Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (1/3)


ScreenHunter_307 Aug. 27 14.33         Le nom de ce club mythique évoque non seulement l’une des plus inoubliables tueries de Montréal mais aussi un triple meurtre indissociable du crime organisé.  En dépit de l’ampleur du drame et des procédures judiciaires qui en découlèrent, le triple meurtre du Casa Loma, que Daniel Proulx qualifiait de « boîte de nuit la plus connue et la plus fréquentée de Montréal », demeure un mystère complet.  Officiellement, ces trois meurtres n’ont jamais été résolus.

         Dans la nuit du 12 mars 1971, trois hommes étaient sauvagement assassinés au Casa Loma, rue Se-Catherine Est, à Montréal.  Dans sa parution du 13 mars, La Presse soulignait que « la police a révélé, hier soir, les noms des trois individus qui ont été assassinés, dans la nuit de jeudi à vendredi, au Casa Loma Café, 94 est, rue Ste-Catherine.  Il s’agit de Jean-Claude Rioux, 27 ans, Jacques Verrier, 35 ans et André Vaillancourt, 36 ans.  Les deux premiers étaient clients de l’établissement, tandis que le troisième était un employé.  Ils étaient tous trois de Montréal.  Ce n’est pas avant-hier que la police a pu établir l’identité des victimes.  Elles portaient sur elles de nombreuses pièces d’identité.  Les empreintes ont été prélevées sur les corps.  On a ensuite procédé à des comparaisons avec d’autres empreintes contenues dans plusieurs casiers judiciaires.  Les trois individus avaient donc des antécédents judiciaires.  Selon la police, ils n’étaient pas considérés comme membres de la pègre proprement dite ».

         L’auteur Pierre De Champlain, spécialisé dans l’histoire du crime organisé, précise cependant qu’en dépit de leurs casiers judiciaires les trois victimes « n’avaient aucun lien avec le crime organisé comme tel »[1].  Selon lui, c’est Verrier qui était visé.  Vaillancourt aurait été tué parce qu’il se serait interposé dès les premiers coups de feu.

         C’est vers 5h00 du matin que des policiers, passant par-là, constatèrent que la vitrine de la porte d’entrée était fracassée.  En pénétrant à l’intérieur, ils découvrirent le drame.  Trois cadavres gisaient dans le club.  Selon le rapport d’incident de la police, c’est vers 5h20 que le drame a été découvert.  C’est le constable Caron (matricule 1939) qui fut le premier à constater la vitrine fracassée.  Il patrouillait à bord de la voiture 4-26.  Aussitôt, il demanda des renforts aux constables Forget et Lecavallier, qui se trouvaient dans la voiture 4-1.

         Daniel Proulx décrira l’établissement ainsi : « l’endroit compte trois salles : une discothèque, à l’étage, la grande salle de spectacles et un bar appelé « Le Jacques-Antonin », situé tout près de l’entrée principale.  Les policiers y passent donc d’abord, ils n’iront pas plus loin.  Ils y trouvent les cadavres de trois hommes : deux d’entre eux ont été abattus de balles à la tête, le troisième a eu la gorge tranchée… »[2].

         Toujours selon Proulx, Vaillancourt était le gérant et barman du Jacques-Antonin.  Son corps aurait été retrouvé derrière le bar.  L’ami de ce dernier, Jacques Verrier, « s’est écroulé au pied de son tabouret ».  Quant à lui, Jean-Claude « Ti-Caille » Rioux avait été égorgé.  Il était l’amant de la danseuse nue Paulette Gingras.  C’est probablement pour elle qu’il venait au Casa Loma cette nuit-là, sans plus.  Il aurait donc été l’innocente victime d’un règlement de compte qui ne le concernait pas.

         « Quelques jours plus tard, la police arrête Julio Ciamarro, 28 ans, gérant du Ceaser’s Palace, rue Hutchinson, Joseph Tozzi, 45 ans, et Jean-Marc Morin, 32 ans.  Un autre suspect est recherché.  Il s’agit de Jos Di Maulo, 28 ans, homme de confiance et proche de Vincenzo et de Frank Cotroni »[3].  Mais voilà que Di Maulo semble avoir pris la fuite vers la Floride, ce qui n’aide pas sa cause puisque la justice a toujours vu les fuyards comme des suspects sérieux.

         Mais que s’est-il donc produit exactement?  Quelle est la chaîne des événements?

         Pierre De Champlain explique que l’enquête policière permit de reconstituer les faits, mais lui-même reste prudent.  Toutefois, il écrira que « tout indique que les assassins ont fait irruption dans ce bar vers les 4h30 du matin.  Jos Di Maulo, Julio Ciamarro et Joseph Tozzi y étaient déjà attablés en compagnie de Jean-Claude Rioux et de Marcel Laurin.  Outre ces personnes, il y avait encore quelques employés qui s’affairaient à nettoyer le club avant de partir ».

         Selon La Presse la fusillade aurait éclaté vers 5h00.  Personne n’a ensuite contacté la police.  On se souviendra que c’est le constable Caron qui a sonné l’alerte une vingtaine de minutes plus tard en remarquant la porte d’entrée endommagée.  Quant au mobile du crime, La Presse poursuivait que « la police ignore toujours les circonstances qui ont entouré cette fusillade.  Un client et un employé auraient assisté à la tuerie.  Cependant, la police se refuse à confirmer l’existence de ces deux témoins.  Un gardien a été interrogé.  Il a raconté avoir entendu un bris de vitre, mais aucune détonation ».

         Selon Proulx, Verrier devait 500$ à Morin, qui s’était déplacé pour aller discuter avec lui au bar.  Le ton monta.  On échangea des mots peu élogieux et la fusillade éclata.

         Selon les archives de l’enquête du coroner, préservées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ Montréal), Vaillancourt « a été atteinte [sic] d’un projectile d’arme à feu […] ».  La cause du décès fut attribuable à une « hémorragie externe massive avec section du tronc cérébrale par passage d’un projectile d’arme à feu (bout touchant) ».  L’autopsie a été réalisée par le Dr Louis-Raymond Trudeau.  Celui-ci décrira son corps comme celui d’un homme de 200 livres mesurant 5 pieds et 6 pouces.  Il notera aussi une « petite plaie superficielle sous la lèvre inférieure à gauche ».  Quant aux plaies reliées aux projectiles d’arme à feu, il écrira ceci : « à la joue gauche, on note la présence d’une plaie de 0.5 cm de diamètre qui est entourée d’une collerette d’essuyage et d’un halo de noir de fumée, ainsi que de quelques petits points de brûlures.  Ce qui traduit le passage d’un projectile d’arme à feu tiré à bout touchant ou presque.  Cette plaie est située à 3 cm de la commissure gauche des lèvres, à 4 cm du nez et à 5 cm en-dessous des paupières ».

         Outre une ecchymose importante à la paupière droite causée par les dégâts à l’intérieur du crâne, la plaie de sortie, qui avait un diamètre de 1,5 à 2 cm et dont le contour était irrégulier, se situait à 10 cm derrière l’oreille droite.  Bien sûr, c’est à cette blessure que le Dr Trudeau attribuait le décès[4].

         Quant à Jacques Verrier, qui habitait au 6375 Papineau appartement 2, le Dr André Brosseau déterminera que « la victime a été atteinte d’un projectile d’arme à feu […] », ce qui a causé une « hémorragie massive par section des artères vertébrales; fracture de l’os maxillaire inférieur; fracture de l’atlas; le tout causé par le passage d’un projectile d’arme à feu tiré à bout touchant »[5].

         Finalement, il est vrai de dire que Rioux a passé un mauvais quart d’heure, puisque le Dr Trudeau attribuera sa mort à une « hémorragie externe massive par section de la carotide et de la jugulaire gauche par instrument tranchant et piquant avec inondation des bronches et de la trachée par du sang ».  Au moment de sa mort, Rioux habitait au 473 St-André[6].

         Le 29 mars 1971, au moment de clore son enquête, le coroner Laurin Lapointe déclara Jean-Marc Morin criminellement responsable des meurtres de Rioux et de Verrier.  « Dans le cas de Rioux », dit-il, « il a été question au cours de cette enquête du témoin, monsieur Jos Di Maulo.  C’est un témoin que j’aimerais entendre ».

         Probablement sous les bons conseils de ses avocats, Di Maulo rentra de Floride et se rendit aux autorités.  Comme si son souhait s’était soudainement réalisé, Di Maulo, 28 ans, se rendit aux policiers de Montréal au matin du 5 avril 1971.  Quelques heures plus tard, on le conduisait devant le coroner afin qu’il réponde aux questions.  D’abord interrogé par le greffier, il déclina son adresse comme le 9192 Meunier, à Montréal.  En dépit de la présence de gros ténors du barreau dans la salle, ce fut à Me Fernand Côté de s’avancer vers lui pour lui soumettre ses questions.  Je vous offre ici l’occasion de vous laisser imprégner d’une bonne partie de ce témoignage et d’en tirer vous-mêmes vos conclusions.

