La preuve circonstancielle, une mal aimée?

Juge Albert Sévigny (BAnQ, P795,S1,D3552)

La preuve de circonstances, aussi appelée circonstancielle ou indirecte, est une grande incomprise.  Parfois même, cette incompréhension provoque ou engendre des controverses sociales, et peut-être même des mythes.

L’un des meilleurs exemples de ce phénomène reste sans aucun doute la célèbre affaire Coffin.  Rappelons brièvement que Wilbert Coffin, un prospecteur gaspésien, a été pendu au cours des années 1950 pour le triple meurtre de chasseurs américains.  Par la suite, les déblatérations du journaliste Jacques Hébert ont nourris des rumeurs dont l’ampleur força la tenue de l’enquête Brossard au milieu des années 1960.  Or, tout ce qu’a conclu cette commission c’est que le verdict de culpabilité à l’endroit de Coffin était justifié.  De plus, Hébert s’y est ridiculisé en admettant sous serment n’avoir lu qu’un seul témoignage du procès pour écrire son livre incendiaire.  Un livre que l’auteur Me Clément Fortin qualifia plus tard de brûlot.  C’est peu dire!

Et pourtant!  Encore aujourd’hui, il est facile de tomber sur quelqu’un qui croit mordicus en l’innocence de Coffin, comme si l’idée était devenue une mode folklorique.  Mais combien d’entre eux connaissent les détails de la preuve circonstancielle?  Nous prononçons-nous trop souvent à tort et à travers?

Je discutais avec des gens l’été dernier à propos de l’importance de bien se laisser imprégner de toute la preuve présentée lors d’un procès avant de se faire une opinion.  J’ai simplement demandé : « est-ce qu’il vous est déjà arrivé de critiquer un livre sans l’avoir lu?  …Alors pourquoi le ferions-nous pour un procès, alors que les enjeux sont drôlement plus importants? ».

Juger un procès sans y avoir assisté ou sans s’être donné la peine de l’avoir lu, c’est injuste.  Car critiquer un verdict, c’est manquer de respect envers douze personnes de notre société qui ont pris le temps d’écouter et d’analyser une preuve entendue devant eux tout en ignorant tout ce qui a pu être dit en dehors de la salle d’audience.

Dans la cause de J.-Albert Guay, cet homme de 30 ans accusé et condamné pour le premier attentat aérien survenu en Amérique du Nord, la preuve était également circonstancielle.  Et pourtant, personne ne s’est jamais levé pour crier à l’injustice comme dans l’affaire Coffin.  Pourquoi?  Parce que le crime de Guay était impardonnable et que celui de Coffin l’était?

Au moment de livrer ses directives au jury, à la fin du procès de Guay, qui s’est déroulé au palais de justice de Québec en 1950, le juge Albert Sévigny dira ceci à propos de la preuve indirecte :

  • Comment était-il possible de faire une preuve que madame Guay avait été tuée par un moyen employé par son mari pour causer sa mort? Il arrive très souvent que des crimes soient commis sans qu’il soit possible d’avoir une preuve directe du crime, c’est-à-dire d’avoir des témoins qui étaient présents lorsque le crime a été commis ou des témoins qui ont vu l’auteur du crime et ce qu’il a fait pour le commettre.  S’il fallait exiger une preuve directe, s’il fallait avoir des témoins assermentés pour établir qu’ils ont vu commettre le crime et qu’ils ont vu les préparatifs, le travail, l’organisation faite par un accusé, et que le crime commis résulte nécessairement de ce qu’ils ont vu, de ce dont ils ont eu connaissance, s’il fallait, dis-je, de telles conditions pour trouver un accusé coupable, il est certain que bien des criminels ne seraient jamais punis et pourraient continuer leur œuvre.

Deux ans plus tard, au moment de livrer ses directives au jury suite au procès de Marguerite Ruest Pitre, la complice de Guay (elle avait livré la bombe à l’aéroport de l’Ancienne-Lorette) le juge Noël Belleau fournit autre cette explication :

  • La preuve de circonstances est une preuve indirecte, mais vous le savez, dans un crime mûri, dans le crime prémédité longtemps d’avance, l’auteur d’un crime prépare d’avance son crime, choisit son temps, choisit l’occasion propice pour le commettre; choisit aussi le temps où il n’y a pas de témoins qui le voient. Il est évidemment difficile dans ces cas-là de trouver une preuve directe d’un crime, car l’auteur de ce crime a pris les précautions pour se mettre à l’abri, pour ne pas être vu, pour ne pas être surveillé.  Un criminel qui prépare un crime de longue main, il prémédite son crime, il mûri son crime, il pense à toutes ces choses en vue de le commettre et de ne pas être pris.  Il prend toutes les précautions, dans l’espoir de pouvoir échapper à la justice.  Dans 99% des cas, les criminels agissent ainsi dans le but d’essayer à tromper la justice.  C’est pour cette raison que la loi permet que devant les cours de justice on puisse faire une preuve de circonstances.

