Les dossiers de police de 1921

            On a vu récemment que les dossiers de la police provinciale, qui sont scellés pour une période de 100 ans, ont commencé à révéler leurs premiers secrets. Dans l’article Les dossiers de police de 1920, nous avons constaté que pour l’année 1920, c’est-à-dire la plus ancienne où on a commencé à conserver ces dossiers, il n’y avait pas beaucoup de documents. En tout, une douzaine de pages en lien avec deux dossiers.

Cette fois, le résultat est à peine plus volumineux.

À la poursuite d’un violeur

            Le premier, qui compte 14 pages, est en date du 12 janvier 1921 et concerne le viol commis sur la personne d’Yvonne Bouchard de Saint-Henri de Lévis. En fait, le premier document dans ce dossier est daté du 1er décembre 1920. Voilà qui donne l’occasion d’expliquer que du point de vu archivistique il faut attendre une année complète après la durée théorique du scellé avant de libérer l’accès. Cette mesure assure que tous les documents du dossier sont âgés de 100 ou plus.

Par exemple, ce dossier de viol n’aurait pu être levé dès la fin de 2020 puisque les documents qu’il contient chevauchent à la fois 1920 et 1921. Donc, en libérant les documents à partir de 2022, BAnQ s’assure que tous les éléments contenus n’enfreignent pas la loi sur les archives.

            Donc, le document du 1er décembre 1920 est un télégramme adressé au chef de police provincial McCarthy, à l’effet que l’auteur du télégramme se dit en possession d’un mandat d’arrestation à l’endroit d’un dénommé Mercier, « c’est un ancien soldat, nous le recherchons sur accusation très grave, si vous localisez cet individu veuillez l’arrêter et me notifier immédiatement. Description : grandeur 5 pieds 4 ou 5 pouces pesanteur 155 à 160 lbs cheveux très blonds, porte une casquette grise pardessus brun (court) pantalons carreauté gris blanc, n’a pas de bottines mais des claques rouges, a le premier doigt de la main gauche coupé à la première jointure. »

            La correspondance qui suit semble dire que les chefs de police de plusieurs villes, dont Grand-Mère, Sherbrooke, et Rivière-du-Loup, ont été avisés de la description du suspect afin d’aider la Sûreté provinciale dans leurs recherches.

            Je profite de l’occasion pour souligner l’importance de la terminologie ou du choix de certains mots. Dans une lettre du 11 janvier 1921, le directeur McCarthy de la Sûreté provinciale a écrit : « La police recherche actuellement un individu qui s’est rendu coupable de viol, dans le cours du mois de novembre dernier et j’ai des soupçons contre un certain nommé Mercier qui aurait eu des démêlés avec la justice à Montmagny. » L’utilisation des mots « s’est rendu coupable » laisse entendre que l’affaire est réglée et que c’est bien lui qui a commis le crime. Or, rappelons que pour parler d’un coupable il faut un verdict de culpabilité devant une Cour criminelle. Jusqu’à preuve du contraire, le suspect Mercier était innocent. De plus, il n’avait même pas été accusé.

            McCarthy écrivait à la police de Montmagny parce qu’il avait entendu dire que Mercier y avait été arrêté pour assaut ou vol lors d’un échange de chevaux. McCarthy terminait sa lettre en demandant si on connaissait la date du procès de ce Mercier, ce qui lui permettrait d’envoyer un de ses hommes sur place pour faire sa propre enquête et vérifier s’il correspondait à la description.

            Le lendemain, 12 janvier 1921, un document nous montre qu’un homme de la Sûreté provinciale du nom de Côté avait fait son enquête depuis le 29 novembre 1920, ce qui l’avait amené à Saint-Henri de Lévis. Il écrit : « Ce viol a été commis le 21 novembre et la plainte a été faite à la Cour de Police le 29 novembre. « Je me suis rendu jusqu’à St.Charles de Bellechasse en suivant les traces d’un inconnu dont la description correspondait à celle que Yvonne Bouchard m’avait donnée de son agresseur. Personne n’ayant constaté le passage ou la présence de cet inconnu à cet endroit, je fus obligé de revenir à Québec le 30 novembre. »

            Le 1er décembre, c’est avec un collègue du nom de Laliberté que Côté avait repris la route pour visiter plusieurs autres villages, mais sans succès. Le fameux violeur semblait introuvable. « Le 4 décembre, nous sommes retournés à St.Henri et nous avons conduit Yvonne Bouchard et Trefflé Brochu chez un nommé Alphonse Mercier demeurant à Ladurantaye et que l’on soupçonnait d’avoir commis le viol. Il nous a été impossible de confronter la plaignante avec le soupçonné, soit qu’il fut absent ou caché. »

            De son côté, le constable Lauréat Couture, avait arpenté les quartiers de la Ville de Québec et il avait réussi à identifier un certain Napoléon Mercier, qui correspondait à la description. Sans tarder, Couture s’est empressé d’aller chercher la plaignante pour la confronter au suspect. « Le 21 du courant, Napoléon Mercier a été confronté avec la plaignante Yvonne Bouchard et celle-ci a déclaré que Mercier n’était pas son agresseur. »

            Ainsi se termine le dossier, comme un film qui nous laisse sur notre appétit. Selon toute vraisemblance, le viol d’Yvonne Bouchard n’a jamais été résolu.

Double disparition

            Le deuxième dossier, qui s’étend sur deux pages, concerne la disparition d’Alexina Huot et Rosaire Larue, tous deux de Donacona.

            Hormis la page couverture, le dossier ne contient qu’une lettre faisant état de la double disparition. Alexina Huot et Rosaire Larue ont été portés disparus le 7 novembre 1921. Une première information les plaçait à Rivière-du-Loup. L’auteur de la lettre, qui n’est pas identifié, suppliait le chef de police McCarthy de s’occuper de l’affaire.

            Selon ce document, Alexina était âgée de 20 ans et avait les cheveux blonds. Vers le 1er novembre, elle se trouvait chez l’une de ses sœurs à Saint-Basile au moment de quitter. Avant de partir, elle a affirmé qu’elle se rendait chez une dame Moisan à Québec, mais elle n’est jamais arrivé à destination.

            Quant à Rosaire Larue, le document le décrit comme un jeune homme de 19 ans, imberbe, et dont la famille se trouvait à Neuville. Le 7 novembre, il a quitté Donacona et on ne l’a plus revu. « On croit qu’il est allé à la Rivière-du-Loup chez un nommé Bernier avec Alexina Huot. Ce dénommé Bernier est là depuis le commencement de l’été et doit travailler aux usines. »

            C’est sur cette remarque que se termine le dossier. Encore une fois, on ressent presque des brûlements sans une véritable conclusion.

            Que sont devenus les deux jeunes disparus? Est-ce une autre affaire de disparition non résolue? Ou alors ont-il refait leur vie ailleurs?

            Étrangement, le dossier ne contient aucun document produit par un représentant de la Sûreté provinciale. Voilà une constatation intéressante, car le non-dit parle parfois autant sinon davantage.

Ceci nous amène à nous demander si la PP a véritablement ouvert une enquête ou simplement un dossier pour permettre d’y classer cette requête. A-t-on fait de véritables recherches? Ou alors, considérant l’âge des disparus, a-t-on choisi de ne pas intervenir?

Je sais, je sais. Vous allez me dire que l’âge de la majorité à l’époque était de 21 ans, mais tout de même! Rien ne démontrait que ces deux jeunes pouvaient avoir été victimes d’un quelconque acte criminel. Et c’est probablement ce qui explique l’inertie probable de la PP.

            Évidemment, vous commencez à me connaître, j’ai voulu jeter un œil du côté des journaux et cela m’a conduit à la nécrologie du journal Le Soleil du 24 avril 1986. On y retrouve l’annonce du décès de Rosaire Larue, habitant de Donacona, âgé de 83 ans. Il ne peut pas s’agir d’un homonyme puisqu’on lit ensuite qu’il était l’époux en 1ères noces de feu Alexina Huot. Selon cette note nécrologique, il s’était ensuite remarié à Marie-Anna Leclerc.

            Bref, il nous est permis de penser qu’Alexina et Rosaire ont pris la fuite parce qu’ils s’aimaient, au point de se marier et de revenir s’installer à Donacona.

Tentative de meurtre

            Le troisième et dernier dossier de police en date de 1921 concerne l’arrestation d’Odilon Tremblay pour tentative de meurtre.

            Le 10 décembre 1921, le constable Lauréat Couture écrit à son chef Augustin McCarthy pour lui signaler qu’il s’est rendu le 9 décembre à Saint-Joachim, plus précisément chez Napoléon Renaud afin d’effectuer certaines recherches concernant son fils et sa fille, qui auraient été victimes d’une agression à l’arme à feu.

            Selon la déposition d’Odilon Renaud, il revenait triomphant d’une soirée électorale et en passant devant la maison de Julien Tremblay, qui avait perdu ses élections, il a vu son fils, Odilon Tremblay, sur la galerie. « En me voyant il est entré dans la maison et il nous a regardé passer. Après cela, sans aucune provocation, il a sorti et je l’ai vu tirer un coup de fusil vers notre direction et plusieurs plombs ont frappé ma sœur. »

            À son tour, Alexina Renaud a déclaré à l’enquêteur : « En passant devant la propriété de Mr. Julien Tremblay, j’ai entendu un coup de fusil et j’ai reçu des plombs dans le dos mais je ne peux pas dire qui a tiré le coup de fusil. »

            À un certain Joseph Poulin, Odilon Tremblay aurait dit « que si quelqu’un voulait triompher chez lui, que ses deux fusils étaient prêts. »

            Bref, on se rend compte que le constable Couture récoltait de la preuve pour monter un dossier contre Tremblay. Tout ceci m’amène à penser que ces dossiers ne sont probablement pas véritablement complets. En effet, si on voulait poursuivre un individu comme Tremblay devant un juge, cette lettre ne suffisait clairement pas. D’un point de vu archivistique, je me pose donc la question à savoir si, par exemple, une partie de ces dossiers de police ne restaient pas associés à celui de la Cour une fois que l’affaire était terminée. En fait, ce que je cherche à dire, c’est qu’il faudrait consulter le dossier de Cour pour que tout se complète.

            Le 15 décembre 1921, Couture a écrit une autre lettre pour confirmer qu’il venait de porter plainte contre Odilon Tremblay. Le 13, le suspect avait plaidé coupable. Sur la dernière lettre du dossier, Couture a ajouté cette note à la main : « L’accusé a été condamné à 13 jours de prison. »

            Dans Le Soleil du 14 décembre 1921, on retrouve quelques lignes qui confirment ce que le dossier de police vient de nous apprendre.

            Au moins, il s’agit probablement du premier dossier de police que nous étudié jusqu’à maintenant qui ait une conclusion satisfaisante.

Les dossiers de police de 1920

            Les plus anciens dossiers de police de la Sûreté du Québec, autrefois Sûreté provinciale ou Police provinciale (la fameuse PP), datent de 1920. Et comme ils sont scellés pour une période de 100 ans, vous aurez compris qu’on a commencé à y avoir accès.

            L’an dernier, j’ai donc fait la demande pour mettre mon nez dans ce qui restait des enquêtes criminelles de la PP et qu’on nous « cachait » depuis si longtemps. Pour être franc, je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre. À tout le moins, j’espérais au fond de moi-même une photo de Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, ou un dossier sur une affaire méconnue mais passionnante. Bref, je voulais savoir à quoi ressemblait un dossier de police vieux de plus d’un siècle.

            Quant à la quantité de document, je ne m’attendais pas à des tonnes de papier, mais tout de même. Ce que j’ai obtenu se résume en une douzaine de pages et ils concernent deux dossiers distincts.

            Le premier dossier, sans grande surprise, est celui du meurtre d’Aurore Gagnon, la célèbre enfant martyre du Québec. Il s’agit d’une lettre datée du 20 février 1920, donc six jours après le décès d’Aurore. Le document est signé par le constable Lauréat Couture. En fait, il écrit à son chef Augustin McCarthy pour lui faire rapport de l’arrestation qu’il a effectué en lien avec l’affaire, c’est-à-dire celle des parents Télésphore Gagnon et Marie-Anne Houde.

            Le document ne fait qu’une page et contient des informations que nous connaissons déjà, surtout si vous avez lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en 2016 aux Éditions de l’Apothéose. Bref, il n’y a pas lieu de s’exciter le poil des jambes, comme le dirait mon père.

            Le second document, qui s’étale sur 11 pages, est en lien avec ce qui semble être une tentative de meurtre commise à l’endroit d’un dénommé Joseph Guay dans la région de Charlevoix.

            D’abord, on constate une correspondance entre le chef Augustin McCarthy et le Dr Wilfrid Derome, célèbre médecin légiste connu pour avoir fondé le laboratoire de médecine légale à Montréal en 1914. Derome l’informe qu’il a bien reçu les éléments qu’il doit analyser, et qu’il lui transmettra ses résultats dans les plus brefs délais.

