La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente?


         En matière de prétendues injustices, l’affaire Coffin trône au sommet.  Bien sûr!  Il s’est écrit tellement de choses sur cette affaire sans pour autant qu’on se donne la peine de réviser sérieusement le dossier, comme l’a fait Me Clément Fortin dans son livre L’affaire Coffin : une supercherie?, publié en 2007.  Si on en croit ceux qui se sont donné la peine de lire et d’étudier sérieusement le procès – j’y inclus évidemment Me Fortin – il s’en trouve aucun pour continuer à crier à l’injustice.  Il faut d’ailleurs garder à l’esprit qu’il est important de faire une différence entre une opinion sur la peine de mort et un verdict de meurtre.  On peut tout à fait être en désaccord avec la peine de mort mais se montrer en faveur d’un verdict de culpabilité bien argumenté.

Non, Coffin ne devait pas être pendu.  Mais oui, on devait le condamner pour triple meurtre.

Parmi les autres cas que l’on croit pouvoir classer parmi les injustices, certains racontent encore que la dernière femme pendue au Canada, Marguerite Ruest Pitre, était innocente.  Mais l’était-elle vraiment?  La justice canadienne l’a-t-elle pendue injustement?  Est-ce une terrible erreur judiciaire ou une autre idée farfelue émanant de l’esprit de quelques conspirationnistes?

Selon certaines personnes, la moitié des procès survenus dans l’histoire du Québec furent des escroqueries.  Mais où sont les arguments pour appuyer cette théorie?

Au contraire, le système judiciaire canadien est reconnu pour être l’un des plus sûrs.  Évidemment, cela n’exclus pas la possibilité d’erreurs judiciaires, mais de là à atteindre un taux de 50%, la marge est énorme, pour ne pas dire folle.  On s’imagine mal, par exemple, – à moins de très mal connaître notre système – qu’une affaire comme celle de Steven Avery aux États-Unis puisse se produire au Canada[1].

Dans les cinq procès qu’il a étudiés en détails, Me Clément Fortin n’en a trouvé qu’un seul qu’il a qualifié de « fraude judiciaire ».  Il s’agit de celui de Jacques Mesrine en 1971.

Dans ceux que j’ai personnellement étudiés jusqu’à maintenant, le seul qui semble causer problème, sans toutefois être une réelle injustice, a été celui qu’on a fait à deux accusés du meurtre de Blanche Garneau en 1921[2].

D’un autre côté, il faut aussi prendre en considération que la peine de mort n’existe plus depuis 1976.  Il ne faudrait donc pas que cela joue dans l’appréciation du verdict avec nos yeux du 21e siècle.  Théoriquement, pour celui ou celle qui n’est pas en faveur de la peine de mort, toutes les causes qui se sont terminées au bout d’une corde deviennent susceptibles d’être des erreurs judiciaires.  Mais ce serait là s’attarder uniquement à la sentence, et non à tous les éléments qui ont conduit au verdict.

Quant à Marguerite Pitre, rappelons d’abord les faits.

En 1993, le tout premier épisode de la télésérie Les grands procès, diffusé sur les ondes de TVA, était consacré à Marguerite Ruest Pitre.  Cette péripétie de 45 minutes s’intitulait péjorativement « La femme Pitre ».  Rappelons seulement que cette femme, âgé dans la quarantaine, a acheté de la dynamite dans une quincaillerie de Québec pour le compte de son ami bijoutier, Albert Guay.  Celui-ci s’en est servi pour faire fabriquer une bombe par son associé Généreux Ruest, le frère aîné de Marguerite.  Cette bombe servit à éliminer Rita Morel, la femme de Guay.  Mais puisque l’engin diabolique a été placé à bord d’un DC-3, ce crime passionnel devait aussi entraîner la mort de 22 autres personnes.  Une première en Amérique du Nord.  L’avion s’écrasa à Sault-au-Cochon, dans la région de Charlevoix, le 9 septembre 1949.

Dès la première minute de l’épisode consacré à cette affaire, Pierre Nadeau, le narrateur, affirmait que des « juristes » et des « historiens » remettaient en cause la culpabilité de Marguerite.  Qui sont ces historiens et juristes?  Il ne m’a pas été possible d’en trouver un seul.

