Les Faucheurs de vieilles dames


         En 2016, Historiquement Logique publiait une série d’articles sous le titre Les Faucheurs d’enfants, dont le but principal était de revenir sur une affaire qui avait intéressé plusieurs auteurs de documents, dont deux documentaires cinématographiques.  En raison de certaines contradictions et de soupçons envers l’un de ces documents, nous avions senti le besoin d’apporter certaines précisions.  Pour ce faire, nous étions revenus à la base, c’est-à-dire les archives judiciaires.  En l’occurrence, nous avions présenté une enquête de coroner qui n’avait pas été consulté et qui pourtant était un incontournable.

Cette fois, nous n’aurons pas suffisamment de matière pour en faire une série de 9 articles, mais ce sera l’occasion de revenir sur l’importance des documents légaux.  Dans le cas d’une affaire judiciaire qui fut marquée par un procès, le dossier accessible aux chercheurs est souvent volumineux et très détaillé.  Il suffit alors d’accepter d’y investir le temps nécessaire pour raconter l’histoire avec un excellent niveau de fiabilité et de rigueur.

Le problème avec les cas non résolus, c’est qu’il n’y a pas eu de procédures judiciaires sérieuses, ce qui fait en sorte que le dossier est encore dans les mains de la police, tout dépendamment de l’époque.  Ceci a pour effet qu’il reste très peu de documents légaux accessibles au public.  Parmi eux, on compte bien sûr les enquêtes de coroner.

Contrairement à la série Les Faucheurs d’enfants, les cas exposés dans Les Faucheurs de vieilles dames n’ont pas fait l’objet d’une grande attention médiatique, et encore moins de la part de documentalistes ou enquêteurs en herbe.  Et c’est tant mieux!  Ainsi, nous pourrons nous concentrer sur ces dossiers de manière à ne pas subir les opinions parasitaires.

Les cas rassemblés ici l’ont été après un survol d’un document sur lequel je travaille depuis quelques années et qui consiste à rassembler les résumés d’un plus grand nombre possible d’affaires de meurtres ou de disparitions non résolues.  C’est en travaillant à élaborer des résumés avec l’aide de certains articles de journaux qu’une première question s’est imposées d’elle-même.  À la fin des années 1980 et au début des années 1990, on dénombre des meurtres de femmes âgées dans la région de Montréal qui soulèvent un doute.  À première vue, ces affaires semblaient avoir des points en commun.  Est-ce que ce doute pourrait résister à une étude plus exhaustive?

C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre.

Germaine Désilet[1]

Le 1er juin 1991, vers 11h00, des bénévoles rattachés à un comité de Saint-Léonard qui se consacrait aux visites des malades et des personnes en perte d’autonomie, se sont rendus à l’appartement 17 du 5799 est, rue Jean-Talon.  Deux sœurs habitaient à cette adresse : Germaine Désilet, 80 ans[2], et Émilienne Désilet, 75 ans.  Handicapée, Émilienne se déplaçait uniquement en fauteuil roulant.

Les bénévoles s’inquiétaient puisque Germaine devait donner sa réponse à une invitation à participer à une soirée festive qui approchait à grands pas.  Évidemment, on avait tenté de joindre les sœurs par téléphone, et cela à plusieurs reprises au cours des jours précédents, mais le silence devenait de plus en plus inquiétant.  En fait, la ligne sonnait continuellement comme engagée.

Une fois que le concierge Simon Lamarche eut ouvert la porte de l’appartement, les bénévoles entrèrent.  Leur attention fut aussitôt retenue par un désordre monstre.  Lorsqu’ils tentèrent enfin d’ouvrir la porte de la chambre à coucher, Lamarche put entrevoir l’une des sœurs menottée, étendue à plat ventre.  Quant à l’autre sœur, son corps empêchait la porte de s’ouvrir davantage.  Rapidement, on téléphona au 911.

Selon le rapport du coroner, c’est un « technicien » qui passa par une fenêtre afin de voler au secours des vieilles dames, alors que selon La Presse c’était un policier.  Ainsi, on comprit que Germaine, étendue sur le plancher, était morte depuis un certain temps, alors qu’Émilienne était bâillonnée, menottée, mais toujours vivante.  D’après ce que le coroner Roger C. Michaud écrira plus tard dans son rapport, elle présentait « un état de déshydratation très important ».  On la conduisit immédiatement à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.  Malheureusement, dans le cas de l’aînée, le Dr Jacques Pyram ne put que constater le décès, à 12h01 le 1er juin.

Une enquête criminelle s’est rapidement ouverte, permettant de comprendre que les sœurs Désilet avaient été enfermées depuis cinq jours.  Après avoir récupéré un minimum de ses forces, Émilienne put raconter aux policiers ce dont elle avait été témoin.  Le 27 mai 1991, Émilienne serait donc sortie de l’appartement vers 10h30, au 3ème étage, pour récupérer son courrier.  À son retour au logement, elle s’était retrouvée face à quatre individus qui se tenaient déjà à l’intérieur.  Sa sœur était menottée, bâillonnée et attachée, gisant sur le plancher de sa chambre.  Rapidement, Émilienne s’est retrouvée dans la même situation.  Une fois les deux sœurs immobilisées, les quatre voleurs, qui portaient des gants, ont pris les bijoux et l’argent avant de quitter les lieux.

La consultation de l’enquête du coroner nous permet d’apprendre des détails qui n’ont jamais été publiés dans les journaux.  Ainsi, c’est à 11h48, toujours le 27 mai, que le « 911 reçoit l’appel numéro 91052701912 et lorsque les préposés répondent 911 Nine One One, l’homme au bout du fil répond Oui et … check at 5799 Jean-Talon East, the third floor, there’s et … two ladies just got robbed.  Le préposé actionne le rappel automatique mais personne ne répond.  Terminé à 11 :49 :05.  Cassette 5 à 15.  Suite à cet appel anonyme provenant d’une cabine téléphonique de la station de métro Iberville, le message est relié à deux patrouilleurs de la SPCUM[3] poste 54.  Le répartiteur leur mentionne que deux femmes auraient été volées au 3ème étage du 5799 Jean Talon Est.  Ils arrivent sur les lieux à 11h56.  Après être montés au 3ème étage, ils ont vérifié le corridor, n’ayant pas de précision concernant le numéro d’appartement.  Il n’y avait rien d’anormal selon le rapport.  Aucun bruit suspect ou autre.  Aucune odeur.  Aucun témoin n’a été vu sur place.  Ils sont redescendus et ont quitté à 12h05 »[4].