  • Monsieur Di Maulo, commença Me Côté, le 12 mars 1971, quelle était votre occupation?
  • Le 12 mars 1971?, répliqua Di Maulo.
  • Oui?
  • Je ne me rappelle pas exactement quelle journée c’était le 12 mars … le 12 mars… Quelle était mon occupation le 12 mars?
  • Le 12 mars, monsieur, c’était un vendredi, intervint le coroner.
  • Depuis combien de temps étiez-vous gérant?, reprit Me Côté.
  • Depuis combien de temps?
  • Oui?
  • Ça fait des années.
  • Ça ne me dit pas combien ça fait de temps, ça. Je vous demande combien de temps, depuis combien de temps que vous êtes gérant.  Ça fait un an, deux ans, six ans?
  • Donnez-moi une seconde ou deux. Je vais vous dire exactement.  Environ cinq ans, à peu près.
  • Vous étiez gérant à quel endroit?
  • Au Pamplemousse.
  • C’est situé à quelle place, ça? Quelle adresse?
  • 94 Ste-Catherine.
  • Et ce club-là, quelle sorte de club est-ce? Est-ce une discothèque?
  • Oui, c’est une discothèque.
  • Et c’est situé en haut, au premier étage, au deuxième étage?
  • Au deuxième étage.
  • Maintenant, voulez-vous avoir l’obligeance de nous dire, Monsieur Di Maulo, ce qui se trouve au premier étage?
  • Qu’est-ce qui se trouve au premier étage?
  • Oui?
  • Un cabaret.
  • Un cabaret qui s’appelle comment?
  • Le Casa Loma?
  • Et tout près, à proximité du Casa Loma, est-ce qu’il y a une autre entreprise du même genre?
  • Tout près du Casa Loma?
  • Oui, dans le même bloc, vous connaissez le cocktail lounge, à côté?
  • Dans le même bloc ou dans le même établissement?
  • Dans le même établissement?
  • Dans le même établissement, oui. Il y a un cocktail lounge en bas.
  • Qui s’appelle comment?
  • Jacques-Antonin.

ScreenHunter_581 Apr. 02 13.41Le fait que le témoin répliquait par d’autres questions n’est pas sans rappeler ces vieilles stratégies que l’on a vues chez d’autres mafiosi appelés à comparaître, que ce soit devant la CECO ou la Commission Charbonneau.  Cette technique, on le devine, laisse le temps au témoin de formuler prudemment ses réponses, en plus de faire perdre patience aux procureurs qui ont souvent une bonne idée de ce qui s’est passé mais qui se doivent pourtant de le faire ressortir publiquement en preuve.  Voilà la tâche qui attendait Me Fernand Côté, qui se devait d’affronter des ténors comme Me Sidney Leithman et Me Léo-René Maranda.

  • Vous êtes gérant du Casa Loma … du Pamplemousse depuis 5 ans à peu près?, reprit Me Côté.
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes l’unique gérant de cette entreprise-là?
  • Il y avait un assistant qui s’appelait Ghislain.
  • Qui était votre assistant à vous?
  • Qui s’occupait des waiters [serveurs].
  • Est-ce qu’il y avait dans le même édifice, dans la même entreprise, d’autres gérants que vous?
  • Dans l’établissement au complet?
  • Oui?
  • Comme gérant … je ne dirais pas comme gérant mais il y avait comme un administrateur.
  • Qui s’appelait comment?
  • Monsieur Tozzi.
  • Savez-vous son prénom?
  • Joseph Tozzi.

Selon Pierre De Champlain[7], Joseph « Jos » Tozzi était lui aussi un membre établi du clan Cotroni.  La propriété de la maison incendiée de Cotroni avait même été transférée au nom de Tozzi au cours des années 1960.

         Selon Di Maulo, Tozzi s’occupait donc du bureau, de l’alcool et des choses usuelles dans l’établissement.

  • Est-ce que je me trompe si je dis que monsieur Tozzi se trouvait à être votre supérieur?
  • D’une façon, oui.
  • Est-ce que je dois comprendre que vous receviez des ordres, des conseils, des recommandations de sa part?
  • Des ordres, je ne dirais pas que je recevais des ordres.  Il me conseillait, oui.  Pas des ordres.
  • Et vous connaissiez monsieur Tozzi depuis combien de temps?
  • Ça fait plusieurs années.
  • À peu près?
  • 7 ans, 8 ans, 9 ans peut-être.
  • Et vous travailliez avec lui depuis son entrée comme administrateur au Casa Loma?
  • Oui.

Pour un homme qui disait travailler sur place depuis « des années », Di Maulo dira pourtant que « je crois que c’était André Vaillancourt » le gérant du Casa Loma.

  • Et monsieur Vaillancourt devait s’occuper de l’ensemble du Casa Loma, reprit Me Côté. Est-ce qu’il s’occupait également du cocktail lounge que vous avez mentionné tout à l’heure?
  • Je crois que oui, parce que le cocktail lounge, je crois que ça va ensemble avec le Casa Loma, en bas.
  • Et monsieur Vaillancourt était là depuis combien de temps?
  • Exact, je ne peux pas vous dire. Je ne m’en souviens pas.
  • À peu près?
  • Peut-être deux mois, je ne le sais pas. Une affaire comme ça, trois mois, je ne me souviens pas au juste.
  • Et monsieur Vaillancourt, vous le connaissiez depuis combien de temps?
  • Ça fait plusieurs années, André.
  • Et monsieur Ciamaro, vous le connaissez?
  • Oui.
  • Monsieur Jules Ciamaro?
  • Oui.
  • Quelle était sa fonction à lui à ce moment-là, savez-vous ce qu’il faisait?
  • Je crois qu’il travaillait au Ceaser’s Palace.
  • Vous croyez ou vous êtes sûr?
  • Sûr … Je sais qu’il travaillait là.
  • Alors, si vous le savez, dite « je sais qu’il travaillait là »?
  • Je sais qu’il travaillait là.
  • Comme gérant?
  • C’est supposé, oui.
  • Et monsieur Ciamaro, vous le connaissiez depuis quand?
  • Ça fait plusieurs années lui aussi.
  • Est-ce que je me trompe si je dis que vous étiez vous-même, monsieur Tozzi, monsieur Ciamaro et monsieur Vaillancourt, des amis de longue date?
  • D’assez longue date avec Tozzi et Ciamaro. Avec André Vaillancourt, on était amis mais je n’étais pas autant ami avec [lui] qu’avec Jules et Jos.
  • Mais vous connaissiez très bien, quand même, monsieur Vaillancourt?
  • Oui, j’allais dans des tournois de golf avec lui et puis des choses comme ça.

C’est alors que le procureur Côté amena le témoin à la nuit du 12 mars.  Di Maulo reconnut y avoir vu Tozzi et Ciamaro vers 3h15 ou 3h30 de la nuit, plus précisément au cocktail lounge.

  • Aviez-vous fini de travailler à ce moment-là?
  • J’arrivais au Casa Loma, je n’étais pas là.
  • Vous arriviez de l’extérieur?
  • Oui.
  • Vers 3h00?
  • 3h20, 3h30. Exactement, je ne le sais pas.
  • Et vous veniez de quel endroit?
  • Je venais de George’s Place.
  • Et lorsque vous êtes arrivé, qui était présent dans le cocktail lounge? Est-ce que messieurs Tozzi et Ciamaro étaient arrivés ou s’ils sont arrivés après vous?
  • Ils étaient déjà là.
  • Maintenant, pouvez-vous nous dire si les deux personnes étaient seules ou si quelqu’un d’autre était avec eux?
  • Non, moi je les ai vus seuls.
  • Vous êtes-vous assis à leur table?
  • Oui, j’étais assis à leur table.
  • Dès l’entrée?
  • Oui, j’ai resté une fraction de seconde debout et je m’étais assis. J’ai dit : « Allo, comment ça va? ».  Je me suis assis et on a commencé à discuter.
  • À quelle table étiez-vous?
  • À la table en entrant, sur le côté gauche, en entrant.

Est-ce qu’il pouvait être étrange qu’un homme puisse débarquer dans un tel endroit après 3h00 de la nuit?  C’est ce point que Me Côté voulut faire ressortir.  Et encore une fois, le témoin donna l’impression qu’il cherchait à gagner du temps.

  • Maintenant, fit Me Côté, les établissements … le Pamplemousse par exemple, termine ses opérations à quelle heure?
  • À quelle heure il termine?
  • Oui?
  • À quelle heure fermez-vous normalement?
  • Ce soir-là ou la semaine?
  • La semaine … disons, ce soir-là?
  • La semaine c’était fermé, si je me rappelle bien, cette affaire-là.
  • C’était fermé?
  • Oui.
  • Et ce soir-là, fermé également?
  • C’était un vendredi ça, un jeudi. Je ne peux pas me rappeler quel soir c’était.  Je ne me rappelle pas si c’était un jeudi ou un vendredi.