Était-ce une façon très subjective d’amener le sujet et d’installer le doute dès le départ dans la tête des téléspectateurs?  Pensait-on réellement que d’affirmer une sottise devant les caméras la transformerait en fait établi?

En fait, mis à part cet épisode, les documents qui remettent en question la culpabilité de Marguerite Pitre se font plutôt rares.  La question est-elle seulement légitime?

Si on en croit le ton utilisé par Pierre Nadeau, il faudrait crier à l’injustice au nom de cette femme.  Or, est-ce que Mme Pitre était réellement coupable?

Nadeau allait encore plus loin.  Pour l’ouverture de la première scène, il posait une autre question : Marguerite était-elle condamnée à l’avance?  Une telle question implique automatiquement la possibilité d’une lourde critique envers le travail des jurés, laissant entendre que ceux-ci auraient pu se laisser influencer par la vindicte populaire et que, par conséquent, ils ne s’en étaient pas tenu uniquement à la preuve entendue devant eux dans le prétoire, comme l’exige le processus d’un procès criminel.  D’ailleurs, le document n’apporte aucune argumentation pour appuyer cette allégation.

De plus, cette dramatisation escamotait toutes les procédures ayant précédées le procès de Marguerite.  C’est donc dire à quel point on extirpait ce qu’on voulait bien du contexte.

Ensuite, on affirmait qu’en juin 1950 Albert Guay avait finalement dénoncé ses deux complices : Généreux Ruest et Marguerite Ruest Pitre, « que l’on appelait alors la femme Pitre », prétendait Nadeau.  On laissait entendre par là qu’on manquait de respect envers l’accusée.  Mais d’un point de vue historique, le surnom de « la femme Pitre » n’est aucunement péjoratif, ou du moins ce n’est pas un cas isolé.  Peut-être que l’expression nous parait aujourd’hui dépréciative, mais les journaux de l’époque avaient cette habitude.  Pour les femmes accusées de meurtre, on les surnommait souvent ainsi.  Ce fut le cas d’ailleurs pour « la femme Houde », ou la marâtre, si vous préférez.

Le comédien qui campe le rôle de Giroux, ce commis de la quincaillerie Samson & Filion qui a vendu la dynamite à Marguerite le 18 août 1949, désigne l’accusée comme « la femme Pitre », deux fois plutôt qu’une.  Or, cette expression n’a jamais été utilisée lors du procès, que ce soit par Giroux ou n’importe quel autre témoin.  Voilà donc une autre invention des concepteurs de la série.

Toujours selon Nadeau, la tactique de Me Noël Dorion, le fameux procureur de la Couronne qui a conduit les trois procès de l’affaire de Sault- au-Cochon, était de prouver l’intention criminelle en démontrant que l’accusée avait acheté la dynamite, en plus d’avoir utilisé un faux nom pour signer le registre.  En grande partie, c’est vrai.  Mais il ne faut pas non plus oublier tout le contexte, qui est primordial dans cette affaire.  Car Marguerite n’a pas uniquement témoigné qu’à son propre procès, mais aussi à celui de Guay et de son frère, et c’est seulement en étudiant ces témoignages que l’on note une évolution de son mensonge.  Oui, Marguerite Ruest Pitre était une menteuse!

On assiste également à certaines confrontations, entre autre avec l’avocat de la défense (René-Richard Cyr) et un témoin (Mme Parent).  Les transcriptions du procès nous montrent qu’il n’y a eu aucune confrontation entre ces deux-là.

Bref, encore une fois – j’en suis arrivé à la même conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon – les concepteurs de cette série n’ont jamais consulté le dossier judiciaire pour recréer ce que le public était en droit de s’attendre à une reconstitution fidèle du procès.

Preuve en est faite qu’il faut éviter de se fier aux documents visuels lorsqu’on souhaite faire une recherche exhaustive sur une cause judiciaire.  Et cela ne s’arrête pas uniquement à cette télésérie.  Il faut également se montrer prudent envers les documentaires.