Plus loin, il expliqua également : « En quoi, messieurs les jurés, consiste la preuve de circonstances?  La preuve de circonstances consiste dans une série de faits nombreux qui doivent se relier ensemble et se rattacher directement et indirectement au crime qui a été commis.  Ces faits nombreux doivent être comme une chaîne dont les faits sont les chaînons, et il faut que ces chaînons soient intimement liés ensemble.  S’il y en a un qui n’est pas prouvé, la chaîne disparaît.  Cette preuve doit être sérieuse, elle doit être prise dans son ensemble et tous les faits dont elle est constituée doivent tendre, si je puis m’exprimer ainsi, à montrer du doigt l’auteur du crime.  Elle se compose ordinairement de faits qui ont précédé et suivi le crime.  Elle se compose aussi des déclarations et des relations des personnes accusées d’avoir commis le crime et de celles des victimes elles-mêmes.  Il existe souvent dans ces faits certains éléments qui tendent à montrer l’intérêt, le motif qu’auraient eu ces personnes accusées d’avoir commis le crime.  Maintenant, je dois vous dire que si même il y a un motif de prouvé, et c’est toujours à vous, messieurs, de le décider, le verdict ne doit pas être basé uniquement sur la preuve de ce motif ou de cet intérêt pour trouver l’accusé coupable.  […] Cette preuve de circonstances, messieurs, doit aussi être examinée par vous dans son ensemble et vous devez en venir à une conclusion seulement après en avoir examiné l’ensemble.  Vous examinerez si les faits qui vous ont été racontés ont été prouvés, et c’est à vous à le dire s’ils sont prouvés ou non, et après cet examen, pour en venir à une conclusion de culpabilité contre l’accusée, vous devez être convaincus hors de tout doute raisonnable, et quand je parle de doute raisonnable, c’est le doute raisonnable dont je parlais tantôt.  Vous devez être convaincus, dis-je, que tous les faits prouvés à votre satisfaction conduisent à la seule conclusion que non seulement l’accusée est coupable mais aussi qu’il ne peut y avoir d’autres hypothèses, d’autres suppositions raisonnables ou contraire.  En d’autres termes, la preuve et toute la preuve doit produire l’impression hors de tout doute raisonnable que tous les faits, non seulement conduisent à une conclusion de culpabilité, mais qu’il n’y a pas d’autres explications possibles.  Et si vous en venez à la conclusion que vous trouvez d’autres explications, non pas plusieurs hypothèses, non pas plusieurs suppositions, mais une seule, il faut qu’elle soit raisonnable, vous devez l’acquitter.  Et si vous êtes aussi convaincus qu’elle n’est pas coupable, c’est suffisant pour l’acquitter, mais il faut, comme je viens de vous le dire, que cette hypothèse en soit une sérieuse et raisonnable.

 

 

En tenant compte du fait que pour condamner un accusé il faut démontrer sa culpabilité hors de tout doute raisonnable, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon se questionne à savoir si devant « une preuve qui est totalement ou principalement circonstancielle, nous devons exiger un degré de persuasion plus élevé »[1].

Pour mieux préciser ce qu’est la preuve circonstancielle, ces mêmes auteurs écrivent qu’elle peut être une bonne preuve « à condition que tous les faits soient considérés chacun par rapport à l’ensemble.  Certains juges estiment même que dans certains cas, la preuve circonstancielle est une preuve meilleure que la preuve directe ».  Les preuves ne doivent donc pas être considérées séparément mais dans un ensemble efficace destiné à reconstituer les faits.  Bref, c’est du cas par cas et c’est ainsi que toutes les causes judiciaires devraient être envisagées.

 

[1] Côté-Harper, Rainville et Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 4e édition refondue et augmentée, 1998, p. 231.

Les 40 ans de l’abolition de la pendaison au Canada

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Dans le cadre du 40ème anniversaire de l’abolition de la peine de mort au Canada, j’accordais cette entrevue la semaine dernière à David Chabot de ICI Radio-Canada de Rouyn-Noranda.

L’impardonnable crime de John Morrison

axe-116677_1280Dans la nuit du 9 juin 1900, vers 0h30, un terrible drame survint dans le village de Welwyn, en Territoire du Nord-Ouest. Nous avons récemment abordé le sujet dans Le massacre de la rue Laurier, mais ces tueries de masse commises avec des armes blanches nous rappellent que les familicides ou autres crimes du genre ne sont pas nouveaux. Et qu’on ne peut non plus les relier uniquement à la dangerosité déjà reconnue des armes à feu. Parfois, ce sont les outils plus communs qui suscitent l’horreur.

Cette nuit-là, donc, John Morrison, un employé agricole de 27 ans, décida de s’en prendre à la famille de son employeur, Alex McArthur. Pendant que tous dormaient, Morrison s’empara d’une hache et se livra à son massacre. De sang-froid, il assassina McArthur, sa femme et trois de leurs sept enfants. À l’étage, il s’en prit d’abord à un garçon de 13 ans avec lequel il avait l’habitude de partager la chambre. Tout indique qu’il avait l’intention d’éliminer toute la famille, puisqu’il blessa aussi trois autres enfants.

Dans le journal The Clinton Morning Age du 12 juin 1900 on annonçait les meurtres d’Alex McArthur, maître de poste, sa femme, Dempsey 12 ans, Charles 8 ans, et Russell 4 ans. Le nom du suspect était publié mais aucun mot sur l’arme. On laissait également entendre que Maggie était la seule survivante de ce drame épouvantable.

Ainsi, on apprit que Morrison aurait réveillé Maggie pour lui dire qu’il venait de tuer tout le monde dans la maison, mais qu’il l’avait épargnée. Devant les yeux de la jeune fille, il aurait agrippé le petit Russell pour le mettre en pièces avec une hache. Peu après, Morrison serait sorti de la maison en disant qu’il allait se suicider. Maggie aurait alors inspecté la maison pour découvrir que quatre autres membres de la famille étaient morts, tandis que trois autres étaient blessés et laissés pour morts.

Les journaux ne parlaient d’aucun mobile. On précisait cependant que Morrison était originaire de Glasgow et qu’il se trouvait au Canada depuis quelques années. L’article se terminait en disant : « la seule théorie logique est l’attaque passagère d’un meurtrier fou. Il récupérera probablement de sa blessure ».

Dans le True Republican du 16 juin, on reprenait sensiblement les mêmes propos déjà publiés dans The Clinton Morning Age.