Le témoin dira que le Pamplemousse était fermé du lundi au jeudi et rouvrait pour les soirs du vendredi, samedi et dimanche.  Toutefois, il parvenait toujours à contourner la réelle question à propos de l’heure de fermeture.

  • Et quand vous dites qu’il est fermé, voulez-vous dire que personne ne peut se rendre là?
  • Ah non! Ah non!  Moi, je montais là.  J’ai un bureau en haut.  Il y a un gardien de nuit qui monte en haut…
  • Le gardien de nuit s’appelle comment?
  • Michel.
  • Michel qui?
  • Distolo.
  • Moi, ce que je veux dire, c’est que personne du public peut aller là?
  • Je ne le sais pas. Si la porte était ouverte …
  • Mais enfin, il n’y a pas de spectacle, il n’y a pas de …
  • Ça ne fait rien, ça. Il n’y a pas de monde qui monte là mais la porte reste souvent ouverte en bas.
  • Voulez-vous dire la porte du Casa Loma?
  • La porte pour monter au deuxième étage.
  • Alors, de toute façon, ce soir-là vous n’êtes pas allé travailler? Vous n’êtes pas allé au club?
  • J’y ai été de bonne heure, dans la soirée. J’y ai été de bonne heure au Casa Loma et après j’ai parti.
  • Le Casa Loma même, à quelle heure ferme-t-il ses portes?
  • Le Casa Loma même?
  • Oui?
  • Normalement, ça devrait fermer à 3h00, 3h30, jusqu’à temps que les clients sortent.
  • Et le cocktail lounge?
  • Le cocktail lounge, ça arrive souvent que les gens prennent des consommations là.
  • Mais, normalement, ça doit fermer à quelle heure?
  • Ça devrait être fermé à 3h30, un coup que le public est sorti.
  • On tolérait que ça continue pendant quelque temps?
  • Tolérait … ce n’est pas moi qui le tolérais, c’est quelqu’un qui était là qui le tolérait.
  • Je n’ai pas dit, monsieur, que c’était vous. J’ai dit « on tolérait »?
  • On tolérait.
  • La preuve, c’est que vous êtes entré?
  • Je suppose que oui, qu’ils toléraient, vu qu’il y avait des clients là, c’est parce qu’il y avait quelqu’un qui tolérait.
  • Et il y avait beaucoup de personnes quand vous êtes arrivé?
  • Ah! Il y avait une table là, une autre là, il y avait du monde au bar, dix, douze personnes au moins, quelque chose comme ça.
  • Monsieur Vaillancourt, quand vous êtes arrivé, qu’est-ce qu’il faisait?
  • Qu’est-ce qu’il faisait?
  • Oui, à quel endroit se trouvait-il?
  • Je pense qu’il était assis en arrière du bar, au moment que moi je l’ai aperçu il était assis en arrière du bar.
  • Il travaillait là?
  • Je ne sais pas s’il travaillait. Je sais qu’il était assis en arrière du bar.
  • Est-ce qu’il est resté longtemps. Est-ce qu’il est resté là tout le temps de la période que vous êtes resté dans le club?
  • Ça se peut qu’il ait grouillé, je ne m’en souviens pas. Je n’ai pas porté attention à savoir s’il grouillait ou non.
  • Je veux savoir s’il a été derrière le bar ou bien s’il est allé à l’extérieur, s’il est allé s’asseoir avec vous autres?
  • Il était assis en arrière du bar quand moi je l’ai aperçu.
  • Et derrière le bar, est-ce qu’il y avait d’autres personnes?
  • À ma connaissance, je ne m’en souviens pas. Je sais qu’il y a eu quelqu’un en arrière du bar, je ne peux pas m’en souvenir.  On ne portait pas attention à cela.
  • Mais il y avait des personnes au bar?
  • Oui, au bar je pense qu’il y avait au moins quatre, cinq personnes d’assises au bar.
  • Maintenant, vous nous avez dit tantôt qu’il y avait quelqu’un à une table, n’est-ce pas, c’est exact, quand vous êtes arrivé?
  • Oui, il y avait Julio et puis …
  • Mais il n’y avait pas une autre table où il y avait des personnes?
  • Il y avait une table ou deux où il y avait du monde encore dans le lounge.
  • Combien de personnes autour d’une de ces tables-là?
  • Il y avait une table où il y avait au moins quatre, cinq personnes et puis il y avait une autre table où je pense, peut-être, il y avait deux personnes en arrière de nous autres. Nous autres, on était à gauche et à la table à côté de nous autres je pense qu’il y avait deux autres personnes.
  • Le long du mur, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Maintenant, ces personnes-là qui étaient à cette table, que vous venez de désigner est-ce que vous les connaissiez?
  • Oui.
  • Qui était-ce?
  • Pour le moment, je ne suis pas prêt à les révéler parce que d’une façon ou de l’autre je crois qu’on va porter la plainte de meurtre contre nous autres, ça fait que pour le moment je ne suis pas prêt …
  • Ne présumez pas, monsieur, intervint le coroner. Ne présumez pas, répondez aux questions que l’on vous a posées.  Qui était là?
  • Je ne suis pas prêt à répondre pour le moment.

Est-ce que de mystérieux tueurs, comme semblait le laisser entendre la version de Daniel Proulx, auraient pu exécuter ce « contrat »?  Après tout, Jos Di Maulo était-il aussi immaculé qu’il le prétendait?  Que s’était-il réellement produit à l’intérieur du Casa Loma?

Le travail des enquêteurs et des experts en techniques judiciaires avaient permis de développer une certaine théorie sur le déroulement du drame, mais Me Fernand Côté savait aussi qu’il avait devant lui l’homme tout désigné pour lui détailler les faits.  Il savait que Di Maulo avait tout vu.  Restait à savoir s’il arriverait à lui tirer quelques vers du nez!


[1] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, Éditions de l’Homme, 2014, p. 298-299.

[2] Daniel Proulx, Les grands procès du Québec, 1996, Stanké, p. 243.

[3] Pierre De Champlain, op. cit.

[4] Selon le registre de l’état civil, Vaillancourt serait né le 20 novembre 1935 et sa mère était une certaine F. Gauthier.

[5] Selon le registre de l’état civil, Verrier serait né le 23 août 1937.  Sa mère est listée sous le nom de Y. Vézineau.

[6] Toujours selon le registre de l’état civil, Rioux est né le 28 septembre 1943.  Le nom de fille de sa mère était Beaulieu.

[7] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, p. 208.

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Du nouveau dans l’affaire Huard


ScreenHunter_685 Jun. 28 19.20
Première photo de Florence Green à être publiée.  Florence a accepté de quitter l’Angleterre en 1945 pour venir s’installer avec son mari, Lionel Huard, au Québec.  Peu après, elle devait cependant mourir dans des circonstances qui demeurent étranges.  (photo: gracieuseté de Julie Woollaston)

            Cette semaine, c’est une lectrice de l’Angleterre qui nous permet d’en apprendre davantage sur un dossier traité l’an dernier.  Revenons d’abord sur les faits entourant l’affaire Huard.

Le 24 avril 2016, Historiquement Logique publiait un article afin de résumer ce dossier criminel qui demeure un mystère peu connu de notre patrimoine historique et judiciaire.  Pour mieux comprendre ce qui suit, je vous invite d’ailleurs à le lire ou le relire en consultant le lien suivant : https://historiquementlogique.com/2016/04/24/laffaire-huard-meurtre-non-resolu-ou-mort-accidentelle/

Un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale qui revient au pays avec une jeune épouse d’origine anglaise, c’est déjà peu banal.  Qu’il l’emmène ensuite vivre dans un taudis d’une région aussi isolée que L’Anse-aux-Bouleaux, près de Baie-Trinité sur la Côte Nord, c’est encore moins banal.

            Le comble, c’est le jour où, le 9 mai 1948, Lionel Huard décide d’aller faire une balade en canot avec sa tendre moitié.  Le soleil brille de tous ses feux mais la journée est très venteuse.  De cette balade, Lionel devait en revenir seul.  La première enquête de coroner, qui examinera le corps de Florence Mary Green, cette épouse ramenée du Royaume Uni, déterminera qu’il s’agit d’un malheureux accident.  C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Lionel.

Toutefois, un détective du nom de Bouchard mettra son nez dans l’affaire.  En interrogeant une voisine, Mariette Tremblay, il découvre que cette jeune femme avait une liaison avec Huard.  C’est du moins ce qu’elle prétend.  Avec un mobile en poche, la justice se mit en branle et une seconde enquête de coroner fut mise sur pied.  La conclusion s’avéra différente.  Cette fois, on parlait de meurtre.

            Un premier procès tenu à La Malbaie condamnera Lionel Huard à la pendaison, mais un second l’acquittera complètement.  Mariette Tremblay avait apparemment imaginé sa liaison.

