L’affaire Joseph Poiré: meurtre ou suicide?

screenhunter_381-nov-15-19-57            Le 28 mars 1801, c’est dans le district de Québec, devant les juges Williams et De Bonne, que s’ouvrit le procès de Joseph Poiré, un homme dont on estima l’âge à 44 ans.  Celui-ci était accusé d’avoir tué son ami Alexis Lamarre en le poussant dans les eaux du fleuve depuis le quai de la Reine, à Québec.  Ce dernier se situait au bout de la rue St-Pierre, entre les quais St-André et Cul-de-Sac.  L’incident serait survenu le 28 janvier.

Selon la théorie de la Couronne, une dispute serait survenue entre les deux hommes au cours de l’automne 1800.  Lamarre aurait remis à Poiré une certaine quantité de morue pour vendre sur le marché mais une fois sa cargaison vendue, Poiré aurait utilisé l’argent pour s’acheter du tabac.  La première querelle aurait éclatée le 12 décembre.  Des coups furent échangés avant que Poiré lance cette menace : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne ».

Le 14 janvier 1801, c’est au cours d’une autre dispute que Lamarre s’empara d’un bâton pour frapper Poiré, qui se fit ensuite très docile.  Les choses semblaient être rentrées dans l’ordre.

Le 28 janvier, c’est en canot que les deux hommes se rendirent à Québec.  Lamarre et Poiré auraient été vus ensemble tout au long de la matinée.  Un peu avant midi, sur la rue St-Pierre, Poiré aurait lancé à l’autre : « Lamarre, viens ici, je veux te parler ».  Ainsi, Lamarre l’aurait suivi jusqu’à la maison d’un certain McKenzie, plantée tout près du quai de la Reine.  La fois d’ensuite, on les vit au bord du quai, près de l’eau.

Le premier témoin de la Couronne fut Pierre Baron qui avait vu Poiré et Lamarre quitter ensemble vers le quai.

Nicholas Lemage dira que Poiré « est arrivé le premier sur le bord du quai et a regardé en bas du quai, Lamarre le suivait ».  À peine venait-il de déposer une brassée de bois de chauffage que Lemage entendit crier Michel Campagnard : « voilà un homme qui en a jeté un autre à l’eau ».  Lemage se précipita sur les lieux mais seulement pour voir Lamarre disparaître sous les eaux froides du fleuve.  Un canot fut mis à l’eau pour tenter de le sauver, mais sans résultat.  Finalement, le corps avait été repêché par un grappin appartenant au pilote Rôlet.  Selon le témoin, la victime était restée sous l’eau entre 30 et 45 minutes.  Quant à Poiré, il le décrivit vêtu d’une redingote bleue et d’une toile cirée jaunâtre recouvrant son chapeau.

Contre-interrogé par la défense, Lemage admit que Lamarre était solide sur ses jambes et qu’il n’était pas un ivrogne.  Il admettra aussi ne pas l’avoir vu tomber « mais j’ai vu la trace du pied » dans la neige.  Selon lui, des gens venaient parfois sur le quai « voir s’il y a beau pour traverser ».  La défense parvint également à lui faire dire qu’il n’avait jamais vu la moindre animosité entre Lamarre et Poirée.

Michel Campagnard s’avéra être un témoin important.  Il arrivait chez son patron aux commandes d’une carriole lorsqu’il avait aperçu deux silhouettes sur le quai qui regardaient en direction de la pointe Lévis. « J’ai arrêté mon cheval et comme j’ai regardé ces deux hommes, l’un a poussé l’autre par les épaules à l’eau dans le fleuve Saint-Laurent, j’ai couru immédiatement à l’office de Mr Mure ».  Pendant que Poiré se sauvait vers le Cul-de-Sac, Campagnard courut jusqu’au quai.  Malheureusement, le corps de Lamarre avait déjà disparu sous la surface.

Apparemment, on doit apporter une nuance à ce témoignage.  Après avoir décrit le suspect avec une redingote bleue, Campagnard admettra ceci : « je ne peux pas jurer positivement que le prisonnier [l’accusé] est l’homme, parce que je ne le connaissais pas auparavant et je n’ai pas vu parfaitement son visage, mais je reconnais son habillement ».  Certes, ce fut là une belle ouverture pour la défense.

En contre-interrogeant Campagnard, la défense mit en lumière le fait que ce témoin se trouvait à un demi-arpent (29 m) de la soi-disant scène de crime.  Était-ce suffisant pour amoindrir l’importance de ce qu’il affirmait avoir vu?

D’autres témoins comme Martin Cheniquy, Olivier Lyonais et Louis Riopel racontèrent avoir vu Poiré s’éloigner « d’un bon pas ».  Pour Lyonais, il avait l’air fatigué.  Il avait abouti chez un certain Étienne Couture, à qui il avait refusé une soupe en se disant trop peiné pour avaler quoi que ce soit.  Et c’est là que Poiré aurait dit : « il y a arrivé un malheur à la basse ville, Lamarre s’est noyé.  Nous avons été boire un coup, il m’a demandé d’aller sur le quai de la Reine, là il m’a donné la main en me disant je te dis adieu et pour la dernière fois, et s’est jeté à l’eau.  J’ai peur qu’on dise que c’est moi ».

Voilà qui jetait un tout autre éclairage à l’affaire.  La justice britannique faisait-elle fausse route en conduisant le procès d’un homme dont l’ami s’était seulement suicidé?

Cependant, il y avait d’autres éléments incriminants.  Poiré aurait demandé à Couture un endroit pour se cacher, requête refusée par ce dernier.  Ce fut alors que Poiré lui aurait confié avoir tenté de repêcher son ami, mais on se demande pourquoi il n’est pas resté sur le quai.

La veuve de Lamarre, Catherine Carrier, fut entendue comme témoin.  Elle dira que Poiré demeurait dans leur maison au cours de l’automne 1800 en plus de confirmer l’histoire de la vente de morue.  Lorsque son mari l’avait menacé de propager la nouvelle selon laquelle il avait des dettes, Poiré serait devenu furieux.  La bagarre avait alors éclaté, au point où d’autres amis et voisins avaient dû intervenir pour séparer les deux belligérants.  « Tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne », aurait menacé Poiré.

