Ugo Fredette, l’envers de la médaille


ScreenHunter_762 Sep. 15 18.02
Cette capture d’écran démontre que les articles concernant Christiane Sirois à propos du comportement de Fredette ont été répertoriés par Google.

Au moment d’écrire ces lignes, il y a à peine quelques heures que l’alerte Amber concernant l’affaire Fredette, considérée comme la plus longue jusqu’à maintenant, s’est terminée de façon positive.  Si la poursuite policière a débuté sur une note beaucoup plus regrettable avec le meurtre de la mère, Véronique Barbe, 41 ans, les policiers ont au moins retrouvé le petit garçon sain et sauf.

Hier, Hugo Fredette, un homme de 41 ans, a pris la fuite avec son fils de 6 ans, Louka Fredette.  Les raisons de cet enlèvement demeurent inconnues pour le moment.  On appréhendait le pire, jusqu’à ce que la Sûreté du Québec annonce, au bulletin de 17h00, qu’on avait retrouvé le bambin sain et sauf et que le père, soupçonné d’avoir assassiné sa conjointe, avait été arrêté.

ScreenHunter_763 Sep. 15 18.27
Quand on clic sur le lien de l’article, toutefois, on obtient ce résultat.  J’attire votre attention sur l’adresse URL, qui indique bien la nature de l’article publié à l’origine.

Ce qui a attiré l’attention sur cette affaire ce n’est pas le fait que ce drame ait suscité une alerte Amber mais plutôt que Fredette était connu pour son implication dans des documentaires concernant des cas de meurtres non résolus, autant d’enfants que de jeunes femmes.  Entre autres choses, c’est en collaboration avec Stephan Parent qu’il avait produit le documentaire Novembre 84 en 2014.  Il en préparait un autre sur l’affaire Cédrika Provencher avant que Martin Provencher, le père de la désormais célèbre victime, bloque son projet par une mise en demeure.

Si l’attention d’Historiquement Logique a été retenue par cette affaire, c’est bien parce que l’an dernier, au moment de lancer sa série d’articles intitulée Les Faucheurs d’enfants, Fredette est soudainement intervenu auprès d’une tierce personne pour faire valoir son mécontentement face à ce projet[1].  Il s’est montré très insistant.  En fait, c’est que la série Les Faucheurs d’enfants reprenait une partie de l’enquête étudiée dans Novembre 84, mais cette fois en revisitant objectivement deux suspects et en rendant publics les détails des enquêtes de coroner concernant les meurtres reliés à cette affaire, deux avenues qui n’avaient pas été explorées dans le documentaire cinématographique.

Aujourd’hui, certains lecteurs ont constaté la présence de quelques commentaires explicites à propos du personnage Fredette.  Le tout a débuté ce matin dans le cadre de l’émission Salut Bonjour sur les ondes de TVA.  Michel Surprenant, le père de Julie Surprenant disparue en 1999, y fut le premier à questionner le comportement antérieur de Fredette, révélant que celui-ci semblait parfois perdre les pédales, sans toutefois apporter d’exemple précis.  Quelques heures plus tard, Christiane Sirois, la mère de Sébastien Métivier, ce jeune garçon disparu en 1984, parlait du fait que Fredette n’avait aucune empathie pour l’entourage des victimes.  Toutefois, il semble que l’article du Journal de Montréal ait été retiré au cours de la journée.  Après vérification, il en est de même sur le site de TVA et Facebook.

Selon ce que Historiquement Logique a appris, Mme Sirois n’est pas la seule à aller dans ce sens.  Y aurait-il donc une face cachée à cette culture du non résolu au Québec?

[1] Pour voir ou revoir Les Faucheurs d’enfants, je vous invite à consulter l’avant-propos à l’adresse suivante : https://historiquementlogique.com/2016/09/25/les-faucheurs-denfants-lavant-propos/

Publicités

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (2/3)


ScreenHunter_145 Aug. 08 21.39Me Fernand Côté ne pouvait évidemment pas en rester là après que son témoin, Jos Di Maulo, ait refusé d’identifier des hommes qui se trouvaient également sur les lieux.  Pourquoi ce refus?

  • Vous voulez dire que vous ne voulez pas dévoiler les noms des personnes qui étaient assises à l’autre table derrière vous autres?
  • C’est cela. Pas pour le moment.
  • Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous ne voulez pas …?
  • C’est parce que j’ai entendu dire par mon représentant que, d’une façon ou de l’autre, la police va nous mettre la charge de meurtre pareil.
  • Mais en quoi cela peut-il vous empêcher de donner les noms des deux ou trois personnes qui étaient assises là?
  • C’est-tu nécessaire pour moi qu’il faut que je le dise?
  • Oui, oui, s’empressa de répliquer le coroner. Vous n’avez pas le choix.  Répondez aux questions, on vous pose une question.  Répondez-y!

Le but d’une enquête de coroner n’était pas de condamner mais d’éclaircir les circonstances d’un ou plusieurs décès de nature suspecte.  Bien souvent, d’ailleurs, les personnes impliquées dans des meurtres parlaient plus librement devant un coroner alors que durant leur procès ils respectaient un silence de carpe.  Ce sera d’ailleurs le cas de Di Maulo, d’où l’importance de prendre le temps de revivre ici son témoignage à l’enquête de coroner.

  • Il faut que je révèle les noms qui étaient là?, s’étonna Di Maulo.
  • De préférence, reprit Me Côté.
  • On n’a pas le droit d’attendre à l’enquête préliminaire?
  • Monsieur, reprit encore le coroner Lapointe, vous êtes devant le coroner actuellement. Il n’y a pas de charge qui a été portée contre vous.  Alors, il vous faut répondre aux questions que l’on vous pose.  Vous ne devez rien présumer.
  • Marcel Laurin, cracha enfin Di Maulo.
  • Avez-vous son adresse?, questionna Me Côté.
  • Non.
  • Savez-vous à peu près où il demeure?
  • Non, je ne le sais pas.
  • Est-ce que c’est un habitué du club?
  • Il venait assez souvent.
  • Quand vous êtes arrivé, est-ce qu’il était déjà assis là?
  • Oui, ils étaient assis là.
  • Vous le connaissez depuis longtemps ce monsieur-là, monsieur Laurin?
  • Assez longtemps.
  • Ça veut dire combien de temps?
  • Peut-être une quinzaine d’années.
  • Et il y avait une autre personne ou d’autres personnes à côté?
  • Oui, il y avait peut-être encore trois, quatre personnes à la table avec lui.
  • Qui était avec lui?
  • Leurs noms, je ne les connais pas. Je pourrais les identifier en voyant leurs visages.
  • Vous les avez vus souvent ces personnes-là?
  • Il y en a un ou deux autres que j’ai vus assez souvent.