Alex McArthur s’accrocha à la vie durant des heures avant de rendre l’âme, vers 19h00. Son fils Russell survécut jusqu’à 11h00 au matin du 10 juin. Selon ce qu’écrivit le Winnipeg Tribune le lendemain, les autorités locales retrouvèrent l’assassin dans l’étable, portant une blessure qui prouvait sa tentative de suicide commise peu de temps après la tuerie. Près de lui se trouvaient un revolver dont le barillet contenait trois cartouches, un fusil dont l’un des deux canons était déchargé et finalement une hache ensanglantée. On craignit d’abord pour sa survie, mais des soins appropriés lui permirent de se rétablir afin de faire face à la justice.

Quand on lui demanda pourquoi il avait fait ça, Morrison aurait simplement répondu qu’il n’en savait rien, avant d’insister pour dire qu’il n’était pas fou. Selon le Winnipeg Tribune, cinq victimes sur les neuf membres de la famille étaient mortes. Trois autres, mutilées, avaient cependant peu de chance de survivre.

Pour les crimes horribles, en particulier quand on y retrouve une connotation sexuelle, les journaux de l’époque s’imposaient certains tabous. Mais pour mieux comprendre la criminologie de certains drames, les détails sont nécessaires et il faut alors se tourner vers le dossier judiciaire. C’est donc dans ce dernier, que j’ai consulté à Ottawa en avril 2015, qu’on retrouve une version beaucoup plus complète des événements.

Les journaux racontaient principalement que Maggie, 15 ans, avait réussi à fuir les lieux après avoir été éveillée par les gémissements de l’un de ses frères, ce qui lui avait permis de courir jusque chez le voisin William Jamieson, à un mile et demi plus loin. Selon ce qui reste du dossier judiciaire – les transcriptions sténographiques du procès ont malheureusement été détruites – on apprend que c’est à la suite du prononcé de sa sentence à mort que Morrison accepta de faire des aveux à un inspecteur de la GRC (RCMP) du nom de McGinnis. Dans une lettre du 12 décembre 1900, celui-ci informa le ministère de la Justice à Ottawa de la teneur de cette déclaration.

Ainsi, Morrison ressentait des remords sur le fait que, peu de temps avant le crime, il avait dépensé beaucoup d’argent. Engagé pour couper des buissons sous une température très chaude, il avait commencé à développer une sorte de dégoût vis-à-vis sa piètre situation. Initialement, son intention aurait été de se suicider avant de croire en ses chances de pouvoir prendre la fuite avec la fille qu’il aimait, à savoir la jeune Maggie, qui ne semblait pas au courant de ces sentiments. Ainsi, le père de Maggie devenait un obstacle à son projet.

Le 8 juin 1900, il avait décidé de mettre son plan à exécution. Comme à chaque soir, il ramena la hache à la maison sous prétexte qu’elle avait besoin d’être affilée. Il dira à l’inspecteur s’être mis à détester la nature de son projet lorsque les enfants étaient venus jouer avec lui. Qu’à cela ne tienne, il décida d’aller de l’avant. À son dernier retour au bureau de poste, trempé par la pluie, il découvrit la maisonnée endormie. Il prit aussi son revolver, qui servirait à son suicide. Voulait-il se suicider après avoir tué tout le monde ou alors se sauver avec Maggie?

Pour s’assurer que tous les McArthur dormaient, il souffla la lampe qui brûlait toujours dans la cuisine. Puisque personne ne s’éveilla, il pénétra dans la chambre des parents pour y commencer son massacre. « Madame McArthur s’est évidemment partiellement réveillée par le coup, s’est assise et a dit « oh » », écrivit l’inspecteur McGinnis dans son rapport. Morrison ne se laissa pas attendrir et la frappa violemment à au moins deux reprises.

Quelques enfants s’éveillèrent, mais tous furent frappés par la rage meurtrière de Morrison. En montant à l’étage, il tua Dempsey avant de s’en prendre à une fillette et Charlie, qui dormaient dans une autre pièce. Il aurait ensuite tenté de violer Maggie, mais celle-ci serait parvenu à le raisonner temporairement. Devant elle, il aurait tenté de se tirer une balle dans la tête mais le revolver refusa de fonctionner. Finalement, il sortit pour se rendre à l’étable. Là, il se servit du revolver pour presser les détentes du fusil de chasse mais un seul canon accepta de libérer sa décharge. Gravement blessé, c’est dans cette position que les autorités le retrouvèrent un peu plus tard.

Le coroner A. J. Rutledge ouvrit son enquête le 9 juin à Moosomin. Après que les six jurés[1] eurent inspectés les corps, l’enquête fut immédiatement ajournée avant de se réunir à nouveau les 11 et 12 juin. Maggie McArthur décrira ses jeunes frères et sœurs comme Dempsey, Charlie, Mamie, Henry et « le bébé ».

Le témoignage de Maggie est d’ailleurs un peu plus explicite. Elle dira s’être mis au lit à 22h00. Ses parents, ainsi que Russell, Mamie, Henry et le bébé, dormaient tous dans une chambre située dans la partie nord-ouest de la maison, au rez-de-chaussée, juste au côté de la cuisine. Ils furent les premières victimes dès l’extinction de la lampe. Charlie dormait en haut de l’escalier avec Maggie, tandis que Dempsey dormait lui aussi à l’étage mais dans une autre chambre. C’est lui qui partageait normalement cette pièce avec John Morrison.

« John Morrison n’était pas à la maison quand je suis allée au lit », dit-elle. Maggie précisera que la famille avait pris l’habitude de garder cette lampe allumée durant la nuit depuis la naissance du dernier, il y avait environ deux semaines. « Cette nuit-là la lampe était dans une position qui permettait à n’importe qui entrant dans la cuisine de voir mon père et ma mère ». Le père et Russell dormaient du côté nord-est de la chambre, tandis que la mère, Mamie et le bébé dormaient ensemble du côté sud-ouest. Henry dormait entre les deux.