Ces deux verdicts laissent à l’Histoire deux possibilités diamétralement opposées pour expliquer la mort de Florence Green.  Dans un premier temps, selon les coroners, on passa de l’accident au meurtre.  Puis, la justice fit le contraire, passant du meurtre pour revenir à l’accident.  Officiellement, on est tenu de respecter le dernier verdict, mais force est d’admettre qu’il subsistera toujours une grande part de mystère sur cette affaire.

            Pour mon article d’avril 2016, j’avais réussi à retracer Lionel Huard, décédé le 3 mars 1980 à Montréal.  Il s’était remarié avec une certaine Jeannine Courtemanche en 1964.

            Mais voilà que cette semaine j’eus l’agréable surprise de recevoir un courriel de Julie Woollaston, qui se dit être la petite-fille de Florence Green.  Il faut comprendre que Florence, avant de venir s’installer au Québec avec Huard, avait déjà eu un fils en Angleterre, le père de Julie.  Or, celle-ci a trouvé mon article sur le Web.  Sans pouvoir le traduire, elle me demandait gentiment de lui en faire un résumé, ce que je fis en répondant à son courriel.  Au passage, je profitai de l’occasion pour lui demander si, par hasard, elle possédait des photos de Florence.  Car, soulignons-le, le dossier judiciaire ne comporte souvent aucune photo.  Ce qui est malheureux quand on veut aussi redonner la parole aux victimes.

            Quelle ne fut pas ma surprise lorsque dans son courriel suivant elle m’envoya quelques photos, dont celle qui accompagne le présent article.  On découvre alors que Florence était une très jolie jeune femme qui a certainement éprouvé une grande passion pour accepter de suivre son Lionel dans ce taudis de la région de Baie Trinité.

            Ce que me raconte ensuite Julie Woollaston, c’est que son père, toujours vivant, ne garde aucun souvenir de sa mère car celle-ci avait quitté trop tôt.  Il n’était alors qu’un très jeune enfant.  Toutefois, on apprend que Florence serait née à Thornaby-on-Tees en 1922.  Elle avait trois frères et trois sœurs.  Tous ses frères se sont battus au cours de la Seconde Guerre Mondiale, dont deux à Dunkerque.

C’est en 1942 que Florence donna naissance à un fils, le père de Julie.  On imagine qu’elle fit la rencontre de Lionel Huard peu de temps après puisqu’elle l’aurait épousé en 1943 à l’église St Patrick de Thornaby[1].  Le couple eut ensuite deux filles : Eileen Huard en 1944 et Pauline Huard en 1945.  Peu après, la petite famille, sans doute heureuse que la guerre se termine enfin, quitta l’Angleterre à partir des quais de Liverpool pour venir s’établir sur la Côte Nord, au Québec.

            Muni de ces nouvelles informations, il m’a ensuite été possible de retracer le fait que Pauline Huard a épousé Réal Dubois en 1977.  Selon le registre de l’état civil, on y voit que Lionel y est inscrit comme témoin.  Florence Green est inscrite comme mère de la mariée, mais on y indique bien qu’elle est décédée.  Selon cet acte, toutefois, elle serait née le 9 septembre 1925 en Angleterre.

Pauline est également née en Angleterre, le 12 août 1945.  À l’Époque du mariage, Réal Dubois habitait au 3752 rue Masson à Montréal, alors que Lionel Huard résidait au 3660 rue Masson.  Peut-on imaginer que si Pauline habitait encore avec son père elle serait tombée amoureuse d’un voisin?

Les recherches se poursuivent, car le père de Julie Woollaston aimerait bien pouvoir retracer ses deux demi-sœurs.  Si vous pouvez nous aider à retracer Pauline et Eileen Huard, écrivez-moi en privé au courriel suivant : eric.veillette@hotmail.ca

Un merci tout spécial à Julie Woollaston, sans qui cet article n’aurait pas été possible.

Mariage_Pauline_Wedding
L’acte de mariage de Pauline Huard, la fille de Lionel Huard et de Florence Green.

[1] Pour voir des photos de l’église St Patrick de Thornaby, je vous invite à consulter le lien suivant : http://www.flickriver.com/photos/bolckow/sets/72157632434563656/

Procès pour bigamie à Trois-Rivières, 1923


screenhunter_551-mar-01-18-58Le 3 octobre 1923, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit le procès de Trifone Petcoff[i], un immigrant d’origine bulgare, accusé de bigamie en vertu de l’article 307 du Code criminel de 1906.  L’accusé avait choisi de subir un procès expéditif, c’est-à-dire devant juge seul.  Me Philippe Bigué occupa le rôle de procureur de la Couronne, tandis que l’accusé fut représenté par Me Léo Désilets.

         C’est dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine, dans la ville de Cap-de-la-Madeleine, que l’accusé, sous le nom de « Joseph Trifon Petcoff », avait épousé Rose Anna Laganière le 5 novembre 1919 avec l’accord de monseigneur François-Xavier Cloutier[ii].  Les registres démontrent qu’il était le fils de Joseph Petka Christophe et d’Evanka Petcova.  Pour sa part, Rose Anna était la fille d’Henri Laganière et d’Emma Champagne de la paroisse Ste-Famille, au Cap.  Ce fut d’ailleurs celle-ci que la Couronne appela comme premier témoin.

Lorsqu’elle révéla au greffier être âgée de 19 ans et six mois, on comprit que Rose Anna n’avait que 15 ans au moment de son mariage avec Petcoff.  D’entrée de jeu, Me Philippe Bigué lui demanda de consulter un document qui avait été déposé sous la cote P-1 au moment de l’enquête préliminaire, à savoir l’extrait de son mariage de 1919.  Par la suite, elle dut authentifier un autre document prouvant que Petcoff s’était fait baptiser le 24 octobre 1919, toujours dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine.  Ce baptême lui avait permis de se convertir au catholicisme pour mieux épouser la jeune adolescente, quelques jours plus tard.

Le dépôt en preuve d’un extrait de baptême concernant un bébé de sexe féminin démontra que le couple avait eu une fille.  Tout au long du procès, cependant, il ne sera plus question de cet enfant, ni même de son identité.  Et par le dépôt d’un second acte de naissance (P-4), on comprit qu’elle avait eu un second enfant baptisé le 4 avril 1923 sous le nom de Trifone Armand Petcoff.  Seul ce nom laissait entendre que le couple avait eu un second enfant, car le témoignage de Rose Anna permit d’apporter des précisions importantes.

  • C’est à moi cet enfant-là, mais pas à lui, dit-elle.
  • Mais c’est pendant l’union de votre mariage avec lui?, lui demanda Me Bigué.

Si les transcriptions du procès ne le disent pas, le registre des baptêmes permet de savoir que l’enfant reçut également le nom de Barrière, c’est-à-dire le nom du second mari de Rose-Anna.  Si la réponse de cette dernière laissa entendre qu’elle était encore mariée à Petcoff au moment de concevoir et d’accoucher de ce fils, un autre document prouva que leur mariage avait été annulé le 9 novembre 1921 par un tribunal ecclésiastique.  Elle avait donc commis une erreur.

  • Maintenant, lui demanda Me Bigué, à la suite de ce jugement-là, qui a cassé votre mariage avec Petcoff, avez-vous contracté un autre mariage?

Me Désilets s’objecta à cette question, affirmant qu’elle était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière la permit, sous réserve.

  • Oui, monsieur, répondit Rose-Anna.
  • Vous vous êtes mariée avec Alexandre Barrière?

C’est en se tournant vers les registres de la paroisse Ste-Famille qu’on apprend que ce second mariage, cette fois avec Alexandre Barrière, avait eu lieu le 4 juin 1922.  Donc, son fils, bien que portant le même prénom que son premier mari, semblait avoir été conçu dans les règles de la légalité religieuse de l’époque.  Au moment de ce mariage, Alexandre Barrière était décrit comme ingénieur, fils de parents cultivateurs établis à St-Bernard-de-Lacolle.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance du baptême de Trifone Petcoff quand il s’est fait baptiser pour vous marier?, questionna Me Bigué.
  • Était-ce une condition que vous aviez exigée de lui pour contracter mariage avec lui?
  • Oui, monsieur.
  • Avant de le marier, aviez-vous des doutes au sujet de savoir si, oui ou non, il avait une femme vivante?
  • Je ne le savais pas.
  • Lorsque vous avez comparu devant le tribunal ecclésiastique aviez-vous des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Est-ce que quelqu’un vous avait donné des informations dans ce temps-là au sujet de votre mari Petcoff?
  • J’avais entendu parler que monsieur Christoff avait dit qu’il avait une femme en Bulgarie, mais ils n’avaient pas de preuve eux autres non plus.
  • Par qui en avez-vous entendu parler?
  • Par William Christoff. Il avait parlé de ça à mon père.
  • En apprenant ça, qu’avez-vous fait?
  • On lui a dit de faire venir des papiers.
  • Des papiers comme quoi qu’il n’était pas marié?
  • Dois-je comprendre qu’il a prétendu alors qu’il n’était pas marié?
  • Nous constatons par le jugement du tribunal ecclésiastique que l’évêque a annulé votre mariage avec Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Et c’est après ça que vous vous êtes mariée devant l’église catholique, encore, avec Barrière?
  • Oui, monsieur.