Suite à la diffusion de cet épisode rappelant le procès de la dernière femme pendue au Canada, TVA fit un sondage téléphonique auprès de ses téléspectateurs.  Ceux-ci répondirent dans une proportion de 93% en faveur de l’innocence de Marguerite Pitre.  Il est évident que ce jugement a été biaisé par l’interprétation des comédiens, la façon de présenter le dossier et aussi par le scénario qui s’inspirait probablement des comptes rendus journalistiques de l’époque plutôt que des véritables transcriptions du procès.

On en revient donc avec la question du départ : Marguerite était-elle innocente?

Je ne peux répondre de manière définitive à cette question, mais mon étude exhaustive des quelques milliers de pages de ces trois procès me permet jusqu’à maintenant de demeurer prudent quant à la possibilité d’une injustice.  D’ailleurs, cette réponse ne saurait être brève.  Il faut s’imprégner du contexte, des détails et de toutes les preuves déposées devant les jurés.  Les grands procès n’en ont présenté qu’une infime partie, et ce dans un contexte qui n’est pas fidèle à l’authenticité du dossier.  S’il y a injustice dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher.

 

[1] Steven Avery a purgé 18 ans de prison dans le Wisconsin pour un viol n’a pas commis.  Il a été disculpé par l’ADN.  Mais peu de temps après avoir été libéré et qu’il ait intenté une poursuite contre les policiers qui avaient conspiré pour le faire enfermé, on l’accusait d’un meurtre.  À voir dans le documentaire Making a murderer sur Netflix.

[2] Eric Veillette, L’affaire Blanche Garneau, Bouquinbec, autoédition, 2017.

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Les pièces à conviction de BAnQ


Photo de scène de crime. Ici, le corps du ministre Pierre Laporte, retrouvé dans une voiture au soir du 17 octobre 1970. (BanQ Mtl)

Les gens ignorent à quel point les archives nationales ont encore d’innombrables choses à nous apprendre.  Dans mon livre sur l’affaire Aurore Gagnon (2016) j’expliquais à quel point je fus étonné de constater qu’au cours d’un siècle personne n’avait tenu compte des informations contenues dans le dossier judiciaire.  Dans ce cas précis, les archives ont permis de rétablir des faits.  Or, la même idée s’applique à plusieurs autres affaires.

En matière d’histoire criminelle, ces dossiers représentent encore de la preuve légale et surtout une source d’information par excellence.  C’est la base de toute reconstruction objective d’une cause qui a pu marquer notre passé.

Cette étrange pièce à conviction a servi dans une vieille affaire d’avortement.

Les dossiers judiciaires, qui conservent les actes de procédures de plusieurs procès criminels sont les gardiens d’une mémoire fondamentale.  À Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), on estime que les archives de nature judiciaires représentent à elles seules 35% de l’ensemble de tout ce que l’on conserve dans les voûtes.  Si je me fais défenseur et promoteur du contenu textuel des transcriptions sténographiques depuis quelques années, c’est parce qu’elles permettent de rétablir des faits entourant des causes célèbres qui ont été racontées de différentes façons au fil du temps.  Mais outre cette preuve textuelle permettant de reconstituer des procès entiers, ces boîtes renferment quelques objets fascinants.

Comme on le sait, dans la plupart des procès pour meurtre la Couronne, ou le ministère public comme on le dit aujourd’hui, présente non seulement des témoignages mais aussi des preuves matérielles.  Dans le jargon judiciaire, on les surnomme exhibits, un anglicisme qui désigne des pièces à conviction.  Cela peut aller d’une simple déclaration sur papier, d’un revolver ou un véhicule.  Toutefois, on se doute bien que plusieurs d’entre eux n’ont pas été conservés.  Par exemple, on imagine mal comment on aurait pu entreposer des objets de dimension importante comme des voitures sans que cela n’engendre un coût exorbitant en infrastructures.  Il ne faut donc pas espérer retrouver dans nos archives nationales la voiture à bord de laquelle on a retrouvé le corps de Pierre Laporte en 1970.  En revanche, on garde encore les photos de la scène de crime.

Il reste beaucoup de choses à éclaircir sur les anciennes méthodes de conservation pouvant nous permettre d’expliquer pourquoi certaines pièces ont été conservées et d’autres non.  Il en va de même pour les photos judiciaires ou de scène de crime.  Pour certains dossiers, elles sont présentes et pour d’autres elles ne semblent pas avoir survécu à l’épreuve du temps.

