Ceci n’est pas un roman


fingerprint-257037_1280         Quelle ne fut pas ma surprise de constater récemment le lancement d’un roman à saveur d’horreur ayant pour titre Aurore l’enfant du diable.

Je prêche souvent l’importance de remonter aux sources et de bien s’informer avant d’apporter une critique, mais, je vous le dis franchement, ce titre suffit à comprendre qu’il s’agit là d’un grand manque de respect envers l’une de nos plus sensibles causes judiciaires, celle d’une enfant martyrisée jusqu’à la mort. Qu’un tel roman d’horreur fasse sa sortie à quelques semaines de mon ouvrage qui se base sur le dossier judiciaire, c’est complètement absurde.

Cette constatation me ramène à une question qui me hante depuis longtemps, de même que certains lecteurs avec qui j’ai discuté au cours des dernières années. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à me questionner sur la pertinence de ces textes de fiction qui se basent sur des histoires vraies; ou qui le prétendent. Que doit-on en penser? Sous prétexte de présenter des récits divertissants ou « améliorés », l’imagination est-elle légitimée de se mêler de cas vécus, en particulier en matière judiciaire?

J’en vois déjà plusieurs dont la fumée s’échappe de leurs oreilles. On s’époumone alors à nous rappeler que c’est du ressort de la liberté d’expression, que les romanciers (et romancières) ont tout à fait le droit d’écrire sur les sujets de leur choix, et ainsi de suite. Pourtant, l’un des commentaires que j’ai entendu autour de moi est à l’effet que les romanciers, qui se disent justement les maîtres de la fiction, devraient se montrer plus imaginatifs et créer de toute pièce l’histoire supposément fictive qu’ils présentent au lectorat.

Pour ma part, j’ai constaté sur le « terrain » que ces romans basés sur des faits judiciaires de notre passé ont véhiculés plusieurs fausses idées, des erreurs qui ont fini par s’implanter dans la mémoire collective et qu’il faut ensuite corriger avec l’appui du dossier judiciaire.

À titre d’exemple, une anecdote me vient à l’esprit. Après avoir précisé à une personne que je venais de lire le dossier judiciaire de l’affaire du meurtre non résolu de Blanche Garneau, une affaire qui date de 1920, celle-ci s’est empressé de me proposer la lecture du roman Haute Ville-Basse Ville de Jean-Pierre Charland, au cas où cette lecture pourrait, selon elle, m’apporter de nouvelles pistes. Étonnant, n’est-ce pas! Cette personne ne semblait voir aucune différence entre la réalité et la fiction; entre un roman et un essai documentaire.

Je ne le dis pas méchamment, mais un tel commentaire peut susciter une certaine frustration, surtout lorsqu’on s’est donné la peine de lire les quelques milliers de page que contient parfois un dossier (celui de Blanche Garneau en compte plus de 4,600). Dans l’éventualité, par exemple, où un corps policier reprendrait une enquête de meurtre non résolu, il ne consulterait certainement pas le roman mais plutôt le dossier judiciaire préservé aux archives. C’est dans ce dernier qu’on retrouve des preuves, des éléments légalement admis devant un juge et des témoignages rendus sous serment.

Préférant tourner ma langue sept fois avant de lancer une réplique, je n’ai rien dit et j’ai commandé mon exemplaire du roman de Charland. Je savais pertinemment qu’un tel ouvrage n’apporterait strictement aucune information crédible pour m’aider dans la reconstitution du crime. Si je dois avouer que je me suis laissé prendre à la plume de Charland – j’ai lu de la première à la dernière page – ma première pensée n’a jamais été ébranlée : c’est un excellent divertissement qui n’est cependant d’aucune utilité d’enquête.

L’histoire est non seulement biaisée, mais les personnages sont à des années lumières de ceux qui ont été impliqués dans l’affaire. De plus, le récit fait abstraction du procès et de la Commission royale d’enquête, deux épisodes pourtant essentiels à la compréhension du dossier. Comment, d’ailleurs, un récit de fiction pourrait-il nous éclairer sur un meurtre non résolu si ce n’est que de l’opinion de l’auteur lui-même?

Évidemment, les crimes ont toujours inspirés les auteurs de toutes époques et de toute nature. En France, par exemple, les meurtres en série d’un Joseph Vacher ont inspiré Bertrand Tavernier à réaliser le film Le juge et l’assassin, mettant en vedette les regrettés Philippe Noiret et Michel Galabru[1].