C’est en avouant ne jamais avoir fait de démarche pour approfondir la question selon laquelle Trifone avait été marié ou non en Bulgarie que Rose Anna fut ensuite contre-interrogée par Me Désilets.

  • Trifone Armand Petcoff est-il l’enfant de votre union avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Cet enfant-là est-il né après votre second mariage avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Ce mariage avec Barrière a été contracté devant l’église catholique?
  • Est-ce vous-même qui avez fait les démarches pour prendre une action devant l’autorité ecclésiastique pour annuler votre mariage avec Petcoff?
  • Vous n’aviez donc pas alors de doute sur la validité de votre mariage?
  • Quel est l’avocat qui s’est occupé de ça?
  • L’avocat Bourgeois.
  • Est-ce vous-même qui êtes venue le voir?
  • Je suis venu le voir une fois avec le père Fusey.
  • C’est lui, le curé Fusey[iii], qui vous a dit qu’il avait des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce lui qui vous a dit de comparaître devant le tribunal ecclésiastique?
  • Oui, monsieur.
  • Aviez-vous alors des doutes vous-même?
  • Non, monsieur.
  • Vous avez contracté mariage avec Trifone Petcoff, l’accusé, devant le père Bertrand?
  • Au Cap-de-la-Madeleine?
  • Est-ce devant le même prêtre que Trifone Petcoff a été baptisé?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Maintenant, le curé Bertrand, avant de bénir votre mariage, a-t-il demandé à Trifone Petcoff, l’accusé, des preuves qu’il n’était pas marié?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous avez dit tout à l’heure que Trifone Petcoff avait fait venir des papiers de chez lui?
  • Et ces papiers ont-ils été montrés?
  • Oui, à monsieur Fusey.
  • Quand?
  • Avant de me marier.
  • Avant votre premier mariage avec Petcoff?, demanda le juge.
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous présent quand ces papiers ont été montrés au curé Fusey?, reprit Me Désilets.
  • Je n’étais pas chez monsieur Fusey, j’étais chez nous et il est venu avec Christo montrer les papiers.
  • Les avez-vous vu ces papiers-là?
  • Était-ce des lettres?
  • Des lettres.
  • Les avez-vous vues le même jour que Petcoff est allé les montrer au curé Fusey?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Ces lettres-là vous ont-elles été lues?
  • Étaient-elles écrites en bulgare?
  • Est-ce qu’on vous les a traduites en français?
  • C’est monsieur Petcoff qui m’a dit ce qu’il y avait de marqué dessus et c’est Christo qui a été les montrer, ces papiers-là, avec Petcoff et il les a lus lui-même en français.
  • Ces papiers-là déclarent-ils qu’il était marié?
  • Qu’il était garçon.
  • Avant votre mariage avec Petcoff, avez-vous revu monsieur le curé Fusey?
  • Oui, monsieur.
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Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne au procès de Petcoff, en 1923.  Quelques années plus tard, il fera condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en plus de conduire le procès contre Andrew Day en 1930, cet homme accusé du pire familicide jamais commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.

En revenant devant elle, Me Bigué lui fit préciser que c’était Petcoff lui-même qui avait traduit les lettres à Rose Anna, démontrant ainsi qu’il avait menti en affirmant que ces papiers prouvaient son célibat en Bulgarie.

Me Désilets, qui cherchait naturellement des circonstances atténuantes pour son client, obtint du témoin que le père Turgeon avait finalement accepté de la marier après avoir essuyé un refus de la part du curé Fusey.  L’intention de l’avocat était-il de laisser planer un doute quant à la compétence du clergé, ou du moins celle du père Turgeon?

  • Après l’annulation de votre mariage par l’autorité ecclésiastique, vous vous êtes remariée à Barrière?, questionna Me Désilets.
  • Qui vous a marié avec Barrière?
  • Monsieur Fusey.
  • Lui avez-vous demandé si vous pouviez vous remarier?
  • Oui, monsieur.

Les procureurs semblaient s’arracher le témoin, puisqu’il y eut plusieurs retours à la barre de leur part.  Par exemple, après que Me Bigué soit revenu pour lui demander uniquement si elle était catholique, question à laquelle elle répondit par l’affirmative, Me Désilets reprit immédiatement son contre-interrogatoire.

  • Êtes-vous la seule à avoir vu les papiers que Trifone Petcoff, l’accusé, a fait venir de chez lui?, questionna Me Désilets.
  • Qui les a vus à part le curé Fusey?
  • Mon père, ma mère et Christoff et Decho.
  • Maintenant, intervint Me Bigué, pour vous aussi bien que pour votre père et votre mère, ces papiers ne voulaient pas dire grand-chose?
  • Et vous vous êtes fiés à la traduction faite par Petcoff?

La Couronne appela ensuite Decho Irénée Stoychieff, 28 ans, né en Bulgarie le 10 février 1894.  Arrivé au pays en 1912, ce jeune homme s’était converti à la religion catholique en se laissant baptiser le 13 mai 1917 au Cap-de-la-Madeleine.  Deux mois plus tard, le 16 juillet 1917, il épousait Delina Lahaie à St-Alban.  Le recensement de 1921 démontre que le jeune couple résidait alors au 82 de la rue St-Laurent, au Cap-de-la-Madeleine, mais au moment d’apparaître à ce procès il semblait avoir changé d’adresse puisque le greffier nota que ce témoin habitait « à Pont St-Maurice » (ancienne appellation de la rue Fusey ou St-Maurice?).

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L’une des lettres écrites en bulgare ayant été déposée parmi les pièces à conviction lors du procès de Petcoff en 1923.

Interrogé par Me Bigué, Stoychieff se souvenait avoir connu Petcoff vers 1917 ou 1918.  « Il est venu par ici », dit-il, « moi j’étais par ici au Cap et on a travaillé ensemble, une secousse [période] à la St-Maurice[iv] ».  Stoychieff se souvenait que Petcoff lui avait parlé du fait qu’il sortait avec Rose Anna Laganière, ajoutant son intention de l’épouser.  Toutefois, le témoin fut incapable de situer cette conversation sur l’échelle du temps.  Le procureur souhaitait surtout en venir sur de possibles confidences que Petcoff aurait pu lui faire en lien avec son mariage bulgare avant de tromper la confiance de Rose Anna en 1919.

  • A-t-il été question avec vous si, oui ou non, il était marié?, lui demanda Me Bigué.
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte, qu’il était veuf.
  • Il ne vous a pas dit qu’il était garçon, il vous a dit qu’il était marié mais que sa femme était morte?
  • Oui, il m’a dit ça, mais je ne sais pas si c’était bien vrai.
  • Vous venez de me dire que Petcoff vous a dit qu’il était marié et qu’ensuite il a dit que sa femme était morte?
  • Vous a-t-il dit ça en même temps qu’il était marié et que sa femme était morte, ou bien donc s’il a commencé par vous dire qu’il était marié et quelque temps après il vous a dit que sa femme était morte?
  • Il m’a dit qu’il était marié et après ça que sa femme était morte.
  • Quand vous a-t-il dit ça?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Longtemps avant de se marier avec Rose Anna Laganière?
  • … Ah! Je ne peux pas dire la date.  Ça devait être quand on a travaillé ensemble à la St-Maurice, en 1918.
  • Est-ce pendant, avant ou après qu’il a dit qu’il devait se marier avec Rose Anna Laganière?
  • Avant son mariage.
  • Dans ce temps-là sortait-il avec Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous a-t-il dit, oui [ou] non, à ce moment-là qu’il devait marier Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • L’avez-vous rencontré après qu’il eut été marié?
  • Avez-vous eu connaissance que Rose Anna Laganière s’est remariée avec monsieur Barrière?
  • J’en ai pas eu connaissance. J’en ai entendu parler.
  • Mais vous savez, comme tout le monde du Cap, qu’elle s’est remariée avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous continué à avoir des conversations avec Petcoff dans ce temps-là, après qu’elle eut été remariée avec Barrière?
  • Il n’était pas par ici.
  • Avant de partir et depuis qu’il est revenu, vous en a-t-il parlé?
  • Il ne m’en a pas parlé du tout.
  • Vous jurez ça?
  • Bien, il m’a parlé, je ne me rappelle pas ce qu’il a dit. J’ai entendu parler après qu’ils se sont remis ensemble.
  • Lui-même a dit ça?
  • Oui, et j’ai déjà été chez eux.
  • Vous êtes allé chez eux après qu’elle se fut remariée avec Barrière?

Me Désilets s’objecta mais le juge Lacoursière permit à Me Bigué de poursuivre.