Maggie dira également ne jamais avoir rien noté d’étrange à propos de Morrison, au point de ne lui connaître aucune dispute avec qui que ce soit. « J’ai été réveillé par l’employé [Morrison] qui prenait mon frère Charlie hors de son lit et qui semblait le tuer en même temps. Charlie criait de toutes ses forces. Je l’ai entendu gargouiller et faire du bruit comme si Charlie s’étranglait. Peu après j’ai entendu les coups de la hache, apparemment contre la tête de Charlie. C’était si sombre que je voyais seulement les visages ».

Après que Charlie se soit effondré sur le plancher, Morrison s’assied au bord du lit pour jouer avec son revolver durant un moment. Se décidant à poser l’arme sur une table de chevet, il commença à retirer ses vêtements. « Je pense qu’il a enlevé ses pantalons avant de se glisser dans le lit, et je pense aussi son manteau », dit-elle. C’est alors qu’il « me dit qu’il m’avait toujours aimé ». Il aurait aussi ajouté qu’elle n’avait pas été très gentille avec lui au cours des derniers jours avant de s’allonger sur son corps pour ensuite relever sa robe de nuit le long de ses jambes. Maggie résista, mais elle expliqua au coroner que Morrison s’est alors battu avec elle durant une quinzaine de minutes.

Morrison lui confia ensuite son projet suicidaire, ajoutant qu’il avait le choix entre la mort ou le pénitencier. Il se rhabilla et quitta la chambre. Mais l’adolescente de 15 ans dira au coroner être demeurée immobile dans son lit jusqu’à ce qu’elle entende un coup de feu en provenance de l’étable. Le tueur venait de tenter de s’annihiler.

C’est à la prison de Regina, en Territoire du Nord-Ouest, que John Morrison fut pendu le 17 janvier 1901.

Matt Colville, le frère de Mme McArthur, reprit le bureau de poste mais, peu de temps après, la petite localité de Welwyn fut déplacée à deux miles plus à l’Ouest. En 1907, Welwyn obtint le statut officiel de village.

Les dépouilles de la famille McArthur furent inhumées dans le cimetière Moosemin North. Parmi les trois enfants blessés, un seul atteignit l’âge adulte. Quant à Maggie, elle finit par s’exiler aux États-Unis.

 

 

[1] F. I. Collyer, Amos Kinsey, W. Wright, W. Purdy, Robert Hislop et W. J. Thompson.

Albert Johnson, le mystérieux trappeur du Nord-Ouest

L'acteur Charles Bronson a personnifié le mystérieux Albert Johnson dans le film Death Hunt (1981).
L’acteur Charles Bronson a personnifié le mystérieux Albert Johnson dans le film Death Hunt (1981).

Le nom d’Albert Johnson résonne encore comme l’un des plus grands mystères judiciaires canadiens.  La chasse à l’homme qu’il a provoquée en 1932 demeure l’une des plus inoubliables de toute l’histoire de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), que l’on désignait encore à cette époque sous le nom de Royal Canadian Mounted Police (RCMP).

Tout semble avoir commencé le 7 mai 1931 à une quinzaine de milles au nord de Keno, sur le Territoire du Yukon.  Thomas Coleman, un caporal de 27 ans de la RCMP, patrouillait dans le secteur à l’aide de ses chiens de traîneau lorsqu’il aperçut dans la neige les traces d’un homme se déplaçant sans l’aide de raquettes.  Ce détail lui fit penser que l’homme ne pourrait pas aller bien loin et qu’il avait probablement quitté le sentier pour s’adonner à la chasse.  Engagé pour faire le recensement, Coleman descendit de son traîneau et parcourut environ 400 verges avant d’apercevoir une silhouette portant un énorme bagage sur son dos.  En marchant, Coleman eut l’impression que le mystérieux personnage avait entendu les cris de ses chiens et qu’il avait ainsi tenté de prendre une autre direction.  La question était de savoir pourquoi.

En voyant le caporal, l’homme épaula une carabine qu’il pointa sur Coleman.  Préférant éviter les ennuis, Coleman rebroussa chemin.  Quelques milles plus loin, il retrouva un certain John Kinman à son campement, qui lui expliqua avoir récemment vu passer un homme chargé d’un bagage si lourd que cela aurait pu briser les reins d’une mule, en plus de deux carabines, dont l’une lui avait semblé être de marque Savage.

En retournant à Keno, le caporal Coleman se souvint alors avoir croisé, un peu plus tôt cette année-là dans un magasin, un homme étrange et peu bavard.  Coleman avait alors demandé au propriétaire du magasin, Dick O’Loane, s’il savait de qui il s’agissait.  O’Loane l’ignorait, mais se souvenait avoir informé l’étranger sur le fait que le caporal aurait besoin de son nom pour le recensement.  L’individu avait tout simplement répondu qu’il avait déjà été recensé dans la localité de Mayo.

Coleman prit alors le téléphone et appela son collègue Don Pearks à Mayo, qui lui expliqua ne jamais avoir recensé quelqu’un de semblable.

Big John McDonald, un habitant du coin, rencontra lui aussi un mystérieux personnage qui lui aurait offert 5$ pour qu’on lui indique la route du nord.  McDonald trouva cela étrange car l’hospitalité voulait qu’on donne généreusement ce genre de renseignements sans demander quoi que ce soit en retour.

Le 7 juillet 1931, deux frères Indiens, William et Edward Snowshoes, qui descendaient tranquillement la Peel River à bord de leur canot, se dirigeant vers Fort McPherson, aperçurent un homme assis sur son paquetage au bord de la rive.  Sans s’arrêter, les deux frères crurent que l’homme pouvait être Albert Johnson, le beau-frère d’un ami dont la venue était annoncée.

