son vivant puisque le corps démontrait des signes de défense et de circulation sanguine au niveau des plaies.  L’autopsie démontre que les coups portés à la tête étaient d’un impact ne provoquant pas la mort mais certainement une perte de conscience.  Malgré toutes ces blessures, le docteur n’écarte pas la possibilité que Suzanne soit finalement décédée par noyade.  Elle portait encore ses vêtements mais on n’a jamais retrouvé son sac à main.  Des prélèvements pour tenter de vérifier si elle avait été agressée sexuellement n’ont pas pu se faire puisque le corps avait séjourné trop longtemps dans l’eau.

Au retour du camp de vacances, les enfants de Suzanne ont appris la terrible nouvelle.  Pour Marie-Claude, cela semblait irréel jusqu’à ce qu’elle voit pour la première fois, 5 ans plus tard, le visage de la dépouille de sa mère dans le Allô Police.

L’ancien conjoint a été interrogé.  Refusant le test du polygraphe, il aurait été relâché car rien ne pouvait objectivement l’incriminer dans la mort de Suzanne.

49696302_10161368123410002_4156514734541111296_nEn 2009, une lettre anonyme a été envoyée à Claude Poirier au Journal de Montréal. Comme le chroniqueur n’était pas à l’emploi du journal à ce moment-là, la lettre fût envoyée au SPVM, à l’attention des homicides non-résolus.  Celle-ci donnait des détails sur les personnes qui auraient commis le meurtre.  Les enquêteurs ont interrogé une personne d’intérêt mais cela n’a malheureusement pas pu aboutir à une arrestation.  De plus, ils n’ont pas pu trouver qui était l’auteur(e) de la missive.

En 1991, la boîte d’objets pouvant contenir des preuves biologiques a été détruite, apparemment par manque de place, ce qui complique donc la résolution de cette affaire.  Malgré tout, Marie-Claude ne baisse pas les bras et espère que d’autres approches ou encore des témoignages puissent faire avancer le cas de sa mère.  Or, cette croisade l’a emmenée à participer à des productions traitant de cas similaires à celui de Suzanne, à apprendre avec brio à faire des recherches dans les archives de journaux et à s’impliquer comme vice-présidente dans l’organisme Meurtres et Disparitions Irrésolus du Québec, une initiative de Stéphane Luce qui se spécialise dans l’affichage des victimes de meurtres ou disparitions non-résolus.

 

Références
Enquête du coroner (verdict de Roch Héroux, autopsie et rapport d’événement de la CUM), BAnQ Vieux-Montréal
Photos: Marie-Claude Blanchard et Stéphane Luce pour Meurtres et Disparitions Irrésolus du Québec.
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Sylvie Trudel, victime d’un tueur en série

            Le 27 avril 1982, c’est dans l’appartement 6 du 105 rue Milton à Montréal que Sylvie Trudel, une jeune femme de 25 ans originaire de Trois-Rivières[1], était sauvagement assassinée.  Selon le rapport d’autopsie « la tête et le tronc avaient été sectionnés. Ces segments de corps humain avait [sic] été placé dans trois (3) sacs différents ».  Des photos judiciaires ont été prises sur place par le photographe Laurent Laflamme de la Sûreté du Québec (SQ) mais elles n’ont pas été versées au dossier du coroner.

Selon l’examen externe, la tête de la victime a été sectionnée au niveau de la 6e vertèbre cervicale et le tronc au niveau de la 5e lombaire.  « La surface de coupe des corps vertébraux est unie et suggère que la section a été faite à l’aide d’une scie », écrit le Dr Jean Hould, le médecin pathologiste qui a pratiqué l’autopsie.  « Au niveau de la peau et des tissus mous sous-jacents, la section a été faite à l’aide d’un instrument tranchant dont la qualité d’affûtage ne semble pas très marquée.  Au niveau du cou, la ligne de section est assez irrégulière et semble avoir été laborieuse.  Au niveau du tronc, on peut deviner par l’aspect de la ligne de section que l’instrument tranchant a été manœuvré un peu à la manière d’une scie telle une égoïne avec des mouvements alternatifs de va et viens ».