  • Vous êtes allé chez eux après qu’il fut retourné avec Rose Anna Laganière?
  • Là, il a dû être question de la condition dans laquelle il se trouvait?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous n’avez pas trouvé ça drôle de les voir ensemble?
  • Je ne trouve pas ça drôle.
  • Est-ce qu’il a été question de ça?
  • A-t-il été question de ça, oui ou non, qu’il était marié de l’autre côté [de l’Atlantique] à ce moment-là?
  • Il n’a pas été question de ça.
  • Vous jurez qu’il n’en a pas été question?
  • Pas dans ce moment-là, surtout.
  • Dans quel moment?
  • Ça ne fait pas longtemps de ça, il restait en haut de chez monsieur Picard.
  • En a-t-il été question à ce moment-là?
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte. C’est tout ce que je peux dire, moi.  Je ne connais pas chez eux.
  • Pour vous rafraîchir la mémoire, a-t-il été question, oui ou non, si Petcoff vous a demandé s’il ne pourrait pas se procurer des faux documents de l’autre côté pour démontrer qu’il n’était pas marié?
  • De quelle manière et comment vous a-t-il demandé ça?
  • Il m’a dit qu’il voulait actionner le clergé et il voulait avoir des documents pour se servir de ça.
  • Après, en procès ecclésiastique?
  • Et qu’il voulait avoir des faux documents pour prouver quoi?
  • Qu’il n’était pas marié.
  • Qu’est-ce que vous lui avez répondu à ce propos-là?
  • J’ai répondu qu’il essaie à en avoir. Il a écrit toujours et vous avez ses lettres.
  • Vous lui avez répondu d’essayer, que vous ne vouliez pas vous en charger, vous?
  • Comme question de fait, vous en êtes-vous occupé, vous?
  • Pas du tout.
  • Vous lui avez répondu de s’arranger avec ça?
  • Vous venez de dire qu’il a écrit et qu’on avait les lettres de sa femme?

Lorsque Me Bigué tenta de produire en preuve ces fameuses lettres venues directement de Bulgarie, Me Désilets s’objecta en prétextant que le témoin n’était pas de compétence à en prouver la provenance.  Le juge maintint l’objection.

  • L’accusé vous a-t-il montré les réponses qu’il avait reçues?, reprit Me Bigué.
  • Il ne m’a rien montré.
  • L’accusé vous a-t-il dit qu’il avait reçu une réponse de sa femme?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Il vous a dit qu’il devait écrire?
  • Quand on a parlé ensemble, je ne sais pas à quelle date, j’ai dit s’il veut en avoir, écrit. Si t’es pas marié, tu vas en avoir.
  • Vous a-t-il dit qu’il devait écrire ou qu’il avait écrit?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Vous a-t-il dit qu’il était pour écrire?
  • Oui, monsieur.

Henri Laganière

         Le père de Rose-Anna, âgé de 52 ans, fut d’abord interrogé par Me Bigué, qui lui demanda de consulter le document déposé sous la cote P-11.  Henri le reconnut comme étant la lettre qu’il avait lui-même ouverte avant d’ajouter avoir pris sa fille et Christo comme témoin afin d’aller rencontrer Petcoff, la lettre en main.

  • Où était-il Petcoff dans ce temps-là?
  • À Détroit, Michigan. J’ai été trouvé Petroff en pension chez monsieur Beaumier.  J’avais été averti qu’il avait reçu deux lettres, il avait l’autorisation de les retirer à la malle au Cap-de-la-Madeleine.  J’ai pris Christo pour voir les lettres, pour voir si ça nous intéressait.
  • Vous êtes allé avec Christo chez Ivon Petroff, chez monsieur Beaumier, pour prendre connaissance de ces deux lettres?
  • Celle que je viens de vous exhiber, c’en est une?
  • Qui fait partie de la liasse produite à l’enquête préliminaire comme exhibit P-11?
  • Qu’est-ce qui s’est passé?
  • J’ai décacheté la lettre et j’ai dit à Henri Christo « es-tu capable de la traduire en français pour voir si c’était une lettre qui nous intéressait? ». Il dit « oui, ça vient de sa femme et de ses enfants ».  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez monsieur le curé Fusey et il m’a dit « connaissez-vous deux bulgares qui sont capables de traduire en français? ».

Rapporter les paroles d’une conversation à laquelle l’accusé n’était pas présent est considéré comme du ouï-dire, ce qui est inadmissible en Cour.  Pourtant, dans les transcriptions on note aucune intervention de Me Désilets à ce sujet, ni de celle du juge.  Cette pratique, transmise par la Common Law depuis fort longtemps n’était certainement pas ignorée des membres de cette Cour.

  • Vous dites que vous avez décacheté les deux lettres et que vous les avez fait traduire par Christo?, reprit Me Bigué.
  • Vous a-t-il donné le résultat de la traduction immédiatement, séance tenante?

Me Désilets s’objecta sur la manière de procéder, alors Me Bigué demanda au témoin de produire les documents apparaissant sous la cote P-11, ce à quoi Me Désilets s’objecta à nouveau.  Celui-ci fit valoir que ces lettres avaient été prises « chez Ivon Petroff qui n’est pas l’accusé ignorait la réception de cette lettre et de plus que l’on ne peut pas faire la production de cette lettre vu que le témoin n’est pas compétent ».  Malgré tout, le juge permis la production de cette preuve, encore une fois sous réserve.

  • C’est la lettre du fils de Trifone Petcoff, en date du 4 avril 1921?, demanda Me Bigué.

Il lui demanda ensuite de prendre connaissance d’une autre lettre qui avait été déposée sous la cote P-9 lors de l’enquête préliminaire.  Le témoin admit avoir également ouvert cette autre lettre.  Encore une fois, Me Désilets s’objecta à l’admissibilité de cette preuve mais la réponse du juge Lacoursière fut la même.

  • Maintenant, reprit Me Bigué, voulez-vous dire à la Cour sous quelles circonstances vous avez mis la main sur cette lettre-là?
  • J’ai mis la main sur la lettre par rapport que ça m’intéressait, voyant la position que ma fille, vu que son mari était parti et que monsieur Petroff avait l’autorité de les retirer et de les renvoyer à Détroit. J’ai pris Henri Christo comme témoin.
  • Monsieur Henri Christo était témoin?
  • Oui, et je l’ai fait traduire en français. Ça intéressait une de sa femme et une de son enfant.  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez le curé Fusey.  Il m’a dit : « connaissez-vous deux bulgares capables de traduire en français ».  J’ai dit « oui et la lettre a été traduire [traduite] par Henri Christo en français ».  Après que monsieur Henri Christo a eu traduit les lettres que j’ai décachetées et j’ai eu l’autorité de les transporter à monsieur William Christoff et après ça, je ne me suis plus occupé de rien.
  • Ils vous ont donné la traduction?
  • Pas à moi, à monsieur le curé.
  • Ils vous les ont traduites?
  • Oui, en français.

Ce fut ensuite à Me Léo Désilets de contre-interroger le témoin, qui lui fit d’abord admettre que la traduction avait été réalisée par Henri Christo.  Le père répéta que les lettres avaient été retirées de la poste par Ivon Petroff, un homme qui ne sera d’ailleurs jamais appelé à la barre des témoins, tout en précisant que l’accusé n’était pas présent.  Petcoff se trouvait alors à Détroit.  Et ce fut alors que Me Désilets sortit un lapin de son chapeau.

  • Votre fille a remarié un nommé Barrière?
  • Où est-il aujourd’hui?
  • Il est en prison pour 3 ans de suite. Après ça, le gouvernement fédéral y verra plus tard.
  • C’est vous-même qui l’avez fait mettre en prison?
  • Oui, monsieur.

Rose-Anna avait-t-elle finalement trouvé un second mari encore pire que Petcoff?

Le fait d’ouvrir des lettres qui appartiennent à une autre personne peut représenter un crime fédéral, mais le témoin Laganière venait de dire sous serment que ce Petroff avait une autorisation pour s’occuper du courrier de Petcoff.  Malheureusement, ce mystérieux Petroff ne sera jamais appelé à la barre des témoins pour fournir de plus amples explications sur le sujet.

Henri Christo

Henri Christo était un journalier de 27 ans qui habitait maintenant à Montréal.  Lors du recensement de 1921, il résidait au 103 rue Notre-Dame au Cap-de-la-Madeleine avec sa femme Helida Christo et leurs deux fils : Marcel Christo, 3 ans; et Léo Paul Christo, âgé de moins d’un an.  Alors que devant le greffier il se décrivit comme simple journalier, ce recensement en faisait plutôt un ingénieur.

D’abord interrogé par Me Philippe Bigué, il prit connaissance des lettres en provenance de Bulgarie.  Sur l’une d’entre elles était inscrit le nom d’une certaine Vulca, un détail qu’il ne put expliquer.