Est-ce qu’une investigation plus poussée de la part de ces deux policiers aurait pu sauver la vie de Germaine Désilet?

Le même jour, à 16h53, « le constable Gauthier du poste 54 dit qu’il vient de recevoir un appel anonyme d’un monsieur qui lui dit qu’au 5805 Jean-Talon Est, appartement 7, il y aurait deux bonnes femmes attachées.  La préposée dit qu’elle envoit [sic] quelqu’un voir ça.  Il s’agit ici de l’appel no 9105270362.  Suite à cet appel 91052703262, un policier du poste 54 se rend donc au 5805 Jean Talon Est, appartement 7 et y arrive à 16h45.  On lui a dit que deux femmes y seraient attachées à l’intérieur.  Il fait le tour, rencontre un couple âgé et constate qu’il ne semble y avoir rien d’anormal à cet endroit.  Il quitte les lieux à 17h07 ».

C’est donc dire que la police possède toujours l’enregistrement de la voix de l’un des voleurs.

Le coroner ajoutera à propos d’Émilienne :  « Elle avait des ecchymoses au visage, les lèvres gercées et les yeux bouffis.  Comme elle était adossée à la porte de la même chambre, les policiers ont dû forcer la fenêtre pour y entrer ».

Selon le concierge Lamarche, les sœurs Désilets étaient des femmes très sympathiques et habitaient ce logement depuis plusieurs années.  Quant au coroner Roger C. Michaud, « l’état de conservation et les circonstances entourant le décès suggèrent que la date de décès mentionnée ci-haut est compatible avec les faits ».  Parmi les causes probables du décès, il en mentionnait trois : « asphyxie par suffocation, insuffisance respiratoire secondaire à une bronchopneumonie d’aspiration, agression physique par bâillon, menottes et immobilisation ».

On y apprend également que le corps a été identifié le 3 juin par Jacques Roy, le fils de la victime.  L’autopsie a été pratiquée le même jour par le Dr Claude Pothel.  En effet, on souligne que Mme Désilet souffrait de sclérose en plaques.  Son corps présentait un « début de changements putréfactifs [sic], coloration verdâtre de l’épiderme autour de l’ombilic, du flanc droit et du quadrant inférieur droit de l’abdomen.  Il y a plusieurs plaques de macération épidermique, friables et à divers endroits de la surface corporelle ».

La description physique permet de savoir que Germaine pesait 123 livres et mesurait 5 pieds et 2 pouces, ce qui ajoute à sa vulnérabilité.

La plupart du temps, la description des blessures permet de comprendre un peu mieux ce qui s’est passé.  Dans ce cas-ci, le pathologiste a constaté « plusieurs signes traumatiques sur la surface corporelle.  Entre autres, un ruban gommé mesurant 5,2 cm de large recouvre la bouche et maintient en place un large morceau de tissu blanc qui sert de bâillon et qui déborde sur la joue droite.  Il y a présence de vomitus [sic] brun jaunâtre sur les lèvres, les joues et autour des yeux.  Il n’y a pas d’évidence de pétéchies au niveau des paupières, des conjonctives et de la muqueuse buccale.  Le tissu blanc servant de bâillon est un t-shirt et la partie enfoncée dans la bouche mesure 6 X 5 cm.  Ce tissu est souillé de vomitus.  Il n’y a pas obstruction de la partie postérieure du larynx.  Le ruban adhésif fait plusieurs fois le tour du thorax et de l’abdomen pour maintenir les bras.  Il y a présence de plusieurs empreintes ecchymotiques au niveau de la surface corporelle ».

De plus, la victime présentait une fracture de « la 5ème côte à droite en antéro-latéral ».  Toutefois, le coroner fit remarquer que les os étaient « friables et ostéoporotiques ».  Selon certaines de ses conclusions, « il appert donc que les liens utilisés ont diminué la capacité de ventilation de la victime, ceci associée à la présence d’un lien sur la bouche et la présence d’un bâillon dans la bouche retenue par ce ruban gommé.  Il y a eu asphyxie progressive par insuffisance respiratoire.  Dans ces [sic] conclusion[s], le pathologiste, le Dr Claude Pothel note qu’il « est vraisemblable de croire à une période de survie plus ou moins longue, d’un minimum de 24 heures » ».

Chose peu courante dans les rapports de ce genre, le coroner fait mention de son hypothèse : « il est plausible que les individus qui ont perpétré le vol au domicile des sœurs Désilet aient averti, aussitôt leur méfait commis, les autorités du 911.  Il va sans dire que le premier appel était incomplet quant aux directives.  Par contre, il indiquait clairement le 5799 Jean-Talon Est 3ème étage.  Les policiers sur les lieux n’ont fait que visiter le secteur sans s’informer de la présence de deux dames qui pourraient manquer à l’appel et ne se sont pas donnés la peine de vérifier.  Comme le mentionne le pathologiste, il est également très plausible de penser qu’une vie humaine aurait pu être sauvée ».

Quant au second appel, « quoique beaucoup plus imprécis que le premier », il « aurait dû attirer l’attention des préposés du poste 54 », précisa encore le coroner Michaud.

L’étude de ces documents ne permet évidemment pas de jouer les voyeurs et de savoir comment la survivante de ce drame a surmonté ses peurs.  Toutefois, on sait qu’Émilienne s’est finalement éteinte le 24 août 1992.

