Collision mortelle au Cap

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La Buick que conduisait la victime.

Le 7 août 1960, Camille Doyon, qui habitait au 167 Maufils à Québec, fut impliqué dans un violent accident de la route au Cap-de-la-Madeleine, à l’intersection des rues Ste-Madeleine et Notre-Dame. La collision causa la mort de J. David Laycock de Ste-Marthe du Cap. Doyon était au volant d’une Cadillac de modèle 1956 alors que la victime conduisait une Buick de 1955.

 

À bord de la Buick se trouvaient Thelma McCormick, 28 ans, assise au centre de la banquette arrière, ainsi que son mari Donald McCormick, Adam Laycock et Jeffrey Laycock. C’est ce dernier qui était au volant. Plus tard, Thelma témoignera à l’effet que peu de temps avant l’impact, elle avait vu la Cadillac foncer en leur direction. La jeune femme ne gardait toutefois aucun souvenir de la collision.

« Nous allions très lentement, parce que nous nous apprêtions à faire un virage serré », dira-t-elle sous serment. Leur véhicule se dirigeait vers l’est (vers Québec). Il était entre 3h30 et 4h00 de la nuit et un mince brouillard couvrait le secteur.

En reprenant ses esprits, Thelma avait été en mesure de constater ses propres blessures au niveau des côtes et des orteils, mais aussi que Jeffrey Laycock était décédé. Elle allait se souvenir longtemps du son produit par le clignotant. Quant à son estimation de la vitesse de la Cadillac, elle parlera de « très rapidement.  Il n’était pas là et l’instant d’après il était là ».

Peu après, Camille Doyon fut accusé de négligence criminelle pour avoir conduit à « une vitesse excessive, dans une courbe et en montrant une insouciance déréglée et téméraire à l’égard de la vie et de la sécurité d’autrui », peut-on lire dans le dossier.

Le 17 mars 1961, c’est devant le juge Léon Girard que comparaissait Doyon. Me Jules Biron occupait pour la Couronne alors que Me Claude Bisson représentait les intérêts de l’accusé. Le procès ne fera appel qu’à seulement quatre témoins. Le premier fut Gabriel Lachance, un photographe de la Sûreté provinciale de 34 ans qui s’était chargé de prendre les photos sur la scène au cours de la soirée du 7 août et aussi le lendemain matin. Les plans rapprochés des deux voitures impliquées avaient été immortalisés au garage Charles Turcotte du Cap-de-la-Madeleine. On y reconnaissait la Cadillac, immatriculée T-9802, et la Buick de 1955.

ScreenHunter_781 Jun. 19 10.43           Sur la photo P-6, on apercevait aussi le détective Gilbert qui montrait le lieu précis de la collision à l’aide de sa main droite. Sur la chaussée, on voyait toujours des traces de freinage.

Après avoir entendu Thelma McCormick, on appela Raymond Clavet, 29 ans, employé d’abattoir demeurant au 442 de la 8ème rue dans le quartier Limoilou à Québec. Celui-ci dira avoir vu Camille Doyon dans l’après-midi du 6 août 1960 vers 15h00. Doyon était venu le chercher chez lui en voiture pour l’emmener faire un tour.

  • Il demeure où?, questionna Me Jules Biron.
  • Sur la rue Beaufils. Au 167 rue Beaufils à Québec.
  • Vous êtes allé chez lui pour quoi faire?
  • On voulait aller à la plage des Laurentides.
  • Y êtes-vous allés?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez acheté quelque chose avant de vous rendre à la plage des Laurentides?
  • Une caisse de vingt-quatre Dow [bière québécoise].

Accompagné du frère de Doyon, les deux hommes s’étaient rendus à la plage des Laurentides, où ils retrouvèrent trois autres amis. Ensuite, Doyon avait reconduit Clavet chez lui pour revenir le prendre après le souper, entre 19h30 et 20h00. Cette fois, les deux amis se rendirent sur la rue St-Jean pour se promener dans Québec. Ils finirent par se rendre à la salle de danse Variété à Lauzon pour y rester jusqu’à 1h00 de la nuit. À cette heure, les deux amis avaient finalement décidé de se rendre à Grand-Mère sur un coup de tête. Mais avant, ils passèrent chez Clavet pour que ce dernier puisse récupérer son maillot de bain.