  • Vous constatez tout de même que la lettre est adressée à Trifone Petcoff?
  • Oui, sur l’autre bord de l’enveloppe.
  • Sur la face même de l’enveloppe?
  • Qu’est-ce qu’il y a d’écrit en haut sur l’enveloppe?
  • C’est marqué le village de Bachovitza Province.
  • C’est bien l’étampe de votre pays?, demanda le juge?
  • Quand vous en avez eu connaissance pour la première fois?, reprit Me Bigué.
  • Je jure au meilleur de ma connaissance, quand ces lettres-là sont arrivées, j’en ai eu connaissance avant monsieur Laganière, parce qu’Ivon Petroff me l’a montrée avant. Il l’avait dans sa poche.  Il est parti avec cette lettre-là.  Moi, j’ai dit qu’il devait laisser ça au bureau de poste, il n’était pas autorisé à les avoir.  Seulement, cette lettre-là, le postmaster [maître de poste] il connaissait les deux, il ne faisait pas de différence et Ivon Petroff a retiré les lettres, sans le dire que c’était à Trifone.

Voilà qui contredisait le témoignage de Laganière, qui avait affirmé que Petroff était autorisé à ouvrir le courrier de Petcoff.  Qui croire?

  • Vous en avez eu connaissance, vous dites, avant Laganière?
  • Oui, j’en ai eu connaissance de cette lettre-là. Monsieur Ivon Petroff les avait et puis Ivon Petroff est parti avec ces deux lettres-là.  Il a été faire un tour, suivant la track du Pacifique qui descend à la Wayagamack.  Il a été parlé là, je ne sais pas ce qu’il a fait avec.  Après ça, il est revenu.  Il a demandé ce qu’il pourrait faire avec.  J’ai dit « tu pourras faire autrement de donner à madame Petcoff ou à monsieur Laganière ».
  • Alors, ça ne vous a pas surpris quand vous avez vu les lettres entre les mains du père Laganière?
  • Non, parce que je les avais vu avant.
  • Qu’est-ce que monsieur Laganière vous a demandé?
  • Il m’a demandé si je serais assez bon pour lui traduire cette lettre-là, pour voir s’il y avait quelque chose qui l’intéressait. J’ai répondu que je la traduirais bien tel que c’était marqué sur la lettre.  Je ne faisais aucune différence.  Je l’ai traduit et ç’a resté de même.

Le témoin authentifia ensuite la traduction française en confirmant qu’elle était fidèle au contenu original.

  • Est-ce que vous connaissez l’accusé depuis longtemps?, reprit Me Bigué.
  • Je le connais depuis 1917.
  • Vous demeuriez au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là, quand ces lettres ont été traduites et reçus?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que vous aviez d’autres compatriotes? Est-ce que vous connaissiez d’autres personnes qui portaient le même nom que Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là?
  • C’est dans ce moment-là.
  • En quelle année?
  • C’est quand le chemin de macadam est passé au Cap-Madeleine.  Il y en [avait] qui s’appelaient Trifone Petcoff, mais je ne les connaissais pas.
  • Mais dans ce temps-là, il n’y en avait pas d’autre?
  • Je remarque que les enfants de Petcoff, si l’on en croit par cette lettre que vous venez de lire, signent Triphonoff?
  • Dans notre pays on porte toujours le nom du père. Si j’étais chez nous et si j’étais marié, mes enfants s’appelleraient pas Christo, ils s’appelleraient Henri.
  • Qu’est-ce que ça veut dire « off »?
  • Ça veut dire que c’est les enfants à lui.

En pouvait donc déduire de ce témoignage qu’à une certaine époque il y avait eu deux autres personnes portant le même nom au Cap, mais au moment des lettres l’accusé était le seul.  Par conséquent, la Couronne établissait que ces lettres s’adressaient réellement à l’accusé et qu’on ne pouvait donc plaider l’erreur d’identité.

Lorsque Me Désilets contre-interrogea le témoin, il fut question que ce mystérieux Petroff avait été la première personne que le témoin avait vu être en possession de la lettre.  C’est seulement plus tard au cours de la même journée que le document avait abouti entre les mains de Laganière, le père de Rose Anna.

  • Quand monsieur Laganière vous a montré cette lettre, où était-il?, questionna Me Désilets.
  • Si je me rappelle bien, je pense qu’il est venu me chercher chez nous, si je ne me trompe pas. Je ne suis pas certain.
  • Êtes-vous resté chez vous?
  • Non, j’ai parti avec monsieur Laganière et on a été chez lui.
  • Vous êtes allé chez Laganière?
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous seul avec lui?
  • Il y avait sa famille.
  • L’a-t-il ouverte devant vous?
  • Oui, monsieur. Je ne me rappelle pas si c’est Laganière ou mademoiselle Laganière, Rose-Anna.  C’était l’un des deux.
  • Et ces lettres-là ont été ouvertes par monsieur Laganière chez lui?
  • Oui, je pense que c’est chez lui. Ça fait longtemps de ça.  Je ne peux pas me rappeler de tout.
  • Dans ce cas-là, à votre connaissance, vous jurez que ce n’est pas Laganière qui les a retirées?
  • Votre nom c’est Henri Christo?
  • Oui, monsieur.
  • Vous souvenez-vous d’avoir paru comme témoin en cour civile, dans une cause de Laganière contre Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez été assermenté alors comme témoin?
  • Oui et comme interprète, les deux.
  • Dans le temps, avez-vous juré quant à la provenance, la même chose que vous jurez aujourd’hui?

Me Bigué s’objecta à cette question.  Bien que les transcriptions ne permettent pas de connaître la réponse du juge, on présume que l’objection fut retenue puisque Me Désilets enchaîna avec une autre question.

  • En prenant connaissance de cette lettre-là, avez-vous constaté si cette lettre-là était écrite en bon bulgare?
  • Seulement ce n’est pas écrit par un avocat.
  • Ce n’est pas écrit correct?
  • Non, c’est écrit par les enfants. Ils n’écrivent pas aussi bien qu’une grande personne.
  • Lorsque vous avez connu Trifone Petcoff c’était en 1917 à peu près?
  • Oui, monsieur.
  • Voulez-vous dire à la Cour si c’est avant cette année-là qu’il y avait au Cap-de-la-Madeleine, à votre connaissance, des individus qui portaient le nom de Trifone Petcoff?
  • Je sais bien, c’est quand le chemin a été fait au Cap-de-la-Madeleine, il y avait bien des Trifone Petcoff. Il y en avait un ou deux, parce que moi je tenais la grocerie [épicerie] dans le temps et ils venaient acheter chez nous.  Je me rappelle qu’il y en avait, mais depuis je ne sais pas où ils sont.  Ça fait pas mal longtemps, ça fait 6 ans dans le moins.
  • Et ces gens qui donnaient le nom de Trifone Petcoff étaient des gens qui demeuraient au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y en avait au moins deux?
  • Oui, mais je ne peux pas dire combien. Vous savez, je n’étais pas intéressé dans ça.
  • Ces gens-là achetaient chez vous?
  • Oui, je tenais justement avec Stoycheff.
  • Sur la lettre que vous auriez vue pour la première fois entre les mains d’Ivon Petroff, y avait-il au crayon « Vulca »?
  • Je ne peux pas dire, parce qu’Ivon ne m’a pas donné les lettres pour les examiner. Il me les a montrées seulement.  Il m’a dit qu’il avait retiré deux lettres appartenant à Trifone et le postmaster les avait données à lui.  Il pensait que c’était Ivon.

En somme, le maître de poste avait remis les lettres à Petroff en croyant qu’il s’agissait de Petcoff, et Petroff de les montrer ensuite à Christo avant de les remettre au père de la mariée.  Christo avait finalement hérité de la tâche d’en traduire le contenu, et on connaît la suite.  De nos jours, on pourrait certainement se questionner quant à la façon dont ces lettres avaient été obtenues.  Une telle preuve serait maintenant inacceptable en Cour, d’autant plus que ce Petroff aurait pu s’exposer à des accusations puisque le vol de courrier est un crime fédéral.

Ce fut alors que Me Bigué revint le temps de deux questions.

  • C’est lui, Ivon Petroff, qui vous a montré ces deux lettres-là et vous lui avez dit « tu devrais donner ça à sa femme ou à son beau-père »?
  • Pour commencer, je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit de les retirer et il a demandé quoi faire avec. J’ai dit « il n’y a pas autre chose que de les donner à sa femme ou bien à son beau-père, monsieur Laganière ».
  • Comme vous l’avez dit tout à l’heure, dans ce moment-là il n’y avait pas d’autre Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Pas dans ce moment-là.
  • Monsieur Christo, reprit ensuite Me Désilets, vous dites que vous avez connu deux Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Avant 1917, oui.

Ce fut ensuite au juge Lacoursière de soumettre quelques questions au témoin, qui se montra désireux de préciser la date en rapport avec cette construction de route mentionnée un peu plus tôt par Christo.