Yvette Latulippe

Le 16 avril 1992, une dizaine de mois après l’agression commis envers les sœurs Désilet, le corps d’Yvette Latulippe, 67 ans, était retrouvé à l’intérieur de son appartement du 6005, 28e Avenue à Rosemont, Montréal.  Les premières constatations permirent de voir que la dame avait été poignardée.  C’est un ami qui séjournait en Floride qui s’est inquiété de ne plus avoir de réponse à ses appels. Il avait donc demandé à la concierge, Lorraine Audet, d’aller vérifier.  « En poussant la porte de l’appartement qui n’était pas verrouillée, le concierge y a fait la macabre découverte.  Le corps inanimé de la sexagénaire reposait contre le sol, un couteau dans l’abdomen.  Selon les premières constatations des policiers, la dame aurait été poignardée à plusieurs reprises par son ou ses agresseurs et elle aurait eu la gorge tranchée.  L’appartement de la victime semble avoir été fouillé de fond en comble ce qui porte les enquêteurs à croire que le vol pourrait être le mobile du crime ».

La police croyait aussi qu’Yvette avait ouvert la porte à son ou ses agresseurs.  Un élément comme celui-là porte souvent à croire que la victime connaissait son agresseur.  En fait, pas nécessairement.  Lorsqu’il n’y a aucune trace d’effraction on doit en déduire plus spécifiquement que la victime a laissé entrer son ou ses agresseurs sans se méfier, ce qui veut dire qu’elle le connaissait ou alors que cette personne a réussi à gagner sa confiance.

Yvette a été identifiée formellement par son co-locataire, Roger D’Amours.

Selon le rapport du coroner Yves Lambert, daté du 1er mars 1994, la « cause probable » de la mort serait attribuable à une « hémorragie interne massive secondaire à une perforation de l’aorte thoracique ».  L’autopsie parle d’arme tranchante et de « multiples plaies pénétrantes », sans toutefois préciser le nombre exact.  Les analyses permirent de déterminer que la victime avait un taux d’alcoolémie de 68 mg/100 ml dans le sang au moment de sa mort[5].

Ce sont là tous les détails contenus dans le rapport du coroner.

Yvette Groleau-Gariépy

Le 24 mai 1992, un peu plus d’un mois après le meurtre horrible de Mme Latulippe, une troisième femme âgée était assassinée dans son logement du 4440 rue Mercier, à Montréal.  Yvette Groleau-Gariépy avait 81 ans.

Selon La Presse, c’est une femme âgée dans la quarantaine qui s’occupait d’elle occasionnellement qui s’inquiéta de son silence.  En pénétrant dans le logement, celle-ci se retrouva devant le corps de Mme Groleau-Gariépy, qui gisait dans sa cuisine, face contre le plancher.  Elle alerta immédiatement la police.

C’est un médecin d’Urgence-Santé qui constata le décès sur place.  Pourtant, le rapport du coroner offre une version complètement différente des circonstances entourant la découverte du corps.  Selon lui, c’est vers 11h00, le 25 mai 1992, que Florian Benoît, le propriétaire de l’immeuble, s’est rendu à l’appartement de Mme Groleau pour y « chercher une clé » et c’est à ce moment qu’il fit la triste découverte.  Le corps présentait déjà une certaine rigidité cadavérique.  Toutefois, rien n’aurait été déplacé à l’intérieur du logement.

Dans La Presse du 26 mai on pouvait lire que « le vol d’une somme d’argent indéterminée serait la principale hypothèse actuellement étudiée par les policiers de la CUM chargés d’élucider l’assassinat d’une octogénaire dont le cadavre transpercé de plusieurs coups de couteau a été retrouvé hier matin, à l’intérieur de sa résidence du plateau Mont-Royal ».

La veuve de 81 ans était morte depuis environ 12 heures lorsqu’elle a été découverte.  On la disait encore « assez autonome » dans ce logement qu’elle habitait depuis une trentaine d’années.  « C’est au moment où des employés de la morgue s’apprêtaient à transporter le cadavre qu’ils ont constaté des marques évidentes de coups de couteau à la poitrine », précisa Marcel Laroche dans La Presse.  Les policiers retrouvèrent la prétendue arme du crime, « un couteau de cuisine que l’assassin avait lancé dans un champ vacant, à quelques pas des lieux du crime ».

Dans son rapport daté du 3 juin 1994, le coroner Claude Paquin parlait de « causes probables du décès », et bien que l’expression soit au pluriel, il n’en écrivait qu’une seule : « hémorragie interne et externe secondaire à [une] plaie pénétrante à la poitrine fait par un instrument piquant et tranchant ».

Ce rapport nous apprend également que le corps de la victime a été identifié par sa nièce, dont le nom n’est cependant pas mentionné.  L’autopsie a été réalisée par le Dr André Lauzon le 26 mai 1992.  Ce dernier nota la présence d’une dizaine de plaies fait par un « instrument piquant et tranchant ».  L’une de ces plaies avait été faite au cou, une autre dans la partie supérieure droite du dos, une autre au bras gauche et finalement 7 à la partie droite de la poitrine.  « La plupart de ces lésions sont situées au côté droit du corps et plusieurs présentent une trajectoire de gauche vers la droite », écrira le Dr Lauzon.

De plus, le Dr Lauzon spécifia que « neuf de ces lésions sont nettement superficielles et peu profondes.  Une seule plaie indique que la lame a pénétré la paroi thoracique et a lacéré le cœur, la veine-cave inférieure de même que le foie avec hémorragie interne significative secondaire.  La lame a emprunté une trajectoire d’avant à l’arrière, du haut vers le bas et légèrement de gauche à droite pour pénétrer sur 8 cm de profondeur.  La lame a provoqué une hémorragie qui compte tenu de l’âge et de l’état de santé physique de la patiente, a directement entraîné le décès ».

Soulignons également que le Dr Lauzon a indiqué n’avoir trouvé aucune plaie de défense aux mains ou aux avant-bras, ce qui peut nous laisser croire que Mme Groleau n’a jamais eu le temps de réagir à l’attaque ou qu’elle se soit figée devant son agresseur.  Finalement, il ajouta que « cette dame était porteuse d’une athérosclérose coronarienne sévère avec rétrécissements coronariens multifocaux de l’ordre de 85% de la lumière originale ».

Quant à aux analyses toxicologique, on retrouva uniquement des traces de Nordiazépam[6].