La reconstitution des trois parties du corps a ensuite permis de déterminer que Sylvie Trudel mesurait environ 5 pieds et 4 pouces et qu’elle pesait 112 livres.  Selon le Dr Hould, la cause de la mort aurait été la « strangulation au lien ».  En effet, le corps présentait des traces de lien au cou et « la présence de très nombreuses pétéchies au visage, en arrière des oreilles, la présence d’hémorragie conjonctivale et du conduit auditif, toutes ces lésions ayant été faites du vivant du sujet.  Les blessures par instrument tranchant ont été causées après le décès du sujet ou en fin de période agonique, les tissus ne présentent peu ou pas d’infiltration sanguine ».

Finalement, il estimait que le couteau utilisé par l’assassin avait une lame d’une longueur minimum de 9 cm et avec un seul tranchant.  Selon lui, le décès « ne devrait pas remonter à beaucoup plus que deux (2) ou trois (3) jours ».

Officiellement, le meurtre de Sylvie Trudel est une affaire non résolue.  Mais pour d’autres, elle aurait été victime d’un tueur en série qui a sévi des deux côtés de la frontière.

Dans son livre Cold North Killers canadian serial murder (2012), Lee Mellor rappelle que le même jour où les enquêteurs se penchaient sur le corps décapité de Sylvie Trudel, le corps d’une autre jeune femme était retrouvé aux Milles-Îles.  Cette autre victime fut identifiée comme étant Murielle Guay, une jeune femme de 26 ans de Laval.  Elle avait été démembrée et enterrée dans un champ.  Après quelques jours d’enquête, les policiers auraient finalement lié les deux affaires.  D’ailleurs, le rapport du coroner dans l’affaire Trudel montre qu’une accusation de meurtre a été déposée contre un certain Richard Owen.

Lee Mellor nous apprend que ce nom était faux.  L’homme qui se cachait derrière cette identité était plutôt William Dean Christensen.  Peu de temps avant ces deux meurtres, c’est sous le nom de Owen qu’il était sorti de prison, ayant apparemment réussi à berner les autorités carcérales à propos de sa réelle identité.

Toujours selon Mellor, il traversa la frontière américaine, où il erra quelques mois dans les États de la côte est.  Puis, le 23 septembre 1982, c’est en Pennsylvanie qu’il assassine la danseuse nue Michelle Angiers, 23 ans, dans le stationnement du Moonlight Inn.  Il lui aurait asséné 30 coups de couteau.  Son corps a été retrouvé au matin, vers 6h30.

Plusieurs mois plus tard, Christensen décharge une arme à feu sur un afro-américain au New Jersey.  Le 4 décembre 1983, c’est à Philadelphie qu’il utilise à nouveau une arme à feu pour tuer Joseph Connelly.  Cette fois, il fut arrêté.  Aux policiers, il donna le nom de Jeffrey Schrader.  Au moment de fouiller son appartement, la police découvrit un matelas ensanglanté.  Son colocataire ne fut jamais retrouvé.

Des accusations de meurtre furent déposées contre lui.  Mellor écrit que c’est dans l’attente de sa sentence dans la cause du meurtre de Connelly que des détectives firent un lien important.  Ceux-ci enquêtaient sur un tueur à caractère sexuel nommé William Dean Christensen.  Finalement, leurs recherches permirent d’établir que Schrader et Christensen étaient une seule et même personne.

Natif du Maryland, Christensen avait débuté sa carrière criminelle en 1969.  En 1980, il avait été libéré de prison après avoir purgé une peine de 9 ans pour le viol d’une danseuse nue.  C’est ensuite qu’il serait parti au Québec, où il a réussi à mystifier les autorités carcérales sur sa réelle identité.

Selon Mellor, le fait que Christensen aurait démembré Trudel et Guay au Québec s’expliquerait par le fait qu’il a pu passer beaucoup de temps avec elles, contrairement au contexte entourant ses autres victimes.  En 1987, il a été condamné pour le meurtre de Michelle Angiers.  Selon Mellor, il demeurerait toujours le principal suspect dans une trentaine d’autres meurtres ou disparitions d’auto-stoppeuses ou de danseuses nues dans l’est des États-Unis.