Vers le 14 janvier, toujours selon Catherine, une nouvelle bagarre s’était produite.  Cette fois, Lamarre avait eu le dessus avec l’aide d’un bâton.  Les deux hommes auraient fini par faire la paix sans toutefois se serrer la main.

Selon Charles de St-Félix, la menace lancée par l’accusé devait s’entendre ainsi : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais que de ma main ».  Puis un dernier témoin de la Couronne se souvint de l’intention que Lamarre avait eu de foutre Poiré hors de chez lui sans toutefois savoir comment s’y prendre.

Les premiers témoins de la défense firent bonne réputation à l’accusé, en plus d’ajouter qu’il n’était pas rare que les hommes se rendent au quai de la Reine pour observer « la mer ».  Selon eux, il n’y avait donc rien d’incriminant dans le fait que les deux protagonistes se soient retrouvé à cet endroit.

Un autre, Louis Foy, avait passé de longues périodes en forêt avec Poiré et n’avait absolument rien à reprocher à son comportement.  Louis La Caffe dira même l’avoir hébergé durant 6 ou 7 ans.

Selon ce qui a survécu des directives du juge au jury, le magistrat se serait montré partial en disant « je crois beaucoup à l’évidence de Campagnard ».  En fait, il alla jusqu’à dire que ce témoignage donnait la preuve d’un homicide.  Et s’il y avait eu homicide, il devait y avoir un coupable; et s’il y avait un coupable ce devait être Poiré.  Évidemment!

Le juge – on ignore lequel de Williams ou De Bonne livra ces directives – ajouta que « le prisonnier était l’homme par qui le défunt a été poussé au bas du quai ».  Comme exemple d’impartialité, on a vu mieux!

Le seul document qui nous est parvenu se termine bien abruptement.  À la toute fin, on apprend que le jury délibéra durant deux heures avant de rendre un verdict d’acquittement.  Poiré était libre comme l’air.

Voilà qui nous laisse, encore une fois, avec un meurtre non résolu; à moins que la mort de Lamarre n’ait été qu’un bête accident?

Le système judiciaire canadien, qui repose essentiellement sur le système britannique, est construit de façon à ce qu’il soit préférable d’acquitter un coupable plutôt que de condamner un innocent.  La leçon que semble nous laisser l’affaire Poiré c’est qu’il y a deux siècles – contrairement à la croyance populaire – la justice ne condamnait pas aveuglément le premier venu.  En dépit de l’opinion du juge, il arrivait que les jurés soient capables de réflexion et surtout d’objectivité.

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L’affaire Vautour

1913 - enfants de Vautour
Les six orphelins Vautour au lendemain du drame.

            Au matin du dimanche 23 février 1913, vers 6h10, le poste de police du 9 rue Grand-Trunk à Pointe St-Charles fut plongé dans l’émoi lorsqu’un garçon de 7 ans nommé Victor Vautour se présenta en demandant de l’aide.  Le sergent Patrick Borden fut le premier à l’écouter.  Le garçonnet lui expliqua que sa mère était morte alors que son père était couvert de sang.

            Accompagnés de collègues comme Jean-Baptiste Tremblay et le lieutenant Léopold Bellefleur, Borden suivit le petit Victor jusqu’à la maison du 187 Grand-Trunk.  Anna Michaud, 39 ans[1], était morte, étendue dans son lit, vêtue d’une robe de nuit.  Son mari, François Vautour, se tenait dans la cuisine avec ses cinq autres enfants.  En raison de profondes blessures au cou, celui-ci était couvert de sang mais toujours conscient.

Suite à ces premières constatations, les enfants montrèrent aux policiers une hache, apparemment découverte dans leur chambre.  De plus, ils affirmèrent que le responsable de ce drame était leur oncle, un dénommé Alfred « Fred » Michaud, le frère d’Anna.  Né le 5 mai 1868 à l’Île Verte, près de Rivière-du-Loup, ce dernier était le troisième d’une famille d’au moins huit enfants[2].

            Pendant que François Vautour était conduit à l’hôpital Notre-Dame, le Dr Dugas procédait à l’autopsie de son épouse, une femme de 4 pieds et 10 pouces.  Le légiste nota que la rigidité cadavérique était « bien marquée », ce qui faisait remonter le décès à un minimum de quelques heures[3].  Par la position des blessures, il semble que l’assassin visait le cou.  L’une de ces plaies était si profonde que la colonne vertébrale avait été atteinte au niveau de la 6ème vertèbre.  Un autre coup de hache avait aussi fracturé la clavicule gauche.  Selon le Dr Dugas, la cause du décès était due à « l’hémorragie produite par les blessures sur le côté droit du cou ».

            À 14h45, François Vautour succombait à ses blessures.  Son autopsie fut pratiquée le lendemain par le Dr Duncan McTaggart.  Ce matin-là, des journaux comme La Patrie et Le Canada répandaient déjà la nouvelle de la tragédie qui avait fait six petits orphelins.  L’aîné, Théodore, était âgé de 9 ans.

            Selon le rapport du Dr McTaggart, Vautour, qui mesurait 5 pieds et 10 pouces, portait de graves blessures au visage, au point où sa mâchoire avait été fracturée et sa trachée sectionnée.  Il attribua son décès aux dommages causés à la région du larynx.

            La Patrie parlait déjà à mots couverts des soupçons que les enfants entretenaient envers leur oncle en posant cette question aux lecteurs : « Quels auraient été les motifs qui ont déterminé cet acte inqualifiable? ».

            C’est la question à laquelle tenterait de répondre l’enquête du coroner McMahon, qui débuta ce même lundi 24 février.  Toujours selon La Patrie, les docteurs Dugas et McTaggart « viennent déclarer que les coups portés à Vautour ont été donnés avec une force musculaire telle que seule la main d’un homme pouvait déterminer ».  Ils confirmèrent aussi que la hache trouvée sur les lieux était bien l’arme du crime.  Toutefois, « en ce qui concerne la femme, on ne s’entend pas sur l’instrument qui a été employé […] ».