Ce mouchoir se trouvait dans la main de Blanche Garneau lorsqu’on a retrouvé son corps à Québec le 28 juillet 1920. Le meurtre de cette jeune femme de 21 ans n’a jamais été résolu.

Malgré cela, nos archives renferment quelques trucs passionnants permettant de mieux reconstituer les drames du passé.    Dans certains cas, ces découvertes peuvent nous faire frissonner.  C’est ce qui m’est arrivé en étudiant le dossier de l’affaire Blanche Garneau.  Parmi les rares pièces conservées, on retrouve un mouchoir qui s’avère être celui retrouvé dans la main de Blanche Garneau, 21 ans, lorsque son corps fut découvert dans le parc Victoria à Québec, en juillet 1920.  Ce mouchoir, qui porte toujours les initiales « H. D. » fut à l’origine d’une piste d’enquête qui n’a cependant mené nulle part.  Malheureusement, le meurtre sordide de cette jeune femme sans défense et surtout sans malice n’a jamais été résolu.  Il est d’autant plus impressionnant de tenir entre ses doigts, presque un siècle plus tard, cette pièce de tissu qu’elle avait dans sa main au moment d’être assassinée.

Un autre artéfact intéressant se trouve dans la voûte de BAnQ Trois-Rivières, plus précisément dans la cause d’Alexandre Lavallée, un septuagénaire qui a assassiné sa fille en 1926 pour un motif qui reste toujours imprécis.  Quoique fragmenté entre Trois-Rivières, Québec et Ottawa, c’est la partie trifluvienne du dossier qui contient les photos de la scène de crime.  Elles sont probablement parmi les plus anciennes à avoir été conservées et utilisées devant un jury.  À défaut d’avoir les transcriptions sténographiques du procès de Lavallée, on retrouve une petite enveloppe contenant une mèche de cheveux.  Cette mèche a été prélevée dans la main de la victime avant d’être expédiée au célèbre laboratoire montréalais du Dr Wilfrid Derome pour fins d’analyses.  Le procès démontra que ces cheveux appartenaient à l’accusé, ce qui valut à Lavallée d’être pendu en 1927.

Le dossier qui contient le plus de pièces à conviction – du moins celui qui m’a été possible de consulter jusqu’à maintenant – concerne une affaire de 1971.  Le 16 juillet de cette année-là, deux jeunes filles pré-adolescentes, Carole Marchand et Chantal Côté, ont été enlevées alors qu’elles cueillaient des bleuets.  L’une d’elle fut violée; les deux lâchement assassinées.  L’un des meurtriers s’est enlevé la vie avant de pouvoir subir son procès, tandis que son complice fut jugé et condamné.  Le dossier contient plusieurs preuves matérielles présentées aux jurés à l’automne 1971, dont les projectiles ayant causés les meurtres.

Ce projectile a causé la mort dans une affaire de double meurtre. Carole Marchand et Chantal Côté, deux jeunes filles, ont été assassinées en 1971 alors qu’elles cueillaient des bleuets.

Ces objets sont plutôt marginaux, et ils heurteront peut-être la sensibilité de certaines personnes.  Il faut cependant comprendre l’importance de conserver les dossiers judiciaires afin de bénéficier d’une source fiable d’information lorsqu’on souhaite faire revivre une vieille affaire criminelle ou pour vérifier certains détails.  Il en va de la qualité de notre mémoire collectif.

Je souligne cette importance puisqu’il existe un certain secret de polichinelle selon lequel les archives ont été pillées à différentes époques.  Parfois, on a même eu l’impression qu’il pouvait exister un certain marché noir d’objets ou de documents reliés à ces causes criminelles.  Je ne vous cacherai pas que pour certains c’est le côté glauque ou morbide qui suscite leur intérêt.  C’est un comportement désolant puisqu’on prive alors le public d’un accès généralisé à l’information.  D’ailleurs, la mission de BAnQ est la diffusion public de ses archives, qu’elles soient judiciaires ou non.  Il ne faut donc pas se surprendre si la sécurité a été rehaussée dans les centres d’archives et c’est tant mieux.  Je suis le premier à saluer ces mesures afin de protéger la pérennité de notre mémoire nationale.