Parfois on reste plus fidèle à la réalité, parfois moins. C’est le cas du tueur en série Ed Gein, dont la seule histoire a inspirée trois films complètement différents : Psychose, Le silence des Agneaux et Massacre à la tronçonneuse.

Deux autres films à budget limité ont présenté la déchéance d’Ed Gein en demeurant beaucoup plus respectueux des faits, mais ceux-ci ne connurent aucun succès.

Plus récemment, le cinéma français nous a aussi présenté des reconstitutions sur les crimes d’Alain Lamarre et de Guy Georges. Quoique les créateurs doivent souvent répondre à des restrictions de temps, ce qui les oblige à couper des scènes, on assiste à un effort de reconstitution beaucoup plus grand qu’à une certaine époque. Quoique, là encore, tout dépend de certains choix, dont ceux du réalisateur et des scénaristes.

Chez nous, il y a eu Le crime d’Ovide Plouffe, qui s’est basé sur la tragédie de Sault-au-Cochon qui a coûté la vie à 23 personnes en septembre 1949. Toutefois, Roger Lemelin a au moins eu l’honnêteté de préciser qu’il s’était donné plusieurs libertés dans son processus de création. Et pourtant, il aurait pu jouer davantage la carte du suspense malhonnête puisqu’il avait personnellement connu certains protagonistes de cette affaire, dont le cerveau du complot lui-même, J.-Albert Guay. Son histoire, reprise à l’écran par Denys Arcand, présente un Ovide Plouffe plutôt mou rendu cocu par l’infidélité de sa femme. Dans la réalité, ce fut tout le contraire : Guay a voulu se débarrasser de sa femme, Rita Morel, pour l’argent de l’assurance mais aussi pour avoir plus de temps avec sa jeune maîtresse. Au final, le roman de Lemelin a complètement zappé le personnage de Marguerite Ruest Pitre, la dernière femme à avoir été pendue au Canada.

Si on revient sur le cas d’Aurore Gagnon, le romancier André Mathieu a prétendu – rien de moins – présenter à ses lecteurs « la vraie histoire » alors que son ouvrage est un roman rempli d’erreurs, et tout cela agrémenté d’une argumentation assez pauvre. On le sait, Aurore a fait l’objet de deux films, un premier en 1952 et un second en 2005. Mais encore, d’après les idées qu’on y présentait, personne ne s’était donné la peine de consulter le dossier judiciaire. Bref, même le milieu culturel continuait de la malmener.

À lui seul le mot « roman » devrait sonner une cloche. Bien que divertissant, ce style littéraire n’apporte strictement rien de sérieux à la reconstitution réelle d’un dossier judiciaire. C’est d’ailleurs sur ce ton que je laissais mes lecteurs à la fin de ma conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon, à savoir qu’il était absolument nécessaire de faire ressortir la vérité et de présenter surtout au public tous les éléments d’un dossier avant d’espérer pouvoir l’analyser ou en tirer des commentaires constructifs.

C’est en plongeant ses mains dans de tels dossiers qu’on se rend compte à quel points certains analystes – qui bien souvent n’ont pas lu le procès et n’y ont pas assisté non plus – se sont permis de lancer des commentaires basés sur du vent. On l’a vu avec le cas d’Aurore Gagnon et aussi dans L’affaire Denise Therrien, où un cinéaste a laissé tomber les transcriptions du procès pour embrasser la version loufoque du meurtrier. Quelle bonne idée!

Alors, la question demeure : le roman doit-il se mêler des histoires vraies? L’inspiration manque-t-elle d’énergie à ce point que certains auteurs – ils ne représentent pas la majorité, heureusement – décident de s’attaquer à une histoire déjà connue pour la remâcher avant de la recracher aux lecteurs?

Les questions que je reçois des lecteurs font justement foi du fait que ces romans, films et autres produits de la culture induisent le public en erreur. Par exemple, plusieurs personnes continuent de croire que Marie-Anne Houde a torturé sa belle-fille parce qu’elle souffrait d’un cancer au cerveau. Mathieu a même audacieusement écrit qu’elle aurait dû être déclarée folle en raison de ses grossesses, alors que cet argument a été complètement démoli lors du procès, au point où la stratégie de la défense parut ridicule.

Parlez-en à Me Clément Fortin de ce qu’il pense d’un film comme Cordélia ou L’affaire Coffin. Dans ces deux causes, il a déterré les procès pour les étudier à fond avant de les présenter honnêtement au lectorat. Encore là, le résultat est étonnant. Si la romancière Pauline Cadieux a fait de Cordélia Viau une héroïne féministe et l’affabulateur Jacques Hébert un martyre de Wilbert Coffin, Fortin a démontré à quel point les rumeurs ont fait de ces deux dossiers des luttes injustifiées, vides de sens.

