Des deux côtés du miroir

Bloch, Jean-Marc; et Champseix, Rémi. Des deux côtés du miroir, itinéraire d’un flic pas comme les autres. Paris : Cherche midi, 2015, collection Documents, 223 p.

J’ai découvert l’existence de Jean-Marc Bloch il y a quelques années à travers la série Non Élucidé, disponible ici via YouTube. Ses interventions m’ont tout de suite impressionnées, à la fois par sa logique, sa justesse et son objectivité. Cela a d’ailleurs contribué à ce que Non Élucidé devienne ma série documentaire favorite en matière de faits divers, même si elle traite de dossiers exclusifs à la France. Elle est d’une justesse irréprochable, sobre et axée sur les victimes.

C’est d’ailleurs Arnaud Poivre d’Arvor, producteur et animateur de l’émission, qui préface cette autobiographie enrichissante, honnête et drôle. Dans un langage populaire qui pourrait agacer certains lecteurs québécois, mais que, personnellement, j’ai adoré, Bloch nous raconte son parcourt peu commun à travers les échelons de la police française, lui qui ne se destinait pourtant pas vers une carrière de flic. Une fois le doigt dans l’engrenage, il n’a cependant pu résister : « Au fil des mois, ce métier m’attirait de plus en plus. Il était varié, nourri quotidiennement de situations inattendues. J’appréciais beaucoup le poste d’observation extraordinaire que m’offrait le guichet d’accueil. Je compris que beaucoup de gens n’avaient aucun autre endroit, hormis le commissariat et l’hôpital, où se réfugier pour raconter leur(s) misère(s). Et que le seul fait d’être écoutés et de voir leurs malheurs consignés en dix lignes dans le grand cahier de la main courante leur faisait du bien. »[1]

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, sa vision de la société reste positive : « Ces quarante années passées dans la police ne m’ont pas rendu méfiant à l’égard de mes congénères, au contraire. Je sais qu’on est tous comme des icebergs, avec une part cachée plus ou moins importante et plus ou moins malsaine selon les individus. Je sais aussi que les pires monstres sont apparemment des types charmants. Mais globalement, les gens sont honnêtes, j’en suis certain. Quand on est spectateur, qu’on regarde la télé ou qu’on lit les journaux, on est terrorisé par le sentiment d’être entouré de malfrats. Mais quand on a pour mission de les arrêter, ces malfrats, on constate qu’on a bien du mal à les trouver : c’est bien la preuve qu’ils ne sont pas si nombreux! Et puis, entre un receleur de cartons de chaussettes volées dans un camion et un violeur de petites filles, il y a un monde »[2].

Jean-Marc Bloch a aussi travaillé à la BRI et pour l’antigang, en plus d’avoir connu le célèbre commissaire Broussard. Il garde malgré tout un regard objectif sur les choses, n’hésite pas à souligner ses bons coups comme les moins bons, au point d’admettre ses propres erreurs, ce qui en fait, selon moi, un homme encore plus grand.

Il est aussi un des rares qui ose aborder un sujet encore tabou, que ce soit ici ou en France : le suicide chez les policiers : « On déplore en France presque un suicide de policier par semaine, et ces drames sont souvent dus à l’accumulation de trois facteurs : des problèmes professionnels (dans un des métiers les plus stressants qui soient) auxquels s’ajoutent des galères personnelles (comme dans tous les couples) mais aussi, exclusivité policière, la présence permanente d’une arme à feu. Là où beaucoup de gens déprimés tentent de se suicider, les flics ont les moyens de réussir à coup sûr, en passant à l’acte sans se laisser le temps d’hésiter »[3].

Pour les amateurs de documentaires de faits divers, je vous invite à visionner les épisodes de Non Élucidé sur YouTube et je vous laisse sur ce teaser de deux minutes à propos du lancement du livre de Jean-Marc Bloch :

https://www.youtube.com/watch?v=OrMpXpYLlNA


[1] Bloch, p. 19.

[2] P. 23.

[3] P. 157.

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Les médecins nazis

LIFTON, Robert Jay. ― Les médecins nazis, le meurtre médical et la psychologie du génocide. ― Paris : Robert Laffont, 1986. ― 610 p.

Le titre suffit à comprendre que le sujet est délicat. Lifton prend d’ailleurs la peine d’avertir ses lecteurs dans l’avant-propos, au point où il peut donner la brève impression de tourner autour du pot. C’est un passage obligé. Comme il l’écrit lui-même : « je tiens à dire qu’on peut faire quelque chose, qu’il y a quelque chose à apprendre de la connaissance précise des horreurs passées »[1].

Mais sa recherche, s’il ne la qualifie pas lui-même d’exhaustive, l’a menée à rencontrer plusieurs survivants d’Auschwitz, ainsi que d’anciens médecins nazis. L’auteur nous prépare également à cette possibilité que nous ne puissions jamais comprendre ce que fut totalement Auschwitz. Certes, un ouvrage de calibre magistral mais déconseillé à ceux et celles qui souhaitent s’initier à ce que fut la Deuxième Guerre mondiale. Les lecteurs qui ont une connaissance générale de cette période de l’Histoire de l’humanité pourront mieux apprécier le travail colossal effectué par Lifton.