  • Albert Johnson?, hurla l’un des deux frères.
  • Qu’est-ce que vous voulez?, répliqua l’homme en se levant.
  • Êtes-vous Albert Johnson?
  • Oui. Est-ce que je suis sur la rivière Porcupine?
  • Non. Ici, c’est la rivière Peel. La rivière Porcupine est à 100 milles plus à l’ouest.

Johnson secoua alors la tête et s’assied de nouveau sur son paquetage.  La conversation venait de prendre fin, tandis que les frères Snowshoes continuèrent de s’éloigner.

Après leur être venu en aide lors d’une épidémie, Paul Nieman était devenu un ami proche des Indiens du secteur.  Or, la sœur de Nieman venait d’épouser un certain Albert Johnson qui devait venir prochainement dans la région.  Les deux frères avaient simplement cru qu’il s’agissait de lui.

Le 9 juillet, celui que l’on identifierait maintenant comme Albert Johnson se présenta dans un poste de traite du Fort McPherson pour y acheter un fusil de calibre .16 et 25 cartouches.  Le propriétaire du magasin, un dénommé Douglas, nota que son client savait ce qu’il voulait, qu’il ne traînait pas et qu’il disposait de beaucoup d’argent.  Après cet achat, Johnson installa sa tente au bord de la rivière.

Sachant qu’on le regardait, il planta deux petits piquets de bois à une distance étonnante et, un revolver dans chaque main, les coupa avec une facilité qui impressionna les témoins de la scène.  Bien qu’il semblait vouloir conserver sa solitude, l’auteur Dick North croit que cette démonstration servait principalement à dissuader qui que ce soit d’en vouloir à son argent.

Dans le film Death Hunt (1981), l'acteur Lee Marvin campait le rôle d'Edgar Millen de la RCMP.  Bien que basé sur l'histoire vraie de cette chasse à l'homme incroyable, le film se gardait cependant de faire mourir Millen et Johnson.
Dans le film Death Hunt (1981), l’acteur Lee Marvin campait le rôle d’Edgar Millen de la RCMP. Bien que basé sur l’histoire vraie de cette chasse à l’homme incroyable, le film se gardait cependant de faire mourir Millen et Johnson.

Un pêcheur du coin nommé Abe Francis, qui tenta de lui parler à quelques reprises, constata que Johnson essayait toujours de lui cacher son visage.  Un jour qu’un violent orage frappa, on alla lui proposer de venir s’installer à l’intérieur des bâtiments avec les autres afin de se protéger, mais Johnson refusa et demeura silencieusement dans sa tente.  Il semblait préférer les foudres de la nature à la compagnie des hommes.

Peu après, il parut intéressé par le fait que personne ne trappait dans la région située entre l’Arctic Red River et la Peel River.

Le 21 juillet, le constable de la RCMP Edgar « Spike » Millen, 30 ans, rencontra Johnson à Fort McPherson et tenta de le questionner.  Johnson lui aurait seulement dit avoir passé l’année précédente dans les prairies.  Millen l’informa alors que s’il voulait trapper il allait devoir se procurer un permis auprès des forces policières.  Peu après, Johnson fit l’acquisition d’un canot et de nombreuses provisions.  Il aurait également échangé quelques mots avec un aventurier d’origine norvégienne du nom de Ole Ostenstad, à qui il aurait brièvement confié être lui aussi originaire de Norvège.

Et puis, un matin, Johnson quitta la réconfortante civilisation du Fort McPherson.  D’autres pêcheurs le virent pagayer dans son canot dans une région réputée dangereuse, même pour les meilleurs aventuriers.  Johnson choisit un point situé à environ 8 milles de Destruction City pour y construire une cabane en bois rond d’environ 8 par 10 pieds.  Il avait choisit soigneusement le site, qui lui permettait d’avoir une excellente vue sur trois côtés.  Durant plusieurs semaines, personne n’entendit parler de lui.

Le jour même de Noël, un Indien nommé William Nerysoo entra dans le poste d’Arctic Red River pour se plaindre au constable Millen du fait que Johnson avait non seulement déniché ses pièges mais les avait également pendus à des arbres.  Le 26 décembre 1931, Millen ordonna alors aux constables Alfred « Buns » King et Joe Bernard de se rendre jusqu’à la cabane de Johnson pour l’interroger en lien avec cette histoire de trappe.

C’est par un froid de -40° C que King et Bernard atteignirent la cabane de Johnson, le 28 décembre vers midi.  Les deux agents remarquèrent la présence de traces de pas dans la neige, ainsi que de la fumée s’échappant de la cheminée.  King frappa à la porte en s’identifiant et demandant à parler à Johnson.  Peu après, il se retrouva nez à nez avec lui dans la petite fenêtre située à droite de la porte.  En voyant King, Johnson referma aussitôt le rideau improvisé qu’il avait fabriqué à partir d’un sac.

King et Bernard restèrent sur place durant une heure, mais sans obtenir la moindre réponse.  Ils se dirigèrent alors vers Aklavik, où ils obtinrent un mandat de perquisition et des renforts.  Maintenant accompagnés du constable R. G. McDowell et du constable spécial Lazarus Sittichinli, King et Bernard retournèrent à la cabane du mystérieux montagnard, où ils arrivèrent le 31 décembre, encore une fois en milieu de journée.

Les problèmes ont commencés lorsque des agents de la RCMP se sont rendus jusqu'à la cabane de Johnson pour le questionner en lien avec la disparition de pièges appartenant à des trappeurs.
Les problèmes ont commencés lorsque des agents de la RCMP se sont rendus jusqu’à la cabane de Johnson pour le questionner en lien avec la disparition de pièges appartenant à des trappeurs.