  • En quelle année la construction du chemin?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous voulez dire le ciment?
  • Oui, le chemin de Québec au Cap-de-la-Madeleine[v], je ne me rappelle pas si c’est avant ou après.
  • Dans tous les cas, vous teniez dans le temps [un] magasin et il [y] avait deux Trifone Petcoff qui achetaient chez vous?
  • Est-ce que l’accusé en était un?
  • Je me rappelle qu’il y en avait un qui était pas mal vieux, dans les 50 ans, et au meilleur de ma connaissance il y avait un jeune garçon.  Je ne peux pas jurer au juste.
  • Quel âge?
  • À peu près 17 ans.

Me Bigué revint à nouveau devant le témoin pour lui demander d’examiner la lettre déposée sous la cote P-9 et Christo dira l’avoir vu pour la première fois dans les mains de Laganière.  En fait, si on venait d’établir que Petroff avait pris cette lettre directement du maître de poste, le procureur voulut préciser qui l’avait ouverte.

  • Elle a été décachetée devant vous chez Laganière?, questionna Me Bigué.

Le témoin identifia ensuite une autre de ces lettres, qu’il avait également traduite, tout en précisant qu’elle provenait d’un cousin de Petcoff.  Il en avait aussi traduite une autre, celle-là provenant de la première femme de Petcoff, apparemment restée en Bulgarie.

Puis, une dernière fois, Me Désilets, qui avait constaté deux écritures différentes dans ces traductions, s’approcha du témoin pour lui faire admettre qu’il n’avait pas lui-même écrit les traductions.  En fait, Christo dira avoir dicté les traductions, qui avaient finalement été écrites par la sœur du curé Fusey.

L’abbé Philippe Normand

         Le témoin suivant fut l’abbé Philippe Normand, 30 ans, vice-chancelier à l’évêché de Trois-Rivières.  Me Bigué l’invita à consulter le document qui avait été déposé sous la cote P-5 lors de l’enquête préliminaire et qui était, en fait, le jugement du tribunal ecclésiastique du diocèse.  Rappelant qu’à l’enquête préliminaire il avait justement comparé ce document à l’original, paragraphe par paragraphe, l’abbé Normand l’authentifia.  Ce témoignage, quoique bref, servit à établir que l’évêché était aussi en possession de témoignages rendus par Christo, tel que mentionné par celui-ci un peu plus tôt.  Me Désilets n’eut aucune question pour l’abbé Normand, et le juge ajourna les audiences au lendemain.

William Christoff

         Le 4 octobre 1923, on entendit un seul et dernier témoin en la personne de William Christoff, 27 ans, qui se décrivit comme un ébéniste demeurant à Montréal.  Me Bigué lui présenta alors le document déposé sous la cote P-9 et le témoin se rappela que le curé Fusey lui avait apporté cette lettre dans le but de la traduire.  Il confirma avoir fait la traduction mais sans toutefois l’avoir écrite.

  • Vous l’avez dicté?, questionna Me Bigué.
  • Oui, et après je l’ai relue pour voir si c’était correct.
  • Est-ce une traduction fidèle?
  • Maintenant, l’autre partie est écrite par sa femme?
  • Oui, c’est la même lettre.

Autre précision que permit d’apporter ce témoin, c’est que le curé Fusey s’était déplacé jusqu’à Montréal pour traduire la lettre.  Me Bigué lui demanda de déposer en preuve ces traductions sous les cotes P-7 et P-8.  Le témoin les authentifia en précisant qu’une seule erreur était survenu : à un endroit il était écrit 12ème jour alors qu’il aurait plutôt fallu y lire 2ème jour.

C’est seulement ensuite que Me Désilets contre-interrogea le témoin.

  • Avant que le curé Fusey vous les apporte, vous ne savez pas du tout où ils avaient été pris?
  • C’est-à-dire que monsieur le curé est venu me chercher chez nous pour aller les traduire chez le notaire.  Je ne me rappelle pas du nom.
  • C’est la traduction que vous avez faite?
  • Ces papiers m’ont été montrés par le notaire. Ils étaient entre les mains du notaire.
  • À Montréal?
  • Ils étaient sur la table du notaire et monsieur le curé m’a demandé de les traduire.
  • Vous avez traduit la lettre qui viendrait de Pena, qui est sensée être une femme?
  • Qui écrit à Trifone Petcoff?
  • Où trouvez-vous la lettre de la femme?
  • C’est de ce côté-ci de la page.
  • Comment signe-t-elle?
  • Votre épouse Pena.
  • C’est tout, ça?
  • Qui a écrit les traductions?
  • C’est ma belle-mère.
  • Au Cap?
  • Pena, c’est un nom de fille?, questionna le juge.
  • C’est un nom de femme ou fille.
  • Comment distinguez-vous entre le nom d’une femme et le nom d’une fille?
  • Dans notre habitude, après que la femme est mariée, c’est son nom de baptême pareil comme avant ou bien le nom de son mari.
  • Dans ce cas-là, la personne qui a signé « Pena » portait-elle dans son temps de fille le nom de Pena?

Ainsi se termina le procès de Petcoff.

Le verdict

Le juge Lacoursière se retira pour prendre le tout en délibéré.  C’est le 13 octobre 1923 qu’il fit connaître son verdict en ces termes :

D’abord, il justifia sa décision d’avoir accepté de produire les documents en preuve parce que ceux-ci avaient déjà été produits et lus lors de l’enquête préliminaire.  L’accusé en connaissait donc la teneur.  Ensuite, il incombait à la Couronne de prouver trois choses : le premier mariage; le second mariage; et que la première femme de l’accusé était vivante lors du second mariage.  Il dira également que les admissions de l’accusé étaient suffisantes pour prouver le premier mariage.  « Si nous ajoutons à ces admissions les documents officiels constatant son premier mariage, nous sommes en présence d’une preuve complète, qui doit être acceptée en fait et en droit », écrit le juge Lacoursière.

Quant à savoir si la première femme était encore vivante au moment du second mariage, le juge souligna que la lettre de l’épouse bulgare datée du 21 février 1921 représentait une preuve suffisante.  Et le juge d’ajouter : « Tous ces faits, cet enchaînement de circonstances, constituent une preuve accablante contre l’accusé, ou tout au moins, une preuve de présomption suffisante pour laisser à l’accusé la charge de la détruire.  L’accusation de bigamie est une des rares offenses pour lesquelles le Code Criminel offre des excuses comme moyens de défense à celui qui s’en rend coupable.  Ces excuses se trouvent au paragraphe 3 de l’art. 307 C.C.  L’accusé n’a pas jugé à propos de s’en prévaloir, c’était son droit.  D’ailleurs, je ne crois pas qu’il pouvait être plus habilement défendu qu’il l’a été par son procureur.  Je déclare l’accusé coupable de bigamie, suivant l’accusation telle que portée ».

Ce verdict valut à Petcoff une sentence de 2 ans d’emprisonnement.

Épilogue

Decho Irénée Stoychieff, l’un des témoins dans cette affaire, s’éteignit à Greenfield Park le 17 mai 1971.

La seule enfant que Rose Anna Laganière aurait eu avec Trifone Petcoff, celle dont il a été question lors du procès sans qu’on en révèle l’identité, s’appelait Rose Emma Petcoff.  Le 18 juillet 1936, cette fillette devenue femme épousa Eusèbe Nolet dans la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine.  Cependant, rien n’indique que ses parents aient assistés à la cérémonie.

D’ailleurs, après le verdict de l’honorable juge Lacoursière, on perd la trace de Trifone Petcoff.  Serait-il retourné auprès de sa première épouse en Bulgarie après avoir purgé sa sentence?

Et qu’est devenue Rose Anna auprès de ce second mari turbulent?

Le curé Éphrem Fusey fut inhumé le 31 décembre 1930 dans la paroisse Ste-Famille.  Il était le fils du notaire Georges Fusey et de Léocadie Dugas.  C’est en son honneur qu’on nomma la rue Fusey au Cap-de-la-Madeleine, un nom qui survécut aux fusions municipales au tournant du 21ème siècle.


[i] Encore une fois, comme c’est de coutume dans les archives et autres faits historiques, l’orthographe du nom connaît quelques variantes à travers le dossier, par exemple « Triphone ».

[ii] Né le 2 novembre 1848 à Ste-Geneviève-de-Batiscan, il reçut l’ordre le 22 septembre 1872 à la cathédrale de Trois-Rivières.  En plus d’avoir approuvé une apparition de la vierge Marie qui se serait déroulé en 1880 à la basilique du Cap-de-la-Madeleine, il confirma le miracle du fameux pont de glace de 1879, mythe bien intégré dans l’histoire de la ville.  Monseigneur Cloutier s’est éteint le 18 septembre 1934 à l’âge de 85 ans.

[iii] Éphrem Fusey fut curé fondateur de la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine de 1918 à 1931.  C’est en son honneur que fut baptisé la rue Fusey.

[iv] S’agissait-il de la St-Maurice Pulp and Paper Co. De Trois-Rivières ou alors de la St-Maurice Lumber Co. Au Cap-de-la-Madeleine?

[v] Le témoin semblait faire référence au chemin du roi, que l’on désigna par la suite comme la route 2 avant de la baptiser finalement route 138.