« On ne peut espérer sortir spirituellement indemne d’une étude de ce genre, d’autant qu’on utilise son propre moi pour assimiler des expériences qu’on aurait préféré ignorer », souligne-t-il. L’introduction nous prépare bien à ce qui suit et il ne manque pas de relativiser les choses, de sorte qu’il arrive pratiquement à présenter un portrait objectif des pires médecins nazis. Bien sûr, c’est d’un point de vue psychologique que ce psychiatre aborde le sujet, ce qui en fait un ouvrage si précieux et fascinant à la fois. Bref, il ne s’agit pas d’un récit qui se plaît uniquement à raconter les pires horreurs de ce célèbre camp de la mort.

Lifton rappelle que l’idée du racisme ou de la stérilisation n’était pas nouvelle à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. En fait, les Américains l’avaient utilisés sur des prisonniers, croyant naïvement qu’en les empêchant de se reproduire on arriverait à combattre la criminalité.

Le cas de conscience le plus flagrant arrive sans aucun doute par sa rencontre avec le Dr Ernst B., un médecin qui ne fut décidément pas comme les autres au milieu de cet enfer. Bien qu’il ne pouvait arrêter la Machine à lui tout seul, il s’est refusé à participer à la sélection et traita les Juifs et autres persécutés de l’époque comme des êtres humains. Après la guerre, plusieurs Juifs ont d’ailleurs pris sa défense, au point où il fut acquitté à son procès.

Malheureusement, les quelques cent dernières pages du livre sont ennuyantes, en ce sens que l’auteur revient sur une sorte de conclusion psychiatrique peu enlevante. N’empêche que l’œuvre mérite de se retrouver dans la bibliothèque de tous les passionnés de la Deuxième Guerre Mondiale.

 

[1] P. 15.

Heydrich, l’homme clé du IIIe Reich

CALIC, Édouard. Heydrich, l’homme clé du IIIe Reich. [Paris] : Éditions Nouveau Monde, 2010. 509 p.

Édouard Calic savait de quoi il parlait.  Correspondant de guerre à Berlin, ses écrits lui valurent une arrestation et trois ans dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale.  Auteur de plusieurs ouvrages sur le nazisme, il s’est éteint en 2003.

Reinhard Heydrich, surnommé Reini dans son enfance par les membres de sa famille, est un personnage célèbre mais sur lequel on manque cruellement de documents pour reconstituer minutieusement ses faits et gestes.  C’est d’ailleurs ce qui amène l’auteur à préciser, à la toute fin de son ouvrage : « en employant exclusivement les méthodes conventionnelles de la recherche historique, il est impossible d’écrire une biographie réelle et complète d’Heydrich.  En effet, quiconque s’y essaie se condamne à ne travailler qu’avec les documents partiels dont on dispose et à s’en tenir aux récits fortement teintés de subjectivité des membres de sa famille, de ses amis et de ses collaborateurs; on ne peut comprendre ainsi la vraie nature de ce « personnage satanique » et, par là même, son rôle dans des provocations orchestrées afin de tromper le peuple allemand et l’opinion internationale »[1].

En dépit d’un style qui s’adresse visiblement à un lectorat qui a des connaissances minimales sur la Deuxième Guerre Mondiale, Calic arrive à nous dépeindre un portrait sommaire de Heydrich.  Parfois on s’égare dans des généralités, mais on retiendra que son père, qui avait connu la veuve du grand compositeur Richard Wagner, a longtemps subi une rumeur qui le disait Juif.

Né le 7 mars 1904, Heydrich entra dans la marine allemande au début des années 1920.  En 1931, il est chassé de la marine avant de réapparaître quelques mois plus tard en train d’organiser le service secret du parti national-socialiste sous les ordres de Himmler.  Cette expulsion de la marine reste probablement l’un des plus grands mystères de sa biographie.

L’auteur nous convainc ensuite de son implication directes ou indirectes dans plusieurs coups montés, dont des assassinats, des enlèvements et même l’incendie qui a détruit le Reichstag, un événement qui marqua la nouvelle ère du nazisme.

Plus récemment, le nom de Heydrich est revenu hanter les cinéphiles.  En effet, le film Anthropoid, tourné en 2016, raconte les détails entourant l’assassinat de Heydrich en 1942.  En 2017, le film HHhH (traduit en français sous le titre Assassinat) relate sensiblement la même histoire mais avec quelques variantes.

Ce qu’on retiendra sans doute le plus de cet assassin de l’Histoire, c’est la conférence de Wannsee, qui s’est tenue le 20 janvier 1942 et qui avait pour but d’organiser les derniers préparatifs de la « solution finale » du « problème Juif ».

 

[1] P. 470.

Tuxedo Kid, la beauté du diable

OUIMET, Raymond. ― Tuxedo Kid, la beauté du diable. ― Québec : Septentrion, 2018. ― 161 pages.