Conclusion

D’abord, les meurtres des dames Désilet, Latulippe et Groleau présentent un point commun : un cambriolage qui a mal tourné.  Toutefois, quant au jeu des similitudes, il semble qu’on doive s’arrêter là.  En effet, dans le premier cas, les quatre voleurs ne semblaient pas avoir d’intention de tuer même si leur négligence a fini par causer la mort de Germaine Désilet.  Dans le cas de Mme Latulippe, on ignore le nombre exact de suspects, tout comme dans celui de Mme Groleau d’ailleurs.  Le mode opératoire est également différent : Mme Désilet est morte étouffée alors que Mme Latulippe et Mme Groleau ont été poignardées à de multiples reprises.  Dans ces deux cas, l’intention criminelle était présente.

Pour créer un lien solide entre ces deux derniers meurtres, il nous faudrait évidemment plus de renseignements.  Seuls les enquêteurs de la police sont qualifiés pour nous dire si on serait en droit ou non de lier ces deux crimes.

En ce qui nous concerne, il n’y a pas de lien sérieux entre ces trois affaires, mais le fait que ces meurtres de vieilles dames aient eu lieu à des dates rapprochées à Montréal dessinerait-il une tendance criminelle?  Y a-t-il eu d’autres vagues de meurtres semblables?

Espérons seulement qu’on finira un jour par en apprendre davantage sur ces crimes odieux.  Certes, qui voudrait d’une société où on assassine froidement ses aînés?


Médiagraphie :

Martin Pelchat, « Sordide attaque contre deux femmes âgées », La Presse, 2 juin 1991.

Enquête du coroner Roger C. Michaud, 64-291, 6 avril 1992.

« Sexagénaire poignardée à mort », La Presse, 18 avril 1992.

Rapport du coroner Yves Lambert, 84357, 1er mars 1994.

Yvette Groleau (Gariépy) est né le 11 décembre 1910.  Son père était Ovila Groleau et sa mère Malvina Gauthier.  Elle avait été mariée à un certain Arthur Gariépy.

Marcel Laroche, « Le vol serait le mobile du meurtre d’une dame de 81 ans tuée à coups de couteau », La Presse, 26 mai 1992.

Rapport du coroner Claude Paquin, 3 juin 199[?]


[1] Parmi les sources consultées, on retrouve aussi le nom sous la forme de « Désilets ».

[2] Germaine est née le 23 novembre 1910.

[3] Sécurité Publique de la Communauté Urbaine de Montréal.

[4] Enquête du coroner.

[5] À titre de comparaison, le taux maximal d’alcoolémie dans le sang pour conduire un véhicule moteur est de 80mg/100 ml.

[6] Anxiolytique de la famille des benzodiazépines.

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Le meurtre gratuit de Cynthia Crichlow


(Photo: La Presse)

Le 15 avril 1997, Cynthia Crichlow, 24 ans, était passagère dans un véhicule qui roulait à Montréal sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du Palais des Congrès, lorsqu’une pierre de 4 kilos traversa le pare-brise pour venir l’atteindre à l’abdomen.  Selon La Presse, il s’agirait plutôt de deux roches de 4 kilos lancées depuis le viaduc surplombant l’autoroute Ville-Marie.  Toutefois, l’enquête du coroner ne parle que d’une seule pierre.

Le drame s’est produit vers 22h30.  Cynthia venait de terminer son travail et rentrait chez elle, à Côte-Saint-Paul.  Elle travaillait au Centre de traitements des documents de la Banque Nationale.  « La roche n’a même pas touché au tableau de bord et a frappé directement Mme Crichlow en plein ventre ».  Sa collègue, qui se trouvait au volant, ne prit même la peine de s’arrêter et roula jusqu’à l’urgence du centre hospitalier Angrignon.  À 23h40, elle entrait en salle d’opération mais à 3h00 son décès était constaté.  L’impact avait causé l’éclatement du foie et de graves dommages internes.

Dans La Presse du 19 avril 1997, son père, Denis Crichlow, parlait ainsi de la ou des personnes responsables de la mort de sa fille : « s’ils ne sont pas punis par la loi, qu’ils le soient au moins par la culpabilité.  […] M. Crichlow, chauffeur d’autobus à la STCUM, a indiqué que tous tentaient toujours tant bien que mal de se remettre de la soudaine disparition de la jeune femme, qui devait se marier le 19 juillet avec Réjean Lecours, 27 ans, avec qui elle vivait depuis plusieurs années ».

Bien sûr, M. Crichlow profita de l’occasion pour lancer un cri du cœur afin de demander aux autorités de tout faire en leur possible pour retrouver le ou les coupables.  Résiliant et sage, il ajoutait : « il existe certains passages piétonniers au-dessus des autoroutes qui sont munis de clôtures pour éviter justement ces attaques.  Je ne vois pas de raison valable pour que cette mesure préventive ne soit pas généralisée, notamment au niveau du passage où Cynthia a été tuée ».

Si La Presse commettait l’erreur de placer Cynthia au volant, on y rapporta cependant les impressions du ministre des Transports, Jacques Brassard : « On a envisagé un certain nombre de mesures qui pourraient empêcher ce genre d’acte criminel ».  Brassard souhaitait discuter avec la Ville de Montréal avant d’entamer quoi que ce soit.  S’il admit que des actions pouvaient être prises « assez rapidement », il souligna aussi « la difficulté de rendre parfaitement sécuritaires les quelques 6 000 structures semblables au Québec ».

On s’en doute, l’enquête menée par le sergent-détective Raymond Poirier manquait dangereusement d’indices.  En fait, on manquait tellement d’éléments pour explorer une première piste qu’on demanda à la Sûreté du Québec (SQ) une liste des événements similaires commis sur le territoire provincial.