  • Qu’est-ce qui est arrivé par la suite?
  • Bien, il y avait de la brume pour monter. Pas directement de la brume, c’est comme des nuages, par secousses.
  • Est-ce que vous avez eu un accident par la suite dans les alentours du Cap-de-la-Madeleine?
  • Oui.
  • Qui a conduit tout le long du trajet?
  • C’est lui.

Clavet jura qu’avant l’accident leur véhicule roulait à environ 50 miles à l’heure (80,4 km/h). Quant aux consommations de Doyon lors de cette soirée de danse, Clavet parlera de deux ou trois petites bouteilles de bière.

  • Combien monsieur Doyon a-t-il pris de bouteilles de bière sur les vingt-quatre que vous avez achetées en plus?
  • Une couple.
  • En plus de ce que vous avez acheté et pris dans les clubs?
  • Une couple.
  • Une couple?
  • À ma connaissance.
  • Il peut en avoir pris sans que vous en ayez eu connaissance?
  • Ah, ça! À ma connaissance, moi, il en a pris une couple.

Interrogé ensuite par le juge Girard lui-même, Clavet dira avoir eu une jambe fracturée en plus de perdre conscience. Il s’était réveillé à l’hôpital.

Le témoin suivant fut le policier Laurent Boisvert, 44 ans, de la Sûreté provinciale. Contrairement à Clavet, qui parlait de ligne droite, Boisvert décrira plutôt une courbe pour situer l’endroit précis de la collision. Contre-interrogé par Me Biron, le constable dira que la Buick avait pu freiner sur une distance de 57 pieds, ajoutant que le point d’impact s’était produit à une trentaine de pouces du côté droit de la ligne double, en direction Champlain.

Doyon fut reconnu coupable de conduite dangereuse, ce qui lui valut un mois de prison, en plus d’une amende de 300$ ou de deux mois supplémentaire d’incarcération. La justice lui imposait également une interdiction de conduire durant deux ans.

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Le triple meurtre de Pointe-du-Lac

ScreenHunter_762 Jun. 12 16.05Le 31 mars 1987, les corps de Denis Houde, 28 ans, de sa femme Hélène Laperrière, 22 ans, et Claudia, leur fillette de 3 ans, étaient retrouvés dans leur maison de Pointe-du-Lac, une municipalité située immédiatement à l’ouest de Trois-Rivières. La résidence se situait au 70 des Saules dans le secteur Baie-Jolie. La triste découverte a eu lieu vers 11h00. « Les corps étaient dans un état de décomposition avancée », écrivit Gilles St-Jean pour le compte de La Presse le 1er avril 1987, « car la mort pourrait remonter à près d’une dizaine de jours ».

Durant plusieurs heures au cours de la journée de la découverte, la police laissa planer la possibilité d’un double meurtre suivi d’un suicide mais cette piste fut rapidement abandonnée. Vers 16h30, la coroner Dr Fabienne Martin a refusé d’émettre le moindre commentaire aux journalistes. Peu de temps après, Robert Poéti, porte-parole de la Sûreté du Québec, confirmait qu’il s’agissait d’un triple meurtre.

La présence sur les lieux de trois enquêteurs des affaires de stupéfiants propagea rapidement la rumeur selon laquelle on avait à faire à un règlement de compte relié au milieu du crime organisé ou des drogues. Poéti s’est toutefois refusé de confirmer cette hypothèse. « Certains voisins de la maison du drame ont toutefois laissé entendre à des journalistes qu’il y aurait du vrai dans l’hypothèse d’un règlement de comptes », ajoutait St-Jean. « Ça se peut », aurait répliqué Poéti, « mais des voisins, c’est des voisins ».

Et selon une autre voisine, les trois victimes ne fréquentaient personne dans le voisinage.

Pour sa part, Le Nouvelliste précisait que si certains objets semblaient avoir été déplacés dans la maison on n’avait pas à faire à un remue-ménage ou un désordre. « Cela pouvait ressembler à un déplacement du ou des assassins entre le rez-de-chaussée et le sous-sol », écrivait Yves Champoux dans Le Nouvelliste. Celui-ci fut également plus précis que La Presse en mentionnant que l’arme à feu utilisée pour les trois meurtres n’avait pas été retrouvée sur les lieux.