            Toutefois, le document qui en dit davantage quant aux circonstances de l’affaire, est une lettre de trois pages écrite par J. B. Verret, policier de la PP. En date du 6 décembre, celui-ci raconte comment il s’est d’abord rendu à Baie Saint-Paul pour enquêter sur un cas d’empoisonnement. Sur place, il avait été briefé par le juge Simard. Selon lui, le 21 novembre Joseph Guay avait souffert de symptômes d’empoisonnement. D’ailleurs, son chien en était mort.

            Au Dr Tremblay, Guay avait confié qu’il gardait du poison chez lui depuis 25 ou 30 ans pour faire la chasse aux renards.[1] En fait Verret s’est chargé de prendre les dépositions.

            Epiphane Guay a déclaré que le 21 novembre 1920 Joseph Guay était arrivé chez lui et qu’il était malade. Il est allé chercher le curé pour qu’il se confesse, et ensuite il a reconduit Guay chez lui, à 2 milles de là. C’est à ce moment qu’ils ont constaté que l’un de ses chiens était malade et un autre mort. Guay aurait alors dit : « je suis empoisonné comme eux. »

            C’est alors qu’il a demandé à voir une bouteille de poison qu’il gardait chez lui et il a constaté qu’il en manquait la moitié. Il a mis la bouteille dans sa poche en disant : « ça n’arrivera plus. »

            Le policier Verret a ensuite vu l’épouse de Joseph Guay. Au moment de sa visite, elle était seule alors que son mari était dans le bois. Il a écrit dans son rapport : « Elle m’a dit que du poison il y en avait partout dans la maison, mon mari veut m’empoisonner depuis plusieurs années, il met du poison dans le beurre, dans le sirop et dans le pain. Le 21 novembre, il est parti après [avoir] dîné, il avait mangé du pain et il le trouva amer. Il est revenu avec Epiphane Guay et il m’a dit qu’il avait été malade et qu’il avait été à confesse mais il paraissait bien. »

            Verret a aussi noté que Mme Guay lui avait affirmé ne jamais avoir touché au poison. C’est après le départ de son mari qu’elle avait constaté que deux chiens étaient malades. Elle a pu sauver le plus petit en lui faisant boire du lait, mais le gros chien avait succombé.

            Là où ça devient intéressant, c’est que Guay aurait confié au policier Verret « que sa femme ne jouit pas de toutes ses facultés mentales et depuis plusieurs années elle dit qu’il veut l’empoisonner. Il dit qu’il est prêt à jurer qu’il n’a jamais mis de poison dans le manger et que ce n’est pas les étrangers qui l’ont mis. »

            En bon détective, Verret a certainement voulu corroborer cette affirmation. En effet, Mme A. Drolet, la fille de Guay, lui a confié que « ma mère est malade depuis longtemps et elle croit toujours que papa veut l’empoisonner. Nous les enfants sommes tous partis de chez papa et c’est maman qui en est la cause. »

            Finalement, Verret termine son rapport en écrivant : « Les personnes auprès desquelles je me suis informé, tel que le Dr Tremblay et le magistrat Simard, sont d’opinion que Madame Joseph Guay est troublée. Son mari ne veut pas faire de plainte contre elle. »

            Il semble que le travail de simple policier en 1920 englobait des tâches que l’on a aujourd’hui confié à d’autres corps de métier. En effet, en revenant de son enquête sur le terrain, Verret s’est lui-même chargé d’emporter ce qui restait du pain et de l’estomac du chien mort empoisonné.

            Dans L’Action Catholique du 26 novembre 1920 on peut lire ceci à propos de l’affaire Guay :

« Joseph Guay, cultivateur du rang de St-Placide a été victime ces jours derniers d’un accident qui aurait pu avoir des suites très graves. Dimanche midi, Guay était à diner avec son épouse mais en prenant une bouchée de pain, il la trouva tellement amère qu’il la rejeta de sa bouche. En voulant prendre une autre bouchée, il éprouva le même goût désagréable et jeta le morceau de pain. Deux petits chiens happèrent le pain qu’on jetait et quelques instants après l’avoir avalé ils mourraient tous deux empoisonnés. Guay se trouva bien malade et appela aussitôt le Dr Euloge Tremblay. En attendant l’arrivée de ce dernier, le malade but plusieurs chopines de lait. Le Dr Tremblay en arrivant procura à M. Guay les contre-poisons nécessaires et réussit à sauver le malheureux. On croit que cet empoisonnement n’est dû qu’à un accident. M. Guay est âgé d’environ soixante ans et malgré son vieil âge il a pu se remettre de cette épreuve. »

            La conclusion de cet article, qui parle d’accident, fait surtout penser que Joseph Guay n’a effectivement pas porté plainte contre sa femme. Pourtant, le contenu du dossier de police pointe plutôt vers un empoisonnement commis par sa femme, bien que la chose ne soit pas prouvée à 100%.

            Si on s’y attarde un instant, cette situation explique peut-être en partie pourquoi les dossiers de police sont scellés pour une période aussi longue. Ainsi, Guay a peut-être continué de vivre tranquillement en prenant soin de sa femme pour les années qui leur restaient ensemble, ou plutôt l’aurait-il placé dans une institution quelconque?

            Bien sûr, nous l’ignorons. Probable que le principal intéressé a jugé qu’il était mieux pour elle d’éviter les rouages du système judiciaire, et peut-être même un séjour inutile derrière les barreaux.

Quoi qu’il en soit, peu importe ce qui est advenu par la suite, cela restait du domaine privé. Tandis que le dossier de police dormait dans les archives, les descendants du couple Guay n’ont peut-être jamais su exactement ce qui se cachait derrière cet incident qui, un jour, avait suscité l’ombre d’un banal article dans le journal.


[1] Il ne faut pas se surprendre de ce détail, c’était courant dans les campagnes de l’époque.

La valeur primaire des dossiers judiciaires

(image: Pixabay)

Lorsqu’on me questionne à propos de mes recherches ou encore sur le contenu de certains articles de mon site Historiquement Logique!, je constate qu’en général les archives sont encore mal comprises et peut-être même mal aimées. Malheureusement, je pense, la situation est encore pire lorsqu’il s’agit des archives judiciaires.[1]

D’abord, voyons ce qu’est un dossier judiciaire. Selon le Guide des archives judiciaires[2], « Ce type de documents constitue la source la plus riche mais aussi la plus inégale parmi les documents judiciaires. Autant pour des recherches de nature particulière que pour la recherche quantitative ou sérielle, les dossiers fournissent des détails souvent fort précieux qui ne se trouvent pas dans les autres documents judiciaires. Le dossier judiciaire contient toutes les pièces déposées par les avocats des plaideurs et des intervenants ainsi que les documents produits par les juges et les officiers de justice comme les huissiers, le greffier et le shérif. »

Les dossiers judiciaires, c’est-à-dire le dossier constitué des documents relatifs à une cause – on parle généralement d’un ou d’une accusée – peut englober l’acte d’accusation, des rapports policiers (ne pas confondre avec dossier de police), les documents administratifs concernant la cause, les antécédents de l’accusé(e), les transcriptions de l’enquête préliminaire, les transcriptions du procès, et finalement quelques pièces supplémentaires comme les exhibits. Dans certains cas, on peut même y retrouver l’enquête du coroner et des rapports d’autopsie.

Toutefois, il est important de comprendre que selon les époques les dossiers n’ont pas toujours été conservés ni rassemblés de la même façon. Leur contenu est très variable. Le chercheur ne doit donc pas se surprendre si par exemple le dossier qu’il consulte ne contient pas les photographies, l’enquête de coroner, l’acte d’accusation ou même les notes sténographiques. Dans plusieurs cas, il ne doit pas s’étonner non plus que le dossier n’ait tout simplement pas été versé auprès de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) car il a pu être élagué. Le chercheur pourra cependant en retrouver des traces dans le plumitif, ce qui l’aidera à dresser un sommaire de la cause.

L’élagage peut évidemment représenter une terrible déception pour le chercheur, mais il faut comprendre que la masse documentaire a considérablement augmenté au cours du 20e siècle, au point où les spécialistes parlent d’une « explosion » en matière documentaire. L’espace étant de l’argent, il ne faut pas se surprendre que des décisions aient été prises pour élaguer ou tout simplement refuser de conserver certains types de documents. Non seulement il manque de place, mais les archives sont souvent le dernier domaine au sein duquel les gouvernements investissent. Les archives ne font pas partie d’un domaine flamboyant qui attire naturellement l’attention. Et pourtant, leur valeur est inestimable.

L’élagage d’archives judiciaires amène souvent les âmes conspirationnistes à croire que cette pratique est destinée à leur cacher des choses. En fait, ceux-ci auraient plutôt intérêt à militer en faveur d’un meilleur investissement dans nos archives nationales plutôt que de crier au complot.

Dans certains autres cas, le chercheur ou la chercheuse devra redoubler d’effort afin de rassembler les documents relatifs à l’affaire qui l’intéresse. Par exemple, dans l’affaire Alexandre Lavallée, condamné à mort pour le meurtre de sa fille au milieu des années 1920, on retrouve des fragments de son dossier à quatre endroits différents. Deux se trouvent à Trois-Rivières, mais dans deux fonds différents. Une autre partie est conservée à BAnQ-Québec et finalement une dernière à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) à Ottawa.

Voilà ce qui en est, en gros, pour le dossier judiciaire. Bien sûr, si on remonte à des époques aussi lointaines que le 17e ou le 18e siècle, on aura à faire à d’autres changements et aussi à des dossiers beaucoup moins volumineux.

Ce qui fait la force des dossiers judiciaires que je qualifierais de moderne, c’est-à-dire qui contiennent les transcriptions sténographiques (dactylographiées), c’est que la preuve par témoignage prend tout son sens. Ces documents nous permettent de lire le mot à mot des dépositions sous serment des témoins. Ainsi, il est possible de reconstituer des scènes dans leurs moindres détails, et même de prendre contact avec le langage utilisé. Bref, en ajoutant à cela les interventions du juge et des procureurs, il devient possible de reconstruire le déroulement du procès. Ainsi, le chercheur peut se glisser dans la peau de l’un des jurés et mieux comprendre une tranche de l’histoire.

Non seulement on comprendra l’importance d’un tel dossier, mais ces documents ont été créé dans un contexte légal. La preuve accumulée devient donc solide. Il ne s’agit pas, par exemple, d’une lettre écrite sur le coin d’une table par une personne qui, un soir, décide de se vider le cœur. Cette preuve a été éprouvée et acceptée devant un juge. Le système du contre-interrogatoire permet également de valider ou d’invalider ces éléments. Historiquement parlant, c’est très précieux.

Dans le milieu archivistique, la valeur primaire est considérée comme « étant la finalité du document d’archives fondée sur ses utilités premières, sur les raisons pour lesquelles il existe. Cette valeur primaire réfère essentiellement à la preuve qui a été de tout temps intimement liée à l’existence du document d’archives. Le mot « preuve » est utilisé ici dans son sens premier – plus large que son sens purement juridique : qui vise à démontrer, à établir la vérité. »[3]

Carol Couture, une sommité dans le domaine, cite Kathleen Delaney-Beausoleil qui écrivait en 1994 : « Après discussions, comparaisons, comités de travail, comités de législation, présidés par des avocats, notaires, juges et fonctionnaires, la règle fondamentale, vieille de quatre siècle, a survécu intacte : non seulement l’écrit a-t-il valeur de preuve, mais sa place à l’intérieur du système de preuve est assurée : l’écrit est la meilleure preuve. La valeur de preuve des documents est attribuée et confirmée par les règles générales de preuve que l’on trouve énoncées d’une façon particulière au Code civil et dans la plupart de nos lois. »[4]

Or, dans le domaine de la gestion documentaire on considère comme ayant une valeur primaire tout document créé à l’époque contemporaine des faits. Par exemple, les lettres de Pline le Jeune sont considérées comme ayant une valeur primaire quant aux événements de l’éruption du Vésuve en l’an 79 de notre ère.

Les articles de journaux sont aussi considérés comme ayant une valeur de preuve car ils sont généralement écrits à l’époque même où surviennent les faits. Cela est vrai dans la majorité des événements historiques, mais soulignons que cela est différent dans le cas des dossiers judiciaires qui contiennent encore les notes sténographiques. Celles-ci obtiennent alors priorité sur tout le reste, y compris les journaux.

On le sait, ce ne sont pas les journaux qui font les procès. Ce sont les tribunaux. De plus, dans certains cas, les journalistes ont été blâmés pour leur travail ou même exclus des prétoires. Donc, dès que nous nous retrouvons en face d’un dossier judiciaire complet qui nous permet de reconstituer une affaire criminelle, il serait préférable et même nécessaire de replacer les journaux dans la catégorie de la valeur secondaire.