Le 10 mai 1997, toujours dans La Presse, on apprenant que la police était sur « une piste intéressante », ce qui poussa le journaliste Marc Thibodeau à écrire : « le policier, avare de commentaires, s’est contenté de préciser que les enquêteurs avaient obtenu des informations prometteuses la semaine dernière au sujet de ce drame, qui a suscité bien des réactions au cours du dernier mois ».  Pour sa part, le porte-parole du Service des travaux publics pour la Ville de Montréal, Philippe Briand, soulignait le fait qu’aucune mesure n’était envisagée pour corriger la situation, ajoutant au passage que « nous n’avons reçu aucune demande politique à ce sujet », comme s’il fallait absolument un ordre gouvernemental pour agir.  Pour expliquer cette inaction, il ajouta : « c’est la première fois qu’un tel incident se produit à cet endroit, malgré toutes ces années.  Une telle mesure ne risquerait-elle pas d’être excessive? ».

Le 3 juin 1997, trois autres victimes vinrent s’ajouter à la liste.  Selon le compte rendu de Georges Lamon dans La Presse, il semble que ces trois personnes ait été victimes de la même pierre, qui pesait apparemment 5 kilos.  Elle aurait d’abord fendu le réservoir d’un premier véhicule, dont le conducteur s’est aperçu seulement plus tard de l’incident.  Puis une Toyota Tercel 1996 conduite par Denis Lefebvre fut atteinte à une roue.  « Quand je me suis engagé dans le tunnel, une dizaine d’autos y circulaient et je n’en ai vu aucune éviter la pierre […].  Je n’ai vu non plus de camions en avant.  Je n’ai pu l’éviter et je l’ai frappé avec ma roue.  J’ai été obligé de m’arrêter et de changer de roue.  Ça me coûte 295$.  J’ai été vraiment chanceux car si la pierre est tombé d’en haut … c’était une question de secondes ».

Denis Lefebvre, avec la pierre qui a endommagé son véhicule quelques semaines après le meurtre de Cynthia Crichlow (photo: La Presse).

La troisième victime fut Eric Sardano, qui roulait à environ 75 mètres derrière le véhicule de Lefebvre.  Dans son cas, sa Pontiac Sunfire 96 a subi des dommages évalués à 1 500$.

L’enquête du coroner nous apprend quelques détails supplémentaires.  D’abord, Cynthia est née le 4 décembre 1972.  Les causes de sa mort sont décrites en trois étapes : « traumatisme abdominal, lacération du foie, choc hémorragique ».  Si on ne précise pas l’identité de la conductrice, on mentionne toutefois que Cynthia était bien assise du côté passager et que le véhicule circulait « sur l’autoroute Ville-Marie direction Ouest, lorsqu’elle fut atteinte à la partie inférieure droite du thorax, par une pierre qui venait de traverser le pare-brise. La conductrice du véhicule se dirigea alors instantanément vers le Centre Hospitalier Angrignon, où madame Crichlow arriva en état de choc. On diagnostica [sic] une hémorragie abdominale pour laquelle madame Crichlow fut opérée d’urgence, mais sans succès ».  Comme on l’a vu par les journaux, son décès fut constaté à 3h00 dans la nuit du 16 avril 1997.

Quant à l’arme du crime, le coroner José-Luis Labarias décrit la pierre comme ayant une dimension de 20X4 cm et pesant 4 kilos.  Il souligna : « L’accident s’est produit au moment où le véhicule circulait sous la Palais des Congrès de Montréal, au niveau des panneaux de signalisation indiquant la sortie rue Université. Ces panneaux de signalisation sont attachés au muret de contention d’une des passerelles qui surplombent l’autoroute Ville-Marie. À cet endroit, au niveau de la troisième voie et à droite, il y a une séparation de 30 cm entre deux panneaux de signalisation et c’est à travers cet espace que la pierre a été jetée.  Cet endroit a été identifié formellement par la conductrice du véhicule. Une autre pierre, de taille semblable à celle trouvée non loin du lieu de l’accident, fut également trouvée. Ces pierres proviennent de l’espace vert du métro Place d’Armes, lequel donne sur le Palais des Congrès. Une distance de dix mètres sépare la porte de ce métro de l’endroit où la pierre a été lancée. Une quarantaine d’incidents ont été rapportés dernièrement sur les passerelles surplombant les autoroutes du territoire de l’île de Montréal. Dans la majorité des cas, des enquêtes n’ont pas été menées du fait que ces incidents n’ont pas porté de conséquence, si ce n’est dans un unique cas où l’on a enregistré des lésions corporelles graves. Dans les autres cas, on rapporte surtout des dommages causés aux véhicules circulant sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du centre-ville ».

Parmi ses recommandations, le coroner Labarias soulignait : « je recommende [sic] à la Ville de Montréal et au Ministère des Transports, de conclure un accord très rapidement dans le but d’installer une protection efficace des passerelles qui enjambent l’autoroute au niveau du métro Place d’Armes, afin d’éviter que tout projectile puisse être jeté du haut de celles-ci et porte atteinte à la sécurité des automobilistes. Je recommende [sic] à la Ville de Montréal, de retirer la pierre concassée de l’espace vert se trouvant devant la porte de Métro Place d’Armes, et de la remplacer par un revêtement fixe. Ces fragments de pierre peuvent servir de projectiles et provoquer des réflexes dangereux pour les automobilistes circulant sur l’autoroute, nuire à leur visibilité ou même endommager leur pare-brise ».

Si le coroner parlait d’une quarantaine d’incidents, les journaux n’en mentionnèrent que trois ou quatre.  Est-ce là la preuve d’un jeu morbide auquel s’adonnaient quelques joyeux lutins?

Le 4 avril 1998, La Presse apprenait à ses lecteurs l’annonce selon laquelle le ministère des Transports, la Ville de Montréal et la police de la CUM (maintenant SPVM) procéderaient bientôt à l’installation de clôtures sur le site.  On estimait les coûts à 150 000$.  Les travaux furent amorcés seulement en novembre 1998.

Malheureusement, il semble que l’enquête policière n’ait donné aucun résultat par la suite.  Vingt ans plus tard, est-il encore possible de recueillir des témoignages ou des indices suffisamment importants pour permettre de faire avancer le dossier?


Médiagraphie :

Marc Thibodeau, « Ça prend un drame pour faire bouger le gouvernement », La Presse, 19 avril 1997.

Marc Thibodeau, « Mort de Cynthia Crichlow : la police suit une piste intéressante », La Presse, 10 mai 1997.