Le procureur lui montra ensuite un plan de l’intérieur de l’établissement afin d’apporter quelques précisions.  Puisque ce plan n’a pas été conservé dans le dossier judiciaire, nous passerons plus rapidement sur ce point.  Retenons seulement que l’exercice permis d’établir que la table où Di Maulo disait s’être installé à son arrivée était située à gauche, juste après l’entrée.

Quant à la table identifiée sous le numéro 8, et qui était renversée, Di Maulo affirmera que c’est là que Laurin était installé cette nuit-là.  Puis le procureur Côté revint à la table no. 2, où étaient placés les mystérieux personnages qui n’avaient toujours pas été identifiés.

  • Est-ce que c’était des personnes de sexe masculin?
  • On ne porte pas attention quand on rentre [sic] quelque part pour voir s’il y a une ou deux personnes d’assises là, mais je sais qu’il y avait du monde là.
  • Mais enfin, si vous vous souvenez, est-ce que c’était deux mâles?
  • Oui, oui, c’était des gars. Il n’y avait pas de femme là.
  • Il n’y avait pas de femme et vous dites qu’il y en avait probablement deux?
  • Oui.

Di Maulo dira aussi que, selon lui, il y avait quatre ou cinq personnes au bar.  Parmi elles, il reconnut la présence de Jacques Verrier.

  • Vous le connaissiez depuis longtemps ce monsieur-là?
  • Je n’étais pas près de lui, je le connaissais comme « bonjour », « allô », « ça va bien? ».
  • Vous le voyiez souvent?
  • Non, je ne le voyais pas souvent.
  • Est-ce que c’était un habitué du club?
  • Je crois que Verrier venait assez souvent au club.
  • Est-ce que je me trompe si j’affirme que c’est un de vos amis, peut-être pas aussi intime que …
  • Non, ce n’était pas un de mes amis personnels.   C’était un type qui est venu au cabaret, on se connaissait comme ça, on se rencontrait, je l’ai vu de longue date comme ça.  On se voyait d’un bord à l’autre.  « Bonjour », « allô », pas plus.

Parmi les autres personnes au bar, le témoin identifia ensuite un certain « Lezou ».

  • Est-ce que vous connaissiez monsieur Lezou depuis longtemps?
  • Assez longue date, oui.
  • C’était un ami ou bien …?
  • Oui, il était assez ami avec moi.
  • Ami avec les autres également qui étaient avec vous, à votre connaissance?
  • Peut-être pas autant avec eux autres que moi. Moi, je pense que je le connaissais depuis plus longtemps qu’eux autres.

Étrangement, bien qu’il admit que ce « Lezou » était son ami et qu’il le connaissait depuis longtemps, il ne donnera jamais sa réelle identité.  Quant aux autres clients accoudés au bar, il sera incapable de les identifier

         Sachant qu’une bonne partie de la preuve reposait sur le témoignage de la danseuse nue Paulette Gingras, Me Côté tenta ensuite de lui faire reconnaître, à tout le moins, la présence de femmes dans le bar.

  • Est-ce qu’il y avait des femmes dans le cocktail lounge?
  • Oui, j’ai remarqué qu’il y avait des femmes.
  • Combien de femmes à peu près?
  • Je ne le sais pas, je sais que j’ai remarqué une blonde qui se promenait.
  • Est-ce que vous connaissez Mlle Colette [sic] Gingras?
  • De nom, non.
  • De vue?
  • De vue, peut-être que oui. De nom, je ne le sais pas.
  • Une personne qui travaillait chez vous?
  • Le nom ça ne me dit rien.
  • Une danseuse apparemment qui travaillait chez vous au Casa Loma?
  • Bien, comme je vous dis, si je la vois peut-être que je vais dire que je la connais, mais le nom ne me dit rien.

Est-ce que le témoin ignorait réellement le nom de la danseuse ou s’il jouait sur les mots devant l’erreur de prénom que Me Côté venait de faire en soumettant sa question?

  • Monsieur Jean-Claude Rioux, est-ce que ça vous dit quelque chose?
  • Du tout.
  • Vous n’aviez jamais vu ce monsieur-là?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait au bar quelqu’un que vous ne connaissiez pas de nom mais que vous aviez déjà vu, à part Verrier et Lezou?
  • Que j’avais déjà vu et que je ne connaissais pas de nom?
  • Que vous ne pourriez pas qualifier par leur nom par exemple?
  • À ma connaissance, je ne me rappelle pas. Je ne peux pas me rappeler.  Ça, ce sont les seules personnes que je peux me rappeler.
  • Maintenant, monsieur Yvon Métras, est-ce que …?
  • Ça se peut qu’il était là, je n’ai pas remarqué.
  • Le connaissez-vous?
  • Si je le connais?
  • Oui?
  • De nom, non.
  • Le buzzboy?
  • Si vous me montrez ce que c’est, peut-être que je pourrais vous dire « oui, c’est lui, je le connais ».
  • Mais ce n’est pas nous autres qui travaillaient au Casa Loma, monsieur Di Maulo?
  • Ce n’est pas nous autres qui allaient là à tous les soirs?
  • Je vous réponds aux questions, monsieur, je vous dis que si vous me montrez la personne, peut-être que je vais pouvoir l’identifier, vous dire que c’est lui mais de nom, je ne le connais pas.
  • Alors, il y avait monsieur Verrier, monsieur Lezou. Monsieur Verrier, par rapport au bar, était situé à quel endroit quand vous êtes entré?  Est-ce que monsieur Verrier était déjà au bar?
  • Ça se peut. Je n’ai pas remarqué cela.
  • Mais à un moment donné vous l’avez vu au bar?
  • Oui, je l’ai vu de dos. Il était accoté de dos parce que moé, de la façon qu’on était assis, eux autres étaient debout au bar, on les voyait de dos.
  • Maintenant, monsieur Verrier, est-ce qu’il était au centre du bar ou à une extrémité du bar ou à l’autre extrémité du bar?
  • Non, il était plutôt contre la porte, peut-être le centre, je ne peux pas vous dire au juste. Peut-être à trois, quatre pieds quand on entre dans le lounge.
  • Près de la porte d’entrée?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelqu’un qui le séparait de cette porte d’entrée ou s’il était la première personne?
  • Oui, il y avait une autre personne debout.
  • À quel endroit?
  • Juste en entrant dans le lounge, contre le bar.
  • Une personne que vous connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas.

