Chapitre 9, L’enquête on discovery

Jeudi, 9 décembre 1920

Le 3 décembre, Raoul Renault, journaliste et éditeur de la revue Le Franc Parleur, qui habitait au 552 de la 1ère Avenue à Québec (tél. 3517), déposa une plainte officielle visant à forcer la tenue d’une enquête pour tenter d’élucider le meurtre de Blanche Garneau.  Renault lui-même, qui avait vertement critiqué le travail des enquêteurs, disait détenir certaines informations provenant d’une dame Fortier.  Plus de six décennies plus tard, Bertrand écrira que « cette enquête, dite on discovery, constitue [en] une procédure utilisée très rarement dans nos annales judiciaires.  Ce terme anglais serait d’ailleurs impropre ».  Et il citait en exemple une lettre de l’assistant-procureur général Charles Lanctôt qui trouvait le terme inapproprié.  Quoi qu’il en soit, le juge Philippe-Auguste Choquette accepta de la diriger, alors que Me Alleyn Taschereau se chargea de représenter les intérêts de Renault.  Toutefois, Me Lucien Cannon et Me Aimé Marchand, qui avaient passé leur automne à multiplier les heures supplémentaires pour tenter de trouver un suspect intéressant, assistèrent eux aussi aux procédures.

D’abord, le juge Choquette expliqua son droit d’imposer un huis clos, mais puisque tous les procureurs favorisèrent la transparence, il décréta que cette enquête serait publique.  Ainsi, les curieux furent nombreux à venir assister aux témoignages, qui débutèrent le 9 décembre avec le chef des détectives municipaux, Thomas Walsh.  Dès le départ, peut-être en raison de l’importance que lui accordait la rumeur publique, il fut question du fameux livret bancaire à l’effigie de la Banque de Montréal.

  • Y a-t-il un nom dessus?, demanda lui-même le juge Choquette.
  • Non, seulement un numéro.
  • Quel numéro?
  • Le compte no. 6554.

À l’origine, c’est un dénommé Lorenzo Lavoie qui avait trouvé ce livret près de la scène de crime, trois ou quatre jours après la découverte du corps.  Il l’avait remis au constable Joseph Cameron, qui à son tour l’avait donné au détective Lacasse.

Émile Trudel, chef de la police municipale de Québec, avait eu en sa possession « une bille [boule] de quille » initialement trouvée sur la grève de la rivière St-Charles vers le 5 ou 6 août.  Trudel dira avoir toujours douté de son importance justement en raison de la date de cette trouvaille.  Selon son enquête, la lettre « M » imprimée sur la boule signifiait « Minéralite », à savoir la composition de l’objet.  Tous les établissements où ce sport se pratiquait en possédaient, dont le club St-Roch qui en avait 25.

  • Dans les autres établissements, ont-ils le même genre de billes?
  • Dans les autres établissements, j’ai vu monsieur Henri Paquet, le propriétaire de l’établissement à côté du théâtre Allen et je lui ai demandé s’il avait la même bille. Il m’a dit que oui, avec la même marque, et que la lettre « M » voulait dire « Minéralite ».
  • Y a-t-il d’autres établissements qui ont la même espèce de bille?
  • Non, monsieur.
  • Vous avez vérifié que dans les autres, c’était pas la même chose?
  • J’ai pas vérifié les autres, mais ces deux-là je les ai vérifiés moi-même. Parce que j’ai fait monter le propriétaire à mon bureau, qui m’a donné toute l’explication de la composition et de la lettre indiquée.

Dès son apparition dans le box des témoins, le détective municipal Lauréat Lacasse étonna en disant ignorer si ses collègues avaient effectué des recherches en lien avec le cadavre.  Cette réponse résumait-elle un manque de communication entre les enquêteurs?

  • Quand avez-vous été visiter les lieux pour la première fois?, lui demanda Me Alleyn Taschereau.
  • Huit ou neuf jours après. J’y suis allé seul.
  • Êtes-vous resté longtemps?
  • Un quart d’heure, à peu près.
  • Avez-vous trouvé quelque chose?
  • Non, monsieur. Rien du tout.
  • Il n’y avait ni marques, ni pistes, rien du tout?
  • Il y avait des pistes, pilotées, battues, pas autre chose que ça.
  • Beaucoup?
  • Tout le monde y avait passé.

Environ trois semaines après la découverte, Ovila Bernier avait trouvé une épinglette qu’il avait remise au constable Caouette.  Mais tout comme dans l’histoire du livret de banque, l’objet avait abouti dans les mains de Lacasse, et puisque les proches de Blanche Garneau n’avaient pas reconnu l’objet, celui-ci y avait fait une petite entaille avec son canif avant de la remettre à une dame Laperrière.

Quant au livret de banque, Lacasse dira l’avoir obtenu de son collègue Defoy, qui lui-même l’avait reçu du constable Cameron de Stadacona.  Mais ce dernier ignorait de qui il l’avait obtenu.  Décidément, la chaîne de transmission s’allongeait au détriment du sérieux de l’enquête.

Pour avoir été le premier détective municipal assigné à cette affaire de meurtre, Lacasse parut plutôt inefficace et imprécis sur de nombreux points.  Il avouera lui-même que le coroner Jolicoeur ne l’avait pas entendu, principalement parce que son enquête reposait sur des rumeurs.  Autre fait étrange, il n’avait jamais vu le mouchoir retrouvé dans la main de la victime.  C’était pourtant un élément drôlement plus important que l’épinglette.  On savait cependant que la mère adoptive avait donné une explication toute simple pour ce morceau de tissu, mais personne n’avait encore pu donner publiquement une explication quant aux initiales H. D.

Huit jours environ après la découverte du corps, un garçon avait remis à Michel Baribeau un bouton de manchette.  Lacasse, qui avait fini par obtenir cet autre objet, dut avouer ne jamais avoir fait d’enquête auprès des bijoutiers pour tenter d’en savoir plus sur ses origines.  En dépit de ce laxisme, il se dira toujours en charge de l’enquête, et refusera d’ailleurs d’en révéler davantage devant le juge Choquette.  Cette réplique avait de quoi étonner puisque les médias avaient déjà retransmis la plupart des détails recueillis par les enquêteurs.

À propos d’une mystérieuse lettre retrouvée avec le porte-monnaie de Blanche, il sera question d’un nom « qui n’est pas de Québec », dira Lacasse.  Malheureusement, ce nom ne sera jamais dévoilé.  Selon L’Action Catholique, le juge Choquette ajourna soudainement à cet instant en raison d’un problème d’éclairage affectant la salle.


Le 10 décembre, le détective Étienne Defoy dira avoir été affecté à cette affaire dès le matin du 29 juillet sans jamais voir le corps de la victime.  Cependant, à l’instar de son collègue Lacasse, il affirmera être allé voir la scène de crime en ce même après-midi du 29 juillet.  En présence d’environ 25 curieux, il y était demeuré de dix à quinze minutes.  En quittant les lieux, il s’était empressé d’interroger le gardien Morency, la mère de la victime et Edesse May Boucher.  C’est par la suite qu’il avait reçu le livret de banque des mains de son collègue Cameron.

À la morgue d’Hubert Moisan, le Dr Albert Marois s’était retrouvé devant le cadavre de Blanche Garneau tel qu’il avait été trouvé dans le parc, c’est-à-dire dans la même position et recouverte en grande partie par le drap blanc.  La robe était intacte et la victime ne portait aucun bijou.

  • Avez-vous examiné des empreintes, s’il y avait une marque ou des traces?
  • Même s’il en avait existé, la décomposition était trop avancée. Après six jours d’exposition, le cadavre était tuméfié, gonflé, mangé par les vers, et une question de détails comme ça je n’aurais pas pu le dire.  Mais il n’y avait pas de signes apparents, au moins.
  • Est-ce qu’il y avait des cheveux enlevés?
  • Je n’ai pas examiné la chevelure, mais je n’ai pas pu voir d’une façon évidente qu’il y avait des cheveux d’arrachée.
  • Y avait-il des morceaux de ses vêtements d’en dessous d’arrachés?
  • Après l’enquête, on m’a remis les pantalons, qui évidemment étaient arrachés parce que le bouton, avec une partie d’étoffe, était resté dans la boutonnière.

Selon Marois, rien ne permettait de croire qu’on avait utilisé des drogues quelconques sur la victime mais il avouera également qu’il lui aurait été impossible de détecter la moindre trace d’anesthésique.  Par contre, il osera une conclusion hâtive en disant que « si on s’était [servi] d’anesthésique, on aurait pas eu besoin de l’étrangler ».  Et finalement, il répétera que le talon droit de la bottine de la victime était « en partie enlevé ».  Devant le coroner, il avait plutôt parlé du gauche.

Le témoignage d’Ulric Moisan était précieux puisqu’il faisait partie des rares témoins oculaires à avoir vu la scène de crime avant que le cadavre ne soit déplacé.

  • Le cadavre était couché sur le dos, dit-il, complètement couvert avec une espèce de drap, je suppose qu’il était plié en deux, qui la couvrait de la tête à la première moitié de la cuisse.

Moisan expliqua n’avoir eu aucune difficulté à retirer le mouchoir de la main crispée mais sera incapable de se rappeler s’il y avait ou non présence de traces de pas dans les alentours.  En revanche, il se souvenait parfaitement des herbes piétinées, ce qui défaisait, encore une fois, la théorie de Mallard.

Sur ordre du coroner, Moisan dira être retourné sur les lieux.  Il y avait trouvé des objets qu’il qualifia d’insignifiants, dont un petit flasque et une bouteille de deux pouces de longueur, et « deux manches de drap avec une ceinture de drap » que Michel Baribeau lui avait ensuite réclamées.

Le coroner Jolicoeur reconnut avoir appelé certains témoins qu’il n’avait finalement pas entendu « parce qu’après les avoir questionnés avant l’enquête, j’ai vu qu’ils n’avaient rien à déclarer ».  En effet, il dira avoir permis au père adoptif de récupérer deux manches de manteau que Blanche Garneau était en train de confectionner.  Il dut également avouer que lors de son enquête il n’avait pas produit en preuve le livret de banque ni le bouton de manchette.  Et comme à certains autres témoins, le juge Choquette lui demanda de ramener tous les objets qui se trouvaient encore en sa possession.  Cette réponse signifiait que la police n’avait conservé aucune des pièces à conviction, et cela cinq mois après le crime.

François-Xavier Caouette, un constable préposé à la sécurité du parc Victoria depuis 24 ans, dira principalement à propos de l’épinglette, décrite comme un bijou féminin argenté garni d’une petite pierre au centre, n’avoir pris aucune note parce qu’il considérait que cet objet ne « valait rien ».  Il n’était pas de garde le jour de la disparition, mais il se souvenait avoir vu Blanche Garneau suffisamment pour confirmer ses habitudes de passer près de l’hôtel du parc avant de marcher le long de la voie ferrée pour se diriger vers Stadacona.  Le matin, elle passait entre 7h30 et 8h00, et le soir entre 18h30 et 19h00.

  • Et c’était une fille qui était remarquable pour ne pas faire de cas de ceux qui étaient sur son chemin. Elle filait toujours son chemin droit.
  • Est-ce que beaucoup de gens qui vont travailler, en général, suivaient ce même chemin-là?
  • Pas beaucoup cette année, mais l’année passée, j’ai remarqué que les filles de Stadacona qui travaillaient à la manufacture de tabac passaient là, mais elles ont discontinués.
  • Et cette année, est-ce qu’il y en avait beaucoup?
  • J’en ai pas vu autant. Cette année, ça voyageait parce qu’il y avait des amusements aux terrains de l’Exposition, de 7h00 à 11h00, 11h30.  C’était toujours plein.  C’était tranquille une demi-heure, de 18h30 à 19h00.
  • Et c’était l’heure où Blanche Garneau retournait chez elle?
  • Oui, monsieur.

Devait-on comprendre que cette portion du trajet était devenue plus susceptible d’englober des agresseurs?  Au cours de cette demi-heure, était-il permis d’imaginer que le ou les tueurs se soient dissimulés dans les broussailles pour attendre la proie idéale?

Devant le juge Choquette, les témoignages ne traînaient pas en longueur et du point de vu policier on y révisa seulement l’aspect municipal.  Bien sûr, les enquêteurs provinciaux ne semblaient pas s’être impliqués directement, mis à part le fiasco vite étouffé de l’agent Brissette.  Par contre, les hommes du chef Lorrain à Montréal étaient en train de monter un dossier intéressant.  Mais à Québec, personne n’en savait rien.


Le 13 décembre, l’enquête du juge Choquette se poursuivit avec le gérant de la Banque de Montréal, C. M. de R. Finnis, qui se situait au 28 rue St-Jean.  Celui-ci, qui témoigna en anglais, dira avoir reçu un jour un détective qui s’était présenté avec le propriétaire du fameux livret de banque portant le numéro 6554.  Étant donné qu’il tenait un registre des noms des clients correspondants aux numéros de compte, il avait donc pu confirmer que l’homme devant lui était véritablement le propriétaire du livret.