Georges Lamon, « Trois autres automobilistes victimes d’une pierre sur la chaussée du tunnel Ville-Marie », La Presse, 3 juin 1997.

Martin Pelchat, « Des travaux pour éviter un autre drame sur l’autoroute Ville-Marie », La Presse, 4 avril 1998.

Sophie Brouillet, « Autoroute derrière les barreaux », La Presse, 21 novembre 1998.

Enquête du coroner José Luis Labarias, 1997.

 

L’affaire Boulanger: une partie du dossier judiciaire retrouvé


Dans le dossier retrouvé, on note cette photo judiciaire qui montre l’intérieur du logement de la victime, Arthur Boulanger. Sur le plancher, on constate la présence d’une mare de sang.

Le projet Portrait de la Mauricie par les Archives Judiciaires Criminelles (PMAJC), entamé le 3 janvier 2018, porte déjà ses fruits. Alors qu’un article d’Historiquement Logique publié en juin 2015[1] expliquait que le dossier judiciaire de l’affaire Boulanger n’avait pas été conservé dans les archives nationales, les recherches que j’effectue actuellement pour indexer les dossiers qui sont conservés dans la voûte de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières m’a permis d’avoir l’agréable surprise la semaine dernière de tomber sur celui de Freddy Pellerin. Cet individu, qui avait 27 ans à l’époque, a été le principal suspect dans cette affaire. Au terme d’un procès, il a cependant été acquitté.

Le dossier retrouvé, quoique plutôt mince pour une cause de meurtre, se trouvait dans les boîtes non classées des archives nationales et dans lesquels on retrouve normalement les procès expéditifs.

Il y a toutefois un bémol à cette trouvaille : ce dossier ne contient pas les transcriptions sténographiques du procès, au terme duquel Pellerin a été acquitté. Nous savons que les détails présentés lors d’un procès criminel pour meurtre sont les plus détaillés, ce qui en fait l’outil idéal pour reconstituer les événements entourant un crime.

À défaut de cela, cependant, le dossier retrouvé comporte les transcriptions prises lors de l’enquête du coroner et des pièces très intéressantes qui nous aiderons à mieux comprendre ce qui a pu se produire à Yamachiche en 1935. Parmi ces documents, on retrouve des photos judiciaires, un plan des lieux, et même un échantillon qui, pour le moment, reste non identifié.

Rappelons qu’Arthur Boulanger, 51 ans, a été assassiné dans le logement qu’il habitait à Yamachiche en face de la gare en septembre 1935. On l’avait apparemment battu avec une barre de fer.

Je ne pense pas qu’il faille fonder beaucoup d’espoir quant à l’idée de retrouver un jour le dossier du procès. Selon les explications d’Evelyn Kolish dans le Guide des archives judiciaires (2017)[2] le dossier a probablement été élagué. À partir de 1920, les archives nationales ont fait face à une arrivée gigantesque d’archives, ce qui a poussé les responsables de l’époque à prendre des décisions, entre autre l’élagage.

De plus, je soupçonne que les dossiers judiciaires qui se sont terminés par un acquittement ont été parmi les premiers à être détruits, d’autant plus que les accusés qui ont été blanchis ont droit à leur retour à la vie privée. La justice les considère comme blanchis.

En attendant de mieux étudier le dossier et de vous présenter le fruit de cette découverte, je vous invite à lire ou relire l’article publié en 2015 : Meurtre non résolu à Yamachiche : L’affaire Boulanger.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Disponible en ligne : http://www.banq.qc.ca/documents/ressources_en_ligne/instr_rech_archivistique/garchjud_fr.pdf

Un premier ministre témoigne dans une affaire de meurtre


Fait plutôt rare dans l’histoire du Québec, un premier ministre fut appelé à témoigner dans une affaire de meurtre, ce qui faisait dire à plusieurs personnes à quel point l’assassinat non résolu de Blanche Garneau avait atteint des proportions gigantesques.

Né à Québec le 5 mars 1867, Louis-Alexandre Taschereau avait été admis au Barreau en 1889.  Il avait donc œuvré comme avocat, juge et journaliste avant d’être élu une première fois à l’Assemblée législative en 1900.  Le 9 juillet 1920, quelques jours seulement avant la mort tragique de Blanche Garneau, il devenait le 14ème premier ministre du Québec.  Depuis 1919, il occupait également la fonction de procureur général de la province.  En s’approchant de lui, Me Armand Lavergne, un jeune avocat nationaliste, jouissait de ce moment unique lui permettant de se retrouver en duel face à son adversaire politique.

  • Avez-vous quelques déclarations à faire qui soient de nature à éclairer la justice?, questionna Me Lavergne.
  • Bien, votre question est assez générale. Si vous vouliez me demander si en autant que je suis concerné j’ai fait tout ce que j’ai pu pour découvrir les meurtriers, le meurtrier ou les meurtriers de Blanche Garneau, je l’ai fait.

Avant même qu’on lui demande, Taschereau dira ne jamais avoir protégé qui que ce soit ni agis de manière à freiner l’enquête.  Puisque Lanctôt se trouvait en Europe, il avait donc choisi de faire venir le chef de la Police provinciale, Dieudonné Daniel Lorrain, à Québec.

  • Est-ce vous qui avez fait venir Brissette?
  • Personnellement, non.

Brissette était un enquêteur qui avait été pris en état d’ébriété alors qu’il interrogeait des témoins, au point de s’endormir sur la table de l’un d’entre eux.  On l’avait rapidement écarté de l’enquête et on ignorait toujours qui avait pu l’envoyer à Québec.