On comprit que, finalement, tous les clients accoudés au bar lui tournaient le dos.  Seul Vaillancourt, qui s’affairait derrière le bar, lui faisait face.  Il peut parfois paraître laborieux de discuter de ces détails mais ceux-ci servent à reconstituer les faits et, parfois, à vérifier la véracité des propos des témoins.  Dans certains cas, on arrive même à s’en servir pour les confondre en faisant apparaître certaines invraisemblances.

Une bonne partie de ce témoignage se passa à décrire physiquement les lieux et surtout l’emplacement des protagonistes.  Quant à l’homme qui discutait avec Vaillancourt, Di Maulo le décrivit comme un « gars qui était assez gros, il avait une bonne posture [corpulence?] ».  Il le dira vêtu en carreauté.

  • Est-ce que c’est possible qu’il y ait eu une autre personne entre Verrier et Lezou?, demanda Me Fernand Côté.
  • Ça se peut très bien.
  • Vous souvenez-vous avoir vu quelqu’un à cet endroit-là ou pas loin de cet endroit-là?
  • Non, je ne me souviens pas, moi, monsieur. Je n’entre pas au Casa Loma et je ne vérifie pas tous les visages qui sont là.  On entre là, nous autres, sept jours par semaine, naturel.  C’est un établissement, on est toujours là.  On n’arrive pas là et on n’envisage pas le monde qui sont assis là un par derrière l’autre.

Le procureur Côté le ramena ensuite à son entrée dans la place, que Di Maulo avait lui-même estimé vers 3h20 ou 3h30.  Dès son arrivée, il avait aussi affirmé s’être assis avec Tozzi et Ciamaro.

  • Et là, vous avez fait quoi?, questionna Me Côté. Vous avez commandé des boissons ou vous avez jasé ou qu’est-ce que vous avez fait?  Vous avez fait quoi?
  • On a jasé. Je me rappelle qu’on a jasé du golf.  On avait fait une réservation pour aller jouer dans le nord de la Caroline [du Nord], jouer au golf et que c’était exactement aujourd’hui qu’on était supposé aller jouer là, la réservation était faite pour le 7.
  • C’est le 5 aujourd’hui.
  • C’était fait pour aujourd’hui de toute façon.
  • Vous n’avez pas parlé de cela pendant deux heures?
  • On est pas mal des amateurs de golf. On a jasé de cela pendant pas mal longtemps.
  • De cette excursion que vous projetiez?
  • Oui, oui, parce que ça fait deux années que l’on y va et on aimait cela aller là.
  • Et vous avez pris des boissons alcooliques ou autres, est-ce que vous avez bu à ce moment-là?
  • Je ne me souviens pas si eux autres buvaient. Moi, j’avais un scotch.
  • Vous êtes resté là combien de temps à peu près?
  • Combien de temps?
  • Oui, à cette table-là?
  • J’ai été là, à la table de monsieur Laurin, comme je vous ai dit tout à l’heure, j’ai été voir les types qui étaient là une secousse.
  • Vous vous êtes rendu à la table de monsieur Laurin?
  • Oui.
  • Vous avez parlé avec eux?
  • Je me suis rendu là et j’ai retourné à la table avec Julio.
  • Vous êtes resté là pendant combien de temps à la table?
  • Ah! Je ne le sais pas.  Une dizaine de minutes peut-être, je ne le sais pas.  Je ne m’en souviens pas.  Je sais que j’ai acheté des billets même d’un type qui était assis à la table parce qu’il faisait un party bientôt et j’ai acheté des billets pour le party.
  • Vous avez été combien de minutes à peu près à cette table-là?
  • Une dizaine de minutes à peu près.
  • Et là, vous êtes retourné à votre table?
  • Oui.
  • À partir du moment où vous êtes entré et assis à cet endroit-là jusqu’au moment où vous êtes sorti, il a pu s’écouler combien de temps en gros, là, à peu près?
  • Comment dites-vous cela?

Jos Di Maulo maîtrisait bien la technique de la répartie, en particulier celle qui consistait à répondre à des questions par d’autres questions.  D’ailleurs, il finira par rester vague sur ce dernier point.

Après un certain temps, le procureur Fernand Côté décida de s’attaquer au vif du sujet, à savoir le moment où le drame avait éclaté.  Selon l’enquête, ainsi que le témoignage du gardien de nuit, Verrier et Vaillancourt auraient été rapidement assassinés, tandis que le meurtre de Rioux serait survenu quelques dizaines de minutes plus tard.  Pourquoi ce délai?  Avait-on essayé de le persuader de garder le silence avant de finalement changer d’avis en lui tranchant la gorge?

Pouvait-on seulement espérer que le témoin Di Maulo accepte d’entrer dans ces détails?