            Théodore Vautour, 9 ans, dira devant le coroner être monté se coucher vers 19h00 le samedi, tandis que son père s’affairait dans la cuisine et que sa mère s’occupait de sa petite sœur de 6 ans.  Vers 5h00 du matin, il s’était éveillé pour se diriger vers la chambre de ses parents.  C’est là qu’il les avait vus, couchés dans leur lit et couverts de sang.  « Je me suis rendu dans la cuisine pour m’habiller, mon père m’a demandé de l’eau et des essuiemains [sic] ce que j’ai fait.  Mon père s’est couché, et après un certain temps a dit à mon petit frère d’aller chercher la police ».

« À trois heures du matin », ajouta Théodore, « mon oncle est entré dans ma chambre et m’a pris à la gorge pour m’étouffer.  Il n’a rien dit.  Il y avait une lampe sur la table, le globe a tombé.  Il a voulu étouffer les autres enfants avec ses deux mains.  Alfred Michaud est le nom de mon oncle, celui que j’ai vu avait une moustache comme lui [et] une cravate blanche ».

Si on en croit ce témoignage, Fred Michaud aurait donc voulu assassiner tous les membres de la famille Vautour, ce qui n’est pas sans rappeler le terrible massacre commis en Territoire du Nord-Ouest en 1900 par un dénommé John Morrison (Veillette, 2016).  Mais alors, pourquoi avoir finalement épargné les six enfants?

Théodore dira avoir trouvé la hache dans sa chambre, une arme qu’il n’avait jamais vue auparavant. « Elle n’appartenait pas à mon père », dit-il.

Adélard Gagnon, surintendant de l’hôpital Notre-Dame, précisera que François Vautour portait « deux larges plaies sur la figure » et qu’il était encore conscient au moment de son arrivée.  Il n’avait cependant rien dit en présence de Gagnon.

Ce fut sans la moindre hésitation que le petit Victor Vautour dira que « c’est Alfred Michaud qui a tué mon père et ma mère.  Il a voulu aussi nous étouffer ».  Il corrobora les dires de son frère à propos de la découverte de l’arme, en plus d’ajouter que « j’ai vu Alfred Michaud s’en servir sur mon père ».  De ce témoignage, La Patrie retiendra que Victor « est plus précis, et a vu, dit-il, toute la scène en regardant par un trou dans la cloison [mur], et il affirme que Fred Michaud est bien l’auteur du double meurtre ».

            À son arrivée sur la scène, le constable Jean-Baptiste Tremblay avait constaté qu’il n’y avait plus rien à faire pour Anna Michaud.  Les enfants lui avaient raconté que le tueur était leur oncle.  Avant de mourir, François Vautour avait eu le temps de lui dire la même chose.  Le lieutenant Léopold Bellefleur appuya la thèse des enfants en disant que « la petite fille nous a dit « c’est mon oncle Michaud qui a fait la chose » ».

Patrick Borden n’avait rien entendu de la bouche du défunt, mais Henri Mignault, tout comme un autre témoin, affirma avoir entendu cette information de la bouche de Vautour avant sa mort.

Pierre Vautour, le frère de François, dira s’être retrouvé chez ce dernier dans la soirée du samedi avant de quitter vers 20h00.  « Fred Michaud aurait été mis à la porte par mon frère parce qu’il s’était permis des familiarités avec une petite fille », dit-il.  Au moment de son départ à 20h00, Pierre jura que son frère était sobre, ce qui éloignait, peut-être, les chances qu’il ait eu une querelle avec sa femme.  Après tout, en dépit d’une évidence qu’on serait tenté de confirmer devant les témoignages des enfants, il fallait étudier toutes les pistes possibles.

Ce qui est sûr, c’est que le témoignage de Pierre Vautour présentait pour la première fois un mobile qui aurait pu motiver Fred Michaud à commettre l’irréparable.

Arseline Michaud, la sœur d’Anna, dira de celle-ci qu’elle l’avait quitté vers 10h15 le samedi 22 février afin d’aller faire son marché.  « Je sais que mon frère [Fred Michaud] allait encore chez Vautour malgré qu’il fut chassé ».

Marie-Louise Michaud, autre sœur d’Anna et du principal suspect, viendra dire sous serment devant le coroner que Anna « m’a souvent dit que son mari l’avait battu et avait foncé sur elle avec un couteau ».

Cette déclaration fit basculer le suspense tout en offrant une nouvelle piste d’enquête.  Le choc fut si grand que le coroner McMahon suspendit son enquête jusqu’au 4 mars.

Fred Michaud était-il un véritable tueur sanguinaire ou était-ce plutôt François Vautour qui avait pété un plomb?

4 mars 1913

            Dès 10h00, la salle débordait de curieux.  Sans doute en raison du revirement de situation imposé par le dernier témoignage, le coroner rappela le Dr Duncan McTaggart dans le but évident de réétudier la possibilité que Vautour ait pu s’infliger lui-même ses blessures mortelles.  Le pathologiste dira alors que « le coup donné à l’homme a été très violent et pour moi ont dû être donnés alors qu’il était couché, ainsi que la femme ».  Il n’en dira pas davantage.  Mais La Patrie ajoutera que « […] le point essentiel de sa déposition est que les coups ont pu être donnés à l’homme par une femme, en admettant qu’elle eut été à ce moment dans une période de nervosité et d’emportement qui aurait décuplé ses forces ».

            McTaggart semblait donc faire volte-face.  Pourquoi?  N’oublions pas que lors de sa première comparution il avait laissé entendre qu’il fallait une certaine force physique pour obtenir des plaies semblables.  Et n’oublions pas qu’Anna Michaud mesurait moins de cinq pieds.

            Au matin du drame, le capitaine James Coleman avait vu Anna Michaud « couchée sur le côté gauche du lit, sur le dos.  Il y avait une lampe allumée sur une chaise.  Le défunt était debout près du poêle.  Je lui ai demandé qui lui avait fait cette blessure, il a répondu : « je ne sais pas, je me suis éveillé en constatant la chose » ».