Au cours de l’affaire de l’abbé Adélard Delorme, accusé du meurtre de son frère survenu en 1922 à Montréal, ce qui lui vaudra quatre procès au terme desquels il retrouvera sa liberté, les journaux ont nettement prouvé leur biais. À en croire l’auteur Jean Monet, des quotidiens aussi « crédibles » que La Presse ont fait preuve d’un grand manque d’éthique. Dans certains cas, on est allé jusqu’à véhiculer des faussetés sur la vie personnelle de Georges-Farah Lajoie, le principal détective au dossier. Celui-ci était, en quelque sorte, l’adversaire de l’abbé Delorme et du clergé québécois.

Les plus vieux se souviendront assurément de certains hebdomadaires à sensation dont le mauvais goût a laissé des traces dans la mémoire collective. Certes, ces journaux peuvent aujourd’hui fournir de nombreuses informations aux chercheurs ou aux chercheuses, mais quelle valeur peut-on réellement leur accorder?

Si on se rend compte de plusieurs anomalies lorsqu’il est possible d’établir une comparaison avec le dossier judiciaire, alors imaginons un peu ce qu’il pourrait en être si le dossier judiciaire est inexistant. Par exemple, l’information récoltée dans des journaux à propos d’une affaire non résolue ne pourrait pas être validé par le dossier judiciaire puisqu’il n’y a pas eu de procès. Si un corps a été retrouvé, la seule documentation sérieuse qui soit publiquement disponible sera celle du coroner. Et encore! Car selon certaines époques, un moratoire en limite la consultation. De plus, le contenu des dossiers des coroners est, tout comme les dossiers judiciaire, plutôt aléatoire.

D’autre part, il est vrai de dire que ces journaux peuvent faire ressortir une information que l’on ne retrouve pas ailleurs. Justement, il est important de se questionner et d’apprendre à lire entre les lignes. En fait, il est encore plus important de se questionner sur le non-dit. Par exemple, pourquoi cette information s’est retrouvée dans tel journal alors qu’on ne la retrouve ni chez ses concurrents ni dans les documents légaux?

Il faut éviter de tomber dans le piège de la facilité et ainsi affirmer que tel média d’information avait un talent particulier pour dénicher l’information inédite. La réponse à cette question pourrait se trouver ailleurs. En se questionnant sur le non-dit, nous pourrions en arriver à nous demander si cette information est réellement crédible. Quelles sont les raisons pour lesquelles ces informations n’ont pas été admises lors d’un procès? Ou alors, ces indications seraient-elles admises en preuve lors d’un éventuel procès?

Tout ceci revient à la question concernant la qualité de l’information et l’importance de citer ses sources. Par exemple, une interprétation basée sur des sources peu crédibles ne devrait pas se surprendre d’être un jour l’objet d’une critique.

Le tableau ci-dessous représente l’ordre que nous devrions accorder en matière de documentation en ce qui concerne l’interprétation d’une cause judiciaire, en prenant pour acquis que le dossier judiciaire a été conservé :

Valeur primaire :
1.       Dossier judiciaire
Valeur secondaire :
2.       Articles et compte rendus médiatiques créés à l’époque contemporaine des événements concernés.
3.       Patrimoine vivant (personnes impliquées dans les événements)
4.       Littérature scientifique basée sur les archives.
Valeur tertiaire :
5.       Patrimoine vivant (descendants de personnes impliquées dans les événements)
6.       Livres et autres documents qui ne sont pas basés sur les archives.
Valeur quaternaire :
7.       Romans, films, et autres produits de la culture.

[1] Je ne parle pas ici en tant qu’archiviste, car je suis encore aux études afin de le devenir. Je m’exprime plutôt d’après l’expérience acquise en tant que chercheur et historien autodidacte depuis 1990. Je pense aussi que ma formation dans le domaine de la gestion documentaire m’a fourni des outils précieux ainsi qu’une excellente orientation sur le sujet.

[2] Evelyn Kolish, Guide des archives judiciaires, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017.

[3] Carol Couture, Les fonctions de l’archivistique contemporaine.

[4] Kathleen Delaney-Beausoleil, « La valeur de preuve des documents d’archives. Aspects théoriques », Les valeurs archivistiques, 1994.

Les enquêtes de coroner au Québec

             L’existence de l’institution des coroners remonte à plusieurs siècles. « Sous le règne des Normands en Angleterre surgit la riche idée que nationaliser la justice ouvrait de lucratives perspectives. Pendant des siècles, le système juridique avait traité l’homicide comme un dommage : au lieu de se venger, la famille de la victime pouvait demander le versement d’une somme à la famille de l’assassin, connue sous le nom de « prix du sang » ou wergeld (littéralement, le « prix d’un homme »). Le roi Henri 1er [1068-1135] redéfinit l’homicide comme une offense contre l’État et, par métonymie, contre la Couronne. Les cas de meurtre ne furent donc plus désignés d’après le modèle Individu Y vs Individu Z, mais La Couronne vs Individu Y (ou plus tard, aux États-Unis, Le peuple vs Individu Y ou L’État du Michigan vs Individu Y). Grâce à cette géniale inspiration, le prix du sang (qui consistait souvent en l’ensemble des biens du coupable, augmenté d’une contribution supplémentaire de sa famille) allait dans l’escarcelle du roi et non plus dans celle de la famille de la victime. La justice était rendue par des tribunaux itinérants qui se déplaçaient périodiquement dans les différentes régions et jugeaient les affaires en attente. Pour s’assurer qu’aucun homicide n’échappait à ces tribunaux, chaque mort faisait l’objet d’une enquête par un représentant local de la Couronne : le coroner. »[1]

En fait, « L’institution du coroner serait née en Angleterre en 1194 sous le règne de Richard 1er et fut introduite au Canada par l’instauration du système de droit britannique de la common law. Cette institution a vu le jour afin de surveiller les activités du shérif et de s’assurer que le Roi recevait bien les revenus provenant notamment des impôts qui lui étaient dus. Son rôle était donc étendu et ne se limitait pas à l’enquête des décès violents. Au XIXe siècle, sa principale fonction était d’expliquer les décès dans une variété de situations. »[2]

Selon les recherches universitaires de Mathieu Carrier, c’est le manque de confiance envers les shérifs en l’absence du roi Richard 1er qui aurait conduit à la naissance de la fonction qui a été « introduite dans les Articles of Eyres en 1194 (Granger, 1984). Dans chaque comté, trois chevaliers et un membre du clergé devaient être élus pour être les représentants du roi et de la couronne sous le titre de « coronarius » ou « coronator » que l’on peut définir en anglais comme étant le « coroner » et le « crowner ». »[3]

« En 1837, une autre législation permet au coroner de recevoir des paiements pour toutes activités et dépenses survenant lors d’une investigation. Cependant, le paiement leur était accordé seulement à la fin de l’investigation, lors de la remise de leur rapport aux juges de paix. En 1846, les coroners mettent sur pied les Sociétés des coroners afin qu’ils obtiennent leur indépendance et leur reconnaissance comme officier du gouvernement. En 1850, la Chambre des Communes anglaises considère leurs demandes et aussi le paiement d’un salaire pour les coroners. En 1860, The County Coroner Act entre en vigueur et les coroners recevront désormais un salaire, mais leurs dépenses seront scrutées à la loupe par les officiers de justice. »[4]

Selon un acte sanctionné par le gouvernement provincial le 31 octobre 1879, on apporta quelques précisions au rôle du coroner pour éviter qu’il se produise des enquêtes inutiles sur des décès qui n’impliquaient aucun crime ou mort suspecte. Ainsi, l’article 1 de cet acte soulignait qu’un coroner ne pouvait agir sans qu’un certificat ait d’abord été signé par un juge de paix qui l’autorisait à faire enquête lorsqu’il « y a lieu de soupçonner que tel décès a été causé par la perpétration d’un crime, ou à moins que telle enquête ne soit demandée par une requisition [sic] écrite et signée par le maire, le curé, le pasteur ou missionnaire de la localité, ou par un juge de paix du comté. »[5]

On donnait également au coroner le pouvoir d’ordonner l’inhumation d’un corps. Évidemment, tout cadavre n’ayant suscité aucune enquête pouvait être inhumé de façon régulière, c’est-à-dire sans le consentement du coroner. On prévoyait également que les décès qui devaient survenir dans un pénitencier provincial ou une prison commune devaient être inscrits dans un registre tenu, selon le Code civil, « par le préfet du pénitencier, le shérif du district où se trouve telle prison commune, ou le gardien de telle maison de réforme suivant le cas. »[6]

Les jurés du coroner pouvaient désormais exiger la présence d’un médecin lors d’une enquête. Pour sa part, le coroner devait transmettre au secrétaire-provincial, dans les quinze jours suivant son enquête, le compte détaillé de ses frais ainsi qu’une copie de la plainte.

L’acte prévoyait aussi qu’une fois l’enquête terminée, le corps devait être inhumé aux frais de la municipalité où le décès avait été constaté.

À cette époque, le coroner recevait un salaire de 6.00$ pour chacune de ses enquêtes, ce qui comprenait la production d’un rapport. C’est ce rapport qu’on retrouve aujourd’hui dans les archives nationales. Pour son transport, ainsi que celui du médecin, on prévoyait des frais de 0.10$ par mile parcouru. À chaque constable engagé pour assigner des témoins à comparaître devant le coroner, on leur remettait 0.30$ et au constable désigné pour assigner un jury on prévoyait 1.00$.

Quoique que nous étions encore loin de la création d’un laboratoire sur la médecine légale – celui-ci serait fondé à Montréal en 1914 par le Dr Wilfrid Derome – l’acte de 1879 prévoyait aussi une dépense de 20.00$ « Pour analyse chimique, qui comprendra toute analyse faite sur le même corps, ou toute partie d’icelui […]. »[7] Toutefois, si une enquête nécessitait des analyses ou dispositions particulières, on prévoyait la possibilité de verser un montant plus important. Lorsqu’une telle analyse était demandée, soit par le coroner ou son jury, on devait en aviser le Procureur-général car c’était à lui que revenait la responsabilité de désigner le médecin qui procéderait à ces analyses.

Le métier de coroner a probablement toujours suscité une certaine fascination, comme en fait foi un poème qui semblait s’inspirer d’un cas réel publié sur une durée de plusieurs parutions dans un journal littéraire montréalais de 1884. En voici un extrait :

Un jour, à Saint-Léon, enfouis dans un puits,

On avait trouvés morts et le père et le fils.

Coroner de l’endroit, pour lever le mystère,

Il me fallut me rendre en ce lieu solitaire.

C’était au mois de mai. Les eaux de l’Etchemin,

Débordaient de leur lit qui longeait le chemin :

Et déroulant leurs plis, comme une nappe immense,

S’en allaient dans les champs féconder la semence.

Avant la nouvelle loi sur les coroners de 1986

Avant la nouvelle loi sur les coroners, qui entra en vigueur le 3 mars 1986, les enquêtes coroner pouvaient prendre la forme de petits procès, ce qui a pu apporter de la confusion dans certaines situations. Il faut donc retenir que « Le coroner n’est pas un tribunal ou une cour de justice. Son rôle essentiel est de tenir une enquête lorsqu’il y a eu mort d’homme. »[8] Par conséquent, il ne faudrait pas se surprendre si, dans certaines situations, la cour criminelle n’a pas toujours tenu compte de verdicts de coroner. De plus, les témoignages entendus devant des coroners semblaient rarement admissibles en preuve lors de procès criminels. En effet, « L’enquête du coroner ressemble à un procès, même si ce n’en est pas un. »[9]

Le coroner, qui pouvait ordonner une exhumation ou une autopsie, enquêtait « Lorsqu’il y a raison de croire que la mort d’une personne n’est pas la suite de causes naturelles ou d’un accident, mais la suite de violence, de négligence ou de conduite coupable de la part de quelque autre personne, une enquête du coroner se tiendra dans la localité du décès. Tout individu qui apprend qu’une personne est décédée par suite d’une mort violente ou soudaine ou par suite de causes qui ne paraissent pas naturelles, ou qui sont inconnues ou suspectes, doit aviser immédiatement le coroner. En général la police saisit le coroner de tels cas. »[10]

Il fallut quelques années avant que la nouvelle loi sur les coroners sanctionnée. En 1983, par exemple, les changements annoncés inspirèrent une journaliste à écrire que « Les médias ne pourront plus abreuver leurs lecteurs de tous les détails « croustillants » révélés lors des enquêtes du coroner. C’est ce qui ressort du projet de loi sur la Recherche des causes et des circonstances des décès déposé hier à l’Assemblée nationale par le ministre de la Justice M. Marc-André Bédard. Certaines dispositions du projet de loi qui remplacera la Loi sur les coroners actuellement en vigueur, visent en effet à protéger la vie privée et la réputation des personnes appelées à témoigner lors de ces enquêtes. À l’heure actuelle, tout ce qui se passe ou se dit au cours des enquêtes du coroner peut être rapporté par les médias. Ainsi, pour reprendre l’argumentation d’Herbert Marx, député libéral de D’Arcy-McGee et porte-parole du PLQ en matière de justice, « la réputation de certains témoins risque malheureusement d’être à jamais ternie » lors de ces enquêtes. »[11]