  • Qu’est-ce qui a fait partir tout le monde qui était là?
  • On a entendu du tirage. On a entendu des coups de feu.  Tout le monde courait d’un bord à l’autre.  On s’est sauvé.  On est tous sortis par en avant.
  • Combien de coups de feu?
  • On a entendu un premier coup de feu, après cela j’en ai entendu un autre et puis il y en a eu un autre après. On ne s’arrête plus pour remarquer combien de coups de feu arrivent à ce moment-là.
  • Alors, là, vous en avez [entendu] trois?
  • Au moins trois, oui.
  • Ces coups de feu-là, est-ce que vous savez vers qui ou vers quoi ils étaient dirigés?
  • Je sais que j’ai vu un corps tomber. Ça fait qu’ils auraient dû être dirigés vers quelqu’un.
  • Lequel corps?
  • J’ai vu le corps de Verrier tomber.
  • Verrier était à quelle distance de vous autres à peu près?
  • Il n’était pas loin. Il a tombé juste à côté de la table.
  • Et vous-même à ce moment-là, vous étiez assis à la table avec Tozzi et Ciamaro?
  • Le premier coup de feu, là, tout le monde … on s’est énervé. On s’est levé, on se levait, je ne sais pas si on était encore assis.  Je pense qu’on était après se lever et puis là on a vu un autre coup de feu et puis on a vu le corps de Verrier tomber à terre.
  • Mais quand vous avez entendu le premier, là, vous étiez assis tous les trois?
  • Oui, on était tous assis.
  • Vous-même, par rapport à Verrier, vous l’aviez devant vous ou vous l’aviez de côté à gauche ou à droite?
  • Je le voyais de dos, moi.
  • En somme, quand il est tombé, vous, vous étiez debout?
  • Oui, j’étais déjà debout quand je l’ai vu tomber à terre.
  • Et vous l’avez vu là, de pleine face?
  • J’ai vu un corps tomber, monsieur. Je ne me suis pas arrêté pour lui regarder le visage, j’ai vu le corps qui tombait.
  • Ce que je veux dire, c’est que vous étiez droit devant lui quand il est tombé, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous n’étiez pas de côté?
  • J’ai vu le corps tomber en avant de nous autres.
  • Monsieur Tozzi et monsieur Ciamaro aussi étaient debout?
  • Je ne me souviens pas. Ça se peut qu’ils étaient debout eux autres aussi.
  • Et le premier coup de feu, savez-vous vers qui il aurait été dirigé?
  • Aucune idée.
  • Vous n’en avez aucune idée?
  • Non.
  • Même présentement?
  • Non, aucune idée… présentement. Je ne le sais pas.  Je ne peux pas vous répondre en plus, même si je répondrais quelque chose qu’on entend dire …
  • Ce serait du ouï-dire?
  • Oui, c’est ça. Alors je ne peux pas me permettre de vous répondre à cela.
  • À ce moment-là, vous avez également monsieur Vaillancourt en face de vous?
  • Vaillancourt, de la manière qu’il était assis en arrière du bar quand je l’ai remarqué, au moment avant que ça arrive toutes ces choses-là, peut-être que Verrier aurait pu le cacher par secousses [moments]. Peut-être qu’il grouillait, il était assis au bar.  André Vaillancourt était assis plutôt bas, on lui voyait juste la tête qui sortait, ça fait que de la façon que c’est arrangé ça et puis lui était assis, ça fait que peut-être on lui voyait juste la tête, ça fait qu’à ce moment-là Verrier aurait pu grouiller et puis il y avait une autre personne au côté de Verrier, on ne voyait presque pas André.  On savait qu’il était assis là, qu’il faisait face au public, on lui voyait la tête mais au moment que c’est arrivé je ne regardais pas là, moi.
  • Alors, vous prétendez que le premier coup a été tiré là, Vaillancourt était encore assis?
  • Je ne le sais pas, ça se peut qu’il était encore assis.
  • Et ça se peut qu’il était debout aussi?
  • Oui.
  • Vous ne regardiez pas là quand le premier coup de feu a été tiré?
  • Non, on jasait.
  • Pendant que vous jasiez là, est-ce que vous entendiez d’autres personnes jaser aussi?
  • Ça jasait au bar, je ne le sais pas. Ils étaient après prendre un drink au bar.
  • Avez-vous entendu des conversations?
  • Non, je n’ai entendu aucune conversation. Je sais que ça jasait mais je n’ai aucune idée de quoi ça pouvait jaser.
  • Est-ce que ça parlait doucement, violemment?
  • À ma connaissance, je n’ai pas entendu personne qui parlait fort ou quelque chose comme cela, parce qu’on s’en serait aperçu. On n’était pas assez loin pour …
  • Parce que vous étiez à proximité, vous étiez à peu près à combien de pieds du bord?
  • Une affaire de peut-être quoi, quatre pieds de distance.
  • Alors, vous voyez à la suite du deuxième coup de feu, vous voyez quelqu’un qui est monsieur Verrier, tomber?
  • Oui.
  • Vous-même, à ce moment-là, qu’est-ce que vous faites?
  • On est parti à courir par en avant, je suis parti par en avant, tout le monde courrait vers la porte par en avant. Moi j’ai sorti par en avant.  Là, je ne me rappelle plus qui était en avant de moi.

Voilà qui contredisait le témoignage du gardien de nuit, qui avait affirmé sous serment que Di Maulo, Tozzi et Ciamaro étaient apparu hors du Casa Loma plus de 20 minutes après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt.  S’il fallait en croire ce gardien, il fallait nécessairement se demander ce que les trois hommes avaient fait à l’intérieur avant de sortir.  Et comme l’enquête permettait de croire que Rioux avait été tué le dernier, d’autres questions se soulevaient d’elles-mêmes.

         Bien sûr, Di Maulo continuera de prétendre qu’il s’était enfui dès les premiers coups de feu, mais Me Fernand Côté tenait une carte dans sa manche qui risquait de démasquer une partie de son mensonge.

  • Vous avez pris votre manteau?
  • Je l’avais sur le dos, je pense.
  • Depuis 3h30 jusqu’au moment de l’incident, vous aviez votre manteau?
  • Je pense que oui, parce que mon paletot, si je me rappelle bien, je pense que je ne l’avais pas ôté pantoute.
  • C’était un manteau d’hiver cela ou un bien un trench?
  • C’était un genre de manteau en suède.

Était-ce suffisant pour douter de la parole du témoin?  Di Maulo avait-il réellement gardé son manteau depuis son arrivée vers 3h20 jusqu’à sa sortie vers 5h00, c’est-à-dire près de deux heures?

Ou alors mentait-il?  S’il était sorti avec son manteau d’hiver sur le dos c’était parce qu’il s’était attardé à l’intérieur, qu’il avait pris tout son temps?  Me Fernand Côté venait-il de le piéger?