            Coleman avait interrogé le jeune Theodore Vautour en lui demandant s’il avait vu quelqu’un dans la maison, et ce dernier de répondre : « oui, vers 3h00 j’ai vu Fred Michaud ».  François Vautour, mourant, aurait ajouté que « je crois avoir vu Fred Michaud, mais je n’en suis pas certain ».

Le policier avait également noté la présence de sang sur le côté du lit qu’occupait Vautour, et partout dans la cuisine.  Dans les chambre des enfants, les quatre oreillers étaient également tachée de sang car, semble-t-il, le père s’y était allongé à un moment qui ne fut cependant pas précisé.

            Coleman s’était ensuite rendu chez une certaine Mme Raymond avant de se lancer aux trousses de Fred Michaud.  Lorsqu’il le retraça, celui-ci se trouvait dans une chambre avec des copains et paraissait avoir bu.  En apercevant le capitaine Coleman, Michaud aurait affirmé être revenu à la pension vers 19h00 le samedi soir.  Sa seule sortie aurait été pour acheter de l’alcool.

            Un voisin du nom de McLean viendra témoigner sur les bruits qu’il entendait dans le logement des Vautour, situé au-dessus du sien.  Le samedi soir, vers 23h00, McLean s’était glissé dans son lit alors que le silence régnait au-dessus de lui depuis au moins une heure déjà.  Selon lui, ce fut le calme plat durant toute la nuit.  « S’il y avait eu une querelle je l’aurais entendue ».

            Lorsqu’on présenta à McLean l’arme du crime, celui-ci créa une certaine surprise en déclarant que cette hache munie d’un long manche lui appartenait.  Normalement, il s’en servait pour fendre son bois et la laissait dans son hangar.  « Je l’ai perdue au mois de septembre, elle a disparue », dit-il.

            Adémard Gagnon lancera cette phrase étrange : « une femme peut infliger les blessures que j’ai remarqué sur le défunt ».  Le Dr Charles J. Mathieu de l’hôpital Notre-Dame dira avoir « compris que le défunt a dit à sa sœur que c’était Frank qui avait fait cela ».

            Bonaventure Vautour, de Syracuse dans l’État de New York et frère de François, viendra dire sous serment à propos de ce dernier : « il ne m’a jamais parlé de ses beaux-frères et de sa femme ».

James Duvernay, propriétaire de l’immeuble, expliqua qu’aucune porte ne verrouillait et que la partie avant « est fermée au moyen d’un crochet.  Le défunt occupe au 3ème étage une chambre seul ».  Fallait-il en déduire que le couple Vautour faisait chambre à part?

Georges Audette avait passé la soirée du 22 février en compagnie de Fred Michaud avant de monter se coucher vers 23h00, « un peu en boisson ».  Le constable Oscar Roy confirmera que personne n’avait pu emprunter l’escalier de la cour, sans toutefois qu’on sache pourquoi.

Rose-Alma Raymond, 17 ans, avait vu sa tante Anna Michaud dans la soirée du samedi et n’avait eu connaissance d’aucune querelle.

Théodore Vautour, 9 ans, fut rappelé.  Cette fois, il n’était plus certain d’avoir vu son oncle.  « Ça pourrait bien être mon père », avoua-t-il.

De nouveau, l’enquête fut ajournée, cette fois au 11 mars.  D’après le peu de documents qu’il nous reste aujourd’hui de cette affaire, il semblerait que le coroner était dérouté.  Bien que le dossier archivé à BAnQ ne le mentionne pas directement, il semblerait qu’on laissait planer la possibilité que ce double meurtre avait pu être le résultat d’un meurtre suivi d’un suicide ou d’une violente querelle.

11 mars 1913

            Cette troisième et dernière journée se déroula rondement, car « le magistrat pose des questions très brèves et très précises ne portant que sur le complément d’enquête demandé à la police », pouvait-on lire dans La Patrie.

            La première hypothèse fut vite ramenée sur le tapis par la voix du constable Arthur Sénécal qui affirmera que François Vautour lui avait dit à deux reprises, avant de mourir, que le tueur était Fred Michaud.

            Bella Vautour ne fut pas assermenté en raison de son jeune âge (elle avait 6 ans), mais avouera que depuis la perte de ses parents elle vivait chez une certaine Mme Tardif.  « J’ai vu mon oncle Fred dans ma chambre », dira-t-elle.  Le témoignage des enfants avait apparemment perdu quelques plumes : « Bella accuse nettement son oncle, « elle l’a vu avec une hache et il a cherché à l’étrangler ».  Gilberte [Vautour] est moins affirmative elle n’accuse son oncle que par suite des dires de ses frères, mais elle n’a rien vu »[4].

            Alice Samson[5], du 685 rue Ontario, épouse d’Odilon Tardif, confirma le fait qu’elle avait adopté la petite Bella en plus de corroborer ce qu’elle venait de dire.

Le 48ème et dernier témoin appelé devant le coroner fut nul autre qu’Alfred Michaud, le principal suspect.  Selon le procès-verbal[6], celui-ci se serait contenté de répondre : « je ne connais rien.  À huit heures et demi du soir j’étais dans ma chambre ».

Même les journaux n’en disent pas davantage quant aux détails ou à la solidité de son alibi.

Dans son verdict, le coroner McMahon en arrivait à la conclusion que le double meurtre avait été commis « par une personne inconnue.  Jusqu’ici la preuve ne nous permettant [pas] de retenir Alfred Michaud.  […] le magistrat, dans une explication extrêmement claire et concise indique les points saillants du drame, et semble écarter la version de querelle entre les époux.  Il analyse les déclarations des enfants, le degré de véracité qui peut leur être accordé et après avoir informé les jurés que si un doute subsiste dans leur esprit, ce doute doit bénéficier à la Couronne [sic], les laisse statuer en chambre close.  La salle est évacuée, la délibération commence.  Elle dure environ 10 minutes au bout desquelles le verdict est rendu : Les époux Vautour ont été tués par des personnes inconnues, mais les preuves manquent pour retenir Fred Michaud ».