Devant la condamnation à vie qu’il s’est mérité pour le meurtre de Connelly, les autorités montréalaises auraient définitivement fermé le dossier des meurtres de Sylvie Trudel et de Murielle Guay en août 1984.  Officiellement, si la police s’est dite satisfaite par les preuves contenues dans un dossier qui ne sera jamais révélé au public, les meurtres de ces deux jeunes femmes restent non résolus.


[1] Selon l’enquête du coroner, son adresse trifluvienne était le 452 des Volontaires.

Série sur les meurtres de femmes et d’enfants

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L’équipe d’Historiquement Logique est fière de vous annoncer la venue prochaine d’une toute nouvelle série qui, nous l’espérons, apportera un regard neuf sur plusieurs affaires criminelles de notre passé collectif.

Cette série, dont le titre sera officiellement dévoilé le 6 janvier 2019, abordera plusieurs meurtres de femmes et d’enfants, que ces crimes aient été résolus ou non. Comme vous, nous cherchons seulement à comprendre un phénomène qui n’a certainement pas fini de faire jaser. Pour ce faire, nous nous basons uniquement sur les documents légaux disponibles ainsi que quelques ouvrages sérieux. Les affaires non résolues ne sont pas les dossiers qui offrent une grande documentation mais ils sont fascinants parce qu’ils font appel à nos émotions les plus vives, dont notre désir collectif de voir un jour le responsable être condamné. En revanche, les affaires résolues nous offrent une riche documentation qui pourra nous aider à mieux cerner la dynamique des tueurs. Ainsi, peut-être, cette étude nous aidera à mieux comprendre ces crimes dont le dénouement se fait toujours attendre.

Cette série documentaire se voudra ouverte et évolutive, c’est-à-dire qu’elle sera lancée par un texte de présentation le 6 janvier 2019. Plusieurs articles suivront, à raison d’une affaire de meurtre par semaine. Ensuite, au fil des mois et sans doute des années, d’autres cas seront présentés ou bonifiés au fil de nos recherches, et peut-être même des informations que vous pourrez nous partager.

Pour cette raison, nous vous invitons à nous transmettre vos suggestions ou informations en nous écrivant par courriel à l’adresse suivante : historiquementlogique@hotmail.com

Déjà, nos recherches permettent d’annoncer que nous serons en mesure de publier des faits inédits.

Sophie Chouinard

Annie Richard

Eric Veillette

Mise à jour de la liste des affaires non résolues

            La nouvelle mise à jour de la liste des affaires non résolues élaborée par Historiquement Logique est maintenant disponible au format PDF sur la page Affaires non résolues du Québec.  Le nouveau format de la liste, présenté tout à fait gratuitement en PDF, sera plus convivial et plus facile à consulter, entre autre en raison de la présence d’une table des matières.

Créée le 11 juillet 2015, la page des Affaires non résolues du Québec de Historiquement Logique présentait une liste sous format de page Web dont la mise à jour s’avérait parfois laborieuse, principalement en ce qui concernait l’ajout de photos.  Désormais, cette page, beaucoup plus courte, permet de télécharger gratuitement l’édition 2018 de la liste.

Dorénavant, Historiquement Logique présentera un document complet que nous espérons pouvoir mettre à jour au moins une fois l’an.  D’ailleurs, nous travaillons déjà à l’élaboration de la version 2019.

Nous sommes conscients que les affaires de meurtres non résolus au Québec font maintenant partie d’une certaine culture et que certains chercheurs ou concepteurs de projets refusent de partager leurs informations.  Ce n’est pas notre cas.  Nous partageons avec vous les résultats de nos recherches et nous n’en tirons aucun profit.  C’est pour cette raison que tout ce que nous vous demandons en échange c’est de partager cette page.

Au nom des victimes et d’une meilleure société, ces histoires ne doivent pas être oubliées!

Merci.

 

Les Faucheurs de vieilles dames

         En 2016, Historiquement Logique publiait une série d’articles sous le titre Les Faucheurs d’enfants, dont le but principal était de revenir sur une affaire qui avait intéressé plusieurs auteurs de documents, dont deux documentaires cinématographiques.  En raison de certaines contradictions et de soupçons envers l’un de ces documents, nous avions senti le besoin d’apporter certaines précisions.  Pour ce faire, nous étions revenus à la base, c’est-à-dire les archives judiciaires.  En l’occurrence, nous avions présenté une enquête de coroner qui n’avait pas été consulté et qui pourtant était un incontournable.