Le gouvernement était donc pleinement conscient que le temps était venu de transformer certaines pratiques. Au sein d’une société où le public ne met pas toujours les efforts nécessaires à bien comprendre ses institutions avant de les critiquer, Marx avait aussi expliqué que « la publicité tapageuse qui accompagne ordinairement l’enquête du coroner rend très difficile la tenue par la suite d’un procès juste et équitable pour le témoin important en plus de le discréditer aux yeux de la population avant même qu’un tribunal ne se prononce sur son sort. »[12]

Cette nouvelle loi prévoyait également que le coroner puisse interdire la publication de certains témoignages. « Plus important, lorsqu’une personne fera l’objet d’une poursuite criminelle en rapport avec un décès, « nul ne pourras publier ou diffuser la preuve faite à l’enquête du coroner tant que le jugement sur la poursuite criminelle n’aura pas acquis l’autorité de la chose jugée ». »[13]

En septembre 1984, la venue annoncée de la loi se retrouva au sein d’un débat dans l’affaire de l’Américain Thomas Brigham, arrêté pour un attentat à la bombe à la gare Centrale de Montréal. Le coroner Roch Héroux est arrivé avec une trentaine de minutes de retard à l’enquête qu’il devait présider et qui débuta dans un cirque inacceptable. « L’avocat Poupart et le coroner Héroux ont alors échangé de vifs propos. Me Poupart a rappelé qu’on n’était pas à Hollywood et que de telles scènes lui faisait comprendre l’importance de mettre au plus vite en vigueur la nouvelle loi des coroners pour que des situations semblables ne se reproduisent plus. Aussitôt le coroner Héroux a répliqué « le jour où le coroner sera obligé de fonctionner à huis clos, sans les journalistes, je ne sais pas si on aura une meilleure justice. Entre deux mots [sic] il faut choisir le moindre. »[14]

Quelques jours plus tard, ce fut au tour du coroner Cyrille Delage d’être pointé du doigt pour avoir « permis la présence des photographes et cameramen, mercredi, lors de la comparution de Thomas Brigham […] »[15] Le coordonnateur de l’Office des droits des détenus (ODD) a souligné « que lors d’enquêtes publiques récentes où les témoins entendus étaient des policiers ou des gardiens de prison, les coroners ont interdit la prise de photos, respectant ainsi l’esprit des nouvelles dispositions de la loi des coroners adoptées en décembre 1983. Il demande au ministre de la Justice d’agir pour que les nouveaux articles de la loi des coroners entrent en vigueur le plus tôt possible et d’interdire dorénavant la prise de photos lors des enquêtes du coroner, incluant celle portant sur l’explosion de la gare Centrale. »[16]

Lors des débats du 24 avril 1985 à l’Assemblée nationale, on a assisté à l’échange suivant concernant l’application prochaine de la Loi sur les coroners :

  1. Marx: Est-ce que le ministre est au courant qu’il y a un fonctionnaire dans son ministère qui a travaillé dix ans sur la Loi sur les coroners et qui était très heureux quand, enfin, nous avons adopté la loi en 1983? Est-ce que le ministre est au courant que son prédécesseur se vantait de cette nouvelle Loi sur les coroners que nous avons adoptée? Il a dit combien elle était importante, combien elle représentait un besoin. À l’époque – le sous-ministre était là, je pense – nous avons dit au ministre qu’il aurait des problèmes sur le plan administratif avec sa nouvelle loi. Il n’a pas voulu écouter l’Opposition, il n’a pas voulu écouter certains députés qui ont beaucoup d’expérience sur le plan pratique dans ce domaine. La loi a été adoptée telle quelle. Je pense que c’était une loi qui avait du bon sens, mais le problème, c’est que la loi n’est pas en vigueur. Est-ce que le ministre peut nous faire une autre promesse aujourd’hui en ce qui concerne la mise en vigueur de cette loi?
  2. Johnson (Anjou) : M. le Président, la loi, comme on le sait, sanctionnée le 21 décembre 1983, va bien au-delà des modifications ponctuelles. Elle crée, à toutes fins utiles, une nouvelle institution, notamment quant au rôle, à la juridiction, à l’encadrement, aux objectifs, au statut et à la sélection des coroners. Un tel changement exigeait que, pour sa mise en place, on prenne le soin de bien planifier les choses. A l’automne 1984, par le décret 2578-84 du 21 novembre 1984, un certain nombre d’articles ont été mis en vigueur: de 5 à 33, de 163 à 169, 183, 4 et 9. La proclamation a donc permis au gouvernement, d’une part, de nommer un coroner chef et des coroners en chef adjoints; d’autre part, de concevoir, d’adopter les règlements pertinents. Le 26 novembre dernier, le coroner chef était nommé par le gouvernement et 29 différents mandats étaient confiés à celui-ci: le plan d’organisation, le budget, le règlement de sélection, le code de déontologie, les tarifs pour les coroners, ainsi que les morgues, le plan de communication, les formules requises pour l’ensemble de l’application de la loi, etc. Depuis le mois de janvier, un certain nombre d’orientations ont pu être privilégiées par le coroner en chef, qui est Me Sansfaçon, et le coroner en chef adjoint, le Dr Grenier, qui a été nommé le 21 février. Le plan d’organisation accompagné d’un programme budgétaire sera donc incessamment disponible. J’ai eu l’occasion de revoir ces questions avec les autorités du ministère, le coroner en chef et le coroner en chef adjoint récemment.

Après avoir spécifié que le système des coroners était différent en Ontario, le député libéral Herbert Marx ne manqua pas de rappeler les controverses « qui se passent aux enquêtes des coroners qui sont vraiment injustes. Je pense que c’est injuste de permettre aux caméras de filmer, de voir l’enquête du coroner à 18 heures à la télévision. Il y a des journaux qui se spécialisent dans ce domaine. Je pense que souvent le témoin important est condamné avant de subir son procès en droit criminel. »

Johnson précisa que des séances de formation avaient été prévues pour les coroners, ce qui amena Marx à lui demander de promulguer les articles « qui, vraiment, protègent le témoin important et les autres personnes dans le sens qu’on ne peut pas filmer à l’intérieur, qu’on ne peut pas prendre de photos, et ainsi de suite; seulement ces deux ou trois articles. […] Je trouve cela invraisemblable. » Pour sa part, Johnson souligna une autre réalité : « J’ai reçu récemment de correspondants des médias de presse un télégramme au sujet de ces questions et eux aussi voient cela comme une agression au droit du public à être informé. […] Je pense que cela sert mieux la présomption d’innocence… et le meilleur contexte possible pour le citoyen d’avoir un procès qui soit vraiment juste et équitable. »

Il fut ensuite question que le fonctionnement du système des coroners selon l’ancienne loi coûtait 2 200 000$ et qu’on prévoyait qu’avec la nouvelle loi ce budget atteindra les 6 200 000$. Toutefois, selon certaines modifications, on pensait pouvoir s’en sortir avec 4 600 000$. Toutefois, Johnson rappela les mérites de la nouvelle avenue qu’on voulait se donner : « Je pense notamment à tout le secteur de la sécurité routière où le coroner, par les constatations qu’il fera cas par cas, mais également par des constatations de nature statistique, pour ne pas dire épidémiologique, nous permettra sans doute une percée très importante quant à la conscience des problèmes qui entourent l’application des règlements de sécurité routière et leurs conséquences, à la fois en termes de perte de vies, de perte de jouissance de la vie et de coûts que cela représente pour la société. »

À cela, Marx répliqua que « je ne pense pas être d’accord avec le ministre, parce que les gouvernements ont rarement écouté les coroners. »

3 mars 1986 : la Loi sur les coroners

Comme le soulignait la journaliste Louise Larouche, cette nouvelle pratique avait pour but de préserver davantage la présomption d’innocence prévu par le Code criminel. Avant la nouvelle loi de 1986, un coroner avait le pouvoir d’ordonner l’arrestation d’un témoin lorsqu’il le jugeait nécessaire. Dorénavant, le coroner garderait ce pouvoir mais il allait désormais devoir demander à un juge de paix pour obtenir un mandat d’arrestation qui serait respecté par un agent de la paix.

De plus, l’article 4 de la nouvelle loi de 1986 « stipule que « le coroner ne peut à l’occasion d’une investigation ou d’une enquête, se prononcer sur la responsabilité civile ou criminelle d’une personne. » Le rôle du coroner se limitera à rechercher les causes médicales et les circonstances d’un décès. S’il y a lieu, le coroner pourra également « faire toute recommandation visant une meilleure protection de la vie humaine ». »[17]

Aujourd’hui, les enquêtes de coroner représentent une importante source d’information pour les chercheurs en tout genre. En effet, toutes les enquêtes de la sorte ayant été tenues avant le 3 mars 1986 sont publiquement accessibles dans les différents bureaux de BAnQ. Ces documents légaux peuvent servir aussi bien aux chercheurs amateurs qu’à des auteurs évoluant en histoire ou en criminologie par exemple.

En ce qui concerne les enquêtes tenues après le 3 mars 1986 (sauf exception), on peut en obtenir copie en s’adressant au Bureau des coroners du Québec.

En août 2018, une sortie médiatique concernant la découverte d’un dossier de police (document confidentiel) dans une enquête de coroner a poussé BAnQ à limiter temporairement l’accès aux enquêtes de coroner. On ignore si cette mesure demeurera permanente ou non.


[1] Steven Pinker, La part d’ange en nous, Histoire de la violence et de son déclin (Paris: Les Arènes, 2017).

[2] Mathieu Carrier, « Les coroners du Québec et la prévention des homicides » (Université de Montréal, 2006).

[3] Carrier.

[4] Carrier.

[5] Théodore Robitaille, « Acte concernant les enquêtes faites par les coroners, chapitre 12 », in Statuts de la province de Québec, vol. Quarante-deuxième et quarante-troisième années du règne de sa majesté la reine Victoria (Québec: Charles-François Langlois, 1879), 29‑31.

[6] Robitaille.

[7] Robitaille.

[8] Adrian Popovici et Micheline Parizeau-Popovici, Vous et la Loi : Guide des droits et des responsabilités du citoyen canadien, 2e éd. (Sélection du Reader’s Digest, 1978).

[9] Popovici et Parizeau-Popovici.

[10] Popovici et Parizeau-Popovici.

[11] Louise Larouche, « Changements à la loi sur les coroners, Finis les détails “croustillants” », Le Nouvelliste, 23 juin 1983, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[12] Larouche.

[13] Larouche.

[14] « Brigham restera en prison 8 jours », La Voix de l’Est, 6 septembre 1984, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[15] « Delage blâmé », La Voix de l’Est, 14 septembre 1984, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[16] « Delage blâmé ».

[17] Larouche.

Diane Déry et Mario Corbeil, 1975

(Avis aux lecteurs: À l’origine, le présent article a été publié une première fois le 7 janvier 2019. Quelques semaines plus tard, soit le 28 janvier 2019, Historiquement Logique prenait la décision de le retirer temporairement après avoir discuté avec Guillaume Lespérance, producteur du documentaire télévisé « Le Dernier soir », consacré à l’affaire du double meurtre non résolu de Diane Déry et de Mario Corbeil. Celui-ci m’a d’ailleurs mentionné que nos enquêtes respectives pointaient dans la même direction. Afin de ne pas nuire à cette enquête, dont le réalisateur est Frédéric Nassif, d’autant plus que notre mission n’est pas orientée vers les statistiques de fréquentation mais plutôt à redonner la parole aux archives, nous avions pris la décision de le retirer. Encore une fois, cette intervention nous prouve la valeur que représentent les archives judiciaires. Aujourd’hui, nous republions l’article en y apportant quelques modifications, entre autres en ne révélant pas le nom du suspect principal puisqu’aucune accusation officielle n’a jamais été déposée contre lui en lien avec ce double meurtre.)

Documentation

Diane Déry

Le 18 juillet 2018, nous avons demandé copie de l’enquête du coroner. Nous avons reçu les documents le 25 juillet. Pour compléter le tout, nous avons bénéficié de quelques articles de journaux. Pour reconstituer les faits, nous avons toutefois préconisé les documents du coroner puisque nous ne considérons pas les archives médiatiques comme une source primaire. Parmi les documents relatifs à l’enquête du coroner se trouvent également les deux rapports d’autopsie, des déclarations de témoins et des rapports d’enquête.