Le 2 avril, La Presse laissait clairement entendre que les trois victimes avaient été tuées par arme à feu puisqu’on espérait alors pouvoir compter sur les résultats des analyses balistiques pour en apprendre davantage sur cette mystérieuse affaire. On constata également que la maison du drame appartenait au père de Denis Houde. De plus, Houde « avait comparu devant la Cour des sessions de la paix, le 16 février dernier. Il était été [sic] accusé de voies de fait graves sur un dénommé François Sirois. Houde avait nié sa culpabilité et avait opté pour un procès devant un juge seul. Il devait subir son enquête préliminaire le 8 juin, et avait été libéré sous un cautionnement de $1,000 »[1].

Et ce n’était pas tout, car « Houde avait un casier judiciaire depuis 1982, année où il avait été condamné à 10 mois de prison pour une infraction relative à la loi des stupéfiants. En février 1983, il avait écopé de deux sentences, respectivement de deux et 12 mois de prison, pour vol par effraction. Le 14 juillet 1983, il était incarcéré pour un an après avoir été accusé de vol par effraction, d’introduction par effraction, de port de cagoule et de voies de fait »[2].

Houde n’avait cependant plus de démêlés avec la justice depuis le 8 novembre 1985, date à laquelle il avait été condamné pour recel. Au moment de son assassinat, il se trouvait également sous une inculpation de conduite d’un véhicule avec les facultés affaiblies.

Le 5 avril, on sentit que la police nageait dans le néant puisque La Presse annonçait que celle-ci réclamait l’aide du public afin de récolter la moindre information. « Plusieurs personnes ont été interrogées dans cette affaire mais, jusqu’à maintenant, aucune piste sérieuse n’a été découverte. Les policiers croient être en présence d’un règlement de comptes relié au monde de la drogue ».

Cette affaire, qui semble être rapidement tombée dans l’oubli, n’a toujours pas été résolue.

 

[1] La Presse, 2 avril 1987.

[2] Ibid.

L’affaire Aurore Gagnon: roman contre dossier judiciaire

L'affaire Aurore Gagnon         Récemment, j’ai appris qu’à la suite de mon entrevue accordée à Denise Lévesque le 5 février dernier sur les ondes de TVA, un éditeur avait profité de cet élan médiatique pour faire revivre le roman d’André Mathieu intitulé Aurore la vraie histoire de l’enfant martyre en le distribuant dans les Costco du Québec. Espérant probablement créer une confusion entre mon livre et celui de Mathieu, cette tromperie envers le lectorat me convainc davantage de la nécessité de démystifier certaines histoires de notre passé.

Je le dis tout de suite : je ne suis pas contre les romans, au contraire. Mais quand un romancier tente de faire de l’histoire autour d’un fait criminel sans jamais consulter le dossier judiciaire – ce qui pourrait bien se traduire par de la paresse intellectuelle – là, par contre, j’ai un problème.

Je ne voudrais pas verser dans le ouï-dire, mais on m’a rapporté que lors d’une conférence donnée au dernier Salon du livre de Trois-Rivières, pendant que j’étais occupé à ma séance de dédicace, le porte-parole du Salon critiquait lui-même la crédibilité des livres biographiques, et par ricochet les essais (ou documentaires). Doit-on comprendre que le domaine du livre doive uniquement être guidé par le mysticisme des romans? Qu’il est impossible de faire ressortir la vérité?

Le livre ne doit-il pas aussi servir à transmettre de l’information, à éduquer, et parfois même à démystifier? Ce n’est quand même pas de ma faute si les dossiers judiciaires (des documents légaux qui ont nettement priorité sur les ragots) contredisent certains auteurs, parfois même des historiens, comme on le voit dans ma conclusion de L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, toujours disponible en librairie.