  • Pouvez-vous nous donner le nom de cette personne qui possède ce compte?, questionna Me Alleyn Taschereau.
  • Andrew Kalfas.
  • La dernière entrée ne correspond pas avec la dernière entrée dans le livre?
  • Il est probable que quand cet homme a vidé son compte il a donné son livret et ils l’ont annulé.

Le gérant de banque fournit également l’adresse laissé par Kalfas : le 20 rue St-Jean.  L’annuaire de Québec de 1919-1920 nous montre aujourd’hui qu’on retrouvait à cette adresse le Belmont Café, propriété de P. Pergantes.  Le procureur Taschereau possédait-il cette information au moment de l’enquête devant le juge Choquette?  Impossible de le dire puisqu’il ne posa aucune question en ce sens.  Ce mystérieux Kalfas avait-il donné une fausse adresse ou habitait-il dans l’arrière-boutique du café où il travaillait?

Les entrées dans le livret avaient été effectuées entre le 18 juin et le 23 juillet 1920.  Finnis expliqua qu’au moment de fermer ce compte, jour où le client récupéra son solde de 145.00$, on avait tordu le livret avant de le jeter aux rebus.  Ceux-ci étaient récoltés une ou deux fois par semaine.  On présumait donc que ces déchets avaient aboutis sur la scène de crime via les eaux de la rivière, un endroit déjà considéré comme un petit dépotoir.

Edesse May Boucher, qui travaillait à la boutique La Perfection depuis le 1er janvier 1920, où elle vendait des vêtements pour hommes et femmes, dira avoir commencé sa journée de travail du 22 juillet à 8h30 avant de terminer à 18h00.  Lorsque Me Taschereau lui demanda si sa relation avec Blanche en était une d’amitié intime, la jeune femme répondit : « Beaucoup.  Oui, monsieur ».  Elles se voyaient chaque matin et chaque midi.  Quant à leurs fréquentations hors du travail, elle dira que « j’ai sorti des fois le soir, pendant les Fêtes, le soir, après le travail.  On travaillait ensemble avant les Fêtes, l’an dernier ».

Au soir du 21 juillet, Blanche lui avait demandé « plutôt que de parler au coin, viens donc me reconduire jusqu’au pont ».  Et sur l’épisode où Blanche s’était retirée sur le trottoir au passage de Griffin, Edesse May dira que son amie ne lui avait fournie aucune explication pour cette réaction.  Si devant le coroner elle avait placé cet incident au soir du 22, cette fois elle parlait plutôt du 21.

Edesse May n’avait jamais raccompagné Blanche jusque chez elle en passant par le parc, mais elle reconnut être allée voir les lieux par la suite.  Elle avait alors calculé un minimum de cinq minutes de marche entre l’hôtel et la scène de crime.  Ainsi, elle dira qu’entre l’endroit où elle avait laissé son amie à l’intersection des rues Parent et St-Ambroise, juste en face de l’épicerie Turcotte et du logement de la famille Griffin, celle-ci avait mis une dizaine de minutes avant d’atteindre le lieu où on la retrouverait six jours plus tard.  Voilà donc qui situait approximativement l’heure du meurtre vers 19h10.

Quant à l’habillement, Edesse May confirma que Blanche portait ce soir-là une robe à carreaux noir et blanc, un chapeau brun dont l’intérieur était couleur champagne ou jaune.  Sous le bras, elle portait un paquet d’environ 14 pouces de long enveloppé dans du papier jaunâtre.

  • Avez-vous constaté si elle prenait le pont?
  • Je l’ai regardé aller un bout. Et ensuite, je suis retourné sur mes pas pour m’en aller chez moi.
  • Pourquoi l’avez-vous regardée?
  • Bien, j’ai trouvé qu’elle avait l’air triste cette journée-là, et je l’ai regardée aller.
  • Vous a-t-elle jamais dit la raison de sa tristesse?
  • Je ne lui ai pas demandé.

Mlle Boucher ajouta avoir vu et saluer Martin Griffin au soir du 22 juillet alors que ce dernier sortait du Café Childs.  Elle en avait d’ailleurs parlé à Blanche en la rejoignant à la boutique de thé, quelques minutes plus tard.  Blanche se serait alors contentée de sourire.  « Elle a seulement souri », lancera Edesse May.  « Je me suis mise à la faire étriver [taquiner] pour ce jeune homme-là, et elle s’est mise à faire des farces avec moi.  … Qu’elle l’avait connu … ».  Sa réponse fut coupée par Me Taschereau sans jamais qu’on lui donne l’occasion d’y revenir.

En revenant chez elle au soir du 22 juillet, Mlle Boucher dira avoir fait une sortie en automobile avec les membres de sa famille.  Le lendemain, elle était retournée à la boutique de thé vers 18h30 pour y découvrir monsieur Baribeau et une autre employée qui remplaçait Blanche.

  • Qu’est-ce que monsieur Baribeau vous a dit?
  • Il m’a demandé où j’avais laissé mademoiselle Garneau la veille. Je lui ai dit que je l’avais laissée comme je vous ai dit tout à l’heure, au coin de l’avenue Parent.
  • Il ne vous a rien dit?
  • Il était tout découragé de ça. Il était avec son beau-frère et monsieur Garneau.
  • Il faisait très beau ce jour-là?
  • Oui, monsieur.
  • Et à 18h30 il faisait encore beau soleil?
  • Oui, monsieur.
  • C’était l’heure avancée?
  • Oui, monsieur.

Après qu’il eut été question que les parents d’Edesse May aient aussi participés aux recherches en compagnie de Michel Baribeau, Me Taschereau lui proposa le récit selon lequel Blanche avait récemment été reconduite chez elle par une mystérieuse automobile.  Edesse May ignorait tout de cette histoire.  Il s’écoulera pratiquement deux ans avant que l’on puisse en apprendre un peu plus à propos de cette affaire.

En se disant au courant que Griffin devait passer au magasin de thé le jour même de la disparition pour récupérer des photos, la jeune femme remit automatiquement la candidature du jeune prétendant au sommet de la liste des suspects.  Faisant elle aussi partie de la chorale Gounod, Edesse May avait été présente au pique-nique du 11 juillet et elle dira que Griffin s’y était retrouvé parce qu’il avait l’habitude d’accompagner son père, conducteur de train.

Puis Me Taschereau lui demanda d’authentifier une lettre écrite par la main de Blanche et dans laquelle elle demandait à Griffin de venir la voir au magasin du 796 rue St-Vallier pour lui dire que les photos étaient ratées.  Il fut également question que Blanche avait fait un appel téléphonique devant elle.

  • Mademoiselle, entre ce jour où vous vous êtes rencontrés au pique-nique, et le jour de la disparition de mademoiselle Garneau, vous êtes-vous rencontrés, vous, monsieur Griffin et d’autres jeunes gens, pour sortir?
  • Un dimanche, on s’est rencontré avec un monsieur Leclerc, avec qui j’ai sorti, et Mlle Garneau.
  • Vous êtes jamais sortie en automobile avec elle?
  • Et c’est pas à votre connaissance qu’elle soit sortie avec qui que ce soit?
  • J’en ai jamais entendu parler.
  • Depuis combien d’années connaissiez-vous Mlle Garneau?
  • Ça faisait quatre ou cinq ans, mais seulement qu’un an qu’on sortait ensemble.
  • Vous nous avez dit tantôt que vous la faisiez étriver au sujet de monsieur Griffin. Est-ce qu’elle semblait lui porter plus d’attention qu’à un autre jeune homme?
  • Non, pas du tout. Parce qu’elle sortait avec personne.
  • Elle ne vous a pas témoigné qu’elle l’aimait?
  • Non, monsieur. Pas du tout.

Avant d’en finir avec la meilleure amie de la victime, le juge Choquette lui réserva quelques questions.

  • Mademoiselle Garneau vous a-t-elle jamais dit qu’elle avait peur de quelqu’un ou que quelqu’un la suivait ou l’importunait?
  • Une fois, le printemps passé, elle m’avait dit qu’un jeune homme l’avait arrêté dans la Pointe et qu’il avait fait un bout avec elle; que c’était un homme qu’elle connaissait très bien.
  • Mais à peu près dans les environs, quelques jours après le pique-nique, vous a-t-elle exprimé quelque crainte de rencontrer quelqu’un ou que quelqu’un lui téléphone pour lui demander de la rencontrer ou aller faire un tour d’automobile?
  • Non, monsieur, pas du tout.

Peu après, Michel Baribeau viendra dire au juge Choquette que Blanche avait 5 ans lorsque lui et sa femme l’avaient adoptée.  Au matin du 22 juillet, il avait quitté la maison avant elle et le soir il avait l’habitude de revenir après elle, soit vers 19h00.  Pourtant, il se permettra de témoigner à l’effet que Blanche revenait généralement entre 18h30 et 18h45, ce qui semblait un peu tôt puisqu’elle devait fermer la boutique à 18h30 et qu’il lui fallait ensuite une trentaine de minutes pour revenir à pied dans Stadacona, où ses parents adoptifs l’attendaient toujours pour le souper.

Le 23 juillet, il avait commencé ses recherches en se rendant chez Jules Garneau.  Il avait donc traversé le parc une première fois, ce qui lui fera dire qu’il avait « marché le tour du parc, peut-être dix fois pour une ».  Et pourtant, rien n’avait attiré son attention.

  • Aviez-vous des raisons de croire qu’elle était dans le parc?
  • C’était son chemin, elle passait toujours par-là, et je lui avais dit de ne pas passer par-là.

Depuis le meurtre, c’était la toute première fois qu’on découvrait à la victime un trait de caractère indocile.  Et quand on entendit Baribeau expliquer qu’il n’avait pas rencontré un seul gardien lors de ses recherches, on pourrait se demander jusqu’à quel point on assurait la surveillance du parc.

  • Le lendemain, avez-vous fait quelque chose?
  • Non, je me fiais sur son oncle Garneau. Il devait marcher, il devait arranger ça avec le chef Trudel.

C’est un certain Thibodeau, qui travaillait avec lui aux terrains de l’Exposition, qui lui aurait remis un bouton trouvé sur les lieux.  Encore une fois, cependant, cet autre objet s’était révélé sans importance.  Quant à Delphis Larose, l’un des deux fils que sa femme avait eu d’un premier mariage, Baribeau dira qu’il avait quitté leur foyer depuis 3 ans.

L’apparition à la barre d’Émilie Baribeau fut l’occasion de revenir sur ce jeune homme qui avait offert à Blanche de la reconduire chez elle avant d’être éconduit deux fois par celle-ci.  Il s’était montré insistant puisqu’il était revenu à la boutique pour répéter sa demande.  Blanche ayant confié à sa mère qu’il s’agissait du même jeune homme rencontré au pique-nique, il ne faisait aucun doute qu’on parlait de Martin Griffin.  Ce dernier avait donné une toute autre version aux rencontres qu’il avait eus avec Blanche.  En fait, elle aurait confié à Émilie qu’elle ne voulait pas d’ami masculin.

Émilie fut la première à démystifier publiquement la signification des initiales H. D. apparaissant sur le mouchoir.  Ces deux lettres désignaient Hector Delisle, l’oncle de la victime.  L’énigme était donc éclaircie.  Le mouchoir n’appartenait pas à un assassin mais à cet oncle chez qui Blanche passait quelques fois après son travail.

  • Deux ou trois jours avant sa disparition, est-elle arrivée chez vous en automobile, alors que vous étiez à l’église, vous?
  • Oui, monsieur. J’étais allé à l’église.
  • C’est elle qui vous l’a dit ou si quelqu’un les a vus?
  • C’est elle qui me l’a dit.

La sexagénaire croyait se souvenir que l’incident s’était produit le 20 juillet, donc deux jours seulement avant la disparition.  Revenue elle-même vers 20h00, Émilie présumait que sa fille venait tout juste de rentrer.  Étrangement, elle n’osa jamais lui demander qui était venu la reconduire.  Prétextant qu’elle avait trop mangé le midi, Blanche n’avait pas touché à son repas du soir que sa mère avait laissé sur la cuisinière.  Ce comportement n’était pas dans ses habitudes.  Avait-elle réellement trop mangé ce midi-là ou n’avait-elle pas plutôt soupé au restaurant avec un inconnu?

Concernant ses objets personnels, outre une montre qu’elle ne portait pratiquement jamais et une chaînette qu’elle mettait seulement en dehors de ses heures de travail, Blanche ne possédait aucun bijou.

Le détective des mœurs de la police municipale, Joseph Delphis Bussières, confirma la visite de Baribeau au matin du 27 juillet.  Baribeau « m’avait dit dans le temps de tâcher de ne pas faire trop de bruit avec ça, qu’il prétendait que sa fille était une fille honnête, et puis, je lui ai dit que oui ».  Le père adoptif lui avait laissé trois photos différentes de Blanche pour lui permettre d’effectuer ses recherches.

  • Monsieur Bussières, est-ce que Monsieur Baribeau vous a dit qu’il avait peur que sa jeune fille soit partie avec un jeune homme?
  • Oui, monsieur. Il dit qu’il supposait qu’elle était partie avec un jeune homme.  Il dit : « je ne vois pas autre chose ».

À ce moment-là, Baribeau lui avait donné le nom de Griffin.