En fait, cette enquête contient tellement d’informations sensibles que nous avons pris la décision d’écourter les noms de certains individus. C’est aussi l’occasion de rappeler que nous n’accusons personne dans cette affaire. Nous partageons seulement les faits que ces documents nous permettent de reconstituer.

Nous tenons à vous avertir que le présent article pourrait heurter la sensibilité de certaines personnes. La complexité des faits pourrait également vous dérouter quelque peu, mais nous vous assurons que d’ici la fin du dernier paragraphe les choses se mettront en place.

En nous attaquant à cette affaire, nous étions loin de nous douter de tous les détails et hypothèses qui allaient s’imposer tout naturellement au fil de la collection des faits.

Circonstances des décès

Selon l’enquête du coroner, Diane Déry habitait au 1145 rue Bizard à Longueuil, et Mario Corbeil au 1139 rue Boucher, également à Longueuil. Le 20 mai 1975, sur l’heure du souper, les parents de Mario, 15 ans, lui achetèrent une motocyclette. Selon le rapport d’enquête du sergent-détective Renaud Lacombe, il s’agissait d’une Kawasaki de couleur rouge dont le numéro de série était MC104883.

Mario Corbeil

Le même jour, entre 18h00 et 20h00, Mario, tout fier de son cadeau, fit plusieurs balades à ses amis dans les rues du quartier. Vers 20h00 ou 20h15, il a fait monter avec lui son amie et voisine Diane Déry, 13 ans. Tous deux assis sur la Kawasaki, ils s’éloignèrent dans la rue. Ce soir-là, Diane serait la dernière à faire une balade. En fait, au moment où ils s’engagèrent dans un sentier du boulevard Rolland-Therrien pour ensuite disparaître dans un boisé, c’est la dernière fois qu’on les voyait en vie.

Vers 22h00, des recherches s’entamèrent suite au signalement de la double disparition. Il y avait deux heures que Diane et Mario n’étaient pas réapparus. Les parents participèrent aux recherches, qui durèrent toute la nuit.

Au matin du 21 mai, vers 7h20, les recherches se terminèrent brusquement lorsque Romain Dubé, un homme de Ville-de-la-Plaine âgé de 42 ans qui participait aux recherches, fut le premier à trouver les deux corps. Ceux-ci avaient été criblés de balles. « Le corps de la jeune fille fut trouvé sous celui du jeune Mario Corbeil et ce, le mercredi, 21 mai 1975, vers 7h20 a.m. », écrira le sergent-détective Renaud Lacombe dans son rapport d’enquête. « Les corps étaient sur un terrain vacant situé sur le côté est de l’extension du boul. Rolland-Therrien à l’extrémité sud ». Le Soleil écrira que « d’après l’état des vêtements, la jeune fille a été violentée et sexuellement assaillie ». Nous verrons cependant que le rapport d’autopsie ne permet pas de confirmer ce détail.

Les décès ont été constatés vers 10h00 par le Dr Guy De Serres. La scène de crime a été expertisée, tandis que la partie balistique fut confiée à Yvon Thériault et Robert Gaulin du Laboratoire de balistique de l’Institut de Police scientifique de Montréal.

Évidemment, comme il est stipulé dans le rapport que le sergent-détective Lacombe a signé en 1975, plusieurs personnes ont été interrogées, incluant les parents de Diane, Jacques et Nicole Déry, ainsi que ceux de Mario, Maurice et Francine Corbeil. Parmi les témoins rencontrés, deux frères avaient fait partie de ceux et celles qui avaient essayé la moto de Mario le soir de la disparition.

Toujours selon le détective Lacombe, la mort de Diane était attribuable « à la perforation du crâne et du cerveau, perforation de l’artère pulmonaire des poumons, par le passage de projectiles d’arme à feu. Le tir effectué à proximité de l’aisselle gauche s’est fait de près ».

Les détails concernant des autopsies sont rarement fascinants mais dans ce cas-ci ils ont une grande importance dans la compréhension des faits. C’est pourquoi nous prenons le temps de les regarder de plus près avant d’aborder les autres documents ainsi que nos hypothèses.

Les autopsies

Commençons par les détails entourant le décès de Diane. D’abord, la jeune victime de 13 ans est décrite comme mesurant 5 pieds et 1 pouce. Son cadavre présentait des rigidités aux membres et « on note des lividités dorsales et latérales gauches ». À 10h00, la température du corps sous-hépatique a été enregistrée à 27°C et à 15h00 à 18°C.

Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre ce que sont les lividités cadavériques. Selon le Traité de médecine légale du Dr Jean-Pol Beauthier, la lividité cadavérique, aussi appelée l’hypostase, « s’installe par un processus purement passif, soit la stase sanguine progressive dans les réseaux capillaro-veineux périphériques, par phénomène hydrostatique. Elle correspond ainsi à des zones colorées (rosées voire bleutées) apparaissant par le fait que le sang dilate ces vaisseaux dans les parties déclives »[1].

En d’autres mots, l’hypostase est l’accumulation de sang par gravité après le décès et devient visible à l’œil nu par différentes colorations. Toujours selon le Dr Beauthier, l’apparition de l’hypostase se fait dans les trois premières heures suivant le décès. Après douze heures, il parle d’une « installation et modification nette au fil des heures ». Bref, puisque les lividités ont été observées dans le dos de Diane, on en déduit qu’elle a été trouvée alors qu’elle était allongée sur le dos depuis plusieurs heures, et non sur le ventre comme l’ont mentionnés certaines sources. Ce fait est donc compatible avec le rapport du détective Lacombe.

Le Dr André Brosseau, qui a réalisé cette autopsie, parle ensuite d’une « entrée d’arme à feu située à la région cervico-occipitale droite. Cette entrée a un diamètre de 0,5 cm et s’entoure d’une aréole érosive ». Cette aréole, également appelée collerette érosive, dessine une sorte d’anneau foncé autour d’un orifice d’entrée de balle. Sa présence indique généralement une plaie d’entrée[2].

Une radiographie a permis de constater que ce projectile était demeuré dans la boîte crânienne, près de l’os ethmoïde (situé derrière le nez, entre les yeux). Et aussi un éclat métallique « à la région occipitale droite ». Un projectile déformé sera retrouvé dans l’os ethmoïde partie inférieure. Donc, le projectile à la tête n’était pas ressorti. L’hémisphère droit du cerveau et le cervelet étaient perforés.

Voici maintenant comment le Dr Brosseau décrivait la trajectoire de ce premier tir : « le projectile tiré à la tête à la région de la nuque de droite, il prend une direction de l’arrière vers l’avant, de droite à gauche et va se loger dans l’os ethmoïde à la fosse antérieure; sur son trajet il y a hémorragie et lacérations cérébro-méningées ».

Diane avait également été atteinte d’un deuxième projectile qui avait fait son entrée à « l’aisselle gauche. Cette entrée a un diamètre de 0,7 cm et s’entoure d’une aréole érosive. Elle se situe exactement à 7 cms [sic] en-dessous de la ligne des épaules et à 6 cms en haut de la ligne mamelonnaire côté gauche ».

Cette deuxième balle avait fracturé la 5e côte droite et la 2e côte à gauche. « Les deux poumons sont troués, affaissés et infiltrés de sang aux pourtours des lacérations ». La trajectoire de cette deuxième balle est décrite ainsi : « le second projectile pénètre à l’aisselle gauche, il fracture la 2ème côte gauche, lacère le poumon gauche, prend une direction vers la droite et du haut vers le bas, lacère l’artère pulmonaire, lacère le poumon droit et va s’immobiliser à droite en latéro-dorsal vis-à-vis la 5ième côte droite qui est fracturée. Sur le T-Shirt bleu, à l’endroit de l’entrée, l’on note la présence d’un tatouage de poudre noire signifiant que le tir s’est fait de près ».

Une fois récupérés, les deux projectiles ont été remis aux experts en balistique.

Outre les deux blessures par balle, il nota « quelques érosions probablement secondaires à des branchailles. L’une est située au dos droit près de la ligne des épaules et est oblique, mesure 3 cms. Au quadrant des deux fesses, nombreuses marques rougeâtres. Au dos droit, en latéral, présence d’une érosion croûtée surmontant une tuméfaction sous-cutanée; cette érosion mesure 1 cm. À cet endroit, on extrait un projectile qui a été remis au département de balistique ».

Apparemment, il s’agissait du projectile qui avait fait son entrée depuis l’aisselle.

Le Dr Brosseau a aussi noté de « nombreuses petites érosions mesurant moins de 0,5 cm. À l’arrière du creux poplité [face arrière du genou] côté gauche, une égratignure oblique de 8 cms ».

Comme il se devait d’examiner la région des organes génitaux, le pathologiste nota que « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ».

L’estomac contenait encore « un gros repas où l’on reconnaît des légumes et des morceaux de viande. La muqueuse gastrique est sans particularité ».

Diane n’avait aucune goutte d’alcool dans le sang. Quant aux organes génitaux, il nota aussi la « présence d’un peu de sang dans la cavité utérine (menstruation) »[3]. Il mentionne ensuite avoir fait un prélèvement pour vérifier s’il y avait présence de spermatozoïdes, mais rien ne nous dit quels ont été les résultats de ces tests.

Dans son rapport, qu’il signera le 8 août 1975, Le Dr André Brosseau attribuait le décès de Diane aux deux points suivants :

  • perforations du crâne et du cerveau, perforations de l’artère pulmonaire et des poumons par le passage de projectiles d’arme à feu.
  • le tir effectué près de l’aisselle gauche s’est fait de près.

Passons maintenant à l’autopsie de Mario Corbeil. Tout comme dans le cas de Diane, une radiographie a démontré « la présence d’un projectile d’arme à feu dans la tête de la victime au sein du rocher temporal droit, d’un second projectile derrière l’oreille droite dans les tissus sous-cutanés, d’un troisième projectile dans les tissus mous de la fesse supérieure gauche ».

L’examen extérieur du corps a permis d’établir que Mario mesurait un peu plus de 5 pieds et 7 pouces et pesait 113 livres. Le Dr André Lauzon notera que « les lividités sont en antérieur avec site de pression sur le côté droit du thorax. Les rigidités sont marquées aux quatre membres et au cou ».

À la tête, il mentionnera aussi la présence de sang qui s’écoulait du nez et de la bouche. « Hématome récent de la paupière supérieure droite, sans évidence de lésion cutanée à ce niveau, et possiblement secondaire à une fracture du crâne sous-jacente ».

Quant aux blessures par balle, il y avait deux plaies d’entrée au niveau de la tête. La première « plaie d’entrée de projectile d’arme à feu (projectiel [sic] « A ») mesurant 0,25 cm de diamètre, située à la région supérieure du crâne, à environ 8,5 cms [sic] en ligne droite et au-dessus du pavillon de l’oreille droite; plaie de sortie de ce même projectile, mesurant 0,8 X 0,5 cms, située à environ 1,5 cms au-dessus du pavillon de l’oreille gauche, légèrement en postérieur en regard de la plaie de droite (plaie d’entrée) ».

Quant au deuxième projectile, la plaie d’entrée mesurait environ 0,3 cm de diamètre et était « située à 2,5 cms en avant de l’oreille droite. Le projectile, comme le démontraient les radiographies, s’est logé dans le rocher temporal gauche sans pénétrer la boîte crânienne, ni endommager le cerveau. La trajectoire de ce projectile est de droite à gauche, légèrement de bas en haut et d’avant en arrière ».

Croquis du Dr André Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles A et B dans la tête de Mario Corbeil.

Le projectile « C » avait créé une plaie d’entrée « mesurant 1 X 1,2 cms, située à la région latérale supérieure du cou droit, sous et derrière l’oreille droite; le projectile a été retrouvé à environ 1,5 cms plus haut dans les tissus sous-cutanés derrière l’oreille droite ». Toutefois, il ajoutait que « ce même projectile (« C ») aurait au préalable vraisemblablement pénétré (plaie d’entrée de 1 X 0,6 cms) les tissus mous sous-cutanés du dos droit à la hauteur de la région moyenne de l’omoplate, à 7 cms de la ligne médiane, pour ressortir à la base du cou droit (plaie de sortie linéaire de 1 cm), puis pénétrer la plaie que nous venons de décrire au chapitre du cou. La trajectoire de ce projectile serait en ligne droite, de bas en haut ».

Un quatrième projectile avait atteint Mario à « la hanche latérale droite présente un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « D ») mesurant 0,3 cm de diamètre. Ce projectile a traversé les tissus mous de la fesse de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière pour se loger dans les tissus sous-cutanés de la région supérieure de la fesse gauche ».