Vous voulez lire un bon roman? Ne vous gênez pas, les librairies en contiennent des centaines qui sont excellents et qui vous feront rêver. Mais si toutefois vous souhaitez avoir l’heure juste sur une affaire judiciaire qui a marqué notre passé collectif, s’il vous plaît, exigez plus de rigueur.

Je n’empêcherai évidemment pas le phénomène, mais j’ose espérer qu’on cesse un jour de berner le lectorat sous des prétextes ridicules. Car les mythomanes ont plusieurs raisons de justifier leurs gestes. On les retrouve même sur les réseaux sociaux, où, par exemple, une page Facebook comme celle du Le Journal de Mourréal dont le seul but est de tromper le public. Et ça marche, parce qu’on y retrouve des milliers de mentions « j’aime » sur la page. Le public est-il masochiste ou complètement désintéressé de la vérité?

[1] Pour voir la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=Y0F_2Jo8Rx8

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La première victime de J.-B. Duchesneau


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Me Carrier (à gauche), l’avocat de Duchesneau, montre à son client le marteau dont il s’est servi pour assassiner la petite Sylvie Tanguay, 6 ans.  Entre eux, le policier Gilles Bonin. (photo: Le Soleil)

Le 31 mai 2016, on laissait entendre publiquement que le meurtre de Denis Roux-Bergevin, survenu en 1985, était enfin résolu. Les enquêteurs impliqués ne présentaient toutefois aucune conférence de presse, ni preuve tangible pouvant nous en convaincre réellement. La mère de la victime, Nicole Roux, se disait toutefois satisfaite. Pour elle, semble-t-il, l’affaire est close.

 

Le suspect est clairement pointé du doigt. Il s’agirait de Jean-Baptiste Duchesneau. C’était un secret de polichinelle puisque son nom circule depuis le milieu des années 1990 en lien avec les meurtres sordides d’au moins quatre jeunes garçons.

On laisse également entendre que « sa signature » de tueur correspondrait à d’autres meurtres. Automatiquement, on pense alors à Maurice Viens, Sébastien Métivier et Wilton Lubin, tous trois enlevés et tués le 1er novembre 1984[1]. Selon Nicole Roux, « on a la preuve plus qu’à 100% » que le meurtrier était Duchesneau. Entre autres choses, il avait pour habitude de laisser ses victimes dans la même position et de leur retirer une seule chaussure[2].

Si on se base uniquement sur la « signature » ou le mode opératoire, comment peut-on comparer ces éléments à d’autres scènes de crime dans lesquelles Duchesneau n’a jamais été officiellement reconnu coupable? La théorie ne s’en trouve-t-elle pas fragilisée?

Comme je l’ai mentionné dans mon article Les meurtres non résolus au Québec, il faut se montrer prudent car Duchesneau s’est suicidé en 1993. Il ne pourra donc jamais subir de procès. Le déclarer officiellement coupable sans procès, c’est brûler d’importantes étapes et aussi présenter un verdict rendu à la légère.

Le seul meurtre qu’on peut officiellement attribuer à Duchesneau s’est produit le 22 février 1973 dans la région de Québec. Comment peut-on l’affirmer? Parce qu’il a été reconnu coupable et a purgé une dizaine d’années de prison pour ce crime.

Pour tenter une comparaison honnête, pourquoi ne pas se baser sur ce fait établi? Est-ce que sa « signature » peut réellement le trahir? Son mode opératoire était-il déjà bien développé en 1973 ou s’est-il transformé par la suite?

Je crois l’avoir déjà mentionné : dans ma tentative de remonter aux sources, j’ai contacté l’an dernier le palais de justice de Québec, qui m’a appris que le procès de Duchesneau en 1973 avait été détruit. Le 11 juin dernier, cependant, je me suis tourné vers ce qui restait du dossier, c’est-à-dire l’enquête de coroner J. Armand Drouin. Voyons maintenant ce que peuvent nous apprendre les archives.

La petite Sylvie Tanguay a vu le jour le 22 novembre 1966. Ses parents étaient Jean-Marc Tanguay et Pierrette Rivard, tous deux mariés à Québec le 3 octobre 1964. En février 1973, le couple avait trois enfants – Alain, Sylvie et Chantal – et habitait au 1429 rue Lucien dans Ste-Foy[3].