Prudent, King s’approcha de la porte et frappa du revers de sa main.  Aussitôt une balle traversa la porte.  Bien que touché et propulsé dans la neige, King rampa pour se mettre à l’abri.  Immédiatement, Bernard, McDowell et Sittichinli attachèrent King sur un traîneau et entamèrent une course de 80 milles pour tenter de lui sauver la vie.  Ils mirent une vingtaine d’heures à atteindre Aklavik.  Par chance, les organes vitaux de King n’avaient pas été touchés.  Pris en charge par un médecin, il se remettra sur pieds en trois semaines.

Le 4 janvier 1932, l’inspecteur Eames quitta Aklavik en compagnie de McDowell, Bernard, Sittichinli, Ernest Sutherland, Karl Gardlund, et Knut Lang.  Il envoya également un message radio au constable Edgar Millen afin de lui donner rendez-vous à l’embouchure de la Rat River.  Après tout, Millen était le seul policier à avoir parlé face à face avec Johnson.  Deux jours plus tard, Millen rejoignait l’équipe, tandis qu’Eames achetait 20 livres de dynamite.

Dans leur approche de la cabane, un guide indien leur fit perdre de précieuses heures dans un froid toujours aussi intense, ce qui eut pour effet d’appauvrir sérieusement leurs provisions.  Mais lorsqu’ils encerclèrent enfin la cabane de Johnson au cours de la matinée du 9 janvier 1932, la cheminée fumait toujours.

Plusieurs stratégies furent tentées pour s’approcher, mais à chaque fois un feu nourri les repoussa.  En fait, les hommes constatèrent que Johnson semblait faire feu à partir d’ouvertures pratiquées au bas des murs, près du sol.  À un certain moment de la fusillade, Lang aurait réussi à s’approcher suffisamment de la porte pour la pousser du canon de son arme et découvrant ainsi que Johnson se tenait dans une sorte de sous-sol, le plaçant ainsi sous le niveau du sol et donc à l’abri de la plupart des tirs faits contre lui.  Lang crut le voir utiliser deux armes de poing, mais en raison des découvertes réalisées plus tard, l’auteur Dick North dira qu’il s’agissait plutôt d’un fusil de chasse et d’une carabine de calibre .22 tronçonnés.

Seul contre neuf hommes armés, Johnson continua de tenir le siège jusqu’en soirée.  Mais pour Eames le temps commença à presser, d’autant plus que les provisions manquaient.  Il tenta d’affaiblir la structure de la cabane en lançant quelques bâtons de dynamite, mais sans succès.  Probable que ceux-ci étaient devenus inefficaces en raison du froid intense.

Vers minuit, Lang se porta volontaire pour installer de la dynamite sur le toit, et l’explosion qui en suivit éventra en partie le logis.  Au milieu de cet amas de débris, Lang se retrouva brièvement face à Johnson, qui paraissait étourdi.  Sans qu’on sache pourquoi, Lang ne put tirer.  Johnson reprit rapidement ses esprits et donna encore le ton à la fusillade, forçant Lang à se réfugier une fois de plus près de la rivière.

Avant l’aube du 10 janvier, Eames utilisa ce qui lui restait de dynamite pour éventrer le reste de la cabane.  Après l’explosion, Eames et Gardlund s’approchèrent.  Encore une fois, Johnson les étonna en faisant éclater la lampe de poche que Gardlund tenait à la main à l’aide d’un tir précis, ce qui força les deux hommes de loi à rebrousser chemin.

Après avoir livré l’une des plus étranges batailles de toute l’histoire du nord-ouest, Eames et ses hommes décidèrent de plier bagages vers 4h00 du matin et de retourner à Aklavik.  Millen et Gardlund revinrent sur les lieux le 14 janvier, mais seulement pour découvrir que Johnson avait enfin abandonné sa cabane pour prendre la fuite.  Déjà à la radio, la nouvelle de celui qu’on surnommait « the Mad Trapper of Rat River » (le trappeur fou de Rat River) se propageait.

Pendant ce temps, Millen et Gardlund inspectèrent les lieux.  Ils retrouvèrent une cache fixée au sommet d’un arbre et le canot que Johnson avait acheté l’été précédent, mais sans pouvoir mettre la main sur des objets pouvant permettre d’en apprendre davantage sur sa réelle identité.  De plus, ils n’avaient aucune idée de la direction empruntée par Johnson.  Non seulement la période de clarté était courte à cette époque de l’année mais une tempête de neige sévissant depuis la nuit de la dernière fusillade couvrait déjà les traces du fugitif.

Dans son rapport officiel, Eames décrira Johnson comme quelqu’un de très résolu, déterminé et capable de réagir très rapidement.

La seconde équipe à quitter Aklavik le 16 janvier se composait de John Parsons, ancien membre de la RCMP; le trappeur Frank Carmichael; le trappeur Noël Verville; Ernest Sutherland; Sittichinli; le sergent Earl F. Hersey; et le sergent R. F. Riddell.  Hersey était un ancien athlète olympique et Riddell un spécialiste dans la survie nordique et les chiens de traîneaux.

Le 21 janvier, de nouveau confronté au manque de provisions, Eames confia le commandement du groupe à Millen tandis qu’il quitta avec quelques hommes pour aller chercher nourriture et équipements.  Accompagné de Gardlund, Verville et Riddell, Millen découvrit finalement une cache rempli d’une importante quantité de nourriture.  Croyant pouvoir le coincer, les quatre hommes observèrent la cache à distance durant des heures à l’aide de leurs jumelles.  Mais Johnson évita le piège.