 

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (1/3)


ScreenHunter_307 Aug. 27 14.33         Le nom de ce club mythique évoque non seulement l’une des plus inoubliables tueries de Montréal mais aussi un triple meurtre indissociable du crime organisé.  En dépit de l’ampleur du drame et des procédures judiciaires qui en découlèrent, le triple meurtre du Casa Loma, que Daniel Proulx qualifiait de « boîte de nuit la plus connue et la plus fréquentée de Montréal », demeure un mystère complet.  Officiellement, ces trois meurtres n’ont jamais été résolus.

         Dans la nuit du 12 mars 1971, trois hommes étaient sauvagement assassinés au Casa Loma, rue Se-Catherine Est, à Montréal.  Dans sa parution du 13 mars, La Presse soulignait que « la police a révélé, hier soir, les noms des trois individus qui ont été assassinés, dans la nuit de jeudi à vendredi, au Casa Loma Café, 94 est, rue Ste-Catherine.  Il s’agit de Jean-Claude Rioux, 27 ans, Jacques Verrier, 35 ans et André Vaillancourt, 36 ans.  Les deux premiers étaient clients de l’établissement, tandis que le troisième était un employé.  Ils étaient tous trois de Montréal.  Ce n’est pas avant-hier que la police a pu établir l’identité des victimes.  Elles portaient sur elles de nombreuses pièces d’identité.  Les empreintes ont été prélevées sur les corps.  On a ensuite procédé à des comparaisons avec d’autres empreintes contenues dans plusieurs casiers judiciaires.  Les trois individus avaient donc des antécédents judiciaires.  Selon la police, ils n’étaient pas considérés comme membres de la pègre proprement dite ».

         L’auteur Pierre De Champlain, spécialisé dans l’histoire du crime organisé, précise cependant qu’en dépit de leurs casiers judiciaires les trois victimes « n’avaient aucun lien avec le crime organisé comme tel »[1].  Selon lui, c’est Verrier qui était visé.  Vaillancourt aurait été tué parce qu’il se serait interposé dès les premiers coups de feu.

         C’est vers 5h00 du matin que des policiers, passant par-là, constatèrent que la vitrine de la porte d’entrée était fracassée.  En pénétrant à l’intérieur, ils découvrirent le drame.  Trois cadavres gisaient dans le club.  Selon le rapport d’incident de la police, c’est vers 5h20 que le drame a été découvert.  C’est le constable Caron (matricule 1939) qui fut le premier à constater la vitrine fracassée.  Il patrouillait à bord de la voiture 4-26.  Aussitôt, il demanda des renforts aux constables Forget et Lecavallier, qui se trouvaient dans la voiture 4-1.

         Daniel Proulx décrira l’établissement ainsi : « l’endroit compte trois salles : une discothèque, à l’étage, la grande salle de spectacles et un bar appelé « Le Jacques-Antonin », situé tout près de l’entrée principale.  Les policiers y passent donc d’abord, ils n’iront pas plus loin.  Ils y trouvent les cadavres de trois hommes : deux d’entre eux ont été abattus de balles à la tête, le troisième a eu la gorge tranchée… »[2].

         Toujours selon Proulx, Vaillancourt était le gérant et barman du Jacques-Antonin.  Son corps aurait été retrouvé derrière le bar.  L’ami de ce dernier, Jacques Verrier, « s’est écroulé au pied de son tabouret ».  Quant à lui, Jean-Claude « Ti-Caille » Rioux avait été égorgé.  Il était l’amant de la danseuse nue Paulette Gingras.  C’est probablement pour elle qu’il venait au Casa Loma cette nuit-là, sans plus.  Il aurait donc été l’innocente victime d’un règlement de compte qui ne le concernait pas.

         « Quelques jours plus tard, la police arrête Julio Ciamarro, 28 ans, gérant du Ceaser’s Palace, rue Hutchinson, Joseph Tozzi, 45 ans, et Jean-Marc Morin, 32 ans.  Un autre suspect est recherché.  Il s’agit de Jos Di Maulo, 28 ans, homme de confiance et proche de Vincenzo et de Frank Cotroni »[3].  Mais voilà que Di Maulo semble avoir pris la fuite vers la Floride, ce qui n’aide pas sa cause puisque la justice a toujours vu les fuyards comme des suspects sérieux.

         Mais que s’est-il donc produit exactement?  Quelle est la chaîne des événements?

         Pierre De Champlain explique que l’enquête policière permit de reconstituer les faits, mais lui-même reste prudent.  Toutefois, il écrira que « tout indique que les assassins ont fait irruption dans ce bar vers les 4h30 du matin.  Jos Di Maulo, Julio Ciamarro et Joseph Tozzi y étaient déjà attablés en compagnie de Jean-Claude Rioux et de Marcel Laurin.  Outre ces personnes, il y avait encore quelques employés qui s’affairaient à nettoyer le club avant de partir ».

         Selon La Presse la fusillade aurait éclaté vers 5h00.  Personne n’a ensuite contacté la police.  On se souviendra que c’est le constable Caron qui a sonné l’alerte une vingtaine de minutes plus tard en remarquant la porte d’entrée endommagée.  Quant au mobile du crime, La Presse poursuivait que « la police ignore toujours les circonstances qui ont entouré cette fusillade.  Un client et un employé auraient assisté à la tuerie.  Cependant, la police se refuse à confirmer l’existence de ces deux témoins.  Un gardien a été interrogé.  Il a raconté avoir entendu un bris de vitre, mais aucune détonation ».

         Selon Proulx, Verrier devait 500$ à Morin, qui s’était déplacé pour aller discuter avec lui au bar.  Le ton monta.  On échangea des mots peu élogieux et la fusillade éclata.