Cette fois, nous n’aurons pas suffisamment de matière pour en faire une série de 9 articles, mais ce sera l’occasion de revenir sur l’importance des documents légaux.  Dans le cas d’une affaire judiciaire qui fut marquée par un procès, le dossier accessible aux chercheurs est souvent volumineux et très détaillé.  Il suffit alors d’accepter d’y investir le temps nécessaire pour raconter l’histoire avec un excellent niveau de fiabilité et de rigueur.

Le problème avec les cas non résolus, c’est qu’il n’y a pas eu de procédures judiciaires sérieuses, ce qui fait en sorte que le dossier est encore dans les mains de la police, tout dépendamment de l’époque.  Ceci a pour effet qu’il reste très peu de documents légaux accessibles au public.  Parmi eux, on compte bien sûr les enquêtes de coroner.

Contrairement à la série Les Faucheurs d’enfants, les cas exposés dans Les Faucheurs de vieilles dames n’ont pas fait l’objet d’une grande attention médiatique, et encore moins de la part de documentalistes ou enquêteurs en herbe.  Et c’est tant mieux!  Ainsi, nous pourrons nous concentrer sur ces dossiers de manière à ne pas subir les opinions parasitaires.

Les cas rassemblés ici l’ont été après un survol d’un document sur lequel je travaille depuis quelques années et qui consiste à rassembler les résumés d’un plus grand nombre possible d’affaires de meurtres ou de disparitions non résolues.  C’est en travaillant à élaborer des résumés avec l’aide de certains articles de journaux qu’une première question s’est imposées d’elle-même.  À la fin des années 1980 et au début des années 1990, on dénombre des meurtres de femmes âgées dans la région de Montréal qui soulèvent un doute.  À première vue, ces affaires semblaient avoir des points en commun.  Est-ce que ce doute pourrait résister à une étude plus exhaustive?

C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre.

Germaine Désilet[1]

Le 1er juin 1991, vers 11h00, des bénévoles rattachés à un comité de Saint-Léonard qui se consacrait aux visites des malades et des personnes en perte d’autonomie, se sont rendus à l’appartement 17 du 5799 est, rue Jean-Talon.  Deux sœurs habitaient à cette adresse : Germaine Désilet, 80 ans[2], et Émilienne Désilet, 75 ans.  Handicapée, Émilienne se déplaçait uniquement en fauteuil roulant.

Les bénévoles s’inquiétaient puisque Germaine devait donner sa réponse à une invitation à participer à une soirée festive qui approchait à grands pas.  Évidemment, on avait tenté de joindre les sœurs par téléphone, et cela à plusieurs reprises au cours des jours précédents, mais le silence devenait de plus en plus inquiétant.  En fait, la ligne sonnait continuellement comme engagée.

Une fois que le concierge Simon Lamarche eut ouvert la porte de l’appartement, les bénévoles entrèrent.  Leur attention fut aussitôt retenue par un désordre monstre.  Lorsqu’ils tentèrent enfin d’ouvrir la porte de la chambre à coucher, Lamarche put entrevoir l’une des sœurs menottée, étendue à plat ventre.  Quant à l’autre sœur, son corps empêchait la porte de s’ouvrir davantage.  Rapidement, on téléphona au 911.

Selon le rapport du coroner, c’est un « technicien » qui passa par une fenêtre afin de voler au secours des vieilles dames, alors que selon La Presse c’était un policier.  Ainsi, on comprit que Germaine, étendue sur le plancher, était morte depuis un certain temps, alors qu’Émilienne était bâillonnée, menottée, mais toujours vivante.  D’après ce que le coroner Roger C. Michaud écrira plus tard dans son rapport, elle présentait « un état de déshydratation très important ».  On la conduisit immédiatement à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.  Malheureusement, dans le cas de l’aînée, le Dr Jacques Pyram ne put que constater le décès, à 12h01 le 1er juin.