Le jeudi 15 juillet, un soir orageux, Hector Delisle dira avoir rejoint sa nièce à la boutique de thé pour la raccompagner jusque chez lui et prendre le repas en famille.  Quand on l’entendit parler des visites fréquentes de Blanche en soirée, on comprit que celle-ci n’avait certainement pas toujours l’habitude d’être raccompagnée jusqu’au pont par sa meilleure amie.  D’ailleurs, l’année précédente, elle avait passé un mois et demi chez les Delisle pour s’occuper de sa tante à la suite de ce qu’on devine être un accouchement.

En revenant sur le jeune courtisant, Delisle dira que Blanche avait parlé de Griffin à sa femme.  Elle aurait refusé de sortir avec lui parce « qu’elle le considérait trop jeune pour elle ».  Ce même jeudi 15 juillet, Blanche avait utilisé le téléphone des Delisle pour parler à Griffin et lui annoncer que les photos du pique-nique étaient ratées.

Serait-il possible que la véritable raison pour laquelle elle avait éconduit Griffin c’était parce qu’elle fréquentait un autre homme?  Le chauffeur de cette mystérieuse voiture venue la reconduire sur François 1er?

Selon Delisle, Émilie aurait fait des reproches à sa fille à propos de cette balade en auto, mais celle-ci lui aurait répondu qu’il n’y avait pas de danger puisque ça se passait en plein jour.  Hector se laissa légèrement emporter en partageant son mécontentement sur le déroulement de l’enquête du coroner.  On ne lui donna cependant pas la chance de développer davantage.  On n’avait que faire de ses arguments, puisque l’urgence du moment était de réviser la preuve afin de voir si on ne pouvait pas creuser une piste sérieuse.

Lors d’une autre enquête publique, Delisle dira que devant le juge Choquette on ne lui avait pas laissé le temps de s’expliquer à propos du mouchoir.  Certes, les témoignages de cette enquête furent plutôt courts, mais on laissa pourtant la chance à l’oncle de Blanche de faire comprendre à la population que le mouchoir s’était probablement retrouvé par mégarde dans la poche d’un manteau qu’il lui avait prêté ce soir de pluie.

Le seul élément nouveau dans le témoignage du conducteur de tramway Gaudiose Cinq-Mars fut à l’effet qu’il s’était arrêté devant le Rock City Tobacco pour faire monter ces deux mystérieux personnages.

Philomène Racine avait épousé le veuf Georges Trudel en 1892.  À cette époque, ses parents, Élie Racine et Marceline Lachance, étaient décédés.  Mais Trudel décéda quelques années plus tard et Philomène se remaria à Thomas Fortier dans le quartier Saint-Sauveur le 27 octobre 1902.  Devant le juge Choquette, elle n’hésita pas une seule seconde à raconter son passage dans le parc Victoria le jour même de la disparition de Blanche Garneau.  Le 22 juillet, elle prétendit avoir quitté sa résidence du 152 ½ rue Hermine[1] vers 18h00.  Il lui avait fallu une trentaine de minutes pour atteindre le parc Victoria, où elle disait avoir emprunté le même chemin que la victime avant de s’asseoir pour observer des fleurs.  « J’ai été attaquée à peu près au bout d’un quart d’heure » par deux hommes, dira-t-elle.

  • Qu’est-ce qu’ils vous ont fait?
  • Bien, vous savez qu’il y a des feuillages, alentour de la rivière, tout le long de la track, et il y en avait deux qui étaient cachés là. Et quand j’ai passé là, il y en a un qui a sauté sur moi, si vite que c’était comme un éclair.
  • Et qu’est-ce qu’ils vous ont dit?
  • Il y en a un qui m’a pris par les bras, et il m’a demandé où j’allais. Et sur le coup, j’ai pas répondu.  Il m’a demandé « où vas-tu? ».  Et il m’a demandé une deuxième fois, et j’ai dit que j’allais à Stadacona.

Quant aux sévices qu’elle aurait pu subir, on lui aurait serré un bras au point de laisser des ecchymoses qui mirent un mois à guérir, sans compter qu’elle prétendait que ses deux agresseurs l’avaient seulement forcé à venir manger des cerises.  Elle décrivit le premier en gris avec un chapeau mou sur le côté de la tête, et l’autre avec une casquette barrée blanche et grise, ainsi qu’un foulard autour du cou.  De plus, elle affirma avoir été gardée captive durant une quinzaine de minutes.

Se doutant de quelque chose, ce fut probablement avec un sourire en coin que Me Aimé Marchand s’approcha de Philomène.

  • Avez-vous pu donner des renseignements dans l’affaire Dubois de St-Sauveur?
  • Je ne me rappelle pas de rien de ça. Non, monsieur.

Me Marchand faisait référence au meurtre de Marie-Blanche Dubois, 19 ans, survenu rue St-Vallier le 10 mai 1914, un crime sur lequel nous reviendrons plus en détail au chapitre 33.  Puis il fit également allusion à une tentative de meurtre survenu sur la même rue à l’endroit d’une jeune fille Lacroix.  Ainsi, le procureur expérimenté lui fit cracher le morceau : elle avait déjà fourni des informations dans l’affaire Dubois en 1914.

  • Vous vous rappelez de l’affaire de Guay de Lévis, aussi?
  • Oui, bien, les morts sont morts. Peut-être que j’en ai donné [des renseignements] mais il s’est bien rencontré des circonstances …

En fait, Me Marchand venait de faire la preuve que Philomène Racine était une affabulatrice qui s’amusait à vouloir se rendre intéressante en contactant les policiers dès qu’il se produisait un crime grave dans les rues de Québec.  La justice comprit sa mythomanie puisqu’elle fut écartée à tout jamais de l’affaire Blanche Garneau


Le 14 décembre 1920, Albert Latulippe, Joseph Plamondon, Gaudiose Cinq-Mars et Édouard Morency furent entendus sans toutefois révéler quoi que ce soit de nouveau.  Il en fut autrement pour Martin Griffin, qui avait célébré son 20ème anniversaire le 4 novembre dernier.

  • De votre résidence avez-vous une vue sur le parc?, questionna Me Taschereau.
  • Non, monsieur.

À l’époque du meurtre, il était commis de bureau aux chutes Montmorency.  Le 11 juillet, jour du pique-nique de la chorale Gounod, il avait accompagné son père pour s’adonner à une partie de pêche, le temps que les choristes s’occupent à leurs activités.  C’est au retour de cette séance de pêche que Griffin avait fait la rencontre de Blanche Garneau.

  • Elle passait souvent et discrètement en face de chez vous?
  • Je ne sais pas. Je ne l’avais jamais vu avant.

C’est avec l’appareil de Blanche qu’on avait capté les photos des nouveaux amis.  De retour à Québec, à leur sortie du train, Griffin, Edesse May Boucher, Blanche Garneau et son oncle avaient pris les tramways avant de descendre sur la rue Carillon.  Après que Blanche lui ait téléphoné le 15 juillet, corroborant ainsi le témoignage d’Hector Delisle, c’est le lendemain, vers 18h10, qu’il s’était rendu à la boutique de thé.  Puisque les photos étaient ratées, elle l’avait invité à se rendre au parc Victoria le dimanche 18 juillet afin de se reprendre.  Bien sûr, il était prévu qu’Edesse May les accompagne pour chaperonner sa meilleure amie.  Mais Griffin avait dû refuser l’invitation, dira-t-il, parce qu’il devait s’absenter hors de Québec au cours de cette fin de semaine.

Finalement, il affirmera que c’est le 19 juillet qu’il l’avait vu pour la toute dernière fois, alors qu’il passait devant la boutique du 796 St-Vallier entre 18h10 ou 18h15.  Il niera ensuite avoir reçu une lettre écrite de la victime avant de préciser ne jamais avoir eu de voiture.  D’ailleurs, il niera également l’épisode décrit par Mlle Boucher, qui le plaçait dans une voiture roulant près d’elles au soir du 22 juillet.  Cependant, il reconnut que cette automobile pouvait appartenir à des amis qui avaient l’habitude de stationner chez les Griffin.  Il confirma aussi être sorti du Childs Café, mais seulement au soir du 21 juillet.

Pour son alibi du 22 juillet, il dira avoir quitté le bureau vers 17h20, où il travaillait avec une certaine Mlle Bignell, avant d’arriver à Québec un peu avant 18h00.  Rentré chez lui au 76 rue St-Ambroise vers 18h15 ou 18h30, il prenait le repas avec deux de ses sœurs une trentaine de minutes plus tard.  Peu après 19h00, il sortit dans la rue, où il parla à un dénommé Langlois, avant de rentrer vers 19h15.  Vêtu d’un costume bleu, il avait fini par retourner dehors afin de flâner avec des amis sur un vélo avant de rentrer finalement au logement vers 21h50.

Questionné par le juge, il jura que c’est seulement après l’appel téléphonique de Mlle Boucher qu’il avait appris la nouvelle de la disparition.  Il fut brièvement question que Griffin avait de la parenté à Stoneham, puis il niera entretenir le moindre lien avec un nommé Madden.  D’ailleurs, ce fut la première fois que le nom de Madden sortait publiquement en lien avec cette affaire.

  • Vous êtes très ami avec un jeune homme du nom de Madden?
  • Non, monsieur.
  • Il a une automobile et il la conduit?
  • Son père en a une.
  • Il la conduit?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez été souvent avec lui l’été dernier?
  • Non, monsieur. Pas jusqu’à ce que mon nom sorte dans les journaux.  Et une fois je suis rentré et un gars m’a dit : « voilà le plus populaire en ville », et Madden était là et il a dit « Oh Jésus, c’est toi Martin? ».  C’est la première fois que je l’ai rencontré au point de lui parler.

Il faudrait attendre une autre enquête ultérieure pour en apprendre davantage sur ce Madden, quoique la rumeur s’amusait à l’écraser psychologiquement, lui et un autre jeune homme du nom de Paquet.  Car Madden et Paquet étaient ces deux fils de députés que le commérage désignait comme les assassins.

Émile Larochelle, directeur de la chorale Gounod, viendra confirmer la tenue du pique-nique du 11 juillet et la présence de Griffin à bord du train.

Me Alleyn Taschereau demanda à Arthur Pouliot, détective privé et expert en empreintes digitales, de bien vouloir examiner les pièces à conviction afin de déterminer s’il était encore possible d’en tirer quelque chose.  Pouliot accepta avec plaisir, ce qui laissa d’ailleurs un arrière-goût en travers de la gorge des détectives municipaux de Québec puisqu’on était en train de démontrer que leur travail avait été mal fait dès le départ.  Pouliot expliqua que si on pouvait encore relever des empreintes on pourrait les comparer à des suspects connus mais pas avec des suspects inconnus parce que « à Québec on n’a pas de système d’identification par ce moyen-là ».

Voilà qui en disait long sur l’importance que le corps policier de la Vieille Capitale accordait à cette technique de science judiciaire que l’on utilisait maintenant depuis plus de 20 ans à travers le monde.


[1] Selon l’annuaire de Québec de 1919-1920, c’est « Dominique Ls, journalier » qui est associé à cette adresse, alors que « Fortier Mme veuve Thomas » est plutôt inscrite à l’adresse du 154 Hermine.

Chapitre 8, Une première piste

Mardi, 7 décembre 1920

Dans un couloir du palais de justice de Montréal flânait le détective privé Joseph Valade.  L’homme de 42 ans était assis sur un banc en chaîne massif au côté de son ami Paddy Lynch à lire le journal.  C’est à cet instant qu’il reconnut un homme dévalant le corridor, un hurluberlu qui avait pour nom Henri Duval alias Casobon[1].  Costume dépareillé et cheveux en bataille, celui qui se faisait aussi surnommer Ti-Noir titubait en s’approchant.  Pendant que Valade se cachait derrière son journal, Duval s’arrêta devant le messager Miller pour lui demander à voir un juge.  Gentiment, il le conduisit jusqu’à la porte du bureau du juge Lanctôt.

Lorsque Miller perçut son haleine alcoolisé, il changea d’avis et lui demanda de quitter les lieux immédiatement.  Décontenancé, Ti-Noir recula de quelques pas avant de sortir une allumette de sa poche.  Voyant son refus de partir, Miller répéta son avertissement.

Mais avant que le pire n’éclate, le regard de Duval croisa celui de Valade.  Les deux hommes se connaissaient puisque le détective avait déjà procédé à son arrestation.  D’un langage blasphématoire mais sans menace, l’ivrogne s’avança pour lui répéter sa requête.

  • Qu’est-ce qu’il y a, Ti-Noir?, questionna Valade.
  • Ce n’est pas moi qui ai tué Blanche Garneau, c’est les deux autres[2].

Devant cette étrange déclaration, Valade l’entraîna dans une autre pièce afin de discuter plus librement.

  • C’est qui ça, Blanche Garneau?, demanda Valade.
  • C’est la fille qui a été tuée à Québec, à la petite rivière. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée, c’est les deux autres.