         Selon les archives de l’enquête du coroner, préservées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ Montréal), Vaillancourt « a été atteinte [sic] d’un projectile d’arme à feu […] ».  La cause du décès fut attribuable à une « hémorragie externe massive avec section du tronc cérébrale par passage d’un projectile d’arme à feu (bout touchant) ».  L’autopsie a été réalisée par le Dr Louis-Raymond Trudeau.  Celui-ci décrira son corps comme celui d’un homme de 200 livres mesurant 5 pieds et 6 pouces.  Il notera aussi une « petite plaie superficielle sous la lèvre inférieure à gauche ».  Quant aux plaies reliées aux projectiles d’arme à feu, il écrira ceci : « à la joue gauche, on note la présence d’une plaie de 0.5 cm de diamètre qui est entourée d’une collerette d’essuyage et d’un halo de noir de fumée, ainsi que de quelques petits points de brûlures.  Ce qui traduit le passage d’un projectile d’arme à feu tiré à bout touchant ou presque.  Cette plaie est située à 3 cm de la commissure gauche des lèvres, à 4 cm du nez et à 5 cm en-dessous des paupières ».

         Outre une ecchymose importante à la paupière droite causée par les dégâts à l’intérieur du crâne, la plaie de sortie, qui avait un diamètre de 1,5 à 2 cm et dont le contour était irrégulier, se situait à 10 cm derrière l’oreille droite.  Bien sûr, c’est à cette blessure que le Dr Trudeau attribuait le décès[4].

         Quant à Jacques Verrier, qui habitait au 6375 Papineau appartement 2, le Dr André Brosseau déterminera que « la victime a été atteinte d’un projectile d’arme à feu […] », ce qui a causé une « hémorragie massive par section des artères vertébrales; fracture de l’os maxillaire inférieur; fracture de l’atlas; le tout causé par le passage d’un projectile d’arme à feu tiré à bout touchant »[5].

         Finalement, il est vrai de dire que Rioux a passé un mauvais quart d’heure, puisque le Dr Trudeau attribuera sa mort à une « hémorragie externe massive par section de la carotide et de la jugulaire gauche par instrument tranchant et piquant avec inondation des bronches et de la trachée par du sang ».  Au moment de sa mort, Rioux habitait au 473 St-André[6].

         Le 29 mars 1971, au moment de clore son enquête, le coroner Laurin Lapointe déclara Jean-Marc Morin criminellement responsable des meurtres de Rioux et de Verrier.  « Dans le cas de Rioux », dit-il, « il a été question au cours de cette enquête du témoin, monsieur Jos Di Maulo.  C’est un témoin que j’aimerais entendre ».

         Probablement sous les bons conseils de ses avocats, Di Maulo rentra de Floride et se rendit aux autorités.  Comme si son souhait s’était soudainement réalisé, Di Maulo, 28 ans, se rendit aux policiers de Montréal au matin du 5 avril 1971.  Quelques heures plus tard, on le conduisait devant le coroner afin qu’il réponde aux questions.  D’abord interrogé par le greffier, il déclina son adresse comme le 9192 Meunier, à Montréal.  En dépit de la présence de gros ténors du barreau dans la salle, ce fut à Me Fernand Côté de s’avancer vers lui pour lui soumettre ses questions.  Je vous offre ici l’occasion de vous laisser imprégner d’une bonne partie de ce témoignage et d’en tirer vous-mêmes vos conclusions.

  • Monsieur Di Maulo, commença Me Côté, le 12 mars 1971, quelle était votre occupation?
  • Le 12 mars 1971?, répliqua Di Maulo.
  • Oui?
  • Je ne me rappelle pas exactement quelle journée c’était le 12 mars … le 12 mars… Quelle était mon occupation le 12 mars?
  • Le 12 mars, monsieur, c’était un vendredi, intervint le coroner.
  • Depuis combien de temps étiez-vous gérant?, reprit Me Côté.
  • Depuis combien de temps?
  • Oui?
  • Ça fait des années.
  • Ça ne me dit pas combien ça fait de temps, ça. Je vous demande combien de temps, depuis combien de temps que vous êtes gérant.  Ça fait un an, deux ans, six ans?
  • Donnez-moi une seconde ou deux. Je vais vous dire exactement.  Environ cinq ans, à peu près.
  • Vous étiez gérant à quel endroit?
  • Au Pamplemousse.
  • C’est situé à quelle place, ça? Quelle adresse?
  • 94 Ste-Catherine.
  • Et ce club-là, quelle sorte de club est-ce? Est-ce une discothèque?
  • Oui, c’est une discothèque.
  • Et c’est situé en haut, au premier étage, au deuxième étage?
  • Au deuxième étage.
  • Maintenant, voulez-vous avoir l’obligeance de nous dire, Monsieur Di Maulo, ce qui se trouve au premier étage?
  • Qu’est-ce qui se trouve au premier étage?
  • Oui?
  • Un cabaret.
  • Un cabaret qui s’appelle comment?
  • Le Casa Loma?
  • Et tout près, à proximité du Casa Loma, est-ce qu’il y a une autre entreprise du même genre?
  • Tout près du Casa Loma?
  • Oui, dans le même bloc, vous connaissez le cocktail lounge, à côté?
  • Dans le même bloc ou dans le même établissement?
  • Dans le même établissement?
  • Dans le même établissement, oui. Il y a un cocktail lounge en bas.
  • Qui s’appelle comment?
  • Jacques-Antonin.

ScreenHunter_581 Apr. 02 13.41Le fait que le témoin répliquait par d’autres questions n’est pas sans rappeler ces vieilles stratégies que l’on a vues chez d’autres mafiosi appelés à comparaître, que ce soit devant la CECO ou la Commission Charbonneau.  Cette technique, on le devine, laisse le temps au témoin de formuler prudemment ses réponses, en plus de faire perdre patience aux procureurs qui ont souvent une bonne idée de ce qui s’est passé mais qui se doivent pourtant de le faire ressortir publiquement en preuve.  Voilà la tâche qui attendait Me Fernand Côté, qui se devait d’affronter des ténors comme Me Sidney Leithman et Me Léo-René Maranda.

  • Vous êtes gérant du Casa Loma … du Pamplemousse depuis 5 ans à peu près?, reprit Me Côté.
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes l’unique gérant de cette entreprise-là?
  • Il y avait un assistant qui s’appelait Ghislain.
  • Qui était votre assistant à vous?
  • Qui s’occupait des waiters [serveurs].
  • Est-ce qu’il y avait dans le même édifice, dans la même entreprise, d’autres gérants que vous?
  • Dans l’établissement au complet?
  • Oui?
  • Comme gérant … je ne dirais pas comme gérant mais il y avait comme un administrateur.
  • Qui s’appelait comment?
  • Monsieur Tozzi.
  • Savez-vous son prénom?
  • Joseph Tozzi.