  • Je comprends que, personnellement, vous vous êtes fié aux officiers de votre département?
  • Bien, on ne peut pas s’attendre, n’est-ce pas, à ce que je fasse la police. Je me suis adressé au meilleur homme qui dans mon jugement pouvait découvrir les meurtriers de Blanche Garneau et je lui ai donné les instructions que je viens de mentionner, et je me suis tenu en contact aussi intime que possible avec eux pour connaître les développements qui se produiraient.
  • Si je comprends bien, le cadavre de Blanche Garneau a été découvert le 28 [juillet 1920] et le chef Lorrain est arrivé ici le 4 août?
  • Je ne pourrais pas vous dire. Je vas vous dire, monsieur Lavergne, qu’il y a une [rencontre?] entre la police de Montréal et la police de Québec que lorsqu’un crime est commis dans les limites de l’une de ces villes, autant que possible nous faisons l’initiative des recherches à la police municipale parce qu’on m’a dit, et je crois que c’est avec raison, qu’il faut une unité de direction lorsqu’on fait la recherche d’un crime, et que si des détectives qui travaillent dans une direction et que d’autres travaillent dans une autre sans qu’il y ait d’entente entre eux, il peut y avoir des conflits qui n’amènent pas toujours de bons résultats.

Il était légitime de se demander pourquoi le chef Lorrain avait été appelé si rapidement sur les lieux.  Qu’est-ce qui, dès le départ, avait fait du cas de Blanche Garneau un crime si unique?  Les enquêteurs municipaux avaient-ils compris dès le départ la complexité particulière du dossier?

  • Alors, est-ce que je dois comprendre, monsieur Taschereau, que quand un crime est commis à Québec, si la police de Québec ne découvre pas le coupable on a recours à la police de Montréal?
  • Bien, pas nécessairement, monsieur Lavergne, mais je crois que notre police, les détectives sont mieux organisés à Montréal qu’ils ne le sont à Québec et je dois dire en autant que le chef Lorrain est concerné, je le crois un excellent policier, et que nous nous sommes toujours bien trouvé de ses services.
  • Êtes-vous prêt à accepter ses états de service d’après son record dans cette affaire ici?
  • Pas dans cette affaire ici en particulier, mais ce n’est pas parce qu’un policier ne réussira pas dans un cas particulier qu’il faudrait perdre confiance en lui. Je dois dire que le meurtre de Blanche Garneau comme bien d’autres meurtres, comme bien d’autres crimes, lorsqu’il a été commis a dérouté la police et monsieur Lorrain a eu des instructions de notre part de faire tout ce qu’il pourrait et finalement il est tombé sur une trace que vous pouvez croire mauvaise et que je peux croire bonne.  Et si elle est bonne, le résultat de ces démarches n’aurait pas été mauvais.
  • Le résultat aurait été l’acquittement de l’accusé?
  • Bien, l’acquittement de l’accusé … ce n’est pas parce qu’un accusé est acquitté, n’est-ce pas, qu’il est nécessairement non-coupable.
  • C’est parce que vous disiez que le résultat n’était pas mauvais et je m’accorde avec vous?
  • Entendons-nous. Le résultat n’a pas été mauvais.  Si Lorrain est tombé sur la vraie piste et si Binette et Palmer sont les coupables, ce n’est pas parce qu’ils auraient été acquittés qu’on devrait dire à Lorrain qu’il a fait une mauvaise besogne.

Rappelons au passage que Raoul Binette et William F. Palmer avaient subi un procès en novembre 1921 pour le meurtre de Blanche Garneau, au terme duquel ils avaient été acquittés.  Binette avait pourtant fait des aveux.  Parmi les avocats ayant défendu les intérêts de Palmer on retrouvait Armand Lavergne.

  • Je comprends maintenant que vous dites que si Palmer et Binette ont été acquittés le résultat n’est pas mauvais. J’abonde dans votre sens.
  • Je ne me mets pas au point de vue de la preuve mais je me mets au point de vue de l’œuvre des policiers.
  • Vous croyez en votre qualité de chef de la Justice que le travail accompli par Lorrain est vraiment remarquable à ce point de vue-là?
  • Je n’ai pas dit qu’il était vraiment remarquable mais je crois que Lorrain a fait tout ce qu’il pouvait faire.
  • Pour lui, étant donné ses moyens?
  • Étant donné ce qu’un policier peut faire.
  • Depuis la découverte du cadavre jusqu’au rapport de monsieur Bédard quelle travail Lorrain a-t-il fait?
  • Lorrain est venu à Québec. Il s’est rendu sur les lieux mêmes.
  • Brissette aussi?
  • Bien, je vous ai dit que le travail de Brissette je ne le connaissais pas. Vous pouvez l’apprécier vous-même.  Lorrain est venu à Québec, il s’est mis à faire le travail qu’un policier devait faire, je crois.  Il s’est rendu sur les lieux, il s’est enquis de toutes les circonstances qu’il pouvait connaître et jusque-là il est arrivé à un résultat nul.
  • Savez-vous de quelles circonstances il s’est enquis?
  • Il est allé sur les lieux, il a examiné le terrain ainsi que les exhibits que vous avez eus ici, il a fait le tour de la ville pour s’enquérir de toutes les circonstances dont un policier devait s’enquérir.
  • Vous êtes bien positif de ça?
  • Je le crois.
  • Pouvez-vous dire quel travail Lorrain a fait quant aux empreintes digitales?
  • Je ne sais pas. Je ne crois pas non plus que le chef Lorrain soit en état de prendre des empreintes digitales.
  • A-t-il cherché à en faire prendre par quelqu’un?
  • Je ne sais pas. D’après ce qu’on m’a dit dans le temps, la chose n’était pas possible.
  • Qui est-ce qui vous a dit ça?
  • Je ne peux pas dire.
  • Monsieur Taschereau, comme chef du Département de la Justice, lorsqu’on vous donne une information de cette importance vous devez en prendre note?
  • Qui m’a dit ça … peut-être le docteur, je ne sais pas.  Je ne sais pas même si on n’a pas essayé de prendre des empreintes digitales et que le résultat aurait été nul.
  • Qui vous a dit ça?
  • Je ne peux pas vous dire, monsieur Lavergne. Il y a certains détails comme ceux-là qu’il est bien difficile de se rappeler.

Lorsque le premier ministre fit remarquer qu’il était bien rare en Cour qu’on puisse s’entendre des deux côtés et qu’il fit allusion à son âge, on eut droit à un échange intéressant.