Cette affaire criminelle a été partiellement traitée dans les années 1990 par la série Les grands procès. Je dis bien « partiellement », parce que les concepteurs de l’émission s’étaient intéressés uniquement au procès au terme duquel Rhéal-Léo Bertrand a été acquitté au cours des années 1930 pour le meurtre de sa femme. Or, pour l’avoir cherché en vain, je peux affirmer que le dossier judiciaire de ce procès est aujourd’hui introuvable. C’est d’ailleurs ce qui a obligé les scénaristes de l’époque à se fier sur les comptes rendus des journaux, une source bien secondaire lorsqu’il est question d’un sujet aussi sérieux qu’une affaire de meurtre. C’est un fait, tout comme Raymond Ouimet, qu’ils ont malencontreusement oublié de souligner.

Certes, Raymond Ouimet a fait ses devoirs en matière de recherche. Il nous amène plusieurs faits nouveaux autour du personnage de Rhéal Léo Bertrand, aussi connu sous le pseudonyme de Tuxedo Kid parce qu’il s’était présenté au tribunal dans un chic costume de soirée. Entre autres, Ouimet explique comment le jeune séducteur et manipulateur séduisait les femmes à répétition, en plus d’avoir débuté sa carrière criminelle comme voleur de moutons.

Après avoir été acquitté du meurtre de sa première femme, il dépense rapidement l’argent de l’assurance. Fauché, il développe l’excellente idée – je suis sarcastique, évidemment – de braquer une banque. Cette attaque improvisée, au cours de laquelle il manque de tuer le gérant, lui vaudra 15 ans de prison.

Peu après sa libération, en 1948, il s’improvise médecin. On l’accusera même d’avoir pratiqué un avortement illégal. Puis il épouse une femme beaucoup plus vieille que lui. Moins de deux mois après, Dolorosa Trépanier, 55 ans, succombe dans l’incendie d’un chalet où Bertrand prétendait vouloir l’amener pour chasser. Le procès qu’on intente ensuite à Bertrand – Historiquement Logique en a fait mention en septembre 2017[1] – existe bel et bien dans les archives de Bibliothèque et Archives du Canada (BAC) à Ottawa. Je peux le confirmer puisqu’en 2016 je me trouvais dans les locaux de BAC afin de numériser la totalité du procès. Malheureusement, si Ouimet a bel et bien consulté le dossier (on le voit dans sa bibliographie) il ne réserve à ce procès qu’une vingtaine de pages.

Évidemment, il ne faut pas s’attendre à une étude très exhaustive d’un procès au sein d’un livre qui fait à peine plus de 160 pages. Cette approche minimaliste nous prive du privilège de bien nous imprégner des témoignages livrés sous serment, ce qui nous permettrait de nous faire notre propre opinion.

Non seulement on retrouve un certain ton religieux sorti tout droit d’une autre époque, mais l’auteur se permet certaines longueurs. Eh oui, c’est possible dans les petits livres. De plus, on se passerait bien de le voir donner son opinion sur l’état psychologique de Bertrand alors qu’il nous présente une étude trop brève de cette affaire.

Un livre dont la lecture fluide plaira aux lecteurs qui dévorent tout pour le plaisir de lire, mais le bouquin exhaustif qui saura exploiter le dossier judiciaire, qui compte environ 1 600 pages, reste à faire!


 

[1] https://historiquementlogique.com/2017/09/03/rheal-leo-bertrand-lamant-meurtrier/

Expertises

Lacombe, Louise-Marie. Expertises : une intrusion dans l’univers de la psychiatrie légale par l’analyse d’expertises du Dr Gilles Chamberland. Éditions Plume de pluie, 2016, 248 p.

Le sujet est audacieux, mais le résultat est excellent.

La journaliste Louise-Marie Lacombe nous donne l’opportunité de s’imprégner de quelques-unes des expertises réalisées par le Dr Gilles Chamberland, et cela dans un domaine pas toujours évident.

La première mise en situation présentée par l’auteure a su m’accrocher, au point qu’après quelques paragraphes je savais déjà que mon achat était rentabilisé. Consciente des controverses qui ont marqué le public et les causes judiciaires depuis quelques années, l’auteure démystifie plusieurs mythes. Sans défendre ni attaquer le système judiciaire, elle défait les idées préconçues sur les experts et leurs soi-disant combats devant les tribunaux, tout en passant par le fait que le fameux article 16 du Code criminel peut également servir à donner une fin heureuse à des histoires qui ont connu un début extrêmement difficile.

On nous offre ensuite de pouvoir littéralement entrer dans des dossiers. À titre d’exemple, le lecteur peut apprécier les subtilités relevées par le Dr Chamberland dans des dossiers comme ceux de Claude Larouche, Jean-Paul Gerbet, Mario Bastien, Luka Rocco Magnotta et d’autres dont les noms ont été protégés pour différentes raisons.

Toutefois, les amateurs de détails sanglants n’ont pas leur place dans ces pages car Lacombe nous offre surtout une prise de conscience et un débat d’idées sur ce que peut être la maladie mentale face au crime, mais aussi la complexité à laquelle doit faire face un expert.

Si vous faites le choix d’apprendre plutôt que de critiquer un système sans le connaître, ce livre est pour vous.