Selon Pierre De Champlain[7], Joseph « Jos » Tozzi était lui aussi un membre établi du clan Cotroni.  La propriété de la maison incendiée de Cotroni avait même été transférée au nom de Tozzi au cours des années 1960.

         Selon Di Maulo, Tozzi s’occupait donc du bureau, de l’alcool et des choses usuelles dans l’établissement.

  • Est-ce que je me trompe si je dis que monsieur Tozzi se trouvait à être votre supérieur?
  • D’une façon, oui.
  • Est-ce que je dois comprendre que vous receviez des ordres, des conseils, des recommandations de sa part?
  • Des ordres, je ne dirais pas que je recevais des ordres.  Il me conseillait, oui.  Pas des ordres.
  • Et vous connaissiez monsieur Tozzi depuis combien de temps?
  • Ça fait plusieurs années.
  • À peu près?
  • 7 ans, 8 ans, 9 ans peut-être.
  • Et vous travailliez avec lui depuis son entrée comme administrateur au Casa Loma?
  • Oui.

Pour un homme qui disait travailler sur place depuis « des années », Di Maulo dira pourtant que « je crois que c’était André Vaillancourt » le gérant du Casa Loma.

  • Et monsieur Vaillancourt devait s’occuper de l’ensemble du Casa Loma, reprit Me Côté. Est-ce qu’il s’occupait également du cocktail lounge que vous avez mentionné tout à l’heure?
  • Je crois que oui, parce que le cocktail lounge, je crois que ça va ensemble avec le Casa Loma, en bas.
  • Et monsieur Vaillancourt était là depuis combien de temps?
  • Exact, je ne peux pas vous dire. Je ne m’en souviens pas.
  • À peu près?
  • Peut-être deux mois, je ne le sais pas. Une affaire comme ça, trois mois, je ne me souviens pas au juste.
  • Et monsieur Vaillancourt, vous le connaissiez depuis combien de temps?
  • Ça fait plusieurs années, André.
  • Et monsieur Ciamaro, vous le connaissez?
  • Oui.
  • Monsieur Jules Ciamaro?
  • Oui.
  • Quelle était sa fonction à lui à ce moment-là, savez-vous ce qu’il faisait?
  • Je crois qu’il travaillait au Ceaser’s Palace.
  • Vous croyez ou vous êtes sûr?
  • Sûr … Je sais qu’il travaillait là.
  • Alors, si vous le savez, dite « je sais qu’il travaillait là »?
  • Je sais qu’il travaillait là.
  • Comme gérant?
  • C’est supposé, oui.
  • Et monsieur Ciamaro, vous le connaissiez depuis quand?
  • Ça fait plusieurs années lui aussi.
  • Est-ce que je me trompe si je dis que vous étiez vous-même, monsieur Tozzi, monsieur Ciamaro et monsieur Vaillancourt, des amis de longue date?
  • D’assez longue date avec Tozzi et Ciamaro. Avec André Vaillancourt, on était amis mais je n’étais pas autant ami avec [lui] qu’avec Jules et Jos.
  • Mais vous connaissiez très bien, quand même, monsieur Vaillancourt?
  • Oui, j’allais dans des tournois de golf avec lui et puis des choses comme ça.

C’est alors que le procureur Côté amena le témoin à la nuit du 12 mars.  Di Maulo reconnut y avoir vu Tozzi et Ciamaro vers 3h15 ou 3h30 de la nuit, plus précisément au cocktail lounge.

  • Aviez-vous fini de travailler à ce moment-là?
  • J’arrivais au Casa Loma, je n’étais pas là.
  • Vous arriviez de l’extérieur?
  • Oui.
  • Vers 3h00?
  • 3h20, 3h30. Exactement, je ne le sais pas.
  • Et vous veniez de quel endroit?
  • Je venais de George’s Place.
  • Et lorsque vous êtes arrivé, qui était présent dans le cocktail lounge? Est-ce que messieurs Tozzi et Ciamaro étaient arrivés ou s’ils sont arrivés après vous?
  • Ils étaient déjà là.
  • Maintenant, pouvez-vous nous dire si les deux personnes étaient seules ou si quelqu’un d’autre était avec eux?
  • Non, moi je les ai vus seuls.
  • Vous êtes-vous assis à leur table?
  • Oui, j’étais assis à leur table.
  • Dès l’entrée?
  • Oui, j’ai resté une fraction de seconde debout et je m’étais assis. J’ai dit : « Allo, comment ça va? ».  Je me suis assis et on a commencé à discuter.
  • À quelle table étiez-vous?
  • À la table en entrant, sur le côté gauche, en entrant.

Est-ce qu’il pouvait être étrange qu’un homme puisse débarquer dans un tel endroit après 3h00 de la nuit?  C’est ce point que Me Côté voulut faire ressortir.  Et encore une fois, le témoin donna l’impression qu’il cherchait à gagner du temps.

  • Maintenant, fit Me Côté, les établissements … le Pamplemousse par exemple, termine ses opérations à quelle heure?
  • À quelle heure il termine?
  • Oui?
  • À quelle heure fermez-vous normalement?
  • Ce soir-là ou la semaine?
  • La semaine … disons, ce soir-là?
  • La semaine c’était fermé, si je me rappelle bien, cette affaire-là.
  • C’était fermé?
  • Oui.
  • Et ce soir-là, fermé également?
  • C’était un vendredi ça, un jeudi. Je ne peux pas me rappeler quel soir c’était.  Je ne me rappelle pas si c’était un jeudi ou un vendredi.

Le témoin dira que le Pamplemousse était fermé du lundi au jeudi et rouvrait pour les soirs du vendredi, samedi et dimanche.  Toutefois, il parvenait toujours à contourner la réelle question à propos de l’heure de fermeture.