Selon une source très fiable, les Tanguay et les Duchesneau étaient voisins. Et l’enquête du coroner le confirme. Jean-Baptiste Duchesneau, né le 11 janvier 1949, avait épousé Odette Marcoux le 15 juillet 1972. Le jeune couple habitait au 1435 rue Lucien. Cette demeure appartenait au père de la mariée, qui résidait avec eux au moment du drame.

D’après les témoignages entendus devant le coroner, les Tanguay et les Duchesneau se connaissaient depuis environ un an et ils s’appréciaient au point où la maison des Tanguay leur était toujours ouverte.

Le document décrit Duchesneau comme un arpenteur à l’emploi de la Ville de Ste-Foy alors qu’un peu plus loin on le désigne plutôt comme apprenti menuisier sur la construction. On y apprend aussi qu’au matin du 22 février 1973 Duchesneau se serait éveillé avec un mal de tête qui le hantait depuis une quinzaine de jours. Un peu plus tard, il s’était blessé à un doigt, ce qui l’avait obligé à se rendre à l’hôpital pour recevoir deux piqûres.

En début d’après-midi, Pierrette Rivard avait téléphoné à Odette pour lui demander de venir garder ses enfants afin de lui permettre d’aller faire quelques courses. À ce moment-là, Odette avait déjà Chantal sous sa garde.

  • Vous les connaissiez assez bien?, lui demanda Me Pierre Trahan lors de l’enquête du coroner.
  • Oui, c’était des grands amis, dira la mère de Sylvie.

Quant à elle, Odette dira sous serment de Pierrette que c’était sa « très très grande amie ».

Vers 17h00, Duchesneau quitta sa jeune épouse pour aller chercher son beau-père, Léo Marcoux, au travail. Pour ce faire, il utilisa la voiture de celui-ci, une AMC Rambler Ambassador bleue pâle de 1968 de type familiale (station wagon) immatriculé 917-625 pour l’année 1972. Pendant ce temps, Odette s’affairait à préparer le souper pour les enfants.

Vers 18h00, alors que la petite Sylvie était assise dehors sur la galerie, Duchesneau revenait dans la maison des Tanguay pour demander à sa femme des cigarettes.

  • Pierrette est pas arrivée?, demanda-t-il.
  • Non, lui répondit Odette.
  • Bon ben, je vais aller à la pharmacie et puis à la boutique de rembourreur et puis je vais revenir tout de suite.

Avant qu’il ne quitte, Odette lui demanda d’avertir Sylvie de rentrer pour le souper. Duchesneau sortit pour reprendre la route à bord de la Rambler, une scène dont Odette ne fut pas témoin puisqu’elle était occupée à servir le repas. Son mari parti, elle pensait cependant que Sylvie se trouvait toujours sur la galerie.

  • Et elle n’avait pas encore soupé?, demandera Me Trahan quelques jours plus tard.
  • Non, les deux autres étaient dans la maison.

Peu de temps après, Odette demanda au jeune Alain Tanguay d’aller dire à sa sœur que le souper était prêt. N’obtenant aucune réponse, celui-ci courut jusque dans le salon pour cogner dans la fenêtre, mais le silence de la fillette persista.

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C’est dans une voiture comme celle-ci, une AMC Rambler Ambassador type familiale, que Duchesneau aurait tué sa victime.

Un instant plus tard, soit moins de cinq minutes après le départ de Duchesneau, Pierrette revenait chez elle avec ses sacs. Odette commença par lui demander s’il elle n’avait pas vu Sylvie dehors, mais ce n’était pas le cas. Les deux femmes ne s’inquiétèrent pas outre mesure puisqu’elles crurent alors que Sylvie était partie en compagnie de Duchesneau. À cette époque, personne ne pouvait douter de ses déviances. On lui faisait donc confiance.

 

Entre 21h00 et 21h15, Pierrette et Odette revenaient de prendre une marche dans le quartier lorsqu’elles croisèrent Duchesneau, qui était revenu au volant de la Rambler appartenant à Léo Marcoux. Immédiatement, les deux femmes lui demandèrent où se trouvait Sylvie. Duchesneau expliqua avoir donné 10¢ à la fillette avant de partir. Ensuite, il ne l’avait pas revue.

  • C’est seulement quand Jean est revenu que vous avez pensé qu’il pouvait être arrivé quelque chose à Sylvie, c’est ça?, demandera Me Trahan.
  • Oui, c’est ça, répondit la mère de Sylvie.
  • Autrement dit, vous étiez en pleine confiance envers Jean…?
  • Oui.