Une enquête criminelle s’est rapidement ouverte, permettant de comprendre que les sœurs Désilet avaient été enfermées depuis cinq jours.  Après avoir récupéré un minimum de ses forces, Émilienne put raconter aux policiers ce dont elle avait été témoin.  Le 27 mai 1991, Émilienne serait donc sortie de l’appartement vers 10h30, au 3ème étage, pour récupérer son courrier.  À son retour au logement, elle s’était retrouvée face à quatre individus qui se tenaient déjà à l’intérieur.  Sa sœur était menottée, bâillonnée et attachée, gisant sur le plancher de sa chambre.  Rapidement, Émilienne s’est retrouvée dans la même situation.  Une fois les deux sœurs immobilisées, les quatre voleurs, qui portaient des gants, ont pris les bijoux et l’argent avant de quitter les lieux.

La consultation de l’enquête du coroner nous permet d’apprendre des détails qui n’ont jamais été publiés dans les journaux.  Ainsi, c’est à 11h48, toujours le 27 mai, que le « 911 reçoit l’appel numéro 91052701912 et lorsque les préposés répondent 911 Nine One One, l’homme au bout du fil répond Oui et … check at 5799 Jean-Talon East, the third floor, there’s et … two ladies just got robbed.  Le préposé actionne le rappel automatique mais personne ne répond.  Terminé à 11 :49 :05.  Cassette 5 à 15.  Suite à cet appel anonyme provenant d’une cabine téléphonique de la station de métro Iberville, le message est relié à deux patrouilleurs de la SPCUM[3] poste 54.  Le répartiteur leur mentionne que deux femmes auraient été volées au 3ème étage du 5799 Jean Talon Est.  Ils arrivent sur les lieux à 11h56.  Après être montés au 3ème étage, ils ont vérifié le corridor, n’ayant pas de précision concernant le numéro d’appartement.  Il n’y avait rien d’anormal selon le rapport.  Aucun bruit suspect ou autre.  Aucune odeur.  Aucun témoin n’a été vu sur place.  Ils sont redescendus et ont quitté à 12h05 »[4].

Est-ce qu’une investigation plus poussée de la part de ces deux policiers aurait pu sauver la vie de Germaine Désilet?

Le même jour, à 16h53, « le constable Gauthier du poste 54 dit qu’il vient de recevoir un appel anonyme d’un monsieur qui lui dit qu’au 5805 Jean-Talon Est, appartement 7, il y aurait deux bonnes femmes attachées.  La préposée dit qu’elle envoit [sic] quelqu’un voir ça.  Il s’agit ici de l’appel no 9105270362.  Suite à cet appel 91052703262, un policier du poste 54 se rend donc au 5805 Jean Talon Est, appartement 7 et y arrive à 16h45.  On lui a dit que deux femmes y seraient attachées à l’intérieur.  Il fait le tour, rencontre un couple âgé et constate qu’il ne semble y avoir rien d’anormal à cet endroit.  Il quitte les lieux à 17h07 ».

C’est donc dire que la police possède toujours l’enregistrement de la voix de l’un des voleurs.

Le coroner ajoutera à propos d’Émilienne :  « Elle avait des ecchymoses au visage, les lèvres gercées et les yeux bouffis.  Comme elle était adossée à la porte de la même chambre, les policiers ont dû forcer la fenêtre pour y entrer ».

Selon le concierge Lamarche, les sœurs Désilets étaient des femmes très sympathiques et habitaient ce logement depuis plusieurs années.  Quant au coroner Roger C. Michaud, « l’état de conservation et les circonstances entourant le décès suggèrent que la date de décès mentionnée ci-haut est compatible avec les faits ».  Parmi les causes probables du décès, il en mentionnait trois : « asphyxie par suffocation, insuffisance respiratoire secondaire à une bronchopneumonie d’aspiration, agression physique par bâillon, menottes et immobilisation ».