Apparemment, il faudrait retenir que les théories de la querelle ou celle du meurtre suivi d’un suicide avaient été écartées.  Il faudrait donc en déduire que les témoignages des enfants parurent crédibles.  Le seul problème, c’est que les autorités manquaient cruellement de preuves pour aller de l’avant.  Et même si on avait basé la preuve sur les affirmations des six orphelins, aurait-on pu espérer pouvoir convaincre un jury de la culpabilité de Michaud?

Quoiqu’il en soit, Fred célébra cette remise en liberté en serrant plusieurs mains et en s’éloignant tout en lançant : « la justice de Dieu est la plus équitable »[7].

Il n’y eut aucun autre développement judiciaire dans cette affaire, qui fut vite oubliée avec le temps.  Elle demeure l’une des plus sordides histoires de meurtres non résolus du 20ème siècle.

Épilogue

Bella Argentina Vautour, née en 1906 (elle avait donc 6 ou 7 ans lors du drame) épousa Jean-Marie Eugène Cartier à Montréal le 27 octobre 1936.  Elle était alors âgée de 29 ans; lui, rembourreur de métier, avait 43 ans.  Bella s’éteignit à Montréal le 5 novembre 1973.  Alice Samson, épouse d’Odilon Tardif, sa mère adoptive, était morte quelques mois plus tôt, le 26 mars 1973.

            Gilberte Vautour, la jumelle de Bella, épousa Epilias (ou Exilias) Lanoix, un chauffeur de 28 ans, le 18 janvier 1930 à Montréal.  Elle avait alors 23 ans.  Le 18 novembre, Gilberte donna naissance à un fils qui sera prénommé Roger.  Elle aura deux autres enfants, Gertrude et Jean-Guy, avant de s’éteindre le 18 décembre 1947.  Son fils, Roger Lanoix, mourut à Verdun le 24 mai 1992.  Celui-ci laissait dans le deuil son épouse, Lucienne Bougie.[8]

Victor Vautour, né en 1905, épousa Eva Massé en 1927.  On le disait alors simple journalier.  Victor, qui n’avait que 7 ans au moment de courir seul vers le poste de police, s’est éteint à Montréal le 1er octobre 1977.  Sa femme devait lui survivre quelques années avant de s’éteindre, le 28 juillet 1983.

Malheureusement, il ne m’a pas été possible jusqu’à maintenant de découvrir ce que sont devenu les trois orphelins : Théodore, Germaine et Olympe.  Il en est de même pour Alfred Michaud.


[1] Selon le procès-verbal de l’enquête du coroner, elle était plutôt âgée de 42 ans, tandis que les journaux la disait âgée de 33 ans.  En fait, Marie-Anna Michaud est née à l’Île Verte le 7 mars 1873.  Elle était donc à quelques jours de célébrer son 40ème anniversaire au moment d’être assassinée.

[2] Les parents étaient Thomas Michaud et Philomène Lévesque.  Ceux-ci s’étaient mariés le 28 octobre 1861.  Leurs huit enfants, incluant Alfred et Anna, ont vu le jour à l’Île Verte entre 1862 et 1878.

[3] Selon Beauthier, Traité de médecine légale (2011), p. 80-81, la rigidité cadavérique apparaît généralement trois heures après le décès, mais la rigidité complète s’installe après six heures, ce qui se rapproche sans doute plus de la rigidité « bien marquée » mentionnée par le Dr Dugas.  Toutefois, gardons à l’esprit que selon le Dr Beauthier la vitesse à laquelle se développe la rigidité d’un corps peut être aussi influencée par de nombreux facteurs.

[4] La Patrie, 11 mars 1913.

[5] Alice Samson est née le 29 septembre 1884.  Elle avait donc 29 ans au moment de témoigner devant le coroner.

[6] Le dossier consulté ne contient pas de transcriptions sténographiques des témoignages, seulement des résumés.

[7] La Patrie, 11 mars 1913.

[8] Après le décès de Gilberte, Exilias se remaria à Annette Daigle le 13 mai 1950.

Le mystérieux décès de Jean J. Crête

screenhunter_309-oct-20-15-18         Puisque l’histoire judiciaire est un domaine si vaste, c’est un lecteur qui a porté à mon attention le sujet du présent article.  Le blogueur Daniel Laprès (Glanures historiques québécoises) m’a fait découvrir le personnage de Jean J. Crête, une figure importante de la Mauricie.

Plus particulièrement, ce qui étonne dans l’histoire de cet homme d’affaire est sa fin tragique.

         Si quelques auteurs ont soulignés l’importance du personnage dans l’économie de la région, bien peu, voir aucun, ont osés aborder de front les circonstances de sa mort.  Et à notre connaissance, les détails de l’enquête du coroner n’ont jamais été publiés.  Dans la récente publication de la Société de généalogie du Grand Trois-Rivières, un article que Rollande Lambert consacre à Crête en fait foi.  On y évoque sa mort, mais sans entrer dans les détails.

         Selon Jacques Coulon, qui consacra un article à Crête dans Perspectives en décembre 1962, le personnage aurait fortement contribué au développement économique en ouvrant des chemins et en construisant des camps de bûcherons.  Bref, le nom de Crête fut longtemps synonyme de création de milliers d’emplois pour des hommes qui n’avaient pas peur de transpirer et de se faire bouffer par les maringouins.

         Celui que Coulon surnommait le roi de la Mauricie aurait eu jusqu’à 4 000 ou 5 000 employés en 1952.  Il avait brassé des millions de dollars.  Je ne m’attarderai toutefois pas à sa biographie d’homme d’affaire, mais plutôt aux circonstances étranges de son décès.  Il est d’ailleurs étonnant que ce sujet n’ait pas davantage attiré l’attention plus tôt.  Et pourtant, l’affaire mérite qu’on s’y attarde, même un demi-siècle plus tard.

         N’écoutant que mon désir d’aller au fond des choses, je me suis d’abord rendu le 16 septembre dernier dans les locaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, où j’ai retracé l’enquête du coroner concernant la mort de Crête.  Ces quelques pages risquent-elles de remettre au goût du jour un mystère judiciaire que l’on croyait mort et enterré?