Croquis du Dr Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil au corps. Ces trajectoires tendent à démontrer que ces tirs ont été faits alors que Mario était déjà allongé au sol, sur le ventre. À noter que les trajectoires des balles C, D et F sont très différentes l’une de l’autre et suggèrent deux possibilités: soit que ces tirs ont été faits par trois tireurs différents ou par un seul qui s’est déplacé entre chacun de ses tirs.

Un cinquième projectile avait atteint Mario à l’avant-bras gauche « au niveau de sa région moyenne antérieure un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « E ») mesurant 0,9 X 0,7 cms. En ligne droite en postérieur, à environ 7 cms de distance, plaie de sortie de ce même projectile mesurant 1 X 0,5 cms ».

De plus, « la cuisse postérieure présente une érosion transversale linéaire mesurant environ 5 cms de longueur, représentant vraisemblablement par son aspect l’effleurement d’un projectile d’arme à feu (projectile « F ») sur la peau. Un examen attentif de cette érosion suggère une trajectoire de droite vers la gauche, légèrement de haut en bas; ce qui est d’ailleurs appuyé par l’examen des fibres brisées du pantalon à ce niveau ».

En raison des projectiles qui ont atteint la tête, le rapport parle de « multiples fractures » au crâne.

Quant aux organes internes, le poumon droit présentait « de nombreuses pétéchies de surface ainsi que des foyers d’atélectasie partielle [affaissement des alvéoles pulmonaires] ». Le poumon gauche présentait à peu près les mêmes caractéristiques.

L’estomac de Mario contenait lui aussi des aliments, ce qui suggère que les deux adolescents avaient été tués peu de temps après leur départ en moto. Quant aux organes génitaux, le pathologiste nota la « présence de sang aux abords du rectum, sans fissure ou lacération visible; des prélèvements ont été faits à ce niveau pour recherches de sperme ».

Le résumé du pathologiste est important puisqu’il nous permet de mettre en place les éléments précédents. Principalement, le Dr Lauzon écrivait : « la victime a été atteinte de six (6) projectiles d’arme à feu de petit calibre (calibre « 22 » vraisemblablement) dont l’un est mortel. Toutes les plaies de ces projectiles sont vitales, c’est-à-dire qu’elles ont été faites du vivant de la victime. Aucune autre marque de violence traumatique ne fut décelé à l’examen interne ou externe du corps de la victime ».

La partie la plus importante de cette autopsie réside probablement au niveau des trajectoires de tirs. Encore une fois, laissons la parole au pathologiste : « Le projectile A est entré à la région supérieure droite du crâne à environ 8,5 cms au-dessus de l’oreille droite » avant de ressortir « à environ 1,5 cms au-dessus de l’oreille gauche ». Il décrit la trajectoire comme ceci : « de droite à gauche, légèrement d’avant en arrière, de haut en bas ».

Le projectile B a été « retrouvé écrasé dans le rocher temporal gauche ». Il n’a pas atteint le cerveau mais est entré à la « région antérieure de l’oreille droite » alors que la trajectoire est de « droite à gauche, d’avant en arrière, de bas en haut ».

Le projectile C « ayant pénétré la peau du dos droit à la région moyenne de l’omoplate pour ressortir à la base du cou droit, puis pénétrer de nouveau le cou à sa région latérale supérieure pour être enfin retrouvé[4] sous la peau derrière l’oreille droite ».

Le projectile D « ayant pénétré la hanche droite pour voyager dans les tissus mous de la fesse droite et se loger et être retrouvé à la région supérieure de la fesse gauche dans les tissus sous-cutanés. Trajectoire : de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière ».

Le projectile E a « traversé complètement le bras gauche en ligne droite d’avant en arrière ».

Finalement, pour le dernier projectile, celui surnommé F, il « n’a qu’effleuré la peau de la cuisse postérieure gauche en y créant une érosion qui suggère une direction de droite à gauche ».

Nous verrons dans la section hypothèses que ces détails techniques et parfois déroutants pourront nous permettre de présenter un scénario pouvant expliquer le déroulement des faits.

L’enquête du coroner

Expert en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal en plein travail. (photo: BAnQ)

Le 3 juin 1975, le journaliste Gilles Normand de La Presse soulignait que « l’hypothèse du maniaque sexuel hantant les bois de Longueuil en quête d’innocentes fillettes est maintenant réduite à néant. C’est du moins ce que tend à conclure l’enquête policière sur le double assassinat de Diane Déry, 13 ans, et de son compagnon de motocyclette, Mario Corbeil, 15 ans, dont les corps troués de balles ont été trouvés, le 20 juin [plutôt le 21 mai], dans un champ de broussailles bordant l’avenue Vauquelin, à Longueuil. La police croit maintenant que les deux adolescents ont été abattus par trois ou quatre jeunes gens de moins de 20 ans qui s’exerçaient au tir à la .22. Du moins, des adolescents qui ont été vus au même endroit, pratiquant leur sport préféré, dans les jours précédant le crime, n’y sont pas retournés depuis et ils font aujourd’hui l’objet d’intenses recherches de la part de la police pour qui le principal ennui consiste à les identifier positivement ».

Évidemment, ce n’est pas parce que des jeunes ont l’habitude d’aller tirer dans un boisé et qu’ils cessent soudainement d’y aller que cela fait automatiquement d’eux des coupables. Il faut donc se montrer très prudent dans l’interprétation des faits.

Selon les articles de journaux de l’époque, le sergent-détective Renaud Lacombe aurait confié à un reporter que des tireurs auraient fait feu en direction de Diane pour lui faire peur mais qu’un projectile l’avait atteint sous un bras, ce qui expliquerait la plaie d’entrée à l’aisselle gauche. Mario aurait alors tenté d’intervenir, allant jusqu’à se battre avec le mystérieux tireur et c’est alors que les jeunes auraient ouvert le feu sur Mario et Diane pour les achever.

Le 29 septembre 1975, Me Maurice Laniel ouvrait son enquête de coroner en déposant le rapport médico-légal sous la cote C-1, à savoir les rapports d’autopsie. Me Laniel n’en était pas à ses premières armes avec d’importantes affaires criminelles. Avant d’être nommé coroner, il avait agi à titre de procureur dans plusieurs causes, dont celle du double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre en 1972. Lors de l’enquête de coroner dans ce dernier dossier, il s’était confronté au dangereux tueur et braqueur de banques Jean-Paul Mercier, le célèbre complice québécois de Jacques Mesrine.

Mais cette enquête-ci devait être de courte durée. On entendit un seul témoin, à savoir le sergent-détective Guy Gervais de Longueuil.

  • Cet avant-midi, lui demanda Me Laniel, êtes-vous prêt à procéder à l’enquête du coroner?
  • Non, monsieur. À date, le département a interrogé plusieurs personnes mais sans résultat. Notre enquête se continue et dès que nous serons en mesure de vous présenter une preuve, nous communiquerons avec vous, monsieur le coroner.

Étant donné que l’affaire n’était toujours pas résolue, il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Ainsi, le coroner Laniel rendit le verdict suivant : « Diane Déry et Mario Corbeil sont décédés de mort violente mais pour le moment dans des circonstances et par une ou plusieurs personnes encore inconnues, demande est faite à la Police de Longueuil de continuer son enquête et de nous faire rapport en temps utile. »

Il se passerait presque deux ans avant qu’il y ait du nouveau dans l’affaire. Toutefois, les médias n’ont jamais diffusé les détails que nous nous apprêtons à partager avec vous, exception faite, bien sûr, du documentaire Le Dernier soir, disponible depuis quelques jours sur la plateforme Tou.Tv de Radio-Canada.

L’enquête policière

Selon les documents relatifs à l’enquête du coroner, c’est le 4 mai 1977 que le lieutenant Hervé Villeneuve a reçu une « information de l’inspecteur-chef Pierre Robidoux à l’effet que monsieur Yvon T. […] avait déclaré à l’inspecteur Robidoux qu’il était moralement convaincu que son fils […] âgé de 16 ans demeurant avec sa mère au 1216 de la rue Blainville a participé au meurtre de Diane Déry et de Mario Corbeil. Selon monsieur T. […], son fils est un maniaque des armes à feu serait parti de sa demeure pour une période d’environ 15 jours dans les semaines qui ont suivi ces 2 meurtres »[5].

Carabine de calibre .22 de marque Sure-shot Cooey, modèle 64, semi-automatique, comme celle qui aurait servie à assassiner Mario Corbeil et Diane Déry en 1975.e.

De plus, le fils de monsieur T. avait apparemment très peur d’être arrêté, au point où il aurait prononcé, en présence de ses amis, des phrases du genre « s’ils viennent me chercher, je vais les tirer ». Monsieur T. a aussi fourni aux enquêteurs quelques noms pour identifier certains amis de son fils […] »

Le lieutenant Villeneuve précise dans son rapport d’enquête que c’est « sous le sein de la confidentialité » que ces informations ont été transmises et que T. souhaitait conserver l’anonymat. Toutefois, force est d’admettre que ces informations ne sont plus confidentielles puisqu’une enquête de coroner est publique, ce qui m’a permis d’en obtenir copie, tout comme l’équipe de la série Le Dernier soir. Cependant, les lecteurs comprendront qu’il nous est impossible de transmettre plusieurs noms car il n’y a toujours eu aucune accusation officielle dans ce dossier. De plus, je souhaite éviter que des chercheurs en herbe se lancent dans d’inutiles et malsaines chasses aux sorcières.

Le lieutenant Villeneuve n’a pas pris cette affaire à la légère car il écrivait que « suite à ces informations très sérieuses, j’ai réétudié le dossier au complet et j’ai rencontré de nouveau les parents des victimes ». Le 18 juillet 1977, il rencontrait Jacques Déry, le père de Diane, ainsi que Mme Maurice Corbeil, la mère de Mario. En discutant avec elle, celle-ci lui a fourni de nouveaux renseignements, « c’est-à-dire que Mme Corbeil m’a remis un carnet de notes appartenant à son fils Mario dont le contenu était les noms de ses amis et les personnes qu’il contactait. En faisant le contrôle des noms enregistrés dans ce carnet, nous avons obtenu d’autres noms de personnes pouvant être reliés également au premier groupe mentionné par l’informateur ».

Parmi ces nouveaux noms, il s’en trouvait plusieurs, dont un jeune homme en particulier que je surnommerai ici Paul (nom fictif). « Toujours selon notre informateur, ce groupe de jeunes avait l’habitude de se tenir dans les bois à l’extrémité sud du boul. Rolland-Therrien et faisait usage fréquemment de carabines telles que 22, 410 ou autres ».

Toujours selon le lieutenant, des rapports de perquisition et d’arrestation ont été émis pour deux raisons précises : procéder à l’arrestation des suspects afin de les interroger et perquisitionner leurs maisons dans l’espoir de retrouver l’arme du crime. Selon les experts en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal l’arme recherchée était de calibre .22 Long Rifle et de marque Cooey, Sure-shot, et munie d’un mécanisme semi-automatique. C’est donc dire qu’il existait des rapports d’expertise en balistique. Malheureusement, ceux-ci ne font pas partie des documents qu’on retrouve dans le dossier de l’enquête du coroner.

Le 13 juillet 1977, on procéda aux arrestations et perquisitions. Parmi les personnes arrêtées on retrouvait Paul, ainsi qu’un autre jeune homme qui se trouvait déjà détenu à l’Institut Archambeault de Sainte-Anne-des-Plaines, ce qui veut dire qu’il purgeait déjà une peine pour un autre crime.

Dans le cas du fils de monsieur T., alors âgé de 17 ans, la perquisition n’a pas permis de retrouver quoi que ce soit en lien avec le double meurtre. Cependant, Daniel révéla suffisamment d’informations aux policiers pour leur permettre de retrouver la carabine qu’il avait possédée à l’époque des faits. Il l’avait vendue à une femme.

Lors de la visite des policiers, la dame en question a remis volontiers l’arme ayant appartenu au fils de monsieur T. De plus, elle leur en donna une autre dont elle souhaitait se débarrasser. Les deux armes étaient des carabines de calibre .22 dont le lieutenant Villeneuve donne ainsi la description : « calibre 22 de marque Lakefield, série inconnue, qui fut saisie au bureau sous le numéro 77-1047. 2e carabine 22 également de marque Cooey modèle 39, et qui fut saisie à nos bureaux sous le numéro 77-1046. À noter que la carabine Lakefield saisie sous le numéro 77-1047 était la carabine que possédait [le fils de T. […] à l’époque ».

Pendant que les armes étaient confiées aux experts de l’Institut médico-légal (IML), le fils de T. exposa son alibi aux enquêteurs. « Cependant le résultat de son emploi du temps demeure négatif en ce qui concerne cette enquête, et les seules raisons de sa détention étaient dans le but d’attendre un retour en balistique relativement à sa carabine », écrira Villeneuve.