On y apprend également que le corps a été identifié le 3 juin par Jacques Roy, le fils de la victime.  L’autopsie a été pratiquée le même jour par le Dr Claude Pothel.  En effet, on souligne que Mme Désilet souffrait de sclérose en plaques.  Son corps présentait un « début de changements putréfactifs [sic], coloration verdâtre de l’épiderme autour de l’ombilic, du flanc droit et du quadrant inférieur droit de l’abdomen.  Il y a plusieurs plaques de macération épidermique, friables et à divers endroits de la surface corporelle ».

La description physique permet de savoir que Germaine pesait 123 livres et mesurait 5 pieds et 2 pouces, ce qui ajoute à sa vulnérabilité.

La plupart du temps, la description des blessures permet de comprendre un peu mieux ce qui s’est passé.  Dans ce cas-ci, le pathologiste a constaté « plusieurs signes traumatiques sur la surface corporelle.  Entre autres, un ruban gommé mesurant 5,2 cm de large recouvre la bouche et maintient en place un large morceau de tissu blanc qui sert de bâillon et qui déborde sur la joue droite.  Il y a présence de vomitus [sic] brun jaunâtre sur les lèvres, les joues et autour des yeux.  Il n’y a pas d’évidence de pétéchies au niveau des paupières, des conjonctives et de la muqueuse buccale.  Le tissu blanc servant de bâillon est un t-shirt et la partie enfoncée dans la bouche mesure 6 X 5 cm.  Ce tissu est souillé de vomitus.  Il n’y a pas obstruction de la partie postérieure du larynx.  Le ruban adhésif fait plusieurs fois le tour du thorax et de l’abdomen pour maintenir les bras.  Il y a présence de plusieurs empreintes ecchymotiques au niveau de la surface corporelle ».

De plus, la victime présentait une fracture de « la 5ème côte à droite en antéro-latéral ».  Toutefois, le coroner fit remarquer que les os étaient « friables et ostéoporotiques ».  Selon certaines de ses conclusions, « il appert donc que les liens utilisés ont diminué la capacité de ventilation de la victime, ceci associée à la présence d’un lien sur la bouche et la présence d’un bâillon dans la bouche retenue par ce ruban gommé.  Il y a eu asphyxie progressive par insuffisance respiratoire.  Dans ces [sic] conclusion[s], le pathologiste, le Dr Claude Pothel note qu’il « est vraisemblable de croire à une période de survie plus ou moins longue, d’un minimum de 24 heures » ».

Chose peu courante dans les rapports de ce genre, le coroner fait mention de son hypothèse : « il est plausible que les individus qui ont perpétré le vol au domicile des sœurs Désilet aient averti, aussitôt leur méfait commis, les autorités du 911.  Il va sans dire que le premier appel était incomplet quant aux directives.  Par contre, il indiquait clairement le 5799 Jean-Talon Est 3ème étage.  Les policiers sur les lieux n’ont fait que visiter le secteur sans s’informer de la présence de deux dames qui pourraient manquer à l’appel et ne se sont pas donnés la peine de vérifier.  Comme le mentionne le pathologiste, il est également très plausible de penser qu’une vie humaine aurait pu être sauvée ».

Quant au second appel, « quoique beaucoup plus imprécis que le premier », il « aurait dû attirer l’attention des préposés du poste 54 », précisa encore le coroner Michaud.

L’étude de ces documents ne permet évidemment pas de jouer les voyeurs et de savoir comment la survivante de ce drame a surmonté ses peurs.  Toutefois, on sait qu’Émilienne s’est finalement éteinte le 24 août 1992.

Yvette Latulippe

Le 16 avril 1992, une dizaine de mois après l’agression commis envers les sœurs Désilet, le corps d’Yvette Latulippe, 67 ans, était retrouvé à l’intérieur de son appartement du 6005, 28e Avenue à Rosemont, Montréal.  Les premières constatations permirent de voir que la dame avait été poignardée.  C’est un ami qui séjournait en Floride qui s’est inquiété de ne plus avoir de réponse à ses appels. Il avait donc demandé à la concierge, Lorraine Audet, d’aller vérifier.  « En poussant la porte de l’appartement qui n’était pas verrouillée, le concierge y a fait la macabre découverte.  Le corps inanimé de la sexagénaire reposait contre le sol, un couteau dans l’abdomen.  Selon les premières constatations des policiers, la dame aurait été poignardée à plusieurs reprises par son ou ses agresseurs et elle aurait eu la gorge tranchée.  L’appartement de la victime semble avoir été fouillé de fond en comble ce qui porte les enquêteurs à croire que le vol pourrait être le mobile du crime ».