Les membres des deux familles entamèrent ensuite leurs propres recherches dans le quartier. On alla même vérifier une petite cabane située à la patinoire, mais les recherches demeurèrent vaines. Pendant ce temps, Duchesneau continua d’utiliser la voiture de son beau-père pour effectuer des recherches.

Finalement, on se décida à contacter la police.

Selon le constable Raymond Moreau, alors âgé de 36 ans, l’appel de la disparition entra à 22h05. Il dira être lui-même arrivé au 1435 rue Lucien entre 22h15 et 22h30 en compagnie de son collègue, le constable Desbiens. Les deux policiers firent une enquête de voisinage au cours de laquelle ils croisèrent brièvement Duchesneau, mais sans plus.

Vers 23h30, heure à laquelle ils devaient terminer leur quart de travail, Moreau et Desbiens retournèrent au poste après avoir été relayés.

Vers 1h00, dans la nuit du 23 février, le sergent Robert McGarrety, 38 ans, de la police municipale de Ste-Foy, se rendit chez les Tanguay avec l’agent Paul Garneau pour s’enquérir des plus récents détails. À 2h25, l’école Falardeau fut transformée en base de recherche pour mieux gérer le déploiement et toute logistique entourant ce genre d’activité.

À 3h00, McGarrety fit appel au détective David Craig afin que celui-ci ouvre une enquête sur cette mystérieuse disparition. L’enquête du coroner ne précise malheureusement pas quel fut le policier à avoir d’abord eu des soupçons à l’endroit de Duchesneau. Selon ma source, le comportement étrange de ce dernier aurait apparemment suffit à attirer l’attention. Quoi qu’il en soit, il était 4h45 lorsque McGarrety sortit dehors avec l’agent Henri Tremblay de la Sûreté du Québec afin de fouiller la Rambler. Sur la banquette avant, les policiers trouvèrent une paire de mitaines en laine blanche avec rayures bleues aux poignets. À l’arrière, ils tombèrent sur un marteau encore taché de sang et dont les oreilles (partie servant à arracher des clous) comportaient des cheveux. Finalement, ils constatèrent la présence de taches de sang sur un tapis de caoutchouc.

Cinq minutes plus tard, McGarrety retournait à l’intérieur de l’école pour aviser le capitaine Garneau et le détective Craig de la découverte. Rapidement, Garneau accompagna le couple Duchesneau jusqu’au poste de police pour un interrogatoire plus poussé, tandis que les autres policiers se chargèrent de faire remorquer la voiture, que l’on considérait maintenant comme une importante pièce à conviction, voir une scène de crime.

Peu de temps après, il semble que Duchesneau passait aux aveux. L’enquête du coroner ne précise cependant pas qui du capitaine Garneau ou du détective Craig est parvenu à lui soutirer aussi rapidement une confession, mais dès 8h00 le suspect conduisait les policiers à l’endroit où il avait abandonné le corps de Sylvie Tanguay. Trois voitures contenant le détective Craig, le sergent Darry Mathieu de la SQ, le détective Michel Busque, le constable Jacques André Leclerc, le Dr Richard Authier et un certain Magnan se stationnèrent à quelques pas du petit cadavre gelé par le froid hivernal près de la rue Tessier.

Le corps nu de la fillette se trouvait dans la neige, pas très loin en bordure de la route. Bien que son assassin ait tenté de la recouvrir de neige, plusieurs taches de sang étaient encore visibles. Pendant que le Dr Authier déneigeait graduellement la victime, le photographe judiciaire prit plusieurs clichés de la scène[4].

À la morgue, ce fut la grand-mère, Mme Léo Rivard, et l’oncle Gilles Tanguay, qui identifièrent formellement la petite victime. Le Dr Richard Authier put ensuite procéder à l’autopsie. Malgré l’absence de vêtements, le légiste ne détecta aucune preuve de viol dans son examen gynécologique (je corrige donc l’erreur que j’ai faite dans un précédent article en disant qu’elle avait été violée). Toutefois, selon ma source, le mobile du crime aurait été les attouchements sexuels. Puisque la fillette aurait révélé à Duchesneau son intention de le dénoncer, celui-ci aurait décidé de la tuer.

Le Dr Authier dénombra au moins sept plaies importantes au crâne. S’il se montra d’avis que des plaies causées au visage avaient été faites par la tête du marteau, c’est-à-dire la partie servant à clouer, les enfoncements crâniens auraient plutôt été faits par les oreilles du marteau.