Le 28 janvier, l’épuisement s’était généralisé.  Les hommes ne disposaient plus que de quelques biscuits, un peu de thé et du bacon, sans oublier que la nourriture pour leurs chiens de traîneaux était pratiquement épuisée.  Ils firent un feu, le temps de s’arrêter un moment.  Comme il en avait pris l’habitude, Riddell se mit à errer autour du camp et découvrit des traces remontant, selon lui, à deux jours.  Il faisait nuit lorsqu’il revint faire part de sa découverte à ses collègues.  Au matin du 29 janvier, les quatre hommes retournèrent sur place pour inspecter les traces qui les conduisirent à quelques camps temporaires utilisés par Johnson.  D’ailleurs, une étude de ses déplacements leur permit d’en apprendre un peu plus à son sujet.  Par exemple, le fugitif se déplaçait principalement sur les crêtes, là où la neige était plus dure et les traces de pas moins visibles.

Il avait aussi pour habitude de se déplacer en zig zag, de se nourrir de petits mammifères puisqu’il lui aurait fallu utiliser un gros calibre pour abattre du gros gibier, ce qui aurait ainsi pu révéler sa position.  De plus, il se déplaçait extrêmement rapidement pour un homme qui transportait un bagage lourd, sans bénéficier de ravitaillement de qui que ce soit, et tout cela en s’arrêtant à peine pour faire occasionnellement un modeste feu.  Bref, personne n’arrivait à comprendre comment il pouvait se reposer.

Des Indiens informèrent les représentants de la RCMP d’un coup de feu survenu dans la région de Bear River.  Johnson se sentait-il suffisamment en confiance pour utiliser une arme de gros calibre, croyant avoir semé ses poursuivants?  Millen doutait de l’information, mais décida finalement d’aller voir.  Les hommes retrouvèrent les restes d’un caribou fraîchement abattu.  Au moment de perdre la trace, c’est en regardant plus bas qu’ils aperçurent une colonne de fumée.  Millen et ses hommes venaient de repérer le camp temporaire de Johnson, adossé au bas d’un ravin.

Après s’être suffisamment approché pour distinguer le feu de camp, ils attendirent deux heures sans jamais apercevoir Johnson.  Par contre, ils pouvaient l’entendre siffler et fredonner à travers les arbres.  Il était donc là.

Lorsqu’ils décidèrent finalement de s’approcher pour tenter de l’appréhender, Albert Johnson fut alerté par le bruit de l’un deux qui chargeait une cartouche dans la culasse de son arme.  La fusillade éclata aussitôt.

Au moment où Johnson sauta par-dessus son feu de camp pour se réfugier derrière un arbre, il s’effondra sous un tir de Gardlund, ce qui fit dire à ce dernier qu’il venait de toucher le fugitif.  Millen cria pour le raisonner, mais il n’y eut aucune réponse.  Après une attente de deux heures, Millen et Riddell se redressèrent pour tenter une approche.  Après avoir fait cinq pas, un tir passa au-dessus de la tête de Riddell.  Millen mit un genou au sol et tira dans la direction de Johnson, sans l’atteindre.  Johnson répliqua avec sa carabine Savage, manquant sa cible à son tour.  Mais Johnson tira deux autres coups successifs.  Millen tenta alors de se relever, mais laissa aussitôt échapper sa carabine dans la neige avant de s’écrouler.

Gardlund parvint jusqu’à sa hauteur mais seulement pour découvrir qu’Edgar Millen était mort d’une balle dans le cœur.  Il fut alors décidé que Riddell retourne à Aklavik pour des renforts.  Pour leur part, Verville et Gardlund protégèrent le corps de Millen contre d’éventuels prédateurs avant de regagner leur campement temporaire situé à un mille de là, où les attendait Hersey, récemment revenu d’Aklavik.  Le corps de Millen fut récupéré par Hersey le lendemain matin.

On découvrit ensuite que Johnson s’échappa en grimpant la paroi abrupte du ravin à laquelle il avait adossé son feu de camp.  Dick North écrira que les hommes de loi avaient l’impression de se battre contre un démon plutôt qu’un être humain.

Pendant que la radio diffusait les derniers détails de cette incroyable chasse à l’homme, incitant une partie de la population à voir le « trappeur fou » comme un héros, l’inspecteur Eames demanda l’appui d’un avion, une première dans l’histoire de la RCMP.  Sa requête transita jusqu’à Ottawa.  La question fut brièvement débattue entre le Major Général MacBrien et le ministre de la défense de l’époque, Hugh Guthrie.  Ainsi, le 3 février 1932, quatre jours après la mort d’Edgar Millen, un monoplace de type Bellanca se joignait à la chasse à l’homme.  Contrairement à ce qu’on verra dans le film Death Hunt réalisé en 1981, à savoir que l’appareil était muni d’une mitrailleuse, l’avion servit principalement à améliorer le ravitaillement des équipes de recherche agissant sur la première ligne.  Ainsi put-on réduire de trois jours à une vingtaine de minutes les délais de liaisons.

Parmi les hommes supplémentaires qui se joignirent aux recherches on retrouvait quelques noms à consonance francophone, tel que Constant Ethier et August Tardiff.  Le monoplace Bellanca, piloté par W. R. « Wop » May, s’invita dans les recherches seulement le 7 février.  Au cours de la Première Guerre Mondiale, May avait abattu 13 aéronefs allemands.

Le 8 février 1932, Riddell et Wop May aperçurent du haut des airs les traces de Johnson près de la Barrier River.  Celui-ci avait décrit quelques cercles, semble-t-il pour tromper ses poursuivants.  Mais ses cercles ne furent pas assez grands et plutôt que de les prendre à revers il revint devant eux, dans ses anciennes traces.  Quoi qu’il en soit, il avait déjà prouvé son incroyable résistance physique car il arrivait à tenir tête à des hommes qui bénéficiaient de chiens de traîneaux, de ravitaillements fréquents et de l’avantage du nombre qui leur permettait des repos plus fréquents.