La police croyait aussi qu’Yvette avait ouvert la porte à son ou ses agresseurs.  Un élément comme celui-là porte souvent à croire que la victime connaissait son agresseur.  En fait, pas nécessairement.  Lorsqu’il n’y a aucune trace d’effraction on doit en déduire plus spécifiquement que la victime a laissé entrer son ou ses agresseurs sans se méfier, ce qui veut dire qu’elle le connaissait ou alors que cette personne a réussi à gagner sa confiance.

Yvette a été identifiée formellement par son co-locataire, Roger D’Amours.

Selon le rapport du coroner Yves Lambert, daté du 1er mars 1994, la « cause probable » de la mort serait attribuable à une « hémorragie interne massive secondaire à une perforation de l’aorte thoracique ».  L’autopsie parle d’arme tranchante et de « multiples plaies pénétrantes », sans toutefois préciser le nombre exact.  Les analyses permirent de déterminer que la victime avait un taux d’alcoolémie de 68 mg/100 ml dans le sang au moment de sa mort[5].

Ce sont là tous les détails contenus dans le rapport du coroner.

Yvette Groleau-Gariépy

Le 24 mai 1992, un peu plus d’un mois après le meurtre horrible de Mme Latulippe, une troisième femme âgée était assassinée dans son logement du 4440 rue Mercier, à Montréal.  Yvette Groleau-Gariépy avait 81 ans.

Selon La Presse, c’est une femme âgée dans la quarantaine qui s’occupait d’elle occasionnellement qui s’inquiéta de son silence.  En pénétrant dans le logement, celle-ci se retrouva devant le corps de Mme Groleau-Gariépy, qui gisait dans sa cuisine, face contre le plancher.  Elle alerta immédiatement la police.

C’est un médecin d’Urgence-Santé qui constata le décès sur place.  Pourtant, le rapport du coroner offre une version complètement différente des circonstances entourant la découverte du corps.  Selon lui, c’est vers 11h00, le 25 mai 1992, que Florian Benoît, le propriétaire de l’immeuble, s’est rendu à l’appartement de Mme Groleau pour y « chercher une clé » et c’est à ce moment qu’il fit la triste découverte.  Le corps présentait déjà une certaine rigidité cadavérique.  Toutefois, rien n’aurait été déplacé à l’intérieur du logement.

Dans La Presse du 26 mai on pouvait lire que « le vol d’une somme d’argent indéterminée serait la principale hypothèse actuellement étudiée par les policiers de la CUM chargés d’élucider l’assassinat d’une octogénaire dont le cadavre transpercé de plusieurs coups de couteau a été retrouvé hier matin, à l’intérieur de sa résidence du plateau Mont-Royal ».

La veuve de 81 ans était morte depuis environ 12 heures lorsqu’elle a été découverte.  On la disait encore « assez autonome » dans ce logement qu’elle habitait depuis une trentaine d’années.  « C’est au moment où des employés de la morgue s’apprêtaient à transporter le cadavre qu’ils ont constaté des marques évidentes de coups de couteau à la poitrine », précisa Marcel Laroche dans La Presse.  Les policiers retrouvèrent la prétendue arme du crime, « un couteau de cuisine que l’assassin avait lancé dans un champ vacant, à quelques pas des lieux du crime ».

Dans son rapport daté du 3 juin 1994, le coroner Claude Paquin parlait de « causes probables du décès », et bien que l’expression soit au pluriel, il n’en écrivait qu’une seule : « hémorragie interne et externe secondaire à [une] plaie pénétrante à la poitrine fait par un instrument piquant et tranchant ».

Ce rapport nous apprend également que le corps de la victime a été identifié par sa nièce, dont le nom n’est cependant pas mentionné.  L’autopsie a été réalisée par le Dr André Lauzon le 26 mai 1992.  Ce dernier nota la présence d’une dizaine de plaies fait par un « instrument piquant et tranchant ».  L’une de ces plaies avait été faite au cou, une autre dans la partie supérieure droite du dos, une autre au bras gauche et finalement 7 à la partie droite de la poitrine.  « La plupart de ces lésions sont situées au côté droit du corps et plusieurs présentent une trajectoire de gauche vers la droite », écrira le Dr Lauzon.