  • Et quand vous dites qu’il est fermé, voulez-vous dire que personne ne peut se rendre là?
  • Ah non! Ah non!  Moi, je montais là.  J’ai un bureau en haut.  Il y a un gardien de nuit qui monte en haut…
  • Le gardien de nuit s’appelle comment?
  • Michel.
  • Michel qui?
  • Distolo.
  • Moi, ce que je veux dire, c’est que personne du public peut aller là?
  • Je ne le sais pas. Si la porte était ouverte …
  • Mais enfin, il n’y a pas de spectacle, il n’y a pas de …
  • Ça ne fait rien, ça. Il n’y a pas de monde qui monte là mais la porte reste souvent ouverte en bas.
  • Voulez-vous dire la porte du Casa Loma?
  • La porte pour monter au deuxième étage.
  • Alors, de toute façon, ce soir-là vous n’êtes pas allé travailler? Vous n’êtes pas allé au club?
  • J’y ai été de bonne heure, dans la soirée. J’y ai été de bonne heure au Casa Loma et après j’ai parti.
  • Le Casa Loma même, à quelle heure ferme-t-il ses portes?
  • Le Casa Loma même?
  • Oui?
  • Normalement, ça devrait fermer à 3h00, 3h30, jusqu’à temps que les clients sortent.
  • Et le cocktail lounge?
  • Le cocktail lounge, ça arrive souvent que les gens prennent des consommations là.
  • Mais, normalement, ça doit fermer à quelle heure?
  • Ça devrait être fermé à 3h30, un coup que le public est sorti.
  • On tolérait que ça continue pendant quelque temps?
  • Tolérait … ce n’est pas moi qui le tolérais, c’est quelqu’un qui était là qui le tolérait.
  • Je n’ai pas dit, monsieur, que c’était vous. J’ai dit « on tolérait »?
  • On tolérait.
  • La preuve, c’est que vous êtes entré?
  • Je suppose que oui, qu’ils toléraient, vu qu’il y avait des clients là, c’est parce qu’il y avait quelqu’un qui tolérait.
  • Et il y avait beaucoup de personnes quand vous êtes arrivé?
  • Ah! Il y avait une table là, une autre là, il y avait du monde au bar, dix, douze personnes au moins, quelque chose comme ça.
  • Monsieur Vaillancourt, quand vous êtes arrivé, qu’est-ce qu’il faisait?
  • Qu’est-ce qu’il faisait?
  • Oui, à quel endroit se trouvait-il?
  • Je pense qu’il était assis en arrière du bar, au moment que moi je l’ai aperçu il était assis en arrière du bar.
  • Il travaillait là?
  • Je ne sais pas s’il travaillait. Je sais qu’il était assis en arrière du bar.
  • Est-ce qu’il est resté longtemps. Est-ce qu’il est resté là tout le temps de la période que vous êtes resté dans le club?
  • Ça se peut qu’il ait grouillé, je ne m’en souviens pas. Je n’ai pas porté attention à savoir s’il grouillait ou non.
  • Je veux savoir s’il a été derrière le bar ou bien s’il est allé à l’extérieur, s’il est allé s’asseoir avec vous autres?
  • Il était assis en arrière du bar quand moi je l’ai aperçu.
  • Et derrière le bar, est-ce qu’il y avait d’autres personnes?
  • À ma connaissance, je ne m’en souviens pas. Je sais qu’il y a eu quelqu’un en arrière du bar, je ne peux pas m’en souvenir.  On ne portait pas attention à cela.
  • Mais il y avait des personnes au bar?
  • Oui, au bar je pense qu’il y avait au moins quatre, cinq personnes d’assises au bar.
  • Maintenant, vous nous avez dit tantôt qu’il y avait quelqu’un à une table, n’est-ce pas, c’est exact, quand vous êtes arrivé?
  • Oui, il y avait Julio et puis …
  • Mais il n’y avait pas une autre table où il y avait des personnes?
  • Il y avait une table ou deux où il y avait du monde encore dans le lounge.
  • Combien de personnes autour d’une de ces tables-là?
  • Il y avait une table où il y avait au moins quatre, cinq personnes et puis il y avait une autre table où je pense, peut-être, il y avait deux personnes en arrière de nous autres. Nous autres, on était à gauche et à la table à côté de nous autres je pense qu’il y avait deux autres personnes.
  • Le long du mur, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Maintenant, ces personnes-là qui étaient à cette table, que vous venez de désigner est-ce que vous les connaissiez?
  • Oui.
  • Qui était-ce?
  • Pour le moment, je ne suis pas prêt à les révéler parce que d’une façon ou de l’autre je crois qu’on va porter la plainte de meurtre contre nous autres, ça fait que pour le moment je ne suis pas prêt …
  • Ne présumez pas, monsieur, intervint le coroner. Ne présumez pas, répondez aux questions que l’on vous a posées.  Qui était là?
  • Je ne suis pas prêt à répondre pour le moment.

Est-ce que de mystérieux tueurs, comme semblait le laisser entendre la version de Daniel Proulx, auraient pu exécuter ce « contrat »?  Après tout, Jos Di Maulo était-il aussi immaculé qu’il le prétendait?  Que s’était-il réellement produit à l’intérieur du Casa Loma?

Le travail des enquêteurs et des experts en techniques judiciaires avaient permis de développer une certaine théorie sur le déroulement du drame, mais Me Fernand Côté savait aussi qu’il avait devant lui l’homme tout désigné pour lui détailler les faits.  Il savait que Di Maulo avait tout vu.  Restait à savoir s’il arriverait à lui tirer quelques vers du nez!


[1] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, Éditions de l’Homme, 2014, p. 298-299.

[2] Daniel Proulx, Les grands procès du Québec, 1996, Stanké, p. 243.

[3] Pierre De Champlain, op. cit.

[4] Selon le registre de l’état civil, Vaillancourt serait né le 20 novembre 1935 et sa mère était une certaine F. Gauthier.

[5] Selon le registre de l’état civil, Verrier serait né le 23 août 1937.  Sa mère est listée sous le nom de Y. Vézineau.

[6] Toujours selon le registre de l’état civil, Rioux est né le 28 septembre 1943.  Le nom de fille de sa mère était Beaulieu.

[7] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, p. 208.