Historiquement Logique vous invite aux 21e Journées de la Culture au Musée de Culture Populaire de Trois-Rivières, les 29, 30 septembre et 1er octobre 2017.  Certaines des pièces dont il a été question dans le présent article y seront exposées au public.  Bienvenue à tous!

Pour plus d’informations : http://www.journeesdelaculture.qc.ca/?lang=fr&gclid=Cj0KCQjw3MPNBRDjARIsAOYU6x8z2kQcNHB1Juxwn3syFrj4C0uyHkxhZT39DPnAv4eesewNp1dNmT4aAjeXEALw_wcB

La preuve par ouï-dire: l’Histoire ne fait pas exception


Extrait du procès de Marie-Anne Houde, 1920.

Lors d’une conférence sur le procès de Marie-Anne Houde, alias la marâtre, et au cours de laquelle je permettais aux personnes présentes de se plonger dans la peau d’un juré afin d’apporter leur propre verdict, il m’a fallu expliquer ce qu’était le ouï-dire.  Évidemment, nous savons tous que ce mot est synonyme de ragots, de mythes et tout ce que vous voudrez en relation de faits ou de racontars difficiles à prouver.

Lors d’un procès pour meurtre, la signification est sensiblement la même.  Par exemple, on considère comme du ouï-dire tout ce qui a été dit hors de la présence de l’accusé puisque celui-ci ne peut se défendre contre des conversations ou paroles prononcées alors qu’il n’était pas là pour les entendre et les évaluer.  En fait, le Code Civil du Québec, à l’article 2843, stipule ceci : « le témoignage est la déclaration par laquelle une personne relate les faits dont elle a eu personnellement connaissance ou par laquelle un expert donne son avis.  Il doit, pour faire preuve, être contenu dans une déposition faite à l’instance, sauf du consentement des parties ou dans les cas prévues par la loi ».

Imaginons un peu lorsqu’il s’agit de témoignages recueillis lors d’une commission d’enquête publique, là où il n’y a pas d’accusé.  Dans un tel cas, où commence et où s’arrête le ouï-dire?  Certains d’entre vous se souviendront peut-être de la Commission de la juge Céline Lacerte-Lamontagne en 1996, une enquête publique tenue sur les circonstances du décès du détective Louis-Georges Dupont.  Plusieurs témoignages, principalement au début des audiences, ont rapportés les paroles de Dupont, qui était décédé depuis 1969.  Certaines personnes ont crié au scandale lors du dépôt de la juge parce qu’elle n’avait pas tenu compte de plusieurs éléments provenant de la famille du disparu.  Mais on comprendra qu’elle n’avait pas à tenir compte de témoignages rapportant les paroles d’un homme mort depuis 27 ans.  La grande lacune dans une telle situation c’est que la justice ne pouvait pas interroger ou contre-interroger le principal intéressé afin de juger de la valeur de certaines affirmations.

En rapportant les paroles d’un mort ou d’une personne qui ne peut se présenter devant le tribunal, force est d’admettre que la valeur des informations livrées tombe en chute libre.  Les exemples sont nombreux dans toutes les commissions d’enquête publiques, y compris la célèbre Commission Charbonneau.

Est-ce que les historiens ou auteurs sérieux devraient tenir compte de l’inadmissibilité du ouï-dire lorsque vient le temps de reconstituer une affaire de crime?

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, j’ai démontré que la majorité – sinon la totalité – des auteurs qui avaient entretenus la mémoire de cette fillette tout au long du dernier siècle n’avaient pas tenu compte du dossier judiciaire.  Ainsi, on a eu droit à des versions contradictoires au sein desquelles plusieurs ragots ont été acceptés comme étant des faits.  Ainsi, un auteur qui aurait envie de reconstituer un fait judiciaire devrait à tout le moins avoir le courage de lire le dossier judiciaire dans sa totalité.  C’est la moindre des choses.

Mais donnons un exemple plus concret.