De plus, le Dr Lauzon spécifia que « neuf de ces lésions sont nettement superficielles et peu profondes.  Une seule plaie indique que la lame a pénétré la paroi thoracique et a lacéré le cœur, la veine-cave inférieure de même que le foie avec hémorragie interne significative secondaire.  La lame a emprunté une trajectoire d’avant à l’arrière, du haut vers le bas et légèrement de gauche à droite pour pénétrer sur 8 cm de profondeur.  La lame a provoqué une hémorragie qui compte tenu de l’âge et de l’état de santé physique de la patiente, a directement entraîné le décès ».

Soulignons également que le Dr Lauzon a indiqué n’avoir trouvé aucune plaie de défense aux mains ou aux avant-bras, ce qui peut nous laisser croire que Mme Groleau n’a jamais eu le temps de réagir à l’attaque ou qu’elle se soit figée devant son agresseur.  Finalement, il ajouta que « cette dame était porteuse d’une athérosclérose coronarienne sévère avec rétrécissements coronariens multifocaux de l’ordre de 85% de la lumière originale ».

Quant à aux analyses toxicologique, on retrouva uniquement des traces de Nordiazépam[6].

Conclusion

D’abord, les meurtres des dames Désilet, Latulippe et Groleau présentent un point commun : un cambriolage qui a mal tourné.  Toutefois, quant au jeu des similitudes, il semble qu’on doive s’arrêter là.  En effet, dans le premier cas, les quatre voleurs ne semblaient pas avoir d’intention de tuer même si leur négligence a fini par causer la mort de Germaine Désilet.  Dans le cas de Mme Latulippe, on ignore le nombre exact de suspects, tout comme dans celui de Mme Groleau d’ailleurs.  Le mode opératoire est également différent : Mme Désilet est morte étouffée alors que Mme Latulippe et Mme Groleau ont été poignardées à de multiples reprises.  Dans ces deux cas, l’intention criminelle était présente.

Pour créer un lien solide entre ces deux derniers meurtres, il nous faudrait évidemment plus de renseignements.  Seuls les enquêteurs de la police sont qualifiés pour nous dire si on serait en droit ou non de lier ces deux crimes.

En ce qui nous concerne, il n’y a pas de lien sérieux entre ces trois affaires, mais le fait que ces meurtres de vieilles dames aient eu lieu à des dates rapprochées à Montréal dessinerait-il une tendance criminelle?  Y a-t-il eu d’autres vagues de meurtres semblables?

Espérons seulement qu’on finira un jour par en apprendre davantage sur ces crimes odieux.  Certes, qui voudrait d’une société où on assassine froidement ses aînés?


Médiagraphie :

Martin Pelchat, « Sordide attaque contre deux femmes âgées », La Presse, 2 juin 1991.

Enquête du coroner Roger C. Michaud, 64-291, 6 avril 1992.

« Sexagénaire poignardée à mort », La Presse, 18 avril 1992.

Rapport du coroner Yves Lambert, 84357, 1er mars 1994.

Yvette Groleau (Gariépy) est né le 11 décembre 1910.  Son père était Ovila Groleau et sa mère Malvina Gauthier.  Elle avait été mariée à un certain Arthur Gariépy.

Marcel Laroche, « Le vol serait le mobile du meurtre d’une dame de 81 ans tuée à coups de couteau », La Presse, 26 mai 1992.

Rapport du coroner Claude Paquin, 3 juin 199[?]


[1] Parmi les sources consultées, on retrouve aussi le nom sous la forme de « Désilets ».

[2] Germaine est née le 23 novembre 1910.

[3] Sécurité Publique de la Communauté Urbaine de Montréal.

[4] Enquête du coroner.

[5] À titre de comparaison, le taux maximal d’alcoolémie dans le sang pour conduire un véhicule moteur est de 80mg/100 ml.

[6] Anxiolytique de la famille des benzodiazépines.