C’est le 8 mars 1973 que se déroula l’enquête du coroner Armand Drouin, avec Me Pierre Trahan comme procureur de la Couronne et Me Raymond Carrier qui représentait les intérêts de Jean-Baptiste Duchesneau. Dès l’ouverture des audiences, le coroner rappela les circonstances du drame tout en précisant que le décès avait été constaté sur place par le Dr Richard Authier.

Léo Marcoux, 42 ans, témoigna à l’effet qu’à Noël il avait acheté ce marteau pour donner en cadeau à son gendre. D’autre part, Marcoux dut avouer qu’au soir du 22 février il avait choisi de rester allongé devant la télé lorsque Duchesneau était venu lui demander de participer aux recherches.

Odette Marcoux, la femme de Duchesneau, répondit honnêtement aux questions de Me Trahan.

  • Est-ce que vous connaissez bien Mme Tanguay?
  • Oui, c’est ma très très grande amie.

Lorsque Me Carrier la contre-interrogea, le ton changea. Il se mit à la tutoyer et pratiquement à lui faire des reproches.

  • Et toi? Vous vous êtes rencontrées là, t’as pas pensé un instant qu’il était arrivé quelque chose à Sylvie?
  • On y a pensé, mais Jean-Marc nous avait rassuré en nous disant : « ben, faites-vous en pas, elle est avec Jean ». D’après lui, elle était réellement avec Jean.

Selon Odette, Sylvie ne s’éloignait jamais de la maison, ce qui laissait entendre qu’elle avait quitté avec quelqu’un en qui elle avait entièrement confiance. Puis, dans un échange qui se déroula entre le coroner et Me Carrier, on apprit qu’Odette avait eu les larmes aux yeux en identifiant le marteau.

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Un oncle de la victime a créé toute une commotion durant l’enquête du coroner en criant à Duchesneau: « j’te jure que je vas te tuer ».  On voit ici des policiers en train de le maîtriser. (photo: Le Soleil)

Le Dr Authier précisa quant à lui qu’au moment de l’autopsie la rigidité cadavérique était complète et qu’il y avait très peu de lividité. Sa conclusion : Sylvie avait été tuée par plusieurs coups à la tête fait par un objet contondant, ce qui a causé de multiples fractures crâniennes. Il refusa de se prononcer sur l’heure du décès, un fait beaucoup plus difficile à établir que dans les films.

 

Lorsqu’on appela Duchesneau comme témoin, son avocat intervint aussitôt pour dire au coroner que son client avait un aveu à lui faire.

  • Monsieur le coroner, fit Duchesneau, je suis ici pour vous dire que j’ai assassiné Sylvie Tanguay le 22 février à l’aide d’un marteau qui était dans la voiture de monsieur Léo Marcoux, et j’ai indiqué à monsieur Craig, détective Craig, où était le cadavre.
  • Monsieur Duchesneau, fit le coroner Drouin, je vous exhibe un marteau, c’est bien celui avec lequel vous avez assassiné Sylvie Tanguay?
  • Oui, monsieur.
  • Vers quelle heure l’avez-vous tuée?, questionna Me Trahan.
  • Vous avez dit tout à l’heure que c’était arrivé le 22 février 1973, vers quelle heure?
  • Il était 20h15, 20h00.

Ce sera là les seules paroles prononcées par Duchesneau lors de l’enquête du coroner. Ce dernier accepta ses aveux avant de lui annoncer qu’il le tenait criminellement responsable de la mort de Sylvie Tanguay. Une fois ce travail officiel complété, le coroner Drouin sentit le besoin d’ajouter un commentaire.

  • Cependant, je désire ajouter que ce crime est le plus odieux, le plus répugnant, le plus atroce, le plus sadique dont j’ai pris connaissance dans ma longue carrière d’avocat. C’est un crime inhumain que la raison ne peut expliquer et qui dépasse l’imagination du plus dévoyé. Il se situe plus bas que l’instinct des bêtes féroces qui tuent pour se nourrir. En s’attaquant dans les circonstances que nous connaissons maintenant à une enfant de 6 ans, évidemment sans défense, Duchesneau, vous avez révélé jusqu’à quelle profondeur, et jusqu’à quelle pourriture le cœur et l’esprit de certains prétendus humains peuvent descendre sous l’empire du sadisme. Duchesneau, vous êtes une crapule, un lâche et un dégoûtant individu. … L’enquête est close. J’émets immédiatement un mandat d’arrestation contre Duchesneau.