Selon la déclaration qu’il fit ce jour-là, le fils de T. expliqua aux policiers avoir connu Mario Corbeil à l’école et que ce dernier était « un garçon qui parlait pas gros, un très bon ami. Je le voyais à l’école Pierre Dupuy et souvent chez une fille qu’on connaissait, […] deux filles gentilles, et aussi je le rencontrais quelquefois sur le coin où nous étions réunis les gars ». Le soir du 20 mai 1975, il affirma être en train de regarder la télévision avec son ami […] lorsque Mario Corbeil était arrivé sur sa moto « pour amener […] B., il me le demanda mais je ne pouvais pas, j’étais avec un ami, alors il repartit ».

Le lendemain matin, le fils de T. dit s’être levé pour aller à l’école et qu’il était en train de déjeuner lorsqu’il avait entendu la nouvelle de la disparition à la radio. « Alors je me mis à crier : maman lève-toi, tu sais, mon ami Mario et la petite sœur à Pierre ils sont disparus dans le bois et alors je lui ai dit : maman je ne vais pas à l’école, je vais à la battue ». En route, il aurait rencontré deux autres amis, […] qui avaient accepté de le suivre pour participer aux recherches. « Je pars en me disant que Mario n’était pas perdu car moi et lui on connaissait le bois. Je croyais qu’il avait eu un accident, je vais à la trail St-Hubert et je rencontre F., M. C. et J. L., et je demandais aux filles si c’était bien vrai qu’il était perdu et j’appris la mauvaise nouvelle. Quel choc j’ai eu moi qui croyait [sic] qu’il avait eu juste un accident. Alors j’allais voir pareil quelle scène c’était, j’ai jamais vu rien de pareil, alors je repartais chez nous et je contais cette [histoire] à ma mère ».

Il prétendit ensuite ne pas être allé au salon funéraire car ce genre d’endroit le mettait dans tous ses états. Et c’est là qu’il semble proposer une autre piste aux enquêteurs : « […] une journée je décide d’aller à la chasse. Je partais moi, G. et S. Nous marchions dans le bois lorsque des coups de feu, les balles sifflaient chaque côté de nous. Alors je vis deux gars, un noir et un blanc. Je commençais avoir pensé à faire pareil comme si j’étais avec quelqu’un d’autre. Et alors je sortis du bois. Je me mis [à] courir chez moi, le soir même je suis allé voir Mme Déry le soir même, alors je lui ai expliqué ce qui s’avait [sic] passé mais j’avais une crainte d’aller voir la police, alors j’ai gardé ça secret ».

Le fils de T. affirmera avoir vendu sa carabine Cooey après le double meurtre parce qu’un oncle lui avait dit de ne jamais acheter ce modèle d’arme en raison de ce qui s’était produit. Il l’avait donc vendu 25$ […]. Ensuite, le fils de T. s’était plutôt acheté un fusil de calibre .410 avec une capacité de trois coups. Et selon lui, les amis qui avaient l’habitude de se tenir au coin des rues Bizard et Boucher étaient tous des amis de Mario Corbeil. Le fils de T. n’avait jamais eu de doute quant à eux.

À la demande des enquêteurs, il décrira d’ailleurs la personnalité de certains d’entre eux. Un autre jeune homme fit également une déclaration quant à son alibi. Sur la rue Bizard, les policiers saisirent une carabine de calibre .22 de marque Cooey, semi-automatique et enregistrée par les policiers sous la cote 77-1026. « À noter que cette carabine fut possiblement déjà passée en balistique relativement à cette affaire », précisera Villeneuve.

Dans sa déclaration, ce dernier jeune que je surnommerai Simon, dira être allé voir la moto de Mario Corbeil en compagnie de Pierre Déry. « Il venait d’arriver avec sa moto et quelqu’un en débarqua. Mario offrit à Diane d’aller faire un tour avec quand sa mère lui dit de ranger sa moto. Maria [Mario] insista et elle consentit à ce que ça soit la dernière randonnée. Mario est parti avec Diane et nous étions resté là à l’attendre ».

Pendant ce temps, Simon et les autres avaient attendu le retour de Mario et Diane en s’amusant avec leurs bicyclettes à 10 vitesses. « Je me souviens d’avoir vu F. et M. [deux jeunes filles] sortir de leur maison tout en s’informant de l’endroit où Mario pourrait bien être. C’est à ce moment que l’on s’aperçut que Mario était long à revenir. C’est à 9h30 [21h30] que sa mère commença à être vraiment inquiète en voyant qu’il tardait beaucoup ».

La suite, on la connaît. Les recherches s’étaient aussitôt entamées et Simon affirma que pendant qu’il cherchait ce soir-là dans les bois il n’avait entendu aucun bruit suspect. Le lendemain matin, vers 8h30, c’est une fois rendu à l’école qu’il avait appris que les élèves pouvaient retourner à la maison en raison d’une panne d’eau. C’est donc à son retour qu’il avait appris la triste nouvelle. À noter que, contrairement au fils de monsieur T., il n’avait pas vu la scène de crime.

Un troisième jeune que nous désignerons sous le prénom de Louis fit également une déclaration pour détailler son alibi. Dans celle-ci, il dira connaître Mario Corbeil et Diane Déry depuis environ un an. Comme Simon, il se trouvait parmi le groupe réuni autour de Mario et de sa moto au soir du 20 mai. À propos des balades qu’il faisait avec ses amis, Louis dira que « ça prenait à peu près 15 minutes par tour ». Pour la suite, il corroborait les versions de ses amis.

Dans la soirée du 20 mai 1975, un quatrième jeune regardait lui aussi la télévision. Le lendemain matin, il corrobora le fait que vers 10h00 ou 11h00 l’école avait manqué d’eau et pris la décision de retourner les élèves à la maison. C’est à bord de l’autobus qui le ramenait chez lui qu’il avait appris la disparition de Diane et Mario. En arrivant à l’intersection des rues Boucher et Rolland-Therrien, il avait vu des voitures de police et c’est là qu’un policier leur avait raconté ce qui venait d’arriver. « Je suis resté un moment sur les lieux, ensuite on est parti et on a rencontré C. qui voulait aller voir l’emplacement du crime, mais nous lui avons dit que c’était mieux de ne pas y aller. […] Quelques semaines après j’en ai parlé avec mon frère et M. […] (je crois) et l’hypothèse est sortie comme quoi que ça pouvait être Paul qui avait fait ça parce qu’il avait une .22, 10 coups, semi-automatique, mais ce n’était qu’une hypothèse ».

En fait, comme nous le verrons bientôt, cette hypothèse était peut-être la bonne.

Pour sa part, un autre jeune dira avoir été l’un des amis qui avait fait une balade à moto dans la soirée du 20 mai. Voici comment il raconte le trajet qu’il avait emprunté avec Mario au cours des minutes qui ont précédées sa disparition : « Nous avons été dans la trail de St-Hubert jusqu’au bout à la grille des Forces armées puis on est revenu chez nous. Ensuite je suis resté dans le coin alentour de la maison avec mon frère […] ». Il corrobora la panne d’eau à l’école et le fait d’apprendre la nouvelle à leur retour dans le quartier. Parmi les détails nouveaux qu’il apporte à notre enquête, il a précisé que « après quelques minutes les policiers ont sorti la moto de derrière les buissons un peu plus loin et l’ont attachée après la remorqueuse qui était là ».

Par la suite, il admit avoir discuté de l’affaire avec ses amis afin d’échanger leurs propres hypothèses : « on ne pouvait pas dire que c’était quelqu’un en particulier, mais je peux dire qu’on a pensé un peu à Paul parce qu’il avait une carabine .22 semi-automatique mais on ne pouvait pas l’accuser sans preuve. On pensait seulement[6] à lui de façon vague parce que à mon avis pourquoi il aurait fait cela? »

L’absence de mobile n’empêche pas la commission d’un crime. Parfois, le tueur restera la seule personne à savoir pourquoi un meurtre a été commis, que ce soit pour l’argent, la vengeance ou le simple plaisir. Devant un tribunal, il n’est pas nécessaire de trouver le mobile pour condamner quelqu’un dans une affaire de meurtre.

Dans sa courte déclaration, il considérait comme le meilleur ami de Mario « et quand on allaient [sic] à la chasse avec Paul et quand il manquait ses animaux, il tirait tout partout […] et l’année suivante, j’ai revu Paul au centre d’achat Place-Jacques-Cartier et après cela, je ne l’ai plus jamais revu et j’ai entendu dire que un des deux frères s’était tiré une balle dans le pied. »

Avec ces quelques déclarations, la police avait suffisamment d’éléments pour s’intéresser à Paul. De fait, c’est dans l’une des déclarations que nous venons de voir qu’on retrouve d’autres détails pour appuyer cette piste. Une autre personne avait même discuté avec un ami à Parthenais pour en arriver, eux aussi, à soupçonner Paul. « Pourquoi? Parce que après le meurtre on ne voyait plus Paul à Longueuil et je savais qu’il prenait beaucoup de dope [drogue] en ce temps là et quand il prenait de la dope, il n’avait pas ses idées tout à lui ». Il ajouta que, selon lui, Paul était le tueur de Diane et Mario.

Dans la soirée du 20 mai 1975, cet informateur dira qu’à son arrivée chez Mario Corbeil celui-ci venait de partir avec Diane sur sa selle. Il avait discuté un moment avec la sœur de Mario avant de trouver le temps trop long et de se décider à aller voir où ils pouvaient être. « Il était environ 8h p.m. [20h00] j’ai fait un bout environ à la place où ils ont été trouvé et j’ai retourné de bord pour revenir à mon point de départ c’est-à-dire chez Mario ».

Toujours le 13 août 1977, le détective Jacques Sévigny rencontrait Jean, le frère de Paul. Le jeune homme de 20 ans accepta de faire une déclaration dont le contenu s’avère plutôt frappant. Jean commence par préciser que leur famille avait habité au […] de 1971 à 1975 environ, avant de déménager sur le boulevard […] en juillet ou août 1975. À cette époque, les parents s’étaient séparés. Le père était allé vivre à Tracy avec sa maîtresse. « Quelques mois après mon frère est parti rester avec eux. Soi-disant que mon père allait s’en occuper. Il voyait encore ses amis à Longueuil, avec lesquels il se droguait. Mon père avait une carabine .22 Long Rifle, marque Cooey, semi-automatique, avec laquelle (1 balle dans le canon, 9 dans le chargeur) on allait tirer dans les bois aux alentours. On se rejoignait à une cabane en rondins au milieu du bois ».

Parmi le groupe de jeunes qui avait l’habitude de se rassembler à cet endroit, il parla de M., Mario Corbeil et lui-même, son frère Paul et certains autres individus. En revenant sur le sujet de son frère, il ajouta que celui-ci « prenait régulièrement de la drogue, parfois chez nous avec ses amis dans sa chambre. Mon père restait indifférent devant mon frère. Il intimidait ma mère en lui faisant des menaces quand il y avait quelque chose qui lui plaisait pas. La maîtresse de mon père était directrice dans la polyvalente à Tracy. Et elle s’occupait de drogue comme agent provocateur ».

Jean dira s’être rendu au salon mortuaire lors des funérailles des deux victimes mais jura que son frère Paul n’y avait jamais mis les pieds. Toutefois, « suite à cet incident mon frère est resté un peu indifférent, ça n’avait pas l’air de lui faire de la peine, du moins pas trop ».

Quant aux habitudes des victimes, Jean dira que « Mario fumait un peu. Diane Déry se tenait avec la sœur à Mario. Donc il la voyait très souvent. » Il fut aussi question que deux autres garçons flirtaient avec Diane.

Il mentionna aussi deux gars que Paul voyait à Longueuil mais dont il ignorait les noms.

Le 14 août 1977, au lendemain de l’enregistrement de toutes ces déclarations, la police rencontra un jeune de 20 ans. Au soir du 20 mai 1975, celui-ci croyais se souvenir être resté chez lui pour se laver et regarder la télévision avec ses parents. Comme il travaillait le lendemain, il ne pensait pas être sorti au cours de la soirée. Il ne connaissait cependant aucune des deux victimes car il habitait à Victoriaville à cette époque. On se demande même pourquoi la police a tenu à récolter ses souvenirs.

Ces jeunes hommes, qui ont enregistré individuellement leurs déclarations devant les enquêteurs, ne se doutaient probablement pas que la police s’intéressait déjà à Paul. Bien que celui-ci ait refusé de faire une déclaration, on a saisi chez son père […] une carabine. « La description de cette arme correspond à la description donnée par les experts en balistique sur le modèle de carabine possiblement utilisé lors de ce crime, il s’agit d’une carabine de calibre 22 semi-automatique, de marque Sure-Shot Cooey, modèle 64 série inconnue, avec téléscope [sic] de marque Bushnell ».