D’un langage décousu, Duval mentionna différents détails, dont des morsures aux mamelons.  À l’entendre, il possédait des informations privilégiées sur ce meurtre, d’autant plus qu’il se trouvait à Québec à cette époque puisqu’il faisait partie du Royal 22ème Régiment.  Puisque Valade ne connaissait pas ce dossier, il lui donna rendez-vous au coin des rues Vitrée et St-Laurent pour 17h00 ou 18h00.  Non seulement il espérait que ce délai permette à Duval de dessouler un peu, il aurait aussi le temps de mieux se renseigner sur l’affaire.  À 14h30, sa curiosité professionnelle l’amena à se rendre au bureau du chef Dan Lorrain.


C’est à la demande du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau que Dan Lorrain s’était rendu à Québec en août dernier pour assister à la majeure partie de l’enquête du coroner Jolicoeur.  Après des mois de stagnation, il était loin de se douter qu’on s’apprêtait à lui présenter une piste sur un plateau d’argent.

Lorsque Valade s’assied devant lui pour demander des précisions sur le nom de Blanche Garneau, Lorrain lui résuma l’affaire en quelques minutes.  Ensuite, le détective privé raconta sa mésaventure au palais de justice, ce qui capta toute l’attention du chef.  Henri Duval était-il la clé de l’énigme?

Lorrain lui donna 5$ pour couvrir ses frais.  Valade, qui connaissait bien l’insaisissabilité de Duval, demanda à ce qu’on lui attribue la compagnie du détective Georges-Hector Rioux, le bras droit de Lorrain.  Malheureusement, celui-ci n’était pas disponible, alors le chef lui offrit Larivière, un choix peu satisfaisant puisque Valade, par le passé, avait dû le renvoyer pour une affaire d’alcool.


Valade se rendit d’abord chez son père, rue Maisonneuve, où il reçut un appel de Paddy Lynch vers 16h30, l’informant que « son homme » l’attendait déjà au coin des rues Vitrée et St-Laurent.  Duval avait tenu parole pour le rendez-vous, quoiqu’il était encore ivre.  Il conseilla donc à Lynch de le filer, le temps de se rendre sur les lieux par les tramways.

Une fois sur place, Valade comprit que l’oiseau s’était impatienté et que Lynch avait dû le suivre.  Après avoir arpenté les rues du quartier, il localisa finalement Lynch sur la rue Craig, qui l’informa avoir perdu la trace de Duval après l’avoir vu entrer dans un hôtel.  Les deux acolytes furent alors contraint de débuter une inspection des bas-fonds du quartier pour tenter de le retrouver.  Et c’est finalement à la sortie d’un établissement appartenant à un certain Leroux qu’ils tombèrent sur Ti-Noir.

Avant même que Valade ou Lynch n’ouvre la bouche, l’ivrogne leur confia que les deux assassins se trouvaient dans un bordel.  Connaissant la réputation que Duval avait envers les femmes, il était hors de question de faire le tour des maisons closes en sa compagnie.  On l’amena plutôt dans un restaurant où Valade lui paya des œufs et du bacon.  Son assiette à peine entamée, le buveur invétéré se remit à déblatérer, insistant sur ces fameuses morsures aux seins.

  • Un homme peut user d’une femme, dit-il, mais la manger comme ça…

Continuellement, son discours tourna autour de ces morsures, comme une fixation dont il ne pouvait se défaire.  Puis, à l’arrivée du détective Larivière, Lynch retourna chez lui.  Au moment où Valade et Larivière firent un mouvement pour saisir Duval, celui-ci se rebiffa en criant à tût tête dans la rue le nom de Blanche Garneau, ajoutant qu’il était innocent de son meurtre.  Pourtant, personne ne l’avait encore accusé de quoi que ce soit.

Les deux détectives le traînèrent jusqu’aux cuisines du Plaza, Place Jacques-Cartier.

  • Mon criss, arrêtes-moi pas. Tu m’as déjà arrêté, arrête-moi pas!

Sur ces paroles, Duval fondit en larmes.


Le lendemain matin, 8 décembre, Valade et Larivière se rendirent au bureau de Lorrain pour lui apprendre qu’Henri Duval demeurait introuvable.  Encore une fois, Lorrain remit quelques dollars à Valade tout en lui faisant comprendre l’importance de ramener ce suspect.

  • Il me faut cet homme-là, dit Lorrain.
  • Vous l’aurez, répliqua un Valade sûr de lui.

Il fallut attendre au 10 décembre pour que Valade puisse le retracer chez un vendeur d’alcool d’origine italienne.  Cette fois, Lorrain ne prit aucun risque de le perdre à nouveau et alla les rejoindre à l’Hôtel Arbour rue St-Laurent vers 1h00 ou 2h00 de la nuit, accompagné d’Alec Lefebvre.  À jeun, Duval leur répéta la même histoire tout en y ajoutant des détails intéressants.  Il dira avoir volé un galon de whiskey vers le 13 ou 14 juillet avec un autre militaire du nom d’Arthur Langevin.  Leur plan prévoyait l’utilisation de courroies pour hisser cet alcool jusqu’à une fenêtre de la Citadelle.  Le 22 juillet, il aurait obtenu un laisser-passer pour une autre sortie en compagnie de Langevin.  Les deux hommes se seraient rendus au restaurant de Jos Bezeau, situé au 311 rue St-Paul (tél. 4334), où l’on vendait également des cigares.  Les deux anciens combattants y auraient vendus leurs décorations militaires pour ensuite marcher jusque chez Cloutier pour siffler quelques bières.  C’est aussi là qu’ils auraient fait la rencontre de deux hommes, un grand anglophone et un petit canadien français.

Après que l’Anglais eut acheté une bouteille de brandy, alors que le personnage de Langevin semblait s’évaporer soudainement du scénario, Duval se serait retrouvé dans une voiture de marque Chevrolet ou Ford avec ses deux nouveaux amis.  Après un passage au terrain de l’Exposition, ils roulèrent sur un pont qui les amena au cœur du parc Victoria, où ils laissèrent leur véhicule pour s’éloigner à pieds.

Duval était tellement ivre qu’il dut s’asseoir, tandis que le grand anglophone se dirigea à la rencontre d’une jeune femme.  Sans même lui parler, il l’aurait empoigné violemment.  La fille, après avoir crié « ah mon Dieu, mon Dieu », serait tombé à la renverse, sa tête heurtant un rail de tramway.  Les deux hommes l’auraient ensuite traînée dans les broussailles.  Les détectives devinaient le reste.

Pour avoir assisté à l’enquête du coroner, Lorrain savait que cette histoire de chute sur le rail pouvait correspondre à la fêlure constaté à l’arrière du crâne par le Dr Marois.  Et lorsqu’il entendit Duval ajouter que la victime portait une « robe indienne noire et blanc », il se dit que l’ex-soldat ne pouvait avoir inventé ce détail.

La version de Ti-Noir mettait en scène ces deux individus déchirant les vêtements de la victime pour « la manger ».  « Là, ils ont passé l’un et l’autre dessus et ils se sont sauvés », dira Duval, ajoutant être allé voir par la suite pour constater que la fille était morte.  Il dira aussi avoir ouvert le paquet et s’être servi du drap pour la recouvrir.  C’est en voyant les morsures aux seins qu’il avait quitté les lieux pour retourner à la Citadelle et n’en ressortir que le 28 juillet.  Enfin, l’enquête avait une nouvelle piste à suivre.


[1] Son nom est parfois donné comme Casabon, Casaubon, Casavant et même Casebon.  Je laisse aux pointilleux de l’orthographe des noms propres débattre de la question.  Quant à moi, j’ai choisi de l’uniformiser ici sous Casobon.

[2] Les conversations contenues dans ce chapitre sont directement inspirées du témoignage que Valade livra en 1922 devant la Commission royale d’enquête.

Chapitre 7, L’enquête piétine, les rumeurs naissent

Sans aucun suspect sérieux, les articles de journaux se raréfièrent, l’enquête policière piétina et les rumeurs explosèrent.  Les commères se plaisaient déjà à dire que deux fils de députés étaient impliqués dans le meurtre, sans compter qu’on jasait également à propos de Griffin, des parents adoptifs et de plusieurs autres personnes.

Comme c’est souvent le cas, plusieurs ragots s’inspirèrent de demi-vérités.  Par exemple, la déduction hâtive du constable Mallard alimentait les ragots selon lesquels des hommes auraient passé par la rivière St-Charles pour venir déposer le corps dans les broussailles du parc Victoria.  Malgré la fragilité d’une telle interprétation, cette idée subsiste toujours, un siècle plus tard.  Pourtant, les jeunes garçons, ainsi qu’Ulric Moisan, avaient indiqués le contraire : l’herbe avait été piétinée, au point où des branches avaient été cassées.  Comme quoi les commères retenaient uniquement les éléments qui s’imbriquaient à leurs histoires de dragons.

Le 13 août, Le Franc Parleur, un hebdomadaire publié par Raoul Renault, reprocha à « certains journaux » de « faire de la sensation, en faisant circuler toutes sortes de rumeurs et toutes sortes de racontars et en nous rabâchant tous les jours que la police faisait son devoir, qu’elle était sur une nouvelle piste ».  Renault reprocha d’abord aux forces de l’ordre de n’avoir fait aucune démarche sérieuse dès la disparition.  Il ne semblait pas au courant que ce retard avait plutôt été causé par l’attente prolongée et jusqu’ici inexpliquée des parents adoptifs.  Ensuite, il se fit plus juste dans sa critique : « Mais a-t-on procédé d’une façon intelligente, après la découverte?  N’aurait-il pas été de la plus haute importance de serper [couper] toutes les broussailles dans un assez grand rayon de l’endroit où le cadavre a été découvert, afin de s’assurer qu’on n’y trouverait pas des pièces à conviction? ».

Il parla aussi de la minutie qu’on aurait dû avoir envers de possibles traces de pas.  Bref, d’un côté on retrouvait des rumeurs fantaisistes alors que de l’autre on soulevait des points qui méritaient de réelles réflexions.  Cet éditeur se questionnait également à propos de la juridiction policière car ce crime, selon lui, relevait surtout de la compétence de la Police provinciale.  Son propos traduisait peut-être une tendance sociale de l’époque : « une vague de crimes souffle sur notre province depuis quelque temps.  Il faut l’enrayer en faisant des exemples et non pas en laissant les coupables impunis ou en les élargissant avec une semonce, ou encore en leur donnant une légère condamnation.  Si la justice devient impuissante, le peuple finira par se faire justice lui-même.  Ce sera alors l’anarchie dans toute sa hideur ».

Le 25 août, L’Action Catholique publia un texte à propos d’une agression qui fut ensuite classé dans les archives sous la rubrique des attentats à la pudeur.  On y mentionnait que « depuis le drame horrible du Parc Victoria, les meurtriers de Blanche Garneau sont demeurés impunis et hier d’autres individus ont tenté de répéter le même acte criminel.  Une jeune fille de 18 à 20 ans, Mlle Bella Beaudoin, de Sherbrooke, pensionnant au No 67 rue Buade, fut attaquée par deux hommes sur les Cove Fields [Plaines d’Abraham] ».

Bella Beaudoin, en visite à Québec, avait choisi de longer la terrasse de la Citadelle lorsque deux hommes la saisirent pour tenter, selon le quotidien, de la bâillonner.  Elle lutta et ses cris attirèrent bientôt l’attention de passants, qui alertèrent la police du poste no. 6, ce qui convainquit les deux agresseurs de lâcher leur prise et de prendre la fuite.  À l’arrivée de trois policiers, dont le constable Thorne, Bella pleurait à chaudes larmes.  Puisqu’on acceptait déjà l’idée selon laquelle il y avait deux agresseurs dans l’affaire Blanche Garneau, les parallèles se firent rapidement.

Le même jour, on annonça l’arrestation de l’un des assaillants, Patrick Ryan, un homme apparemment âgé de 57 ans qui demeurait sur la rue Champlain.  Appelée au poste de police, Mlle Beaudoin le reconnut comme l’un de ses agresseurs et Ryan fut aussitôt conduit à la Cour des Sessions de la Paix.

En dépit d’une proximité dans les dates, de la présence de deux agresseurs et d’une intention d’enlever et de bâillonner la victime, il semble que la police ne fit aucun rapprochement entre cette affaire et celle de Blanche Garneau.  Et on finit par l’oublier rapidement, au point où elle ne servit même pas à alimenter les rumeurs.

Le 15 novembre 1920, l’impatience et l’incompréhension devint palpable plus que jamais lorsque, dans La Revue Moderne, une auteure écrivant sous le pseudonyme de Madeleine présenta ses idées : « il ne semble pas que le meurtre abominable de Blanche Garneau ait soulevé, dans l’opinion féminine, la tempête d’indignation qui a marqué le procès de la femme Gagnon [Marie-Anne Houde]…  Pourtant ce drame est autrement plus sinistre que l’autre, et appelle une vengeance terrible! ».  Elle parlait évidemment du viol.  Mais ici, la question était de savoir s’il était honnête envers les lecteurs d’utiliser l’échelle de la gravité pour comparer deux crimes totalement différents.