         Selon une base de données généalogique, Jean J. Crête serait né le 8 avril 1890, alors que le dossier du coroner parle plutôt de 1888.  Quant à sa femme, Cécile Rouleau, elle avait vu le jour le 6 novembre 1894.

         Le 15 octobre 1967, vers 20h30, Crête et son épouse se mirent au lit, à l’étage de leur somptueuse résidence de la 4ème avenue à Grandes Piles.  Peu après, comme il en avait l’habitude, leur chauffeur Paul-Émile Baribeault, 53 ans, rentra chez lui, au 700 Boulevard Ducharme à Grandes Piles.  Baribeault, qui travaillait pour eux depuis maintenant 26 ans, s’assura d’avoir tout verrouillé derrière lui avant de rentrer.

         Vers 22h00, trois voleurs fracassèrent la vitre d’une porte donnant accès au garage.  Une fois à l’intérieur, les individus montèrent à l’étage, jusqu’à la chambre à coucher du couple âgé.  Selon le rapport de police[1], Crête tenta de se lever pour s’interposer mais l’un des brigands l’assomma d’un coup de barre de fer.  D’après le témoignage que Mme Crête fera plus tard aux enquêteurs, il n’y avait que deux hommes dans leur chambre.  L’un était armé d’un revolver, tandis que l’autre transportait un objet contondant ressemblant à une barre de fer.

         Dans la foulée, les bandits demandèrent à Mme Crête de leur révéler l’endroit où elle cachait son argent.  Lorsque celle-ci répliqua qu’il n’y en avait pas, ils se mirent à fouiller partout.  Ainsi, leur ténacité leur permit de trouver, dans un tiroir, la somme de 6 100.00$ en billets de 100$, ainsi que plusieurs bijoux tels que colliers, boucles d’oreille, broches et un pendentif sertis de diamants appartenant à leur fille.

         Le fait que ces voleurs n’aient pas tenu compte du commentaire de Mme Crête prouverait-il le fait qu’ils se soient bien renseignés sur la fortune des Crêtes?

         Quoi qu’il en soit, on força la vieille dame à descendre à la cuisine, où elle dut leur donner ses bijoux, incluant une montre de marque Green d’une valeur de 3 500$, une bague avec solitaire de 4 carats estimée à 8 000$, et un jonc serti de diamants évalué à 2 000$.  Comme si tout avait été soigneusement planifié, on lui demanda de fournir la clé qui donnait accès à un coffret de sûreté de la Banque Nationale de Grand-Mère, et deux revolvers datant du 19ème siècle[2].

         Finalement, les deux bandits sortirent de la maison avant de couper le fil du téléphone.  Le montant total du vol fut estimé à 30 000$.

         Le silence revenu autour d’elle, Mme Crête retourna à l’étage pour tenter de réanimer son mari, toujours assommé.  Elle lui retira ses liens, après quoi elle se précipita à l’extérieur pour se diriger chez Baribeault.  Il était environ 23h30 lorsque celui-ci lui ouvrit sa porte.  Après avoir contacté la police, il raccompagna Mme Crête jusque chez elle.

         Les enquêteurs Lavoie et St-Louis de l’Escouade des vols à main armée de Montréal rencontrèrent la vieille dame vers minuit.  Celle-ci leur décrivit les deux individus : des hommes d’environ 30 ans, mesurant 5 pieds et 8 pouces et pesant 150 livres, des cheveux bruns peignés sur le côté.  Interrogé par les enquêteurs, Baribeault n’avait aucune idée sur l’identité possible de ces criminels.  « Rares étaient les gens qui pouvaient s’introduire à l’intérieur à l’exception de sa fille Angèle avec son ami qui venait les visiter une fois par année environ », écrira l’enquêteur Pothier dans son rapport pour faire suite aux propos du chauffeur.

         Pendant ce temps, Jean J. Crête était transporté d’urgence à l’hôpital, où il fut immédiatement examiné par le Dr René Robert, qui l’envoya ensuite en consultation chirurgicale auprès du Dr Jacques Gagnon.  Le blessé présentait des contusions multiples à la région temporale gauche, à l’oreille gauche, aux lèvres, et avait de la difficulté à articuler sa mâchoire inférieure.  Il portait également des contusions aux mains et aux bras.  Le Dr Gagnon lui prescrit aussitôt du Demerol et de l’Atropine.  Et sous anesthésie générale, il lui replaça partiellement sa luxation de la mâchoire.

         Le lendemain, 16 octobre, les enquêteurs poursuivirent leur quête d’informations en rencontrant des voisins, dont Donat Vaugeois, 80 ans, qui n’avait rien entendu.  Les enquêteurs constatèrent la présence d’une haie d’une hauteur de trois pieds qui aurait pu couvrir les voleurs.

         Lorsque l’enquêteur Pothier rencontra Claude Bordeleau[3], un étudiant de 17 ans, il semble que l’enquête prit une autre avenue.  Peu de temps avant le braquage, c’est-à-dire vers 21h30, Bordeleau avait vu, alors qu’il revenait à pied du restaurant Vaugeois, une automobile s’arrêter près de lui.

  • Connaissez-vous Jean O. Crête?, lui avait alors demandé le conducteur.
  • Jean J. Crête?, proposa plutôt Bordeleau.
  • Oui, c’est ça.

Du doigt, Bordeleau lui avait indiqué où se trouvait la maison de Crête.  L’étudiant précisera à l’enquêteur qu’il avait aussi remarqué la présence d’une jeune femme dans la voiture, assise au centre sur la banquette avant, entre le conducteur et un autre homme.

Fait encore plus intéressant, Bordeleau avait mémorisé une partie du numéro de la plaque d’immatriculation et dira à Pothier qu’il s’agissait du 9?-254?.  Selon lui, le véhicule était un Chevrolet ou un Oldsmobile d’une année située entre 1959 et 1962.  Il était de couleur pâle avec un toit noir.  Le conducteur lui était apparu comme étant âgé d’environ 30 ans et aux cheveux foncés, alors que la fille avait des cheveux blonds courts, âgée entre 28 et 30 ans.  Puisque les enquêteurs soupçonnaient déjà la fille de Crête, pour des raisons que nous verrons bientôt, on le questionna sur le sujet.  Toutefois, l’adolescent expliqua que la fille de l’auto ne ressemblait pas à Angèle Crête Paré, la fille de Jean J. Crête.