Le 9 février, un important blizzard cloua l’avion au sol.  Pendant ce temps, le fugitif se dirigeait vers les montagnes Richardson, une extension lointaine des Rocheuses.  Il semblait vouloir les franchir dans sa quête désespéré d’atteindre une liberté complète, mais les experts de l’époque étaient convaincus qu’un homme seul, surtout après une éreintante fuite d’une trentaine de jours, n’arriverait jamais à les traverser.  Or, le 12 février, un premier rapport plaçait Johnson de l’autre côté des montagnes, sans compter qu’il paraissait toujours aussi solide sur ses jambes.

Le 13 février, Wop May repéra du haut des airs les traces de Johnson qui allaient cependant se perdre parmi celles d’un important troupeau de caribous.  Les 15 et 16 février, ce fut un épais brouillard qui ralentit considérablement les recherches en plus de clouer l’avion au sol.

Au matin du 17 février, alors que le brouillard se dissipait lentement, les recherches reprirent.  Ce que les hommes ignoraient, c’est que le fugitif avait lui aussi passé la nuit non loin de là.  Vers midi, ils se retrouvèrent en face de Johnson, qui traversait l’Eagle River.  Hersey dira plus tard qu’en l’apercevant, Johnson tenta de regagner la rive.  Hersey ouvrit le feu.  Johnson fit quelques pas de course avant de se retourner brusquement et de riposter à l’aide de sa carabine Savage de calibre .30-30.  Hersey, qui était agenouillé dans la neige, fut atteint par la balle qui le blessa au coude, au genou et à la poitrine.  Cette seule balle le mit hors de combat.

Johnson se barricada finalement dans la neige, au centre de la rivière, tandis que deux groupes de tireurs se formèrent, chacun de leur côté de la rivière.  Le fugitif devait donc essuyer un feu croisé.  Un premier tir atteignit les cartouches que Johnson transportait dans une poche, créant une explosion qui lui occasionna une blessure à la cuisse.  Un autre projectile s’enfonça dans son épaule et un troisième dans son côté, mais le trappeur coriace continuait toujours de faire feu sur ses poursuivants.

Du haut des airs, May et un dénommé Bowen prirent quelques photos de la scène de la fusillade en direct, tandis qu’au sol l’inspecteur Eames demandait désespérément à Johnson de rendre les armes.  Ce sera également Wop May, du haut de sa position privilégiée, qui comprit que Johnson était finalement mort.

Le premier à s’approcher de lui fut Sid May (aucun lien de parenté avec le pilote).  Le mystérieux trappeur avait effectivement succombé à ses blessures.  La chasse à l’homme venait de prendre fin, mais non sa légende.

Cette photo du corps de celui qu'on appelle Albert Johnson a été prise à Aklavik après la fusillade du 17 février 1932.  Malgré cela, son identité demeure toujours un mystère complet.
Cette photo du corps de celui qu’on appelle Albert Johnson a été prise à Aklavik après la fusillade du 17 février 1932. Malgré cela, son identité demeure toujours un mystère complet.

Hersey survivra à ses blessures et confiera plus tard ses souvenirs à l’auteur Dick North.  Le corps d’Albert Johnson fut ramené à Aklavik, où il fut pris en photos.  Car si on avait réussi à le stopper les autorités n’étaient toujours pas parvenues à l’identifier.  Avant l’inhumation, un médecin détermina qu’il mesurait 5 pieds et 9 pouces et demi, pesait 150 livres, avait les yeux bleus et des cheveux bruns clairs.  Il estima son âge entre 35 et 40 ans.  Ses empreintes digitales furent immortalisées et envoyées à la fois à Ottawa et Washington, D.C.

On retrouva sur lui une somme de 2,410$ en argent canadien et deux billets de 5$ américain; cinq perles d’une valeur de 15$ et cinq dents en or évaluées à 3.20$; une carabine Savage Model 99 de calibre .30-30; un fusil de chasse tronçonné de marque Iver Johnson de calibre .16; une carabine Winchester Model 58 de calibre .22; 39 cartouches de calibre .30-30 et quatre cartouches de calibre .16; un compas de poche; 32 pilules; une hache; un sac à dos; une canne de lard; et un écureuil mort.  Puisqu’aucune carte d’identité ni autre document écrit ne fut retrouvé sur lui, on eut l’impression qu’il provenait de nulle part.

Puisqu’aucune identification formelle n’eut lieu, les rumeurs se multiplièrent.  On le fit espion étranger et tantôt braqueur de banque en cavale.  Bref, l’imagination humaine souleva tous les scénarios possibles mais sans respect pour une vérité objective.

En 2005, l’auteur Dick North publia lui-même l’histoire en promettant de résoudre le mystère grâce à la publication d’une photo inédite.  Mais on se doit de demeurer extrêmement prudent face aux analyses photographiques.  De toutes les pistes proposées par North, aucune ne comporte la moindre preuve sérieuse.

Le 11 août 2007, une équipe financée par Discovery Channel exhuma le corps d’Albert Johnson dans le but de pratiquer des tests ADN.  Tous les candidats testés furent rejetés avec une certitude estimée à 100%, incluant ceux proposés par Dick North.  Une analyse dentaire souleva l’hypothèse selon laquelle Johnson n’était pas d’origine canadienne mais aurait plutôt grandi dans le mid-ouest américain, ou possiblement en Scandinavie.  Son âge au moment de mourir fut estimé à 30 ans.

Bibliographique :

NORTH, Dick.  The Mad Trapper of Rat River, a true story of Canada’s biggest manhunt.  The Lyons Press, Guilford, Connecticut, 2005, 338 p.