Jean-Baptiste Duchesneau subira ensuite son procès, purgera dix ans de prison avant d’être libéré pour déménager loin de son crime. Il choisira de s’installer à Montréal. Peu de temps après, le 1er novembre 1984, trois jeunes garçons disparaissaient mystérieusement. Les corps de deux d’entre eux furent retrouvés. Un quatrième sera assassiné en 1985.

Que peut-on déduire en comparant les faits mentionnés en lien avec le meurtre de Denis Roux-Bergevin et celui de Sylvie Tanguay, ce dernier étant le seul crime officiellement commis par Duchesneau?

D’abord, le fait que le sexe des deux victimes soit différent ne peut être concluant, puisqu’il n’est pas rare de voir des tueurs en série qui s’en prennent autant aux filles qu’aux garçons.

Dans le cas de Roux-Bergevin on a aussi parlé de la position du corps et d’une seule chaussure retirée par l’assassin. Quoique les photos de la scène sont manquantes, le Dr Authier a dit devant le coroner en 1973 que la petite était complètement nue et qu’elle reposait sur le ventre. L’histoire ne dit pas ce que sont devenus ses vêtements, ou ses chaussures.

Ces deux crimes commis avec un écart de douze ans correspondent-ils? Avec aussi peu de détail, la réponse est donc non.

Dorénavant, devra-t-on classer Duchesneau parmi nos pires tueurs en séries, tels que Léopold Dion, Marcel Bernier, William Fyfe et les autres? En répondant par l’affirmative, peut-être que cela rassurerait certaines personnes, mais ce serait manquer d’honnêteté envers le public, qui n’a pas tous les outils pour tirer une conclusion rigoureuse et satisfaisante.

La seule chose dont nous pouvons être sûr, c’est qu’il subsiste encore de nombreuses questions.

 

[1] Si ma phrase prend pour acquis que ces trois bambins ont été assassinés, précisons que le corps de Métivier n’a jamais été retrouvé. Toutefois, puisqu’il était un ami de Lubin et qu’il a disparu en même temps que lui on en déduit généralement qu’il se trouve lui aussi au nombre des victimes.

[2] Pour voir le reportage avec Jean-François Guérin : http://www.tvanouvelles.ca/2016/05/31/le-meurtrier-de-denis-roux-bergevin-identifie-denis-va-pouvoir-reposer-en-paix

[3] Tout au long du document on hésite entre Ste-Foy et St-Augustin.

[4] Les photos judiciaires ne se trouvent pas dans le dossier de l’enquête du coroner. Elles ont probablement été transférées avec celui du procès, qui, selon le palais de justice de Québec, aurait été détruit.

Collision mortelle au Cap


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La Buick que conduisait la victime.

Le 7 août 1960, Camille Doyon, qui habitait au 167 Maufils à Québec, fut impliqué dans un violent accident de la route au Cap-de-la-Madeleine, à l’intersection des rues Ste-Madeleine et Notre-Dame. La collision causa la mort de J. David Laycock de Ste-Marthe du Cap. Doyon était au volant d’une Cadillac de modèle 1956 alors que la victime conduisait une Buick de 1955.

 

À bord de la Buick se trouvaient Thelma McCormick, 28 ans, assise au centre de la banquette arrière, ainsi que son mari Donald McCormick, Adam Laycock et Jeffrey Laycock. C’est ce dernier qui était au volant. Plus tard, Thelma témoignera à l’effet que peu de temps avant l’impact, elle avait vu la Cadillac foncer en leur direction. La jeune femme ne gardait toutefois aucun souvenir de la collision.

« Nous allions très lentement, parce que nous nous apprêtions à faire un virage serré », dira-t-elle sous serment. Leur véhicule se dirigeait vers l’est (vers Québec). Il était entre 3h30 et 4h00 de la nuit et un mince brouillard couvrait le secteur.

En reprenant ses esprits, Thelma avait été en mesure de constater ses propres blessures au niveau des côtes et des orteils, mais aussi que Jeffrey Laycock était décédé. Elle allait se souvenir longtemps du son produit par le clignotant. Quant à son estimation de la vitesse de la Cadillac, elle parlera de « très rapidement.  Il n’était pas là et l’instant d’après il était là ».

Peu après, Camille Doyon fut accusé de négligence criminelle pour avoir conduit à « une vitesse excessive, dans une courbe et en montrant une insouciance déréglée et téméraire à l’égard de la vie et de la sécurité d’autrui », peut-on lire dans le dossier.