En ces temps où tout le monde semblait rechercher deux coupables, l’auteure de ce texte hésitait entre un, deux ou trois assassins.  Elle évoqua ensuite deux autres crimes impunis, dont celui d’une petite Michaud retrouvée sur un terrain vague de Westmount et celui de Blanche Dubois (dont elle ne pouvait se rappeler le nom), assassinée à Québec dans une boutique de chaussures en 1914 (nous y reviendrons au chapitre 33).  « Comment se fait-il que la police ne puisse jamais venger de pareils forfaits? », critiquait-elle.  « Voilà la question qui se pose nettement à l’heure qu’il est, et qu’il convient de résoudre immédiatement.  Des racontars prennent corps qui sont effroyables.  Des accusations ont été lancées qui salissent.  Néanmoins, le plus complet silence a accueilli les articles qui fouaillaient les consciences, et en appelaient à des explications que le public ne saurait attendre plus longtemps ».

Elle salua ensuite les efforts du journal Le Franc-Parleur de Québec, qui ne se gênait plus de dénoncer l’inaction des forces policières avec des textes incendiaires.  Mais est-ce que les enquêteurs policiers se tournaient réellement les pouces?  Même pour cette époque, on sait bien que les flics n’étaient pas tenus de faire un rapport quotidien et surtout public de leurs démarches.  Et face à un meurtre sans indice concluant, ou sans lien entre la victime et son agresseur, la tâche devenait ardue, parfois même utopique.

La mystérieuse Madeleine ajoutait que « il appert que le silence doive désormais planer sur toute cette affaire douloureuse… et honteuse.  […] je réclame la punition de ce meurtre abominable d’une jeune fille que des misérables ont assaillie, violée, brutalisée, puis tuée, avec un luxe de détails que je n’oserais écrire, et qui font frissonner d’horreur.  On croirait que des cannibales ont opéré; que des bêtes fauves sont sorties du bois.  Rien ne peut dépeindre toute cette atrocité.  Si j’étais juge, je serais sans pitié pour de tels misérables, et j’imaginerais, je le crois, des supplices inédits, pour les faire expier.  Leur crime est celui de la bête, de la bête fauve … ».

Encore une fois, elle trouvait le meurtre d’Aurore Gagnon moins grave parce que cette fillette avait trépassé en préservant sa chasteté, comme si à cette époque, malicieusement contrôlée par le clergé, on jugeait la gravité des crimes selon le traitement réservé aux parties génitales.  Qu’Aurore ait été torturée au fer rouge ou à grands coups de fouet, cela n’était pas si grave puisque, après tout, elle était allée rejoindre le Seigneur avec sa virginité.  D’ailleurs, la chroniqueuse prouva à nouveau son manque de jugement en écrivant : « nous aimerions mieux les coucher dans leurs tombes, nos filles, de nos mains, fermer leurs yeux … leur voir endurer toutes les souffrances, regarder leur chair pâlir, leur[s] yeux s’assombrir, joindre leurs petites mains pour l’éternel sommeil, plutôt que d’accepter de voir leur grâce pure sombrer dans des outrages infernaux ».

C’est là le genre de texte qui alimenta la population en cet automne de 1920.

Chapitre 6, L’enquête du coroner

Au matin du vendredi 30 juillet 1920, le détective Lauréat Lacasse se relevait d’une courte maladie dans son logement du 152 rue Fleurie lorsque son téléphone retentit.  C’était son patron, le chef des détectives de la police municipale Tom Walsh.  Sans tarder, celui-ci l’informa de la terrible découverte faite deux jours plus tôt au parc Victoria.  À peine briefé, Lacasse se retrouva en charge de l’enquête.  Peu de temps après, le détective de 40 ans sortit de chez lui pour aller rencontrer quelques proches de la victime, en commençant par les parents adoptifs.  Mais en dépit de cette précieuse récolte d’informations, Lacasse mettra quelques jours avant d’aller examiner la scène de crime.

Après avoir obtenu les résultats de l’autopsie, le Dr Georges William Jolicoeur forma son jury du coroner avec C. Mailly, C. E. Gauthier, F. Vézina, Jean-Baptiste Lamontagne, N. N. St-Cyr et Thos. Blondeau.  Le même matin, sans doute informé des détails relevés par le Dr Marois, La Patrie parla d’un meurtre « des plus révoltants », n’osant visiblement pas parler directement de viol.  En dépit des informations fiables émanant des premières constatations, les journaux continuèrent de spéculer librement en affirmant, par exemple, que la bourse de la victime avait été retrouvée « sur les eaux de la rivière St-Charles » et que « l’on suppose dans ce cas que les assaillants après s’être emparé du contenu auraient jeté la bourse à l’eau ».  Or, il n’est question d’aucune bourse dans le dossier judiciaire, seulement d’un portefeuille.

Les reporters allèrent encore plus loin en écrivant que la police avait déjà arrêté quatre hommes qui « tiennent un restaurant sur le terrain du parc ».  Le 31 juillet, Le Soleil osera même ceci : « on est sur une bonne piste.  Tom Walsh, chef des détectives de la ville, est certain de trouver le meurtrier.  Il dit qu’il est en possession du nom et de l’adresse du meurtrier qui avait un complice.  Il serait allé à cette adresse, mais le meurtrier était parti ».

C’est sur cette même page qu’on assista à la naissance de l’une des rumeurs les plus persistantes : « il est impossible que le crime ait été commis à l’endroit de la découverte du cadavre.  Il n’y a aucune trace à cet endroit.  Morency, gardien du parc, n’a pas entendu de cri ».

Le silence ne sera jamais une garantie d’absence de crime violent.  Des meurtres tout aussi terribles furent commis alors que des gens se trouvaient à proximité[1].

Pour plusieurs témoignages rendus devant le coroner, les dates ne correspondent pas entre les journaux et les documents officiels.  En revanche, on sait que Me Arthur Fitzpatrick, le cousin du premier ministre Taschereau, s’y présenta à titre de procureur de la Couronne.  Le premier témoin appelé fut Michel Baribeau, qui dira avoir adopté Blanche à l’âge de 2 ans.  Quand on lui demanda d’identifier le portefeuille, le charpentier spécifia qu’il ne contenait plus d’argent.  Laissait-il entendre que l’assassin était aussi un voleur?  Ou alors le jeune Boulanger avait-il profité de sa trouvaille pour se faire quelques dollars?  Il n’y aura malheureusement aucune question destinée à approfondir ce point.

Selon Baribeau, Blanche « n’avait pas de cavalier, et je ne connaissais aucun jeune homme qui la visitait depuis deux ans ».  C’est tout ce que nous apprend le document officiel de cette déposition, alors que L’Action Catholique publia l’échange suivant :

  • Jeudi le 22 juillet, elle est parti de chez vous?
  • Oui, en bonne santé et comme d’habitude elle apportait son dîner.
  • Avait-elle un drap dans son paquet?
  • Non, elle n’en avait pas. Je suis certain.
  • Ce n’est que mercredi soir [28 juillet] que vous avez revu son cadavre?
  • On l’a trouvé près du parc Victoria.
  • Votre fille avait-elle des amis?
  • Aucune qui la fréquentait. Je n’en connaissais pas.
  • S’est-elle plainte que quelqu’un la suivait?
  • Non, jamais. Une fois seulement.  Elle a raconté à sa mère qu’en revenant d’un pique-nique elle est arrêtée chez son oncle, J.-H. Delisle et un jeune homme causait avec lui.  Lorsqu’elle a laissé son oncle, le jeune homme qui parlait mal français lui a demandé pour aller la reconduire.  Elle a refusé l’offre.
  • Connaissez-vous ce jeune homme?
  • Elle a dit qu’il boitait et avait une bonne position [emploi] mais qu’elle ne se pressait pas pour sortir.
  • Avant, il y a deux ans, a-t-elle été courtisée?
  • Oui, par un jeune homme de Lévis, mais elle l’a renvoyée. Elle ne l’a pas revu depuis ce temps.

Le gardien du parc Édouard Morency confirma avoir vu passer Blanche entre 18h45 et 19h00 alors qu’elle se dirigeait vers les rails de tramway, en direction de Stadacona.  Elle rentrait donc chez elle.  Détail important, il dira n’avoir entendu aucun cri le soir de la disparition, et pourtant il ajoutera être resté dans ce secteur du parc durant une bonne heure.  Puis il capta l’attention de tous lorsqu’il parla de cet inconnu qui la suivait à une distance d’environ 80 pieds.  Encore une fois, l’échange suivant est tiré de L’Action Catholique, qui nous en offre davantage que le document officiel :

  • Un jeune homme?
  • Oui, environ 20 à 22 ans. Il marchait vite.  Il était habillé en bleu ou en noir et portait un chapeau noir.

Dans la déclaration officielle, il est toutefois question d’un habit « bleu marin ou noir et un chapeau mou noir ».

  • Boitait-il?
  • Je n’ai pas remarqué, et ne lui ai pas parlé.
  • L’avez-vous [vu] revenir?
  • Non.
  • Vous connaissez presque tout le monde qui passe par cette route?
  • Entre 18h00 et 18h30, il passe beaucoup de monde.  Mais vers 19h00 il n’y a presque personne.
  • Y a-t-il passé d’autres personnes?
  • Non, pas dans ce moment. Je n’en ai pas vu d’autre.
  • Quelle taille avait ce jeune homme?
  • Cinq pieds et trois environ et pouvait peser 140 livres.
  • L’endroit où le cadavre a été trouvé est isolé?
  • Oui, c’est du côté en bas, où les enfants vont jouer.

La déclaration de Morency stipule aussi que « je n’ai pas vu d’autres personnes prendre la même direction que ce jeune homme pendant que j’étais dans le parc.  Je ne pourrais pas l’identifier non plus.  […]  Quand il a passé devant moi il marchait vite ».

Lors d’une enquête de coroner les détails relatifs à l’autopsie sont primordiaux.  Voici donc l’intégral de la déposition officielle rendue par le Dr Marois.

  • Hier, le 29 juillet, j’ai fait l’autopsie du cadavre, sujet de cette enquête. Le cadavre est celui d’une fille de 21 ans, de 5 pieds et 5 pouces de taille.  La décomposition était déjà avancée.  Le cadavre portait une robe en plaid[2] carreauté noir et blanc.  Le corsage était encore attaché, mais relevé jusqu’au-dessus des seins, et la robe était relevée jusqu’au bas du ventre; un jupon en satin relevé jusqu’au-dessus des genoux; une chemise en coton blanc, toute déboutonnée et relevée jusqu’au bas ventre; un cache corset qui ne tenait que par un bouton en bas; un corset qui était ouvert et ramené sur les côtés; une paire de souliers à talon français, le soulier droit est intact et le talon du soulier gauche manque en partie; une paire de bas en cachemire noire, le gauche descendu en bas du genoux, le droit en-dessus du genou et maintenu par une jarretière au corset.  On me remit aussi les effets suivants trouvés auprès du cadavre : une paire de pantalons de femme, en coton, déchirés, la ceinture arrachée, maculée de sang et avec des taches que l’analyse seule peut déterminer.  Une matinée en coton, des manches de robes en réparation, une ceinture en toile et une ceinture en tweed, un mouchoir de dame avec les initiales H. D., un chapeau, des morceaux de ruban; un morceau de coton; un drap trouvé sur le cadavre et le recouvrant de la tête aux genoux.  À l’examen interne on constate un gonflement assez marqué du côté droit de la tête.  La décomposition est tellement avancée que l’on ne peut apprécier s’il y a eu des lésions du côté de la peau.  Cependant, on remarque que sur la face, à partir des sourcils au menton, la peau est entièrement noirâtre.  On remarque cette coloration également au bas ventre depuis le nombril à la partie supérieure des cuisses.  On remarque du côté de la vulve que la peau est brisée, déchiquetée et décollée.  À l’examen interne, en faisant la section du cuir chevelu, on constate que vis-à-vis le gonflement déjà mentionné il y a une ecchymose marquée du côté droit.  En ouvrant le crâne, la décomposition du cerveau est complète.  Correspondant à l’ecchymose mentionnée à la partie postérieure il y a une fracture (fêlure) du crâne de un pouce et demie de longueur.  Elle était surtout apparente en dehors.  En faisant la dissection du cou, j’ai constaté dans l’épaisseur des muscles un épanchement sanguin profond, surtout marqué à gauche, et en ouvrant le larynx et la trachée on constate que la muqueuse est rouge formée jusqu’à la bifurcation des bronches, ce qui indiquerait des tentatives de strangulation.  Je n’ai pu constater rien de particulier du côté des poumons ou du cœur.  L’estomac contenait trois ou quatre onces de résidu alimentaire semi-fluide.  Les intestins, le foie, la rate et le rein ne présentent rien en particulier à mentionner.  J’ai enlevé les organes génitaux tout d’une pièce pour pouvoir les examiner.  La vulve présentait un délabrement marqué de la peau et des tissus dans lesquels étaient des milliers de vers qui pénétraient dans le vagin.  Je n’ai pu constater de traces de l’hymen.  L’utérus et les ovaires étaient en putréfaction.  J’ai recueilli des sécrétions dans le vagin pour examens microscopiques.  En faisant la section de la peau de la cuisse, on trouve des ecchymoses profondes.  Cause de la mort : asphyxie par strangulation.