Le problème – et je le constate encore une fois dans le dossier sur lequel je travaille présentement depuis plusieurs mois – réside bien souvent dans le fait que le public, qui ne sait trop vers quoi se diriger pour s’informer, doit parfois se tourner vers un roman ou un film afin de se faire une idée sur un fait historique. Évidemment, dans la majeure partie des cas, sinon la totalité, il aura une vue biaisée des faits. Par exemple, le film La lâcheté n’a retenu que la version de l’assassin (Marcel Bernier) pour raconter les circonstances entourant le meurtre de Denise Therrien survenu à Shawinigan en 1961. Et pourtant, le cinéaste concerné a eu en sa possession les transcriptions du procès. Il a tout simplement choisi de ne pas en tenir compte. Dans la conclusion de mon livre L’affaire Denise Therrien j’élaborais d’ailleurs sur ce phénomène, ainsi que celui de la mythomanie littéraire.

Mais revenons à Mathieu, qui prétendait justement présenter la « vraie histoire ».André Mathieu

Dans son roman publié originellement en 1990 sous le titre Aurore, la vraie histoire de l’enfant martyre, c’est en des termes peu élogieux qu’il présentait son personnage de Marie-Anne Houde pour la première fois. Il la décrivait comme une jeune femme gravement affectée par ses menstruations, en plus de prendre pour acquis qu’elle avait souffert d’une méningite à l’âge de 12 ans. Or, s’il avait consulté le dossier judiciaire il aurait vu que cette preuve n’a jamais été faite lors du procès.

Étrangement, après l’avoir dépeinte comme une adolescente déjà animée de méchanceté, il prendra sa défense à la fin, dans une section où il sort de son roman pour s’adresser directement à ses lecteurs. Il y mentionnera que, selon lui, Houde aurait dû être déclarée folle. C’est là remettre en doute le verdict rendu en 1920, car les jurés avaient refusé de croire en l’aliénation mentale. Mais Mathieu n’offre aucun argument pour appuyer son propos. C’est tout à fait ridicule, d’autant plus que – encore une fois – s’il avait lu le dossier, il aurait compris qu’avec ce que les jurés avaient entendus dans le prétoire le verdict était largement justifié. Voilà le danger de commenter un procès auquel on n’a pas assisté ou dont on ne s’est pas donné la peine de lire entièrement les transcriptions.

Et Mathieu multiplie les erreurs historiques. À titre d’exemple, il situe la mort de Marie-Anne Caron, la mère naturelle d’Aurore, dans la maison des Gagnon à Fortierville. Elle est plutôt décédée à l’asile de Beauport avant que sa dépouille soit inhumée dans le cimetière de Fortierville. Aujourd’hui encore, cependant, aucune pierre tombale ne rappelle sa mémoire.

Que ce soit par incompréhension envers notre système judiciaire ou par paresse de s’attaquer à la lecture de dossiers qui représentent souvent quelques milliers de pages, les romanciers ne sont certes pas une référence dans le domaine de la vérité historique. Pour leur part, les transcriptions sténographiques ne disent pas tout, c’est vrai. N’empêche que lorsqu’on veut reconstituer un crime ayant marqué notre patrimoine judiciaire, ces documents sont légaux, primordiaux et incontournables. Avec mon expérience toujours grandissante, je m’aperçois que très peu de gens ont le courage de lire la totalité des documents contenus dans un dossier judiciaire, comme ce fut le cas pour le dossier qui m’obsède en ce moment. Mais bon, il faut aussi que j’en tire satisfaction puisque c’est là que se trouve ma spécialité : redonner vie aux dossiers judiciaires de nos plus célèbres procès.

La seule appellation de « roman » accompagnant un titre rappelant un fait judiciaire devrait aussitôt sonner une cloche. Heureusement, tous les romanciers ne sont pas à mettre dans le même panier puisque Roger Lemelin, qui a pourtant connu le véritable Albert Guay (condamné pour avoir tué sa femme en faisant exploser un avion au-dessus de Sault-au-Cochon en septembre 1949), n’a jamais eu la prétention d’écrire la « vraie histoire ». Il s’en est toutefois inspiré pour nous présenter Le crime d’Ovide Plouffe, qui fut ensuite remodelé en film par l’excellent cinéaste Denys Arcand.

Chers lecteurs, si vous souhaitez vous divertir, les libraires regorgent d’excellents romans. Mais si toutefois votre intention est de vous informer sur un fait historique, soyez prudents!