         Johnny Gauthier, un rentier de 86 ans habitant sur la même rue que les Crête, confirma avoir vu une voiture gris pâle avec toit noir le soir du 15 octobre.  Selon lui, quelqu’un attendait, assis derrière le volant, pendant que le moteur tournait.  Une dizaine de minutes plus tard, il avait vu deux hommes revenir en courant vers le véhicule tout en tenant quelque chose dans leurs mains.  Les trois suspects s’étaient ensuite éloignés en direction de Grand-Mère.

À partir de ces nouvelles informations, la police creusa la piste de cette plaque minéralogique partielle et découvrit qu’une plaque portant l’inscription 9F-2545 immatriculée au Québec pour l’année 1967 avait été rapportée volée le 13 octobre par un dénommé Spencer, un homme qui habitait sur la rue Théoret à Brossard, en banlieue de Montréal.  Voilà qui conduisit les enquêteurs chez Angèle Crête, 35 ans (bientôt 36 puisqu’elle est né le 27 octobre 1931), épouse de Maurice Pagé.  En fait, Angèle s’était séparée de son mari et cohabitait maintenant avec un certain Alfred Dionne au 149A Boulevard des Prairies à Laval.  Elle était la belle-fille du Dr Antonio Pagé mais surtout la fille de Jean J. Crête.

         Par la suite, les enquêteurs se tournèrent vers les suspects, d’abord en rencontrant Alfred Dionne, un jeune homme de 33 ans, qui leur avoua vivre en concubinage avec Angèle Crête depuis maintenant 6 ans.  « Elle est alcoolique et il en est de même pour lui », écrira l’enquêteur Pothier.  « Elle reçoit une pension de son père, le plaignant, de $300.00 par mois et dimanche le 15 octobre 1967, ils ne sont pas sortis de la maison ».  Voilà ce qu’était leur alibi.

         De plus, Dionne affirma avoir passé sa soirée du 12 octobre à se souler la gueule à la taverne Rendez-vous et qu’à son retour, au moment de grimper l’escalier, il avait reçu un violent coup de pied dans l’estomac – qui lui vaudra deux côtes fracturées – par un inconnu qui sortait en trombe de chez lui.  En fait, il expliquera que des bandits avaient investis son logement pour voler sa télévision couleur et battre sa copine.  Bien sûr, il se dira incapable de décrire les voleurs en raison de sa cuite et de la noirceur.  Il ajoutera à propos d’Angèle, que lorsqu’elle était beurrée elle se plaisait à dire que son père était riche.  Bien sûr, Dionne laissait clairement entendre que des hommes mal intentionnés auraient pu ainsi soutirer les informations expliquant pourquoi les voleurs du 15 octobre étaient aussi bien renseignés.

         Cherchait-il à orienter l’enquête?  Les détectives ont-ils jugés que cette piste était plausible?

         Rencontrée à son tour, Angèle corrobora le vol de la télé au soir du 12 octobre.  Bien entendu, elle se disait trop grisée pour avoir noté quoi que ce soit de valable.  Cependant, elle tint à préciser que le 15 octobre elle avait téléphoné chez ses parents pour prendre des nouvelles de l’état de santé de son père.  Ce fait sera d’ailleurs confirmé par Mme Crête.

         Les policiers ciblèrent rapidement trois suspects : André Boivin[4], un vendeur qui habitait au 9633 Iberville à Montréal; Jean-Guy Sauvé un journalier ayant pour adresse le 7115 Delanaudière[5]; et Marcel Lawrence[6] du 1820 Visitation, toujours à Montréal.  Michel Laurier[7], du 7348 St-Hubert, fut également rencontré.  Ce dernier n’aurait pas nié l’existence d’une « bande » organisée, puisque l’enquêteur écrivit à propos de Laurier que « le prénommée [sic] nie avoir commis ce vol à Grandes Piles et ajoute que la bande ne travaillait que dans la région de Montréal[-]Nord ».

         Le 19 octobre 1967, on procéda à une perquisition chez Angèle Crête et Alfred Dionne, mais sans aucun résultat probant.  Le lieutenant-détective Pierre Drolet de Laval confirma d’ailleurs avoir reçu une plainte pour téléviseur volé dans leur logement, ce qui, semble-t-il, confirmait leur histoire.

         Un mois plus tard, un autre épisode s’ajouta à cette histoire de plus en plus rocambolesque.  Le 17 novembre, Angèle Crête fut retrouvée morte chez elle « des suites d’abus de boisson alcoolique et de drogues et la police de Ville Laval fait enquête mais l’autopsie n’a rien révélé de criminel », écrira le détective Pothier.  Trois jours plus tard, le père d’Angèle s’éteignait à son tour.

         Le 21 novembre 1967, vers 20h00, la police procéda à une parade d’identification (line-up) avec les personnes suivantes : André Beaudoin, Antonio Liparie, Jean-Guy Sauvé, Marcel Lawrence, Michel Satel et Michel Laurier.  « Le témoin Claude Bordeleau n’a pas identifié aucun des six suspects », écrira l’enquêteur.

         L’affaire semblait déjà tirer à sa fin, puisque la veille de cette parade, à 2h30 de la nuit, Jean J. Crête s’éteignait à l’hôpital Laflèche de Grand-Mère alors qu’il était sous les soins du Dr René Robert.  Étant donné les circonstances qui s’accumulaient depuis le braquage de son domicile, une enquête de coroner s’imposait, principalement pour déterminer si le décès de ce richissime homme d’affaire avait un lien avec l’agression.  Si oui, l’enquête pour vol risquait d’en devenir une de meurtre.