Le témoin suivant fut Émilie Sansfaçon, qui expliquera que depuis son adoption à l’âge de 5 ans Blanche était toujours demeurée chez eux.  Cette fille à la sagesse sans reproche « n’est jamais sortie seule le soir » dit-elle, car elle avait l’habitude de revenir entre 18h30 et 18h45.  Au soir du 22 juillet, c’était la première fois qu’elle ne revenait pas dormir à la maison.  On verra toutefois qu’Émilie sera contredite sur ce point.

  • D’un autre côté, comme elle m’avait dit, quelques jours avant, que si sa tante, Mme Hector Delisle, qui demeurait à St-Sauver, faisait son tapissage qu’elle irait l’aider. J’ai cru qu’elle était restée là.

Si Émilie affirma être la dernière personne à avoir lavé le mouchoir, sa comparution n’apporta aucune explication aux fameuses initiales H. D.  Que signifiaient ces deux lettres?  Étaient-ce les initiales du tueur?  Peut-être oublia-t-on partiellement ce détail lorsque sortirent de sa bouche des éléments susceptibles d’identifier un premier suspect.

  • Quelque temps avant sa disparition, elle m’a dit qu’un jeune homme, que je ne connais pas moi-même, lui avait demandé pour aller la reconduire, mais elle avait refusé malgré ses instances. Quelques jours plus tard, elle me dit que le même jeune homme était allé au magasin Rousseau lui demander de nouveau pour sortir avec lui, mais qu’elle avait encore refusé.  Elle ne m’en a pas reparlé après ça.  Elle m’a dit aussi que ce jeune homme boitait un peu, et qu’il était châtain.

Sans même le savoir, Émilie fournissait un premier mobile à ce meurtre.  Pour avoir été éconduit à au moins deux reprises, ce jeune boiteux aurait-il eu l’idée de rétablir son honneur par la violence?

Selon L’Action Catholique, Émilie Baribeau aurait plutôt témoigné au matin du 4 août, et l’une de ses réponses aurait pu laisser croire que les Baribeau avaient contacté la police dès le 23 juillet.  Ultérieurement, d’autres indices viendront apporter un peu de lumière à ce sujet.

Pendant ce temps, Joseph Hudon, assistant procureur suppléant, entrait en contact avec Dieudonné Daniel « Dan » Lorrain, chef des détectives de la Police provinciale depuis 1917 à Montréal, pour le mettre au courant de l’affaire.   Sans tarder, Lorrain envoya à Québec le détective Brissette, qui se rapporta à Hudon dès le 31 juillet avant qu’on lui présente le chef des détectives de Québec, Thomas Walsh.  Brissette se rendit chez Hector Delisle pour l’interroger, mais l’oncle par alliance de la victime se rendit compte assez rapidement que le policier était en état d’ivresse avancé.  De plus, lorsque Delisle lui parla du mouchoir, qu’il croyait être le sien puisque les initiales correspondaient à son nom, Brissette refusa de lui montrer l’objet qu’il prétendait pourtant cacher dans sa poche.

Peu après, Brissette sauta dans une voiture pour conduire jusque chez les Baribeau.  Mais son ivresse était telle qu’il tomba carrément endormi devant eux, la tête contre la table de la cuisine.  Probablement rappelé par le chef Lorrain, ce sera la dernière fois qu’on verra Brissette dans cette affaire.  Il disparut à tout jamais de cette enquête et on ne trouva personne pour s’en plaindre.  Pour une première implication de la Police provinciale dans le meurtre de Blanche Garneau, ce fut assez peu rassurant.

Pendant que Jolicoeur ajournait son enquête au 4 août, L’Action Catholique se questionnait à savoir si le meurtrier était fou.  Inspiré par le témoignage du Dr Marois, on put lire que la victime « a été frappée sur la tête, puis elle a été étranglée et outragée [violée] de la manière la plus atroce […] ».  Toutefois, rien ne confirmait pour l’instant que ces trois actions puissent avoir été commises dans cet ordre.  Le Soleil, qui présentait à ce moment-là un feuilleton intitulé L’inexplicable crime[3], se questionnait également sur l’état mental d’un tel meurtrier.  Tout cela sans argument solide, bien sûr.

Le 2 août, le Dr Wilfrid Derome informa le coroner Jolicoeur par courrier du résultat de ses analyses.  Des spermatozoïdes furent identifiés « dans les sécrétions déposées sur les lames de verre; je n’en ai pas trouvé ailleurs ».  De plus, la réaction de Florence (réaction chimique à l’albumine et prouvant très probablement la présence de sperme) s’était manifestée sur une partie du caleçon.

Le jour même, L’Action Catholique souligna que « contrairement aux rumeurs qui circulent depuis samedi, la police n’a encore fait aucune arrestation en rapport avec la terrible tragédie du Parc Victoria, et il semble qu’elle n’est pas près d’en faire car elle poursuit ses recherches sur des indices bien vagues.  Elle ne désespère pas cependant arriver à éclairer ce mystère, et elle a confiance que les quelques indices qu’elle possède la conduiront bientôt à la découverte des coupables ».

Le 3 août, c’est en compagnie du détective Larivière que le chef Dan Lorrain débarquait à Québec.  Le lendemain, l’enquête du coroner reprit avec le témoignage d’Edesse May Boucher, qui confirma d’abord sa proximité avec Blanche en disant qu’elle la voyait « tous les jours ».  Dans la soirée du 22 juillet, elle l’avait rejoint à la boutique Rousseau avant de quitter toutes les deux vers 18h45.

  • Nous avons pris la rue Ste-Catherine puis la rue St-Ambroise jusqu’à l’avenue Parent. Nous avons causé quelques minutes, puis la défunte a pris le chemin du parc pour s’en aller chez elle comme elle le faisait tous les soirs.  Je l’ai regardé marcher quelques minutes puis je me suis en allé chez moi.  Pendant que j’étais arrêté au coin de l’avenue Parent et de la rue St-Ambroise, regardant aller la défunte, je n’ai vu personne s’en aller dans la même direction qu’elle.

À sa sortie de la boutique La Perfection, situé au 91 rue St-Joseph, Edesse May avait reconnu Martin Griffin à la porte du Café Childs[4].  Les enquêteurs s’étaient rapidement intéressés à ce jeune homme, à la fois parce qu’il habitait sur le trajet de Blanche, au 76 St-Ambroise, mais aussi parce qu’il boitait.

  • Je l’ai salué mais je ne lui ai pas parlé. Vendredi et samedi, après la disparition de la défunte, j’ai téléphoné à Martin Griffin, à la résidence de son père et lui ai demandé s’il y avait longtemps qu’il avait vu Mademoiselle Garneau.  Il m’a répondu qu’il l’avait vue au magasin le mardi soir, le 20 juillet, et qu’il devait y retourner de nouveau.  Je ne lui ai pas parlé de la disparition de la défunte et il ne m’en a pas parlé.

Le jour même de la disparition, Blanche aurait confié à Edesse May que Griffin devait aller la voir à la boutique pour venir chercher les photos prises à la dinette du 11 juillet.

  • C’est à ce pique-nique qu’elle avait rencontré Griffin pour la première fois. Je suis retourné au magasin Rousseau après la disparition de la défunte.  J’ai demandé à Mlle Yvonne Drolet, qui remplace la défunte, si quelqu’un était allé s’informer si on avait eu des nouvelles de la défunte.  Elle m’a dit que non.

Le fait qu’Edesse May Boucher confirmait la présence de Martin Griffin dans les parages au soir du 22 juillet amplifiait les soupçons à son endroit.  Mais selon le document officiel, Edesse May ne fit aucune mention de l’incident où Griffin était passé en voiture.  Encore une fois, l’article de L’Action Catholique fut plus explicite :

  • Le lendemain, avez-vous appris sa disparition?
  • Je suis allé au magasin, mais Blanche n’y était pas. J’ai appris, le soir, qu’elle était disparue.
  • Avait-elle des amis?
  • Êtes-vous allé au pique-nique de la Chorale Gounod avec elle?
  • Elle a rencontré un jeune homme blond du nom de Griffin.  Blanche m’a dit qu’elle l’avait trouvé gentil.

Le coroner demanda alors à Martin Griffin d’entrer dans la pièce afin de permettre au témoin de l’identifier.

  • Le soir, Mlle Amanda Michaud devait aller lui donner une leçon de musique, poursuivit Edesse May.

Autre différence avec le document officiel, après que Griffin lui ait parlé au téléphone de son intention d’aller voir Blanche à la boutique, Edesse May lui aurait répondu : « allez-y donc.  Ça lui fera plaisir ».  Cependant, elle expliqua au coroner que « je ne lui ai pas dit qu’elle était disparue ».  Pourquoi lui avoir caché cette information?

Devant ces nouveaux renseignements, pas étonnant que le témoin suivant fut nul autre que Martin Griffin, 20 ans[5].  Il habitait au 76 rue St-Ambroise avec ses parents, Thomas F. Griffin, conducteur de chars électriques, et sa mère Maggie Martin, ainsi que quelques frères et sœurs.  Selon Bertrand, son entrée dans la salle créa une véritable commotion, probablement parce que son boitillement fit comprendre aux spectateurs qu’il s’agissait du suspect mentionné plus tôt par la mère adoptive, et que par conséquent il était peut-être l’assassin.

C’est en anglais que Griffin avouera avoir rencontré Blanche le dimanche 11 juillet lors du pique-nique organisé à Beaupré.  Selon lui, Blanche lui aurait téléphoné dans la soirée du 15 juillet à propos des photos prises lors de cette activité en plein air.  Le lendemain, il s’était empressé d’aller la voir entre 18h00 et 18h30 à la boutique Rousseau.

  • Elle m’a dit qu’elle était désolée mais que la photo était manquée. Ce soir-là, elle m’a dit que le dimanche suivant ce serait bien d’aller au parc Victoria pour prendre une autre photo.  Je lui ai dit que ce dimanche-là je serais hors de la ville et en fait je suis parti le samedi après-midi pour Stoneham et je suis revenu le lundi matin.  Le lundi soir, quelques minutes avant 18h00, le 19 juillet, je suis retourné à la boutique.  Elle m’a alors dit qu’elle avait pris d’autres photos et je désirais y retourner en prendre mercredi, le 21, que je serais prêt.  Je n’y suis pas allé et je ne l’ai pas revu depuis.

Si on doit en croire cette déclaration, on ne lui soumit aucune question à savoir s’il lui avait réellement demandé de sortir avec lui.  Et à quel moment de la journée prévoyaient-ils refaire ces photos dans le parc Victoria?  Cette activité aurait-elle mis Blanche en retard?

  • Jeudi, je suis revenu du travail vers 18h00, le 22 juillet, et à 18h15 j’étais à la maison. J’ai soupé avec mes sœurs, Margaret et Henriette, âgées respectivement de 16 et 17 ans.  Quelques minutes après 19h00, j’ai quitté la maison pour demeurer au coin des rues St-Ambroise et Bédard et je revenais à la maison à 19h15.  Je portais un habit bleu marin et une casquette verte ce soir-là.  J’ai retiré ma veste et je suis sorti à nouveau au même endroit et fais de la bicyclette à l’intersection.  J’ai fait ça jusqu’à 20h15 et alors je suis allé vers St-Roch.  Je suis revenu et vers 22h00 je suis rentré à la maison.  Depuis le 22 juillet j’ai travaillé tous les jours.  Pour mon travail je quitte généralement Québec à 9h00 et je reviens à 18h00.  Je connais Mlle Boucher et je me souviens l’avoir vu le mercredi soir le 21 juillet pendant que j’étais à la porte du Childs Café, rue St-Joseph, mais je ne l’ai pas vu le 22, au soir du jeudi.  À environ 21h00, j’ai rencontré un ami Georges Nadeau, et nous avons parlé ensemble durant environ une heure.

Contrairement à Edesse May, c’est au soir du 21 juillet qu’il plaçait cet épisode où elle l’aurait vue sortir du café.  En témoignant plus d’une dizaine de jours après les événements, la jeune femme avait-elle commis une erreur?  De plus, le compte rendu publié par L’Action Catholique stipula que Griffin, contrairement à ce qui apparaît sur sa déclaration officielle, n’avait pas travaillé le 26 juillet.  Malheureusement, on ne connaîtra jamais son emploi du temps pour cette journée-là.

  • Comment l’avez-vous rencontré au pique-nique?
  • On avait formé des équipes de football et elle en faisait partie. On a pris des photographies et je suis allé les chercher au magasin, le 16 juillet.

Griffin se souvenait des deux appels téléphoniques d’Edesse May, dont le second avait été effectué après la disparition.  À ce moment-là, dira-t-il, il ne savait pas que Blanche avait disparue.  Encore une fois, il semble que le coroner ou le procureur – on apprendra plus tard que Me Arthur Fitzpatrick était présent – ait manqué une belle occasion de soumettre certaines questions.