Le 17 mars 1961, c’est devant le juge Léon Girard que comparaissait Doyon. Me Jules Biron occupait pour la Couronne alors que Me Claude Bisson représentait les intérêts de l’accusé. Le procès ne fera appel qu’à seulement quatre témoins. Le premier fut Gabriel Lachance, un photographe de la Sûreté provinciale de 34 ans qui s’était chargé de prendre les photos sur la scène au cours de la soirée du 7 août et aussi le lendemain matin. Les plans rapprochés des deux voitures impliquées avaient été immortalisés au garage Charles Turcotte du Cap-de-la-Madeleine. On y reconnaissait la Cadillac, immatriculée T-9802, et la Buick de 1955.

ScreenHunter_781 Jun. 19 10.43           Sur la photo P-6, on apercevait aussi le détective Gilbert qui montrait le lieu précis de la collision à l’aide de sa main droite. Sur la chaussée, on voyait toujours des traces de freinage.

Après avoir entendu Thelma McCormick, on appela Raymond Clavet, 29 ans, employé d’abattoir demeurant au 442 de la 8ème rue dans le quartier Limoilou à Québec. Celui-ci dira avoir vu Camille Doyon dans l’après-midi du 6 août 1960 vers 15h00. Doyon était venu le chercher chez lui en voiture pour l’emmener faire un tour.

  • Il demeure où?, questionna Me Jules Biron.
  • Sur la rue Beaufils. Au 167 rue Beaufils à Québec.
  • Vous êtes allé chez lui pour quoi faire?
  • On voulait aller à la plage des Laurentides.
  • Y êtes-vous allés?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez acheté quelque chose avant de vous rendre à la plage des Laurentides?
  • Une caisse de vingt-quatre Dow [bière québécoise].

Accompagné du frère de Doyon, les deux hommes s’étaient rendus à la plage des Laurentides, où ils retrouvèrent trois autres amis. Ensuite, Doyon avait reconduit Clavet chez lui pour revenir le prendre après le souper, entre 19h30 et 20h00. Cette fois, les deux amis se rendirent sur la rue St-Jean pour se promener dans Québec. Ils finirent par se rendre à la salle de danse Variété à Lauzon pour y rester jusqu’à 1h00 de la nuit. À cette heure, les deux amis avaient finalement décidé de se rendre à Grand-Mère sur un coup de tête. Mais avant, ils passèrent chez Clavet pour que ce dernier puisse récupérer son maillot de bain.

  • Qu’est-ce qui est arrivé par la suite?
  • Bien, il y avait de la brume pour monter. Pas directement de la brume, c’est comme des nuages, par secousses.
  • Est-ce que vous avez eu un accident par la suite dans les alentours du Cap-de-la-Madeleine?
  • Oui.
  • Qui a conduit tout le long du trajet?
  • C’est lui.

Clavet jura qu’avant l’accident leur véhicule roulait à environ 50 miles à l’heure (80,4 km/h). Quant aux consommations de Doyon lors de cette soirée de danse, Clavet parlera de deux ou trois petites bouteilles de bière.

  • Combien monsieur Doyon a-t-il pris de bouteilles de bière sur les vingt-quatre que vous avez achetées en plus?
  • Une couple.
  • En plus de ce que vous avez acheté et pris dans les clubs?
  • Une couple.
  • Une couple?
  • À ma connaissance.
  • Il peut en avoir pris sans que vous en ayez eu connaissance?
  • Ah, ça! À ma connaissance, moi, il en a pris une couple.

Interrogé ensuite par le juge Girard lui-même, Clavet dira avoir eu une jambe fracturée en plus de perdre conscience. Il s’était réveillé à l’hôpital.

Le témoin suivant fut le policier Laurent Boisvert, 44 ans, de la Sûreté provinciale. Contrairement à Clavet, qui parlait de ligne droite, Boisvert décrira plutôt une courbe pour situer l’endroit précis de la collision. Contre-interrogé par Me Biron, le constable dira que la Buick avait pu freiner sur une distance de 57 pieds, ajoutant que le point d’impact s’était produit à une trentaine de pouces du côté droit de la ligne double, en direction Champlain.

Doyon fut reconnu coupable de conduite dangereuse, ce qui lui valut un mois de prison, en plus d’une amende de 300$ ou de deux mois supplémentaire d’incarcération. La justice lui imposait également une interdiction de conduire durant deux ans.