         C’est le coroner André Poisson, M. D., qui se chargea de cette tâche.  Son rapport ne manque pas de rappeler les circonstances du cambriolage et des blessures causées ce soir-là, mais il souligna également que Crête avait déjà été traité pour des problèmes cardio-pulmonaires chroniques et des complications pulmonaires.  Ces constatations le poussèrent à écrire ceci : « un état de dénutrition progressif s’installa et les complications pulmonaires furent rebelles à la médication usuelle.  La nouvelle de la mort subite de sa fille survenue le jeudi 16 novembre lui causa un choc et une peine qu’il ne put surmonter au point que sa nutrition par suite d’une insuffisance alimentaire aggrava cette condition pulmonaire et générale qu’il ne put vaincre ».

         Le coroner Poisson justifia le fait d’avoir contacté la Sûreté provinciale parce qu’une enquête était déjà ouverte et que le sergent Pierre Roy avait été averti du décès.  Roy avait d’ailleurs suggéré au coroner de communiquer avec le ministère de la Justice, « qui ordonna un examen interne conformément à la nouvelle loi des Coroners ».

L’autopsie fut pratiquée le jour même par le Dr Jean-Paul Valcourt.  Voici ses conclusions :

« Selon les constatations faites il m’a paru évident que le décès devait être attribué à une insuffisance cardio-respiratoire : début de broncho-pneumonie droite; amphysème [sic] diffus; ischémie myocardique et antérosclérose [sic] coronarienne intense; un certain degré de sténose et d’insuffisance des valvules mytrales [sic] et aortiques.  Les phénomènes de deshydratation et de dénutrition ont sûrement été des facteurs importants contribuant au décès.  Par ailleurs il est à noter qu’il y a eu contusions à la tête gauche.  « À une date difficile à préciser avec les seuls [sic] donnés [sic] de l’autopsie ».  Il y a également les fractures (2) des côtes gauches inférieures pouvant dater de plus d’un mois.  Il y aurait eu également luxation (prouvé cliniquement) du maxillaire gauche.  Tous ces traumatismes, même mineurs en eux-mêmes ont pu, d’une façon indirecte, être parmi les fractures hâtant le décès.  L’hospitalisation d’une personne âgée souffrant des maladies précédemment décrites (cœur et poumons) peut amener les complications mentionnées.  En somme, à mon avis, les mauvais traitements reçus n’ont pu que précipités [sic] indirectement l’état pathologique grave sous-jacent ».

         Sa dernière hospitalisation remontait à une dizaine de mois et depuis, dira-t-on, il avait perdu beaucoup de poids.

         Après avoir discuté avec le sergent Pierre Roy, le coroner Poisson prit la décision d’éviter la véritable enquête de coroner.  Ce décès resterait donc un simple cas de recherche, comme on le disait à l’époque.  Selon lui et les résultats de l’autopsie, il n’y avait pas assez d’éléments pour entraîner un verdict de responsabilité criminelle, ce qui aurait pu, par exemple, ouvrir la porte à un procès pour homicide.  Encore fallait-il des accusés!

         Évidemment, un demi-siècle plus tard, la ligne reste bien mince entre la cause de décès naturel et le crime grave.  Y a-t-il lieu de ressusciter de vielles questions et d’entretenir le mystère?

         Malheureusement, il est impossible d’interroger Angèle Crête.  Elle a peut-être emporté son secret dans la mort.  Toutefois, il semblait bien exister une bande de cambrioleurs autour d’elle.  Et que dire de cette plaque correspondant aux chiffres relevés par le jeune Bordeleau?  Était-ce une simple coïncidence?

         Même si le Dr Valcourt, un pathologiste compétent qui a d’ailleurs travaillé sur l’affaire Denise Therrien à Shawinigan, mentionnait cette étrange réflexion à propos du fait que « tous ces traumatismes, même mineurs en eux-mêmes ont pu, d’une façon indirecte, être parmi les fractures hâtant le décès », on doit se ranger derrière son avis d’expert et abandonner l’idée selon laquelle la mort de Jean J. Crête fut un meurtre.

         Quoi qu’il en soit, on ne peut certainement pas s’empêcher de se questionner.  D’ailleurs, le cambriolage n’a, paraît-il, jamais été élucidé.  Et la mort de sa fille dans tout cela?  Une overdose qui survient à la mi-trentaine cache-t-elle quelque chose?

Dans la conclusion de son rapport, l’enquêteur Pothier nous laisse sur cette idée : « Dans cette enquête, les indices fournis par les témoins ne peuvent nous aider pour le moment à éclaircir ce vol étant donné qu’ils ne peuvent identifiés [sic] aucun suspect.  Je crois préférable de classer ce dossier pour le moment et si plus tard d’autres informations nous parvenaient et qui seraient susceptibles d’éclaircir cette affaire […] ».

         Paul-Émile Baribeault, le chauffeur privé des Crête, s’éteignit à Cap-de-la-Madeleine le 22 mai 1977.

         Cécile Rouleau, l’épouse de Jean Crête, mourut le 1er octobre 1971.

         Alfred Dionne, le copain ivrogne d’Angèle Paré-Crête, s’est éteint le 5 octobre 1995 à Montréal.  Il avait 61 ans.


Bibliographie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières.  Enquête du coroner sur le décès de Jean J. Crête, 1967.

Coulon, Jacques. « Jean J. Crête, le roi de la Mauricie », Perspectives, 1er décembre 1962, [en ligne], http://pages.videotron.com/ycrete/jean-j1.html

Laprès, Daniel.  Correspondance privée.  [courriel]

[1] Rapport de Miville Lavoie (matricule 3041) et du caporal André St-Louis (2460) de l’Escouade des vols à main armée de Montréal, Sûreté provinciale.

[2] Selon l’enquêteur Lavoie, ces armes étaient de collection et avec un mécanisme nécessitant un chargement par la bouche du canon et avec des crosse chromées.  Il devait certainement s’agir de revolvers Colt de type cap and ball, comme des Colt Navy ou Dragoon par exemple.

[3] Bordeleau est né le 9 mai 1950.  À l’époque du drame, il habitait au 684 de la 4ème Avenue, donc à quelques pas des Crête.

[4] Né le 10 mars 1939.

[5] Sauvé est né le 28 juin 1937.  Il est décédé le 14 juin 1991 à Laval.  Il était âgé de 53 ans.

[6] Lawrence est né le 16 décembre 1947.

[7] Né le 25 octobre 1944.