Joseph Boulanger, du 157 rue St-Ambroise, raconta sa mésaventure du 28 juillet alors qu’il revenait du terrain de l’Exposition.  En voyant le cadavre recouvert d’un drap blanc, l’adolescent de 15 ans avait eu très peur.  Il mentionnera également que les herbes étaient piétinées autour de la scène et qu’il y avait même des branches cassées.  Un peu plus tôt dans la journée, ce furent d’ailleurs ces constatations qui l’avaient convaincu de se déplacer d’une cinquantaine de pieds pour aller se baigner.

  • J’ai ouvert le porte-monnaie qui était mouillé, et j’en ai regardé le contenu. Je le produis à l’enquête, tel que je l’ai trouvé, à l’exception de quelques portraits sur zinc qui étaient complètement effacés et que j’ai jetés.  Le lendemain, quand j’ai vu que la défunte avait été retrouvée à cet endroit-là, je suis allé porter le porte-monnaie, ici à la morgue.

Jean Benjamin Rousseau, 66 ans, habitait au 95 Chemin Ste-Foy.  Le commerçant, né à St-Michel de Bellechasse le 20 octobre 1853 et marié à Marie-Anne De Beaumont le 28 juin 1884, possédait trois boutiques de thé, café et porcelaine chinoise.  La principale se trouvait au 235 St-Joseph, la seconde au 290 de la même rue et finalement la dernière succursale au 796 St-Vallier, où travaillait Blanche.  Rousseau la décrivit d’ailleurs comme une « bonne personne, honnête et qui avait toute ma confiance ».  Son témoignage permit d’éclaircir un détail concernant la scène de crime puisqu’il reconnut le drap blanc comme étant un objet appartenant à son magasin.  « Je suppose qu’elle le rapportait chez elle pour le faire laver comme [elle] le faisait habituellement », dira-t-il.  Ainsi, exception faite du sperme et peut-être du mouchoir, aucun objet n’avait été laissé par le ou les assassins sur la scène du crime.  Voilà qui était loin de faciliter le travail des enquêteurs.

Avant de quitter, Rousseau ajouta : « je ne connaissais aucun ami qui la fréquentait au magasin.  J’ai trouvé sur une filière du magasin, ces jours derniers, une note que je produis à l’enquête, ainsi qu’un petit papier, avec numéro de téléphone.  Je ne connais rien de la disparition de la défunte ».

Albert Latulippe, qui habitait au 58 d’Argenson, raconta essentiellement ce qu’on savait déjà de la découverte du corps.  Pour désigner l’endroit, il parlera d’une « distance de 7 à 8 poteaux de la ligne des chars ».

Après un autre ajournement, Jolicoeur poursuivit son enquête le mercredi 11 août en appelant le détective montréalais Ephrem Larivière, 44 ans, qui se trouvait en ville depuis deux jours.  En compagnie du photographe W. B. Edwards, Larivière s’était aventuré sur les lieux de la scène de crime au cours de la journée du 9 août.  Avec son appareil, Edwards en avait pris quelques clichés, dont six furent déposés en preuve devant le coroner[6].

Selon le document officiel de sa déclaration, Larivière dira que la première de ces photos avait été prise « vis-à-vis de l’endroit où la défunte a été trouvé et regardant vers Stadacona sur la voie du tramway.  De cet endroit on peut voir, sur la voie, à une distance de 170 pieds environ ».  La deuxième aurait été capté au même endroit mais cette fois avec une vue « vers la ville.  De l’endroit où la photographie a été prise jusqu’à l’endroit où l’on peut voir quelqu’un sur la voie.  Il y a une distance d’environ 330 pieds ».  Il tint à préciser que pour réaliser ces deux clichés, le photographe se tenait directement sur la voie et vis-à-vis de l’endroit où on avait retrouvé le corps, à 15 ou 18 pieds des rails.

La troisième photo comportait une croix « à gauche [qui] indique à peu près l’endroit où le cadavre a été trouvé dans un buisson à 15 pieds de la rail gauche ».  La quatrième représentait le « buisson où le corps a été trouvé »; la cinquième « du même buisson, mais près du bord de la grève » et sur laquelle la présence d’une petite valise indiquait l’endroit où se trouvait le corps; et finalement la sixième, prise « où était le corps en regardant vers la ville ».  Larivière, qui ne semblait pas avoir participé à aucune autre démarche que celle faite le 9 août, se leva pour laisser la place au témoin suivant.

Le constable spécial Joseph Mallard, 59 ans, habitait au 110 rue Bagot.  Même s’il connaissait Blanche Garneau de vue et qu’il était de garde au soir de la disparition, il témoigna surtout sur les événements du 28 juillet.  Selon lui, un service de tramway en provenance de Stadacona passait toutes les quinze minutes.  On assistait à une première heure de pointe entre 18h30 et 19h15, puis une seconde après 19h30.  C’est à 21h00 que les deux garçons étaient venus le trouver et qu’il s’était rendu sur les lieux, suivi par une cinquantaine de curieux.

  • En arrivant au buisson, j’ai vu le cadavre d’une fille ou d’une femme, recouverte d’un drap blanc. L’endroit par où j’ai atteint le buisson n’avait [pas] été piété.  Mon compagnon, Théophile Trudel, est venu garder la place pendant que j’allais téléphoner aux autorités à Québec, de l’endroit où le corps a été trouvé jusqu’aux portes où je me tiens, il y a une distance d’environ quatre arpents.

Encore une fois, L’Action Catholique se montra plus précis en écrivant que Mallard avait ajouté ses propres réflexions quant à l’état apparemment intact des herbes : « d’après moi, il a fallu que le meurtrier soit venu du bord de la grève porter le cadavre dans les arbres ».  Cette déduction hâtive amena L’Action Catholique à cette question qui fit les gros titres : « Blanche Garneau a-t-elle été assassinée au parc? […]  on commence à croire qu’elle a été enlevée par des bandits venus de la rivière […]  M. Mallard raconte qu’il y a 2 ans, une jeune fille du nom de Marie Bilodeau, avait été poursuivie par un jeune homme ».

On y rapporta un autre détail que l’on ne retrouve nulle part dans le dossier judiciaire, à savoir que les chaussures de Blanche « portaient des traces de vase, ceci laisse encore supposer que le cadavre a pu être traîné sur la grève ».  La question était de savoir si on avait alors tenu compte des marées ou si cette information était fiable.  Ce qui est sûr, c’est que la prétention de Mallard venait de donner naissance à une rumeur qui, près d’un siècle plus tard, continue de se propager.  Les ragots prirent d’ailleurs une proportion si grande qu’avant même la fin de l’enquête du coroner on ciblait deux fils de députés.  Il ne restait donc plus qu’un pas à franchir avant de parler de complot politique.  Les mauvaises langues avaient la réputation de conclure plus rapidement que les autorités compétentes.

Le jeudi 19 août, les jurés du coroner se déplacèrent sur la scène de la découverte pour mieux comprendre la disposition des lieux.  Il s’était écoulé presque un mois depuis la disparition, date que l’on associait également à celle du meurtre.  Après leur retour à la morgue, le détective Delphis Bussières, qui habitait au 260 d’Aiguillon, confirma la version selon laquelle Michel Baribeau s’était présenté dans son bureau au matin du 27 juillet.  Le lendemain soir, on découvrait le cadavre.  Par la suite, l’enquête avait été confiée aux détectives Defoy et Lacasse.

L’arrivée du témoin Gaudiose Cinq-Mars créa toute une surprise.  Ce conducteur de tramway âgé de 27 ans qui était à l’emploi de la Québec Railway Light, Heat & Power Company, habitait au 71 rue Marie-Louise.  Au soir du 23 juillet, il travaillait sur le circuit de la Côte de la Couronne et du quartier Limoilou, revenant vers le parc Victoria, lorsqu’il était tombé sur deux clients au comportement étrange.  C’était vers 21h00 et son tramway s’approchait de la rue Dorchester.  Cinq-Mars dira que ces « deux individus à l’air très excités sont montés dans le char, l’un parlant un mauvais français et l’autre en anglais.  Tous les deux étaient de moyenne taille, et âgés d’environ 24 à 21 ans ».

Les deux individus lui avaient présenté des billets incompatibles pour ce trajet, ce qui avait forcé Cinq-Mars à leur demander d’où ils venaient.  Dans un mauvais français, l’un deux avait répondu « Stadacona », ajoutant qu’il pensait avoir acheté le billet adéquat pour se rendre dans Limoilou.  Cinq-Mars, qui décrivit deux fois plutôt qu’une ces deux énergumènes comme étant « très excités », précisa que le plus grand, parlant français, aurait dit à son compagnon de payer pour se débarrasser de cette affaire.  Le conducteur se montra confiant en se disant capable de les identifier si on venait qu’à les arrêter.  D’ailleurs, il décrivit le plus grand avec un habit noir et l’autre en « gris fer ».

  • Ils m’avaient l’air tellement étranges que j’en ai fait la remarque aux autres passagers qui étaient en arrière du char.

Le problème avec cette version, c’est que Cinq-Mars la situait au soir du 23 juillet, c’est-à-dire 24 heures après la disparition.  Les deux individus l’avaient-ils enlevée pour profiter d’elle avant de venir se débarrasser de son corps le lendemain soir en passant par la rivière?  Dans l’éventualité d’un tel scénario, il devenait possible que Cinq-Mars ait alors croisé les assassins.  Certes, ce témoin venait alimenter la rumeur née du témoignage du gardien Mallard.

Selon L’Action Catholique, Cinq-Mars aurait aussi confié au coroner que les deux suspects, qui paraissaient ivres, lui avaient dit être en direction de la Haute-Ville.  Ces détails n’apparaissent toutefois pas dans le document officiel.

Joseph Plamondon, un garde-moteur de 34 ans qui résidait au 284 Marie de l’Incarnation, fut le dernier témoin à comparaître devant le coroner.  Au soir du 22 juillet, vers 19h20, son tramway avançait tranquillement sur la voie du parc Victoria, devant l’endroit destiné à devenir la scène de crime, lorsqu’il avait aperçu une jeune femme en compagnie de deux hommes.  Celle-ci lui faisait face, au point d’avoir croisé son regard un bref instant, pendant que les deux autres individus lui parlaient.  Selon Plamondon, elle était « vêtue en noir avec un grand chapeau.  Elle était assez forte et un peu plus courte que les jeunes gens.  Elle avait un petit paquet sous le bras ».

Pour décrire les deux hommes, Plamondon dira que l’un d’eux était habillé « en noir ou en bleu marin et coiffé d’un chapeau mou noir.  Je n’ai pas remarqué l’autre ».  Malheureusement, il ne l’avait pas observé suffisamment pour pouvoir être en mesure de le reconnaître.  Selon L’Action Catholique, on aurait présenté à Plamondon une photo de Blanche Garneau, ce qui le poussa à dire qu’il croyait y reconnaître la jeune femme qu’il avait vu ce soir-là.  Mais en était-il certain?

Pour une raison que l’auteur Bertrand ne s’expliquait pas, le juré Jean-Baptiste Lamontagne refusa de signer le verdict du coroner.  En quoi était-il dissident?  Bertrand l’ignorait, alors que la Commission royale d’enquête y apporterait une réponse deux ans plus tard.  Pour l’instant, tenons-nous-en à la chronologie des événements et retenons que cet autre incident qui ajouta de l’huile sur le feu des légendes urbaines.  Si ce juré refusait de signer, alors c’est qu’il se tramait nécessairement quelque chose, disait-on.

L’Action Catholique révéla que « M. J.-B. Lamontagne de nouveau dit qu’il y a eu des retards impardonnables dans cette affaire ».  Le 1er septembre, le même quotidien spécifiait qu’au moment de signer le verdict Lamontagne aurait lancé cette boutade : « on a soupçonné certaines personnes, pourquoi ces personnes ne sont-elles pas venues ici se disculper comme un jeune homme [Griffin] l’a fait?  On va jusqu’à dire que l’argent a parlé dans cette affaire-là […].  Je ne peux pas consciencieusement rendre un verdict ouvert.  On a joué au cache-cache depuis le commencement du drame ».

  • Qui a joué ainsi?, lui aurait demandé Jolicoeur.
  • Vous le savez, monsieur le coroner, et vous avez vous-même été maltraité.
  • Oui, mais je ne m’en plains pas parce que j’ai fait mon devoir. On ne nous a rien produis car ce que l’on nous a donné n’est rien.  Nous avons fait notre devoir et si d’autres ont fait des fautes qu’ils en portent la responsabilité.
  • Pensez-vous qu’après cinq semaines on n’aurait pas pu trouver quelque chose?
  • Ne me demandez pas mon opinion là-dessus. Je crois que Blanche Garneau a été tuée par un seul homme.  Ce qui nous manque c’est un détective attaché au département du coroner.  Si on avait eu le soir de la découverte du cadavre un homme habile au lieu de laisser tout le monde piétiner le terrain, on aurait probablement pu trouver quelque chose.

En se tournant vers les procureurs Aimé Marchand et Lucien Cannon, dont l’implication dans l’affaire ne faisait que commencer, Lamontagne fut à l’origine d’un deuxième échange intéressant.