Comme bilan de cette opération, le lieutenant Villeneuve souligna qu’il y avait eu 9 arrestations et 10 perquisitions en autant de lieux différents. Il restait cependant des mandats en suspend pour deux jeunes. En revanche, les enquêteurs retenaient le fils de T. et Paul en raison des armes retrouvées chez eux. Outre ces carabines « aucun autre motif ne nous permet d’établir que ces personnes pourraient avoir participer [sic] de près ou de loin à cette affaire ».

Cependant, les documents recueillis en juillet 2018 nous permettent de voir que parmi les autres témoins rencontrés, le détective écrivit à propos d’une femme qui avait « vu deux adultes en moto de couleur noire entrer sur le terrain vacant où furent trouvés les cadavres et a également vu deux enfants sur une motocyclette qui sont également entrés sur le même terrain. Par la suite, elle a vu ressortir les deux premières motos, mais n’a toutefois pas revu les deux enfants sur l’autre motocyclette ».

Qui parmi les jeunes hommes déjà mentionnés possédaient une moto le 20 mai 1975? Devons-nous déduire de ce témoignage qu’ils étaient deux tireurs? Si oui, comment ont-ils transporté leurs carabines sur leur moto?

Malheureusement, les documents disponibles ne fournissent aucune précision pour nous aider à répondre à ces questions. Tout comme il ne contiennent aucun des résultats sur les tests balistiques. Est-ce que la carabine de Paul correspondait aux projectiles prélevés sur les corps?

Étant donné l’absence d’accusation officielle contre lui, on peut imaginer que non, ou alors les projectiles étaient trop endommagés pour permettre une identification satisfaisante.

Parmi les autres témoins entendus, un caporal de la Base militaire de Saint-Hubert affirmait avoir entendu « 5 à 6 coups de feu vers 7h30 ou 8h15. Il déclare que les détonations semblaient provenir d’une arme à canon court, telle que revolver ou pistolet ». Cette affirmation ne semble toutefois pas correspondre avec les conclusions des experts, qui cherchaient plutôt une carabine, donc une arme à canon long.

Pour sa part, une autre femme disait avoir entendu des détonations vers 22h00 dans la soirée du 20 mai. Que devons-nous retenir de ce dernier détail?

En conclusion, le détective écrivait ceci : « lors de l’enquête dans cette cause, plusieurs personnes ont été enquêtées et vues, interrogées, mais à date, il nous fut impossible d’établir avec certitude les motifs qui ont incité le ou les auteurs du délit à commettre ces crimes et également, il nous fut impossible de localiser le ou les auteurs du même délit ».

Malgré tous ces détails intéressants, et qui à notre connaissance sont ici publiés pour la toute première fois (exception faite de la série documentaire Le Dernier soir), l’enquête a replongé dans l’oubli. Pourquoi?

Dans La Presse du 9 novembre 1979, André Cédilot mentionnait que la Sûreté du Québec s’apprêtait à prendre la relève de la police de Longueuil dans trois dossiers de meurtres non résolus, à savoir l’affaire Déry et Corbeil, mais aussi « l’affaire Sharon Prior, de Pointe-St-Charles, une jeune fille de 16 ans assassinée et violée dans un champ de Longueuil, en avril 1975, et de Sylvain Parent, âgé de 17 ans, dont le corps a été découvert sans vie le 20 octobre dernier, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, à Longueuil. Dans les deux cas, comme dans celui de Diane Déry, 14 ans et Mario Corbeil, 16 ans, ce sont les parents des jeunes victimes qui, visiblement insatisfaits du travail des policiers de Longueuil, ont demandé au ministère de la Justice que les enquêtes en cours soient plutôt confiées à la Sûreté du Québec ».

De manière plutôt hâtive, la SQ annonçait « qu’elle s’attend à éclaircir cette affaire dans les jours prochains ». Force est d’admettre que cette déclaration n’a pas atteint sa cible. Plus de quatre décennies plus tard, on cherche toujours de vraies réponses à ce double meurtre.

Le 2 février 1980, La Presse annonçait que le meurtre de Sylvain Parent venait d’être élucidé par les arrestations de Gaétan Pérusse, 19 ans; Maurice Poitras, 21 ans; et Maurice Dera, 21 ans. « À première vue, il aurait pu s’agir d’un accident de chasse puisque le jeune Parent aimait aller à la chasse aux canards sur les bords du Saint-Laurent, à proximité de la compagnie General Wood et de Pratt and Withney ». C’est l’appel anonyme de l’un des trois suspects qui aurait conduit aux arrestations. Le même article faisait état du fait que la SQ poursuivait son enquête sur le double meurtre de Déry et Corbeil, mais ce sera l’une des dernières fois qu’on mentionnera cette affaire dans les médias traditionnels.

La police de Longueuil, qui n’a jamais pu résoudre non plus le meurtre de Sharon Prior, est-elle à blâmer? Est-ce une affaire d’incompétence? Le fait d’avoir travaillé différemment aurait-il pu permettre de résoudre le double meurtre de Diane et Mario? Est-il seulement encore possible d’apporter des éléments nouveaux pouvant servir à mener à une condamnation?

Hypothèses

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé sur la scène de crime, revenons d’abord sur les détails des deux autopsies. Dans un premier temps, mentionnons que ces deux rapports ne font aucune déduction. Les deux pathologistes devaient garder secrètes leurs conclusions dans l’éventualité d’un procès, mais celui-ci n’a jamais eu lieu.

Par exemple, on ne mentionne pas les résultats des analyses des échantillons tout comme on ne précise pas si les deux victimes étaient nues lorsqu’on les a retrouvées, comme le stipulaient certains journaux. Toutefois, un détail dans le rapport du Dr Brosseau semble appuyer ce fait puisqu’il parle de marques attribuables à des branches dans le dos de Diane. Reste à savoir si ces marques ont été faites parce que le corps a été traîné ou seulement parce qu’il a reposé sur le sol.

Les deux rapports ne mentionnent pas non plus la position des corps au moment de la découverte, mais les marques d’hypostase sont compatibles avec le fait que les deux victimes ont été retrouvées l’une par-dessus l’autre. Ce fait est d’ailleurs confirmé dans le rapport du détective Lacombe. Toutefois, contrairement à ce que certaines personnes ont dit ou écrit, les lividités cadavériques prouvent que Diane reposait sur le dos alors que pour Mario était sur le ventre. Diane était donc en-dessous de Mario.

Étaient-ils nus? Et pourquoi cette mise en scène? Pour faire croire à un crime sexuel? Par simple humiliation et méchanceté?

Si cette mise en scène est véridique, il faudrait peut-être envisager la possibilité que les victimes aient été placées dans cette position alors qu’elles étaient encore en vie, ce qui entraînerait automatiquement l’élément de l’humiliation. Cette théorie semble trouver des appuis avec les trajectoires de tir. La plupart des trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil suggèrent que les tirs ont été faits en provenance de différentes directions et alors qu’il était étendu sur le ventre. Soit il y avait un seul tireur qui s’est déplacé entre chaque tir ou alors il y avait plusieurs tireurs.

Encore une fois, les documents disponibles ne nous permettent pas d’éclaircir ce point.

Et que devons-nous déduire de ces autres détails notés par le Dr Brosseau : « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ». Appelé à témoigner dans un procès, le Dr Brosseau aurait été questionné sur cette note afin de développer et permettre aux jurés de comprendre ce qui s’était produit. Mais comme il n’y a pas eu de procès, nous sommes forcés de rester sur notre appétit quant à savoir s’il y a eu viol, tentative de viol ou alors si ces caractéristiques sont attribuables à un autre phénomène.

Soulignons seulement que selon le Dr Beauthier, auteur du Traité de médecine légale, « l’hymen peut apparaître intact alors que la pénétration a été reconnue »[8]. Donc, impossible de tirer la moindre conclusion sans le témoignage du pathologiste.

D’un autre côté, les trajectoires des deux tirs qui ont atteint Diane ne permettent pas d’établir si elle était allongée ou non au moment des coups de feu. Évidemment, le tir dont l’entrée s’est effectué par l’aisselle gauche s’est fait de haut en bas, passant la 2e côte gauche jusqu’à la 5e côte droite. Souvenons-nous que Diane mesurait seulement 5 pieds et 1 pouce. Un tireur plus grand aurait-il pu obtenir une telle trajectoire?

En admettant que Diane ait été exécutée la première, alors qu’elle se tenait debout, pourrait-on en déduire quelque chose de valable?

En fait, ces deux blessures par balle pourraient plutôt nous laisser croire qu’elle a été exécutée la dernière. En admettant que Diane et Mario aient été forcés de se déshabiller de leur vivant pour créer cette mise en scène humiliante, Diane a été forcée de s’allonger la première et Mario par-dessus elle. Ensuite, les agresseurs les ont-ils obligés à faire certaines choses?

Peu importe. Ce qui nous parle davantage ce sont les trajectoires des tirs. La plupart de ceux qui ont touchés Mario semblent avoir été fait alors qu’il était allongé, donc alors qu’il couvrait le corps de Diane. Supposons ensuite que les tireurs, encore inexpérimentés, pensaient peut-être pouvoir les tuer tous les deux en même temps. Après avoir tiré sur Mario, ils se sont peut-être rendu compte que les projectiles de petit calibre n’avaient pas traversé complètement le corps de Mario et que Diane était toujours vivante. Ainsi, un ou deux tireurs se seraient penché pour effectuer les deux tirs fatals. En fait, les deux tirs dont Diane a été victime ont parfaitement pu se faire alors que Mario était étendu par-dessus elle. L’un est entré par l’aisselle et l’autre derrière la tête, alors qu’elle tentait – peut-être – vainement de détourner son regard de l’un des tireurs.

Dans les journaux, on prétendait à l’époque que la police de Longueuil s’apprêtait à résoudre l’affaire, mais force est d’admettre que ce commentaire était hâtif et déplacé. On venait de semer un faux espoir dans l’esprit des proches des victimes.

Il est toujours important de faire ressortir les éléments les plus fiables parmi tous les détails qui s’accumulent dans la description des circonstances entourant un crime. Par exemple, nous savons que la mère de Mario avait permis de justesse à son fils une toute dernière balade, celle qu’il fera avec Diane. Par conséquent, cela semble démontrer que le meurtre n’était pas prémédité puisque personne ne pouvait savoir à l’avance qu’on lui permettrait de faire cette balade et par conséquent de faire ce trajet. Mais ce serait alors tirer une conclusion hâtive, puisqu’il semble que les balades accordées à d’autres amis ce soir-là aient été faites dans le même secteur. Est-ce que le ou les tueurs les attendaient en embuscade?

À tout le moins, la préméditation pour le meurtre de Diane est pratiquement impossible puisque le ou les tireurs ne pouvaient prévoir à l’avance que Diane serait de cette balade. La rencontre dans les bois a-t-elle été fortuite? Y a-t-il eu une confrontation? Avait-on des comptes à régler? Ou alors était seulement le crime gratuit d’un psychopathe en devenir?

Suspect

À la vue des événements que nous venons de reconstituer à l’aide des documents de l’enquête du coroner, il y a un suspect qui se démarque naturellement du lot : le fameux Paul. Il se trouve d’ailleurs un formulaire d’admission qui le décrit en détail, incluant sa taille, son poids et l’apparence de ses nombreux tatouages. C’est en vérifiant les archives des journaux que j’ai pu comprendre que sa carrière criminelle n’a cessé de prendre de l’ampleur. Il a été impliqué dans d’autres affaires d’homicides.

En fait, on découvre qu’il s’est intégré au crime organisé, ce qui pourrait d’ailleurs expliquer pourquoi la police n’a jamais pu lui mettre la main dessus en lien avec le double meurtre de Diane et Mario. Son milieu criminel a-t-il fait en sorte de complexifier la tâche des enquêteurs pour finalement le rendre intouchable?

En ce qui concerne l’épilogue de l’affaire du double meurtre de 1975 et du suspect principal, j’invite le lecteur à visionner la série documentaire Le Dernier soir, qui a produit beaucoup plus de détails que je ne suis en mesure de le faire sur cette partie du dossier.

Je vous invite cordialement à regarder les six épisodes de la série Le Dernier soir pour obtenir plus de détails: https://ici.tou.tv/le-dernier-soir


[1] Beauthier, Traité de médecine légale, p. 66.

[2] En 1996, dans l’affaire Louis-Georges Dupont, on a cependant découvert qu’il y a une exception à ce fait. Il est également possible de retrouver ce genre de collerette érosive sur une plaie de sortie avec appui, par exemple lorsque le corps repose sur une surface qui offre une certaine résistance à la sortie du projectile.

[3] Les parenthèses ne sont pas de nous, mais telles qu’elles apparaissent dans le rapport d’autopsie.

[4] Nous avons souligné le mot tel qu’il l’est dans le rapport d’autopsie.

[5] Rapport de Hervé Villeneuve.

[6] Le soulignement est reproduit ici tel que dans la déclaration.

[8] Beauthier, op. cit., p. 414.