  • Vous êtes trop humble, fit Me Lavergne. Vous n’êtes pas un vieil avocat.  Vous êtes un avocat de longue pratique mais pas un vieil avocat.
  • Plus vieux que vous, malheureusement pour moi.
  • Moi, je resterai toujours jeune.
  • Il n’y a pas de mal à vieillir un peu.
  • Ça dépend?
  • Il faut savoir arrêter de vieillir au bon moment.
  • Maintenant, monsieur Taschereau, connaissez-vous les coupables?
  • Non, monsieur. Je ne les connais pas.  Je n’ai jamais vu Binette ni Palmer.
  • Avez-vous déclaré connaître les coupables?
  • J’ai déclaré que nous connaissions les noms des coupables.
  • C’était à la Chambre, ça?
  • Oui.

Cette honnête admission, qu’il serait bien difficile d’obtenir de nos politiciens contemporains en raison de leur langue de bois et de leurs conseillers qui s’efforcent de modeler artificiellement leur image, ne sembla affecter la carrière de Taschereau d’aucune manière car il restera premier ministre jusqu’en 1936.  Il établira cependant un record en témoignant pour la deuxième fois dans une cause de meurtre, cette fois au procès de Gonzague Gilbert en novembre 1927, accusé d’avoir tué sa mère à La Tuque l’année précédente.  Gilbert sera condamné à la pendaison avant d’être acquitté en Cour d’appel.

Louis-Alexandre Taschereau s’éteindra le 6 juillet 1952 à l’âge vénérable de 85 ans.

Le fait de présenter ce témoignage de Taschereau hors contexte ne donne pas toute l’ampleur des détails abordés.  Dans mon livre L’affaire Blanche Garneau, paru en 2017, on y comprend que Me Lavergne se servit à quelques reprises des rumeurs non fondées entourant cette affaire pour tenter fort probablement de les utiliser à des fins politiques.  Ce n’est évidemment pas digne d’un avocat, qui se doit de rechercher la vérité.  En contrepartie, il a permis de semer un sérieux doute quant à l’incompétence policière du chef Lorrain à propos de la prise des empreintes.  D’ailleurs, l’erreur semble avoir été répétée dans le cas de l’affaire Delorme à Montréal, en 1922.

Le Dr Wilfrid Derome s’investissait beaucoup dans les techniques judiciaires, au point d’être à l’avant-garde dans le domaine.  Il avait d’ailleurs fondé son premier laboratoire de médecine légale en 1914 à Montréal.  Malheureusement, il semble que les enquêteurs de police de son temps accusaient un retard quant aux nouvelles technologies.

 

Ugo Fredette, l’envers de la médaille


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Cette capture d’écran démontre que les articles concernant Christiane Sirois à propos du comportement de Fredette ont été répertoriés par Google.

Au moment d’écrire ces lignes, il y a à peine quelques heures que l’alerte Amber concernant l’affaire Fredette, considérée comme la plus longue jusqu’à maintenant, s’est terminée de façon positive.  Si la poursuite policière a débuté sur une note beaucoup plus regrettable avec le meurtre de la mère, Véronique Barbe, 41 ans, les policiers ont au moins retrouvé le petit garçon sain et sauf.

Hier, Hugo Fredette, un homme de 41 ans, a pris la fuite avec son fils de 6 ans, Louka Fredette.  Les raisons de cet enlèvement demeurent inconnues pour le moment.  On appréhendait le pire, jusqu’à ce que la Sûreté du Québec annonce, au bulletin de 17h00, qu’on avait retrouvé le bambin sain et sauf et que le père, soupçonné d’avoir assassiné sa conjointe, avait été arrêté.

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Quand on clic sur le lien de l’article, toutefois, on obtient ce résultat.  J’attire votre attention sur l’adresse URL, qui indique bien la nature de l’article publié à l’origine.

Ce qui a attiré l’attention sur cette affaire ce n’est pas le fait que ce drame ait suscité une alerte Amber mais plutôt que Fredette était connu pour son implication dans des documentaires concernant des cas de meurtres non résolus, autant d’enfants que de jeunes femmes.  Entre autres choses, c’est en collaboration avec Stephan Parent qu’il avait produit le documentaire Novembre 84 en 2014.  Il en préparait un autre sur l’affaire Cédrika Provencher avant que Martin Provencher, le père de la désormais célèbre victime, bloque son projet par une mise en demeure.

Si l’attention d’Historiquement Logique a été retenue par cette affaire, c’est bien parce que l’an dernier, au moment de lancer sa série d’articles intitulée Les Faucheurs d’enfants, Fredette est soudainement intervenu auprès d’une tierce personne pour faire valoir son mécontentement face à ce projet[1].  Il s’est montré très insistant.  En fait, c’est que la série Les Faucheurs d’enfants reprenait une partie de l’enquête étudiée dans Novembre 84, mais cette fois en revisitant objectivement deux suspects et en rendant publics les détails des enquêtes de coroner concernant les meurtres reliés à cette affaire, deux avenues qui n’avaient pas été explorées dans le documentaire cinématographique.

Aujourd’hui, certains lecteurs ont constaté la présence de quelques commentaires explicites à propos du personnage Fredette.  Le tout a débuté ce matin dans le cadre de l’émission Salut Bonjour sur les ondes de TVA.  Michel Surprenant, le père de Julie Surprenant disparue en 1999, y fut le premier à questionner le comportement antérieur de Fredette, révélant que celui-ci semblait parfois perdre les pédales, sans toutefois apporter d’exemple précis.  Quelques heures plus tard, Christiane Sirois, la mère de Sébastien Métivier, ce jeune garçon disparu en 1984, parlait du fait que Fredette n’avait aucune empathie pour l’entourage des victimes.  Toutefois, il semble que l’article du Journal de Montréal ait été retiré au cours de la journée.  Après vérification, il en est de même sur le site de TVA et Facebook.

Selon ce que Historiquement Logique a appris, Mme Sirois n’est pas la seule à aller dans ce sens.  Y aurait-il donc une face cachée à cette culture du non résolu au Québec?

[1] Pour voir ou revoir Les Faucheurs d’enfants, je vous invite à consulter l’avant-propos à l’adresse suivante : https://historiquementlogique.com/2016/09/25/les-faucheurs-denfants-lavant-propos/