  • A-t-on le droit, comme juré de faire comparaître ici ceux qui sont soupçonnés?
  • Oui, dit le coroner.
  • Pourquoi n’a-t-on pas amené ceux contre qui on avait des soupçons?
  • Il faut avoir de la mesure et du jugement dans ces affaires.
  • Y a-t-il deux justices ou une seule justice? Un détective nous a dit que la police avait découvert une piste et cependant on n’a rien vu et rien [n’] a marché.  Pourquoi n’a-t-on pas produit ce que l’on a trouvé?
  • Nous avons trouvé un livret de banque, répliqua alors le détective Lacasse. À la banque, on nous a dit que ce livret avait appartenu à un grec.  Ce grec a retiré tout son argent et le livret est resté à la banque, qui l’a jeté aux dangers [rebus].  Les vidanges ont été jetées à la rivière St-Charles d’où l’eau a transporté le livret sur la rive près de l’endroit où le cadavre de Blanche Garneau a été trouvé.  Une épinglette aussi a été trouvée près du même endroit et malgré qu’un grand nombre de personnes l’ont vue, aucune n’a pu la reconnaître encore.

Lamontagne aurait ensuite parlé d’une lettre anonyme en provenance de Montréal reçu au cours de l’enquête et dans laquelle on lui demandait de se rendre dans une certaine maison à 23h00.  Craignant le piège, Lamontagne avait choisi d’esquiver ce rendez-vous.  Pourquoi alors n’avait-il pas contacté la police?

  • Si on soupçonnait un ouvrier, fit un autre juré, qui n’aurait pas d’argent, on l’arrêterait.
  • C’est un ouvrier qui est soupçonné, fit le coroner. Il est ici mais on ne peut le mettre en accusation sans avoir de preuves suffisantes.
  • C’est une comédie et une farce, trancha Lamontagne.

Selon cet article, Lamontagne reprochait à un juré d’avoir retardé l’enquête pour s’être rendu à des courses de chevaux.  Finalement, le document fut signé par les autres jurés, non sans que Jolicoeur déclare qu’en 16 ans de pratique c’était la première fois qu’il rendait un verdict ouvert dans une cause de mort violente.

Ces rumeurs étaient-elles fondées ou assistait-on simplement à un dialogue de sourds alimenté par l’incompréhension et la pression populaire de vouloir retrouver à tout prix celui ou ceux qui avaient commis ce crime odieux?


[1] En 1969, à Gaspé, Evelyne LeBouthillier a été étranglée dans son motel alors que sa nièce dormait à l’étage.  L’avocat de la défense, Me Raymond Daoust, s’est malhonnêtement servi de cet argument pour rejeter les soupçons sur la nièce, Irène LeBouthillier.  Le crime le plus signification dans ce domaine reste sans aucun doute celui de Caroline Dickinson, assassinée et violée en France en juillet 1996 alors qu’elle dormait dans une chambre occupée par plusieurs de ses copines.  Pourtant, celles-ci n’ont rien entendu.  Et que dire d’Andrew Day qui, en décembre 1929, a utilisé une hache pour assassiner sa femme et ses sept fils en pleine nuit alors qu’aucun d’entre eux n’a eu le temps de s’éveiller?

[2] Selon Larousse : « grande pièce de tissu de laine à carreaux, qui tient lieu de manteau dans le costume national écossais ».

[3] Les auteurs en étaient Paul De Garros et Henri De Montfort.

[4] Tout au long du dossier judiciaire, le nom de ce commerce est écrit de différentes façons.  J’ai choisi celle qui me semble la plus logique.

[5] Il est né dans Saint-Sauveur le 4 novembre 1899.

[6] Selon l’annuaire Marcotte de la ville de Québec en 1919-1920, on retrouve W. B. Edwards listé comme photographe et dont le studio se situait au 217 rue St-Jean.  Sa résidence se trouvait, quant à elle, au 37 d’Aiguillon.  Selon l’auteur Réal Bertrand, les négatifs des clichés pris par Edwards furent plus tard détruits dans l’incendie de son studio.  On se demande alors pourquoi il reste toujours, au moment d’écrire ces lignes, deux photos de la scène dans le dossier judiciaire préservé à BANQ Québec (voir Index Photos).

Chapitre 5, L’autopsie

Jeudi, 29 juillet 1920

Au lendemain de la découverte, L’Action Catholique révéla publiquement le nom des Baribeau ainsi que leur adresse.  Outre ce manque de discrétion, on y spécifia que le corps avait été retrouvé « hier soir, vers sept heures, dans les broussailles, près du parc Victoria, à environ 150 pieds [sic] de la ligne du Québec Railway ».  Ce journal fut le seul à prétendre qu’on avait dû retirer des feuilles avant de découvrir le corps.  On y commit quelques imprécisions supplémentaires en disant qu’un « drap couvrait tout le corps » et que la victime avait été identifiée par un « jeune homme ».  Comme si, dès le départ, cette affaire était vouée à se noyer dans une mer d’erreurs et de rumeurs.

La Presse sera plus précise quant à la nature du drame : « Mlle Blanche Garneau a été la victime d’un ou de plusieurs misérables individus qui ont abusé d’elle puis l’ont assassinée dans un buisson du parc Victoria ».  Ainsi s’envolait un autre indice important que la police aurait dû conserver jalousement, à savoir que la victime avait été violée.  D’ailleurs, cela restait à prouver puisque l’autopsie n’avait pas encore eue lieu.  Le quotidien montréalais commit l’erreur de présenter les Baribeau comme les grands-parents de Blanche, mais, tout comme L’Action Catholique, décrivit son lieu de travail et le trajet qu’elle avait l’habitude d’emprunter, offrant ainsi au public des détails relatifs à l’enquête, alors que les détectives municipaux n’avaient toujours pas commencé leur travail.  Quant à la scène de crime, on se risqua à écrire : « d’après l’état des vêtements et du cadavre de Mlle Garneau, au moment où la macabre découverte fut faite, hier soir, il semble que la jeune fille a été attaquée par quelqu’un qui l’attendait à cet endroit.  Elle a dû lutter et finalement le meurtrier a réussi à la tuer.  Il est évident aussi que le meurtrier est revenu auprès du cadavre car il serait difficile de supposer qu’il ait prémédité ce crime jusqu’à ce point »[1].

C’était là découvrir le début d’un autre fléau qui finirait par contaminer cette affaire : la multiplication des conclusions hâtives.

On se permit également de revenir sur l’historique familial en affirmant que Blanche avait perdu son père, Théophile Garneau[2], en 1902 et sa mère l’année suivante (Rosanna Paré est morte en décembre 1904).  On décrivit la victime comme une « jeune fille distinguée, aux manières posées et à la conduite irréprochable » avant d’ouvrir la porte à une première piste : « c’est à peu près dans ce même endroit qu’une autre jeune fille de Stadacona s’était fait courir par un jeune homme, que des citoyens avaient poursuivis sans pouvoir l’atteindre ».  Y avait-il un prédateur à l’affût dans les zones isolées du parc Victoria?  Malheureusement, les journalistes laissèrent cette idée en plan, comme si cette piste ne donnait aucun résultat ou alors qu’elle ne valait pas la peine d’être explorée.

Autre papier montréalais, La Patrie écrivit que le corps fut retrouvé « dans un buisson, près du terrain de l’exposition […] on croit que ce sont des automobilistes qui l’auraient enlevée ».  On parla de « cadavre mutilé » découvert aux environs de 19h00 « le long de la ligne du tramway conduisant au terrain de l’exposition, entre le parc Victoria et Stadacona ».  On était d’avis que la victime avait dû lutter pour sa survie et, avant même que l’autopsie soit terminée, on présenta l’hypothèse selon laquelle le meurtre remontait au jour de la disparition.  Finalement, « des gens qui stationnaient près du Parc Victoria le soir de la disparition de la jeune fille rapportent avoir entendu des cris et peu de temps après avoir vu une automobile qui démarrait à toute vitesse dans la direction de la campagne.  La jeune fille aurait été ainsi enlevée et livrée à la brutalité de monstrueux individus ».

Le même jour, le Dr Albert Marois, qui résidait au 51 rue St-Louis, se rendit à la morgue Moisan afin de procéder à l’autopsie.  Ce médecin légiste de 60 ans qui enseignait aussi à l’Université Laval traînait derrière lui une expérience de plus de 30 ans.  En 1890, il avait été appelé à travailler dans l’affaire Dubois, cet homme qui avait tué sa femme, ses deux enfants et sa belle-mère à coups de hache à St-Alban, dans le comté de Portneuf.  La défense avait plaidé la folie et le Dr Marois avait témoigné à l’effet que l’accusé avait une prédisposition à la « monomanie homicide ».  Le jury n’avait cependant pas retenu la théorie de la défense et Nathaniel Randolph Fritz Dubois avait été pendu le 20 juin 1890 à la prison de Québec.

En 1900, on le retrouvait en charge de l’autopsie de Bridget Condon, tuée par son mari, le policier Joseph Herménégilde Cazes.  Ironiquement, le crime s’était produit dans leur logement, situé juste au-dessus du poste de police de la rue Jacques-Cartier, au 258 rue St-François.  Cazes avait été condamné à mort avant de voir sa sentence commuée en emprisonnement à vie au pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Le 1er avril 1918, l’armée canadienne avait déployée des mitrailleuses à l’angle des rues St-Joseph et St-Vallier pour contrer les émeutes qui avaient éclatées au sujet de la conscription.  Les tirs firent quatre morts et plusieurs blessés.  Lors d’une enquête en Cour martiale, le Dr Marois et le coroner Georges William Jolicoeur avaient maintenus leur opinion, à savoir que les victimes avaient été atteintes de balles explosives, une munition illégale.  Les juges militaires n’accordèrent cependant aucune importance à leur opinion en déclarant que le Dr Marois « apparaît avoir bien peu d’expérience, s’il en a, au sujet des blessures causées par le fusil moderne de fort calibre ».  Mais comme l’a si bien dit Georges Clémenceau, en dépit du respect que j’ai envers les vétérans qui ont risqués leur vie outremer pour défendre nos valeurs occidentales, « la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ».

Quoi qu’il en soit, la position de Marois et Jolicoeur leur valut ensuite le respect de la population francophone de la région de Québec.

Plus récemment, on connaissait son implication dans l’affaire Aurore Gagnon, cette gamine morte le 12 février 1920 des suites des mauvais traitements infligés par sa belle-mère, Marie-Anne Houde.  Mais cette fois, le Dr Marois avait refusé d’adhérer à la théorie de l’aliénation mentale présentée par la défense.

En s’attaquant à l’examen externe du corps de Blanche Garneau, Marois constata d’abord que cette jeune femme mesurait 5 pieds et 5 pouces.  Son corsage était relevé jusqu’au-dessus de ses seins et sa robe à carreaux noire et blanche relevée jusqu’au bas ventre.  La chaussure droite était intacte alors qu’il manquait une partie du talon à celle de gauche.  Lors de l’enquête du coroner, il dira avoir trouvé le mouchoir identifié H. D. mais sans toutefois préciser si ce dernier se trouvait toujours dans la paume de la victime, comme Ulric Moisan l’avait vu la veille au soir.  Pourtant, le thanatologue dira avoir transporté le corps sans rien y modifier, y compris la position des vêtements.

L’examen interne révéla un gonflement du côté droit de la tête, un visage considérablement noirci par la putréfaction, un cerveau complètement décomposé et, vis-à-vis le gonflement, une fracture du crâne d’une longueur d’environ un pouce et demie.  En examinant la région du cou, Marois y reconnut nettement une tentative de strangulation.  Quant aux poumons, au cœur, aux intestins, au foie, à la rate et aux reins, il n’y avait rien de particulier.

Au niveau de la vulve, cependant, les choses se compliquèrent.  Il y trouva, outre des milliers d’asticots, une peau déchirée et décollée.  Dans le vagin, où il lui fut impossible de retrouver la moindre trace d’hymen, il préleva un échantillon de sécrétions qu’il plaça dans une bouteille afin d’envoyer le tout à Montréal pour demander au Dr Wilfrid Derome de les analyser.  Il avait fait la même chose quelques mois plus tôt en lui envoyant les viscères d’Aurore Gagnon pour des analyses toxicologiques.  C’est que depuis la fondation de son laboratoire de médecine légale en 1914, les installations du Dr Derome à Montréal étaient beaucoup mieux équipées que n’importe quel autre laboratoire de Québec.

À moins que la putréfaction ait effacé certains éléments, le Dr Marois ne décela aucune autre blessure.  Le corps ne comportait donc aucune plaie ouverte.  Que déduiraient les détectives de cette autopsie?[3]


[1] L’Action Catholique, 29 juillet 1920.

[2] Selon cet article de L’Action Catholique, le père de Blanche travaillait pour la compagnie de Bell Téléphone à Québec.  Quant à sa mère, elle était la nièce du typographe L.-P. Garneau, de J.-H. Delisle, huissier de la Corporation de Québec, et de Jules Garneau, agent collecteur de La Presse à Québec.

[3] En 1983, Réal Bertrand affirmait que « ce cadavre est tellement affreux à voir que le docteur Albert Marois qui, le lendemain, pratiquera l’autopsie déclarera ne plus vouloir y procéder ».  À travers tout le dossier judiciaire, je n’ai rien lu qui puisse appuyer cet argument.