Lors du procès de Marie-Anne Houde en 1920, la défense, qui avait décidé de plaider l’aliénation mentale – ce que l’on appelle maintenant la non responsabilité criminelle – appela dans la boîte des témoins le père de l’accusée.  Trefflé Houde était un cultivateur de 72 ans avec peu d’instruction, comme on pourra le voir dans l’extrait suivant :

  • C’est à l’âge de 12 ans qu’elle [Marie-Ann Houde] aurait été malade?, questionna Me Lachance de l’équipe de la Couronne.
  • De quelle maladie?
  • Une névragite [sic], une léthargie.
  • Est-ce ça qu’elle a eu à 12 ans, une léthargie?
  • Une ménagite [méningite] qu’ils appellent.
  • Est-ce qu’il [le médecin] vous a donné le nom de la maladie qu’elle avait eue?
  • Oui, il a dit ça.
  • Ce que vous appelez une léthargie ou ménagite c’est le docteur Carignan, le médecin qui a dit ça?
  • Le docteur. Oui, monsieur.
  • Pendant sa maladie, vous n’étiez pas chez vous?
  • C’était à la maison qu’il la faisait soigner.  J’étais veuf dans ce temps-là.
  • Vous n’étiez pas du tout chez vous pendant cette maladie-là?
  • Alors, fit le juge Pelletier, ce que vous en savez c’est ce que votre famille vous a dit?
  • Oui, c’est ma fille qui restait à la maison.

Il était donc clair que le père ne pouvait apporter la preuve que sa fille ait soufferte de méningite.  D’ailleurs, lors d’un échange ultérieur, le juge Pelletier revint sur la question : « Je suis obligé de dire là-dessus que c’est une preuve de ouï-dire qui ne vaut rien.  Le père nous a dit que tout ça s’était passé pendant son absence et qu’on lui a raconté cela à son retour.  Vous ne pouvez pas vous baser sur ces faits-là »[1].

Cette évidence n’a pas empêché l’auteur André Mathieu d’écrire en 1990 sa conviction selon laquelle Marie-Anne Houde avait souffert de méningite et qu’à cause de cela elle aurait dû être déclarée « folle ».  Mais pour le tribunal, qu’elle est été atteinte ou non de cette maladie importait peu, car on devait construire un verdict uniquement sur ce qui est admis légalement en preuve dans le prétoire.  Ainsi donc, le témoignage de Trefflé Houde ne prouve strictement rien au niveau de la méningite, d’autant plus que le docteur Carignan n’a jamais été appelé comme témoin.

La méningite de Marie-Anne Houde doit donc être reléguée au département de l’imaginaire.

L’affaire Blanche Garneau en fait également foi.  En cette matière, il suffit de réétudier honnêtement le dossier judiciaire pour y défaire une panoplie de rumeurs infondées qui, malheureusement, persistent toujours en 2017.  J’ai reçu quelques commentaires ou réactions à l’effet que des livres avaient déjà été publiés sur des histoires comme celle d’Aurore Gagnon ou Blanche Garneau, comme s’il était inutile de revisiter ces dossiers.  Et pourtant, je n’invente rien, la plupart des écrits qui ont entretenus la mémoire de ces victimes ont été fictifs.  Ce n’est quand même pas de ma faute si personne avant moi n’a eu le courage de lire la totalité des quelques milliers de pages qu’on retrouve parfois dans ces dossiers judiciaires[2].  Je redonne seulement la parole aux archives.  C’est tout.  Je n’ai de compte à régler avec personne!

Évidemment, je suis conscient que le fait de déterrer la vérité suscite parfois des réactions, en particulier chez ceux et celles qui s’étaient confortés dans l’idée qu’ils se faisaient d’une tranche de notre histoire.  Ce qui est le plus motivant, toutefois, c’est qu’il est possible de détruire ou de rétablir certains ragots propagés par le ouï-dire, qu’il soit judiciaire ou historique.  Il faut juste y mettre le temps et l’énergie, car les archives regorgent de dossiers qui ne demandent qu’à revoir la lumière du jour.


[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde, Éditions de l’Apothéose, 2016, p. 248.

[2] Dans Analyse et représentation documentaires, 2013, Michèle Hudon va jusqu’à parler de « la loi universelle du moindre effort » (p.5) pour expliquer le phénomène.